CELUI QUI PARLE
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« fils. Entré en Asie, Ion s’empara de toute la Carie et y fonda « treize grandes villes... Le pays fut nommé par les conqué- « rants Ionie, du nom de leur chef. Des enceintes y furent « consacrées aux dieux immortels, et l’on commença d’y « bâtir des temples. Le premier fut dédié à Apollon Pauno- « nien; ils le firent à la manière de ceux qu’ils avaient vus « en Achaïe, et ils l’appelèrent dorique, parce qu’il y en avait « eu de pareils dans les villes des Doriens. Mais comme ils « ne savaient pas bien quelles proportions il fallait donner « aux colonnes de ce temple, ils cherchèrent le moyen de les « faire assez fortes pour porter le poids de l’édifice, tout en « les rendant agréables à la vue. Pour cela, ils mesurèrent « le pied d’un homme, et, trouvant qu’il était la sixième « partie de la hauteur du corps, ils appliquèrent à leurs co- « lonnes cette proportion ; quel que fût le diamètre de la co- « lonne à son pied, ils donnèrent à la tige, y compris le cha- « piteau, une hauteur égale à six fois ce diamètre. C’est ainsi « que la colonne dorique emprunta les proportions, la force « et la beauté du corps de l’homme.
« Plus tard, voulant élever un temple à Diane, et cherchant « quelque nouvelle manière qui fût belle, ils lui donnèrent la « délicatesse du corps de la femme, et ils portèrent la hauteur « des colonnes à huit diamètres, afin qu’elles parussent plus « sveltes. Us y ajoutèrent des bases avec des enroulements, « à l’imitation des chaussures, et ils taillèrent des volutes au « chapiteau pour représenter les boucles de la chevelure, « rejetées à droite et à gauche du visage. Des cymaises et des « guirlandes furent comme des ornements arrangées sur le « front des colonnes; enfin des cannelures creusées le long « du fût imitèrent les plis d’une robe. Ainsi, ils inventèrent
« deux ordres de colonnes, dont les unes rappelaient les pro- « portions et la simplicité négligée du corps de l’homme, et « les autres, la délicatesse et la parure de la femme. Par la « suite, le sentiment de l’élégance s’étant développé, on pré- « fera les proportions plus élancées, et l’on donna sept dia- « mètres en hauteur à la colonne dorique et huit et demi à la « colonne ionique , car cette dernière prit le nom du peuple « qui l’avait inventée.
« Le troisième ordre, que nous appelons corinthien , imite « la grâce d’une jeune fille; il en a les proportions délicates, « et il appelle aussi les ornements les plus élégants... »
C’est, ainsi que Vitruve (auquel il faut toujours revenir, puisqu’il est le seul architecte ancien dont les écrits soient arrivés jusqu’à nous), explique la fondation et les différences des trois ordres ; peut-être cette légende a-t-elle été imaginée après coup; quoi qu’il en soit, la transparence des noms est telle que le sens ne peut en échapper à personne. L’élève qui l’a entendue citer dans le cours d’histoire de l’architecture ne l’oublie plus; elle fixe clairement la distinction entre les trois ordres, qu’on peut résumer ainsi :
L’ordre dorique, le plus ancien de tous, exprime la force, avec ses colonnes courtes et sans base, implantées dans le sol. Le Parthénon, le temple, non moins fameux, de Jupiter, à Pæstum, et la plupart des temples grecs, étaient d’ordre dorique.
L’ordre ionique exprime la grâce, avec ses proportions élancées, et la base ronde de ses piliers qui porte immédiatement sur les degrés. Un des plus anciens temples de l’ordre ionique est le temple de la Victoire Aptère, à Athènes.
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L’ordre corinthien exprime la richesse et la magnificence. Il fut inventé par Callimaque, sculpteur cle Corinthe, vers la quatre-vingt -cinquième olympiade (440 ans avant Jésus- Christ); et, là encore, l’inépuisable Yitruve a trouvé une poétique anecdote pour fixer l’origine et la forme du chapiteau : « Une jeune fille de Corinthe étant morte au moment de se « marier, sa nourrice posa sur son tombeau, dans une cor- « beille, quelques petits vases que cette fille avait aimés pen- « dant sa vie, et, pour les mettre à l’abri, elle couvrit la cor- « beille d’une tuile. La racine d’une acanthe s’étant trouvée « par hasard en cet endroit, lorsqu’au printemps les feuilles « et les tiges commencèrent à pousser, elles entourèrent la « corbeille, et, rencontrant les angles de la tuile, elles furent « contraintes de se recourber à leur extrémité en forme de « volutes. Callimaque, passant près de là, vit cette corbeille, « remarqua la grâce et la nouveauté de ces formes, et y puisa « le modèle des chapiteaux qu’il fit exécuter à Corinthe. Il « fixa ensuite les règles et les proportions de l’ordre corin- « thien. »
Le plus ancien chapiteau corinthien est celui qui fut sculpté par Ictinus dans le temple d’Apollon Epicurius, à Phigalie; une colonne corinthienne était placée derrière la statue du dieu et se raccordait avec les colonnes ioniques de l’intérieur ; mais l’ordre corinthien ne fut véritablement appliqué pour la première fois que dans le monument élevé, sous l’archontat d’Evœnetus, en l’honneur du chorège Lysicrate, dont la troupe avait remporté le prix dans une fête publique (1).
A ces trois ordres principaux se rattachent les trois varié-
(1) Une copie cle ce monument ornait la partie la plus élevée du parc de Saint-Cloud; on l’avait baptisée : la Lanterne de Diogène.
tés que l’on a improprement appelées des ordres : le toscan, le composite, les cariatides.
Le toscan , dérivé du dorique, a moins de force et de caractère.
Le composite superpose les volutes ioniques aux feuilles d’acanthe du chapiteau corinthien.
Les cariatides sont des statues d’hommes ou de femmes, remplaçant le pilier, et coiffées du chapiteau, ou portant directement l’architrave.
« Les citoyens de Caria, ville du Péloponèse, s’étant ligués « avec les Perses contre les Grecs, en furent punis par la « prise de leur ville, dont tous les citoyens furent passés au « fil de l’épée, tandis que leurs femmes étaient traînées en « esclavage. Non contents de les forcer à suivre la marche du « triomphe, le vainqueur prolongea le spectacle de leur hu- « miliation en les obligeant de garder leurs longues robes de « matrones et leurs parures, et, pour éterniser la mémoire « d’un tel châtiment, les architectes imaginèrent de les re- « présenter dans les édifices publics, faisant l’office de colon- « nés, et condamnées à gémir en effigie sous le poids des arec chitraves. Les Lacédémoniens en usèrent de même lorsque, « sous la conduite de Pausanias, fils de Cléombrote, ils eurent « défait les Perses à la bataille de Platée. Ils élevèrent à Sparte « une galerie qu’ils appelèrent Persique, dans laquelle l’enta- « blement était soutenu par les statues des captifs vêtus de « leurs habits barbares. Juste punition infligée à un peuple « orgueilleux, et qui devait faire trembler les ennemis de « Sparte en excitant le peuple à la défense de la liberté.
« C’est de là que vient l’usage suivi par plusieurs archi- « tectes de substituer aux colonnes des statues persiques et
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« d’ajouter ainsi aux richesses de l’art un nouveau motif « de décoration. » (Vitruve.)
Les Grecs furent les premiers à donner le rôle de supports à des figures humaines; avant eux, on n’avait fait figurer, comme piliers, que des animaux, éléphants ou chameaux, taureaux ou licornes agenouillées.
Le plus admirable emploi des cariatides a été fait à la tribune d’Érechtée, dans le Pandrosium, un des trois temples bâtis sur l’Acropole d’Athènes, et dont les statues regardaient le Parthénon.
L’architecture commence donc par être colossale; puis, aux constructions pélasgiques, aux murs cyclopéens, succèdent les édifices moindres, dont les murailles sont faites d’assises régulières; le caractère de force persiste encore; puis, à mesure que le goût s’affine, la préoccupation du beau se manifeste dans l’ensemble et dans le détail.
Des feuillages ornent les moulures; des bas-reliefs occupent tout le triangle du tympan; au sommet et aux deux extrémités du fronton se dressent des acrotères ; des antéfixes hérissent la crête du toit; les antes dissimulent les angles nus des murs.
On avait d’abord cherché l’effet de majesté dans la multiplicité des lignes horizontales; on en atténue la sécheresse en y mêlant des courbes harmonieuses; les piliers légèrement renflés supportent une architrave légèrement convexe. On se préoccupe moins de la sagesse et du calme initial; on se préoccupe davantage de la hardiesse et du mouvement.
Une civilisation puissante remplace une civilisation ailée:
la République romaine se met à la tète clu monde; moins artistes que conquérants, les Romains sont gens pratiques; l'utile, chez eux, l’emporte sur le beau; une fois de plus, les règles de l'architecture se modifient; les nouveaux constructeurs rêvent des édifices dont la solidité brave les siècles; ils multiplient l’emploi de la voûte, et, comme ils ont créé l’empierrement qui devait faire si durables leurs routes, dallées d’abord, puis pavées, ils créent l’arc à claveaux en forme de coin, sur lequel ils couchent leurs aqueducs. Ils entassent deux étages d’arcades cintrées, comme au pont du Gard, parfois davantage, comme au Colisée et au théâtre d’Arles.
Pendant quelques centaines d’années, le plein cintre règne uniquement, et les conquérants dont le char s’engouffre sous les arcs de triomphe semblent, sous ce porche circulaire, nimbés d’azur.
Puis, de nouveau, le centre de l’univers se déplace; Byzance a détrôné Rome. Faut-il dire Byzance? ou Constantinopolis? Jupiter tient-il encore la foudre? A-t-il cédé le ciel au Dieu récent? L’Empire d’Orient, gouvernement romain d’une ville hellénique, essaie et réussit des voûtes plus audacieuses, des arcs outre-passés. 11 élève de hautes coupoles sur pendentifs, il les agglomère et en donne plusieurs à la même basilique; il adopte le plan en croix grecque, mêlant dans ces deux mots le passé et l’avenir; il coiffe ses colonnes d’un chapiteau cubique aux arêtes renflées; il forme ses galeries d’arcades géminées et abrite sous des édifices sans style précis une société de transition , oû les sages étudient à la fois Platon et les Pères de l’Église.
L’Occident se tient à l’écart, et cette architecture bâtarde