LA POSE DE L’ANTIQUE
LE COURS DE LITTERATURE
chœur témoin des querelles de Jason et de Médée, et suppliant les dieux de lui épargner à lui-même la discorde et l’exil; c’est Médée couvrant de baisers et de pleurs ses enfants adorés, dont elle a décidé la mort, dissimulant sa haine et donnant cette explication :
— « En me réconciliant avec votre père après de si longs débats, le cœur si tendrement ému, comment retiendrais-je mes larmes?... »
L’action se précipite; le tonnerre lointain qui menace le traître Jason se rapproche; les enfants de l’épouse délaissée, complices inconscients de leur mère, portent à la nouvelle épouse le présent funeste que Médée lui destine, la robe et le bandeau empoisonnés. . .
— « Observez sur toute chose de les remettre entre ses mains, et qu’elle les reçoive elle-même!... »
Elle est bien sûre de ce venin, fait avec le suc des herbes thessaliennes, cueillies sous le froid regard d’Hécate; elle croise les bras sur sa poitrine, et elle attend, ses yeux sombres fixés sur la porte aux gonds épais...
A travers les murs, son regard accompagne ses fils; elle croit les voir, elle les voit arriver près de la reine, sa rivale, elle la voit se parer de cette robe légère, et mettre la couronne sur sa tête, et « essayer devant un miroir les poses les « plus gracieuses en souriant à sa propre image. » Puis, tout à coup, elle la voit chanceler, « elle voit sa bouche blanchie « d’une écume affreuse, ses yeux qui se renversent... et cette « robe magnifique... qui s’attache à sa chair et la consume... « La reine se lève, elle cherche à se dérober aux flammes qui « la poursuivent; elle secoue la tête... mais à chaque nouvel « effort, le feu redouble sa violence. Elle tombe enfin... »
Son père accourt, épouvanté... « 11 la presse entre ses bras, « la couvre de baisers; » suffoqué par les larmes, « il veut « relever son corps débile... mais il reste attaché à la robe in- « fernale, comme le lierre se colle aux tendres rameaux du « laurier... le malheureux vieillard sent sa chair déchirée se « séparer des os qu’elle recouvre. 11 succombe enfin... »
Et Médée pousse un cri de triomphe :
- — « O nouvelle délicieuse!... »
Mais elle n’a pas achevé sa tâche; elle s’encourage au crime suprême, et s’élance dans le palais. Et bientôt, des cris retentissent, les cris de ses fils!
— « O dieux ! Où fuir pour éviter la fureur de ma mère?... »
Puis les cris cessent. Secouant ses cheveux noirs, pareils à
des serpents, transfigurée par la rage et par le désespoir, telle enfin que l’a montrée Delacroix, la sorcière étrangle ses enfants...
Maintenant le palais est plein de silence...
C’est fini ! Tandis que Jason fait enfoncer les portes, un char s’élève dans le ciel, emportant à la fois les deux cadavres et la mère farouche qui rit du désespoir de leur père :
— « Rentre dans le palais! Ensevelis ta jeune épouse!... »
Tous les chefs-d’œuvre antiques, depuis Eschyle jusqu’à Aristophane, défilent ainsi, souvent sombres, joyeux parfois, vivants toujours, devant les élèves attentifs.
Tour à tour, le professeur évoque devant eux le carrefour où se heurtent les chars d’OEdipe et de Laïus, l’ile où Philoctète gémit et accuse les Grecs, et le rocher où Prométhée attend l’heure de la justice en méprisant les dieux.
Voici le bois sacré, noir et mystérieux comme la nuit, à
LE COURS DE LITTERATURE
l’entrée duquel Antigone attend en vain le retour de son père; voici la demeure désolée où Hercule ramène à son époux en pleurs Alceste arrachée à la mort; voici les terrasses de Suse, où la vieille mère de Xerxès apprend la défaite des Perses et la honte de leur roi; voici le tombeau d’Agamemnon, où la douce Electre retrouve son frère Oreste, — et l’Agora, où Socrate enseigne Blepsidème , où Plutus est courtisé par les Athéniens. Voici l’empire des oiseaux, plein de roucoulements et de cantilènes, et les marais où coassent les grenouilles,
A travers les roseaux murmurants et penchés.
Chaque page de Sophocle ou d’Homère peut se traduire par un tableau; Ajax blasphémant et défiant la foudre, Iphigénie à l’autel, Priam aux pieds d’Hector, Pénélope au milieu des Prétendants, Nausicaa à la fontaine avec ses compagnes, les vierges au beau rire, — l'embarras est dans le choix.
Shakespeare, — car on l’admet en cette compagnie, — n’est pas une mine moins fertile; Macbeth entrant dans la chambre où dort le roi Duncan , Roméo entrant dans la chapelle funéraire où dort Juliette, Richard III sous sa tente, Hamlet au cimetière , Yago tenant Othello sous son pied , le roi Lear fuyant, poursuivi par l’orage, sont faits pour tenter également l'élève aux yeux duquel on les évoque.
Le cours terminé, il s’en atl, la tète pleine d’héroïques images qu’il voudrait toutes fixer; rentré dans sa chambre, il a bien de la peine à s’endormir; et, à travers son sommeil, repassent le lourd palais de Jason, les temples de Corinthe
ÉCOLE DES BEAUX-AIiTS. 10
tout roses au soleil couchant, et, plus loin, les montagnes violettes, et, là-bas, la mer toute bleue...
Et voilà, réalisé, le rêve qu’exprimait, il y a quelques années, M. Guillaume, alors directeur de l’École :
« Un dernier vœu, disait-il, auquel je souhaiterais ardem- « ment que vous voulussiez bien continuer à vous intéresser, « est celui que j’ai plusieurs fois émis devant vous, et qui a « pour objet l’institution à l’École d’une chaire de littérature. « J’ai eu l’occasion de vous dire de quelle expérience person- « nelle, de quels souvenirs était née cette idée, à laquelle j’at- « tache la plus grande importance; elle ne m’a pas quitté « depuis vingt-cinq ans, et, si je la considérais comme utile « alors, je regarde maintenant sa réalisation comme absolu- « ment nécessaire.
« Certes tout a été dit sur l’étude des lettres; je n’y saurais « rien ajouter : surtout je ne saurais rien suggérer sur un « pareil sujet à des hommes tels que vous. Mais le vide im- « mense, la lacune irrémédiable que laisse dans l’intelligence « et dans le talent des jeunes artistes le défaut absolu , je ne « dis pas de culture, mais de notions littéraires, est un fait « dont je suis de plus en plus touché. C’est surtout pour nos « élèves, dont l’imagination et la sensibilité sont si vives, et « qui, livrés aux impressions, sont si abandonnés à eux- « mêmes, que les lettres seraient vraiment les bonnes lettres; « elles leur donneraient les goûts de la pensée qui élèvent « au-dessus des passions et font oublier les besoins. Être ini- « tié à ce que les écrivains de génie renferment d’inspirations « communicatives et à tout ce que les expressions qu’ils « emploient conservent d’inépuisable signification : sentir, à