LE MONÔME
LE GRAND PRIX DE PEINTURE
L’un a apporté lin vieux matelas, l’autre un fauteuil Voltaire, plus ou moins éclopé, ou un petit lit de fer. Celui-ci s’est nanti d’une robe de chambre amputée d’une manche, et d’une couverture trop peu moelleuse; il s’enveloppe tant bien que mal, et passe sa nuit en travers de la porte, au pied de son chevalet.
La loge où se fait l’esquisse, la même où s’élaborera le grand prix, a cinq mètres sur six, à peu près. Un poêle de faïence, dont le tuyau s’échappe à travers une vitre de fer, y entretient une chaleur suffisante; sur les murs gris, encroûtés de grattures de palettes, au mtlieu des charges de logistes, couronnées d’auréoles, et des chérubins violets, nimbés de rose, s’allongent, montent et descendent, écrits à la craie d’une écriture hâtive ou prétentieuse, des noms de modèles avec leur adresse et des textes de programmes, les vocables italiens ou faubouriens alternant avec les phrases de Plutarque ou les versets de la Bible :
Félix Defélix, rue de la Gaîté, 33. — Tartaglia, impasse Hélène, n° 4. — Bernardino Strozzi, 9, rue Mouffetard. — Caillou, 6, rue Campagne-Première. — Minos, roi de Crète, sacrifiait sur l’autel des Grâces, à Paros, quand on vint lui annoncer la mort de son fils Androgée, tué en Attique... Il jeta sa couronne de laurier et pria le joueur de flûte de se taire. — MUe Marie Roze, 2, rue de la Grande -Chaumière. — Jeanne Matou, modèle, 18 ans, lm,70, élégante. — Alors Pilate, après avoir fait fouetter Jésus, le fit crucifier... — Dario Spagagnia, 25, rue de Bièvre. ■ — Alfonso Bianchi, 10, rue Git-le-Cœur. — Maria Dacostino, 17, rue Germain-Pilon.
A ces noms se mêlent parfois ceux des élèves, agrémentés
de surnoms : Bertrand, le Captieux ; ou de plaisanteries : Jules Garnier, Va-t-en ville.
Les téméraires, avides de laisser une trace durable de leur passage, mettent un tabouret sur le poêle, passent la moitié du corps par la partie supérieure de la fenêtre, et, s’aidant d’un pinceau emmanché à un appuie-main, inscrivent leur nom en dessous de la fenêtre ou tout en haut, sur la corniche; le nom inscrit, ils inscrivent l’année; et c’est grâce à cette gymnastique hasardeuse qu’ont été peints, noirs sur la muraille grise, les noms qui suivent :
Luc-Olivier Merson, 69; — Rixens, 70; — Dantan, 74; - Lefebvre, 59; — Gustave Courtois, 78; — Dagnan, 76; — Buland, 80; — Chartran, 72, 75.
Dans le sombre couloir qui précède les loges, et où se tient toujours un gardien, les murs sont couverts de charges d’élèves, de profils en silhouette tracés à la lueur d’une bougie, d’esquisses peintes, de marines où la lune se mire clans les Ilots, et de faux Corot où la pâleur du ciel, le fouillis des fleurs des prés et la poésie des saules et des feuillages grêles ont été traduits par une main irrespectueuse. Sur une porte de loge s’étale cette inscription : « Chartran, Grand Prit. » Plus loin, des caricatures de gardiens; Rabot, en Néron, drapé de pourpre et assis sur un trône; une grande scène, tous les logistes de l’année se hasardant sur un mât de cocagne horizontal, au bout duquel se débat un canard; l’un des concurrents donne un croc-en-jambe à un camarade et décroche le prix; et là, un grand peigne chargé d’ornements byzantins ou mérovingiens, avec cette légende en caractères moyen âge : « Cy est le dëmesloir du Roy Charles le Chauve. »
LE GRAND PRIX DE PEINTURE
Les esquisses sont terminées; un membre de la section de peinture, accompagné du secrétaire et de l’inspecteur de l’École, y appose le timbre officiel et les signe. Ces esquisses sont laissées à la disposition des concurrents, mais ne peuvent sortir des loges. Chaque logiste fait un calque de son esquisse. Ce calque doit être assez arrêté pour ne laisser indécise aucune des intentions de l’auteur en ce qui regarde l’expression du sujet et les lignes générales de la composition. Le membre de la section signe le calque déjà signé par l’élève.
L’inspecteur recueille ces calques dans un portefeuille qui est scellé du sceau de l’Académie et remis à la garde du secrétaire de l’École pour être représenté le jour de l’exposition du concours.
La durée du concours est de soixante-douze jours de travail à partir de la dictée du programme.
Il est interdit d’introduire dans les loges une maquette ou un -mannequin ajustés au dehors; il est également interdit d’introduire des peintures, des dessins, des photographies, des gravures et des études de nus et de draperies.
Enfin les concurrents entrent en loges pour y exécuter leur tableau; cette fois, ils ne sont plus tenus d’y coucher et peuvent sortir à leur gré dans la journée.
En revanche, il leur est défendu de recevoir des visites. Quand quelqu’un vient pour les voir, le gardien, qui, pendant tout le concours, occupe une petite guérite placée à l’entrée de la cour des Loges, crie le nom de l’élève demandé; celui-ci grimpe sur un tabouret, tend le nez par le vasistas, constate que le visiteur n’est pas un importun, et descend. L’entrevue a lieu dans la cour, à quelques pas du gardien; les poignées
de mains sont courtes et franches. En les prolongeant on provoquerait, une équivoque fâcheuse; un calque est si vite glissé!... Le logiste ne doit, pas être soupçonné. Sa, devise est celle des Illusionistes : « Rien dans les mains! rien dans les poches. »
Aucun des concurrents ne peut se soustraire à l’obligation de laisser son ouvrage figurer à l’exposition du concours, sous quelque prétexte que ce soit. Dans le cas où l’un des concurrents aurait détruit ou dénaturé son travail, il perdrait, une partie de l’indemnité qui a été mise en réserve, et sa contravention à l’ordre établi pourrait être l’objet d’un blâme qui serait consigné au procès-verbal du jugement et porté sur l’affiche destinée à faire connaître le résultat du concours.
A l’époque déterminée par l’Académie et le concours étant clos, les tableaux sont mis sous scellés jusqu’au jour du jugement.
La pose et la levée des scellés sont effectuées par l’inspecteur de l’École , en présence d’un membre de la section de peinture délégué à cet effet,. Les concurrents peuvent assister à cette opération.
Les tableaux une fois vernis sont exposés, les calques des esquisses sont retirés du scellé et placés sous verre, au bas de chaque tableau exposé.
L’exposition publique a lieu trois jours avant et un jour après le jugement.