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LA CIVIÈRE

COURS DE DESSIN ET DE SCULPTURE

Ils commencent à arriver à trois heures et demie, et, petit à petit, ils emplissent la salle Ingres.

Le reste de la journée, ce large vestibule est assez morne; en dépit de l’enfilade des grandes fenêtres cintrées ouvertes sur la grande cour, les hautes plinthes de chêne hérissées de patères en assombrissent tout un côté, et lui donnent un faux air de réfectoire; la muraille est peinte en brun foncé; la statue de Minerve, qui fait vis-à-vis à M. Ingres, est d’un gris sale, ainsi que les têtes de canéphores, dont la coiffure forme chapiteau; la même teinte poussiéreuse recouvre les métopes accrochées au-dessus des boiseries , longue théorie d’éphèbes à cheval ou de sages conversant.

Seul, le monument élevé à la gloire de M. Ingres met dans ce vestibule un peu de gaîté. Qu’on se figure une sorte de guérite, ou mieux un guignol de marbre blanc, aggravé d’ornements grecs, duquel émerge le grand homme en bronze noir.

Au-dessous de cette niche, les médaillons de Simart et de Flandrin se regardent de travers à travers une palme raide.

A gauche, une arcade simulée, où sont affichés sous un grillage des avis divers intéressant l’École; à droite, une arcade réelle, qui conduit au cloître de la cour du Mûrier et à l’escalier de l’Administration.

L’arrivée des élèves anime ce froid décor; devant les hautes fenêtres et sous les bustes poudreux, le gardien Lambert a installé, sur une table et dans des chevalets, le papier, les crayons, les cartons qu’il est chargé de vendre; chacun vient renouveler auprès de lui sa provision; les patères se garnissent d’une collection de chapeaux mous, de chapeaux droits, de chapeaux gris , de chapeaux noirs , de toques écossaises et

de bérets basques, de pardessus clairs et de pardessus foncés, voire de capotes, de shakos et de ceinturons.

On cause, on lit les affiches, on blague la boîte à M. Ingres, on rit.

Pendant ce temps-là, dans les deux salles des cours, le père Valentin, déjà nommé, s’évertue.

Le père Valentin, un gros homme auquel sa moustache et ses favoris donnent l’air d’un grenadier de Charlet, est le lampiste de l’École. Et jamais lampiste n’a mieux compris l’importance de ses fonctions.

Voir clair est la condition sine qua non pour dessiner; le père Valentin le sait; aussi avec quel zèle il soigne l’éclairage !

Chacune des deux salles contiguës exige une quarantaine de lampes, dont une énorme et munie d’un réflecteur qui projette toute la lumière sur le modèle, modèle en chair et en os, ou simplement en plâtre.

11 faut voir le père Valentin procéder à cette illumination, serré dans son tablier de serge noire et ses lunettes relevées sur le front.

Les salles des cours constituent des amphithéâtres circulaires, dont les gradins concentriques sont armés de tiges de fer destinées à supporter les cartons des dessinateurs; sur les gradins inférieurs , le père Valentin a aligné les quarante lampes, emplies et mouchées avec soin; il en ôte les verres, et, armé d’une petite éponge trempée dans de l’esprit-de-vin, il allume une dizaine de mèches, remet dix verres, et ainsi de suite, tout ça d’un tour de main et au grand galop; les lampes allumées, il en règle la flamme; il escalade son échelle double, installe la grosse lampe dans

COURS DE DESSIN ET DE SCULPTURE

son réflecteur, les petites sous leurs abat-jour, puis, abandonnant son échelle inutile, grimpe en hâte les gradins, monte accrocher deux lampes encore, redescend, en suspend deux autres, toujours courant, suant et soufflant.

Enfin tout est en place; aucune mèche ne file; les flots d’une lumière régulière inondent l’amphithéâtre; le père Valentin s’éponge, avec un sourire satisfait, prend son échelle et passe dans la salle voisine.

Quatre heures viennent de sonner.

La salle Ingres se vide; par deux portes contiguës ouvertes dans la haute boiserie disparaissent les peintres d’un côté, les sculpteurs de l’autre. Le soleil descend derrière le corps de bâtiments de la bibliothèque; une lueur crépusculaire tombe des hautes fenêtres sur les murailles sombres, où s’ébauchent, en haut, les métopes, en bas, les rangées de chapeaux et de pardessus et, dans sa niche de marbre, l’Ingres de bronze devient de plus en plus noir.

Dans le grand amphithéâtre, où l’abondance des lumières provoque des ombres intenses et sculpte vigoureusement les traits, on travaille en silence; les causeries et les chansons, permises à l’atelier, sont interdites ici; nulle fumée de cigarettes ne trouble l’atmosphère. Tous les élèves se penchent sur leurs grands cartons; quand ils relèvent le nez, c’est pour examiner le modèle debout sur sa table, immobile, en pleine clarté. Leurs têtes se détachent seules; tout le reste est noyé dans l’ombre, cartons et gradins; les corps mêmes auxquels appartiennent ces têtes se distinguent à peine, et, à de certains endroits, on croit voir alignée une file de décapités. L’ombre noie les boiseries et les figures accrochées à la mu-

raille; le plafond est sombre, sombre le ciel aperçu à travers le vitrage, au-dessus de la cour du Mûrier.

La salle où se fait le cours de sculpture forme, elle aussi, un vaste parallélogramme, qu'escaladent des gradins concentriques. Elle aussi est éclairée par des lampes qu’abritent des abat-jour en deux morceaux; elle aussi a des boiseries, au-dessus desquelles sont rangés quatre étages de bas-reliefs en plâtre, œuvres primées aux concours de médailles depuis bientôt cinquante ans. De ces boiseries partent des tiges de fer portant de petites lampes à réflecteur. Il y en a autant que de selles; elles permettent au sculpteur d’éclairer sa figure de tous les côtés. Le jour, cette double série de lampes, ces selles de bois, ces armatures, ces linges épars, ces tiges de fer destinées à soutenir les cartons, font songer à l’intérieur d’une manufacture.

Les professeurs qui viennent corriger les études sont, chez les peintres : MM. Laurens, Bonnat, Delaunay, Lenepveu; chez les sculpteurs, MM. Mercié, Barrias, Chapu et Guillaume.

Chez les peintres comme chez les sculpteurs , le modèle antique alterne avec le modèle vivant, qu’il remplace tous les huit jours.

Chez les sculpteurs comme chez les peintres, il est interdit de fumer, et même de parler; au rebours des ateliers, les deux amphithéâtres voisins sont également silencieux. De quatre heures à six heures, on n’entend, ici, que le fusain glisser sur le papier, là, que grincer les selles, tournées et retournées; et les élèves ne s’interrompent que pour cligner

de l’œil, comparer leur œuvre au modèle, et donner, fiévreux, un coup de tortillon ou un coup d’ébauchoir.

LE COURS DE LITTÉRATURE

Écoutez! Quelle est cette voix éplorée?

— « Malheureuse que je suis! O douleur! Où pourrai-je trouver la mort?... »

Que se passe-t-il derrière cette porte? Et qu’est-il arrivé à cette pauvre femme? Écoutez! Voilà qu’elle recommence ses lamentations.

— « Mourez ! enfants maudits d’une mère désespérée ! Mourez avec votre père ! Que la maison entière soit anéantie! »

Mais alors l’École des Beaux-Arts va être témoin d’une tragédie? Entrons! Arrêtons cette infortunée!

— « J’entends la Aroix, j’entends les cris de la lamentable reine de Colchos... »

Grâce à Dieu ! il ne se passe rien ; tant que tués que blessés, il n’y a, comme on dit, personne de mort. Et c’est tout bonnement M. Ruel qui fait, comme tous les vendredis, le cours de littérature, et qui lit la Médée d’Euripide.

La salle, située au rez-de-chaussée du bâtiment des Loges, est longue, nue, mal éclairée par quelques becs de gaz. En face des bancs, disposés en gradins, une lourde table; sur la table, une carafe et un verre d’un côté, de l’autre, une lampe, qui projette une lueur très vive sur le livre et les mains du professeur. La tête reste dans la demi-teinte :

seuls quelques accents sous le menton , sous le nez , sous les sourcils ; la rampe éclaire de cette façon le visage des comédiens. Tel est le décor, telle la mise en scène de ce cours , que les élèves appellent la Comédie-Française de l’École.

Le professeur continue :

— « Foudres du ciel! frappez ma tête!... »

Tenant son livre de la main droite, il use plus spécialement de la main gauche, lumineuse ou sombre, selon qu’elle reste ou non dans la zone de l’abat-jour.

— « C’en est fait! J’abandonne le soin de ma vie. Mes chères amies, je veux mourir... »

Et Médée, • — je veux dire M. Ruel, — étend les bras douloureusement, dans une attitude en parfait accord avec le ton lamentable de la voix.

— « Vous avez une patrie, une maison paternelle, une vie assurée... et moi, abandonnée, proscrite... »

Il va, rythmant d’une noble pantomime une déclamation savante; et les jeunes gens qui l’écoutent, et dont l’instruction est souvent restée inachevée, tendent le cou, les poings sur les genoux, ou le menton dans la main, ou ferment les yeux et songent, devinant le cadre de ces tableaux tragiques, croyant voir le lourd palais de Jason et les temples de Corinthe tout roses au soleil couchant, et les montagnes violettes, et la mer toute bleue.

A mesure que le drame farouche se déroule, les scènes se succèdent, faites exprès, semble-t-il, pour tenter le peintre et le sculpteur, — tant, que le professeur n’a guère besoin de les souligner.

C’est Médée aux pieds du roi Créon qui l’exile; c’est le

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