‹ L'école des beaux-artsChapitre 47 sur 95 · CHEVALETS ET TABOURETS · texte numérisé non relu

CHEVALETS ET TABOURETS

Deux mois à l’avance on s’aperçoit dans les ateliers de l’approche du grand prix.

Les élèves qui vont concourir s’entraînent comme les jockeys avant la course. On voit revenir des camarades oubliés, presque inconnus, les anciens des anciens; ils arrivent se faire la main pour la figure nue; d’autres, qu’on n’avait jamais vus attelés à une esquisse, en abattent une par jour.

L’ardeur est générale : les flâneurs, qui d’ordinaire entraient à l’atelier sur le coup de dix heures et partaient, onze heures sonnant, arrivent les premiers et s’en vont les derniers. Pris de cette fièvre contagieuse, les farceurs, qui, toute l’année, mettaient leur gloire à égayer l’atelier, deviennent sérieux tout à coup et travaillent en silence et du matin au soir.

Tous cherchent à deviner quel sujet sera imposé, et pour y arriver ils font un calcul de probabilités basé sur les précédents concours. On adonné du grec la dernière fois, l’avantdernière fois du biblique; le romain a des chances, et ils piochent le romain, vont chercher au musée, à la bibliothèque, des documents sur l’histoire romaine, fouillent les albums rapportés de Pompéï, et passent tout leur temps en compagnie de Manlius, des Scipion, de Caton et des Gracques. Ils s’empressent au Théâtre - Français ou à l’Odéon quand on y joue les Horcices et Britannicus; ils lisent le

Jules César de Shakespeare, et volontiers ils arrêteraient clans la rue les passants qui ont le type.

Le jour du premier essai, les concurrents arrivent dès le le matin à l’atelier pour être sûrs de trouver un chevalet.

Chaque élève doit apporter son chevalet en loges et les chevalets sérieux sont rares. On a une façon si délicate de soigner le matériel de l’atelier! de temps en temps, et de préférence à la fin de la semaine , on place les chevalets en ligne à un bout de la salle, les tabourets à l’autre bout : et, en avant!

— Commencez le feu !

Les chevalets représentent l’ennemi; les tabourets sont les projectiles.

Aux feux de peloton succèdent les feux de tirailleurs, chacun visant à son gré; les tabourets volent... Heurtée de tous côtés, la ligne des chevalets fléchit; une brèche s’est ouverte; de nouveaux coups l’élargissent; le chevalet qui oscillait en entraîne un, puis un autre dans sa chute...

— Pan ! pan !

La ligne est enfoncée; la phalange, disjointe, chancelle et s’écroule...

Sa chute est saluée de cris de triomphe... Mais un chevalet résiste encore, inébranlable...

Un tabouret reste seul pour abattre le dernier survivant de cette lutte gigantesque. L’heure est solennelle...

Le tabouret tournoie, telle la pierre que balance la fronde; il atteint en pleine poitrine le chevalet, qui sursaute, veut se raidir, mais tombe frappé en brave.

Vainqueurs et vaincus, étroitement enlacés, forment au

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