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DANS LA LOGE DU PRIX DE ROME

LE JUGEMENT DE JOB

milieu de l’atelier un amoncellement énorme, que hérissent des montants détraqués; les chevalets qui n’ont reçu que des blessures légères sont raccommodés tant bien que mal; bien peu sortent intacts de la bagarre.

LE JUGEMENT DE JOB

Le jour où l’on juge le premier essai, une grande agitation règne parmi les concurrents. Songez donc ! sur les cent cinquante esquisses, vingt seulement seront admises, pas une de plus.

Toutes sont exposées avant et après le jugement.

Les portes s’ouvrent, les élèves se ruent dans la salle Melpomène, et les commentaires vont leur train.

Cent cinquante petites toiles sont là, alignées sur des portants, que réunit une barre transversale fixée à hauteur d’appui. Le sujet du concours était : Job. Cent cinquante petits Jobs, assis, ou couchés sur leur fumier, ou debout, gémissent, les yeux à terre, ou tendent leur poing vers le ciel, à demi-vêtus ou pas vêtus du tout, bruns, blancs ou gris, à peine visibles sous un ciel d’orage, pâlis par la lueur de la lune ou empourprés des rayons du couchant, les uns gras, les autres maigres, ceux-ci blasphémant, ceux-là résignés, quelques-uns raclant avec des tessons leurs plaies hideuses ; il y en a pour tous les goûts.

Tout d’abord, on ne s’y reconnaît pas, la confusion leur

fait, tort à tous et les rend également laids; puis l’œil s’habitue; on revient de son ahurissement; au bout de quelques minutes, on commence à démêler ce qui n’est pas mal, ce qui est bon. Alors on a des surprises. Celui de là-bas ne semblait si léché que parce qu’il est voisin d’un autre par trop lâché. Celui-ci est d’une jolie couleur, bien dans l’air. — Et ce Job, de dos, quelle pâte!

Chose , qui d’ordinaire fait si pompier, s’est emballé sur son sujet, bien compris, bien rendu; il a des chances... Et Machin, quel fumiste! Il ne sera jamais sérieux. Ne s’est-il pas avisé d’asseoir son Job les jambes croisées, comme un tailleur, sous prétexte que c’est, une pose orientale; sur sa botte de paille, le malheureux se tourne les pouces, insensible aux discours de ses trois amis qui font des gestes à effaroucher les moineaux...

L’heure du jugement est yenue; on renvoie les élèves.

Et les membres du jury arrivent.

Ils vont et viennent devant les toiles, les membres du jury.

Ils vont et viennent, seuls ou par groupes.

11 y en a, des jeunes, il y en a des vieux, il y en a qui ont l’air sévère et d’autres qui ont l’air bon enfant.

Ils vont et viennent devant les toiles, les membres du .jury.

Ils rôdent encore, clignant de l'œil, frottant leurs lunettes ou leur lorgnon.

Enfin, ils se sont fait leur opinion, les membres du jury.

La plupart sont venus s’asseoir à la longue table que recouvre un tapis vert et qui occupe le milieu de la salle. Ils commencent par regarder le plafond, puis ils ont pris une

LE JUGEMENT DE JOB

plume; ils s’en caressent les tempes ou le nez : bientôt, avisant les grandes feuilles de papier, qui semblent les inviter à une distraction indiquée, ils se mettent, tout en discutant, à faire des croquis, des têtes de guerriers, des figures extatiques à la Zurbaran, ou réjouies à la Van Ostade, une jeune fille soutenant d’un geste gracieux une svelte amphore, une Vénus au bain, quelque peu parente de la Vénus que Praxitèle modela d’après Pliryné, et, ai-je bien vu?... oui!... un âne!...

Ces croquis sont jetés d’une main inattentive et lourde; souvent la plume gratte, le papier se déchire, éclaboussé d’une gerbe d’encre. N’importe! tous dessinent maintenant. C’est contagieux.

Il n’est pas jusqu’à l’Inspecteur, chargé de rédiger le procèsverbal des séances, qui 11e s’en mêle; sa plume ne reste jamais inactive; pendant les loisirs que lui font les discussions, tandis que ces Messieurs argumentent pour savoir si les valeurs sont justes, si Job devait être assis, debout ou couché, l’inspecteur entasse croquis sur croquis, traçant à gros traits des tigres et des lions, et parfois aussi des membres du jury...

Les discussions continuent...

Et, pendant ce temps-là, les élèves dont le sort se décide rôdent sur le quai, ne sachant que faire, consultant leur montre; ils s’occupent à fureter les boîtes pleines de bouquins, de romans illustrés, de modèles de lettres pour toutes les circonstances de la vie; puis ils lisent du haut en bas les affiches de théâtre; ils admirent les pêcheurs à la ligne, assis les jambes pendantes, les yeux attachés à la Seine, où monte lentement le toueur, traînant sa longue file de chalands...

C’est certainement bien intéressant les bateaux-lavoirs, dont

les vitrages soulevés laissent apparaître les camisoles blanches et les bras roses des blanchisseuses; mais il y a quelque chose de plus intéressant encore, c’est de savoir si on sera admis...

Rien! Les portes ne s’ouvrent toujours pas. Le choix des condamnés ne va pas tout seul, paraît-il... Est-ce bon signe? On n’ose espérer, de peur de désillusion.

— Attendons !

Et l’on se remet à examiner le mouvement des bateauxmouches, le va-et-vient des charretiers et des douaniers , et la ligne noire formée par les curieux qui, rangés sur le Pont des Arts, regardent la manœuvre de l’écluse.

Le jugement est rendu !

Le gardien affiche la liste des vainqueurs ; chacun veut voir par ses yeux. Les premiers arrivés jettent des noms... dix-huit... dix-neuf... On compte sur ses doigts... Encore un... Et c’est tout...

Vingt élèves s’en vont radieux. Les cent trente autres se dispersent, plus ou moins déconfits, quelques-uns désespérés.

Après le second essai, l’impatience est plus vive encore, et plus vive l’inquiétude.

Enfin les dix heureux dont le nom est sorti de nouveau sont en loges.

BOOKMAKERS!

BOOKMAKERS !

L’École reprend sa physionomie habituelle , sans cependant perdre de vue ses légistes.

Chacun des dix a ses partisans passionnés, qui arrêtent leur favori aussi souvent qu'ils le rencontrent, qui lui multiplient les témoignages de sympathie, l’exhortent au travail, l’encouragent de leur propre enthousiasme, ne jurent que par lui, et cherchent querelle aux aveugles qui ne partagent pas leur opinion.

Bientôt les paris s’engagent; la cote s’établit, ni plus ni moins qu’à l’autre grand prix, celui qui se court à Longchamps. Ni plus ni moins que les chevaux des écuries Lagrange ou du baron Finot, les logistes ont leurs bookmakers !... Parfaitement !

Pendant les dernières semaines du concours, des types singuliers rôdent dans certains restaurants des environs de l’École et vous offrent tel ou tel des dix rivaux à tant ou à tant, et l’on entend répéter :

— Lapomme est à six contre un.

— Je donne Noiset à douze !

— Qui veut Durard à trois? Bournette à quinze? Qui prend Bournette à quinze?

— Manigaud est à égalité.

Et les paris vont leur train.

N’est pas qui veut bookmaker du prix de Rome. 11 11e faut pas croire qu’on prend cet emploi comme on prend celui de noircisseur de verres pour éclipses; le métier est difficile et exige des études préliminaires, aussi longues que compliquées. Le bookmaker doit connaître à fond le fort et le faible de chaque logiste, ses aptitudes spéciales et ses défauts.

Tel concurrent, réputé très fort et qui est monté en loges le premier, se trouve avoir fort peu de chances : le sujet n’est pas dans sa corde; il exige des casques et des cuirasses, et notre homme, qui n’a jamais eu de goût pour le métal, ne s’entend pas mieux à faire reluire l’argent ou l’or que le cuivre ou l’airain; il ne triomphe que dans le nu.

Au contraire , le dernier monté en loges , dont la figure au second essai n 'était pas fameuse, pourrait très bien remporter le prix; il adore la ferblanterie guerrière, jamais si ravi que quand il peut arrondir des boucliers ou faire étinceler des épées; le sujet l’enthousiasme... A égalité le dernier logiste.

Et ce n’est pas tout. Le bookmaker qui serait seulement renseigné sur les dons et les préférences des combattants pourrait encore mal augurer la victoire, et commettre de lourdes bévues. 11 lui faut exercer sur eux une surveillance exacte et qui ne se démente pas. Pendant toute la durée du concours, il ne les perd pas de vue, et, de ses observations résultent les variations de la cote, qui étonnent les esprits superficiels.

— Pourquoi Manigaud, qui était à égalité, est-il descendu à huit contre un?

Parce que Manigaud a été malade une semaine, que ce relard l’a découragé, et qu’il ne se relèvera vraisemblablement pas.

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