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LES DÉLÉGUÉS DE L’INSTITUT APPORTANT I.E PROGRAMME

BOOKMAKERS!

— Pourquoi Bournette, que sa paresse proverbiale tenait aux derniers rangs, est-il offert maintenant à trois contre un?

Parce que Bournette a donné un coup de collier; il n’y a rien de tel qu’un poltron échauffé; il travaille maintenant comme un nègre, et gagne chaque jour du terrain.

— Pourquoi Capdelier, dit John de Chrome, qui tenait la corde avec Manigaud, n’est-il pas classé?

Parce qu’il est question pour lui d’un mariage riche. D’autres ambitions l’ont pris. Et, de semaine en semaine, le souffle lui manque.

Voilà comment procède un bookmaker sérieux , prenant ses renseignements au vol, habile à constater sur une physionomie les traces d’un découragement mal dissimulé, ou le rayonnement d’une espérance à peine voilée. Voilà pourquoi il faut au bookmaker une faculté si remarquable d’analyse ou d’observation qu’il pourrait employer à des tâches plus élévées, et devenir à son choix romancier psychologue ou juge d’instruction.

Là-haut, l’internement touche à sa fin.

Les moments donnés à la récréation sont de plus en plus courts ; de moins en moins nombreux les élèves qui , pour se distraire, ajoutent une charge aux charges peintes dans les couloirs ou encore balancent des bilboquets énormes, qui eussent effrayé les amis d’Henri III. Même les très habiles, qui, deux ou trois cents fois de suite, coiffaient le bilboquet de sa boule, s’interdisent ce genre de succès. On ne prend plus le temps de se faire des farces; les minutes sont précieuses. A peine, d’heure en heure, quelques promeneurs rôdent dans le couloir, dont toutes les portes sont fermées,

tournant et retournant leur tableau dans leur tête et se demandant pourquoi ils ont tant de peine à achever tel ou tel morceau. Parfois la lassitude les prend, le dépit; mais on n’a plus même le temps de se dépiter. On vit, obsédé de la même image, les yeux et le cerveau pleins, toutes les forces tendues vers un but unique; on en rêve la nuit; le jour on se surprend à en parler tout haut, pour la plus grande joie des passants badauds. Par moments, il semble que le crâne s’amollisse et s’emplisse d’un bouillonnement.

Enfin le dernier jour de travail est arrivé.

Vers les trois heures commence le salopage.

Le salopage, c’est la visite que se font les logistes, la première depuis soixante-douze jours qu’ils sont enfermés. Jusqu’alors, le règlement, d’accord avec l’intérêt de tous, exigeait que chacun se tînt clos chez lui et cachât son travail aux regards indiscrets des camarades. Maintenant, le sort en est jeté, l’indiscrétion est sans péril.

Les portes s’ouvrent toutes grandes; les logistes sculpteurs et architectes, qui n’ont pas encore terminé leur concours, sont conviés, eux aussi, à cette inspection.

Toujours la première impression est de surprise; la composition du voisin est si différente!... Puis les langues se délient; les compliments sont mêlés de discussions; les voix s’élèvent; tout le monde jette son avis à la fois : c’est un vacarme épouvantable. On fait des comparaisons; on accuse des préférences.

On s’amuse à décerner le prix.

Et Ton se trompevpresque toujours.

A six heures, les gardiens ferment les loges, et font sortir tous les élèves...

LA CHARGE

Le lendemain, l’inspecteur et un membre de l’Institut viennent apposer le sceau sur les tableaux, qu’on retire des loges et qu’on dépose dans le séchoir, jusqu’à la veille de l’exposition, jour du vernissage.

LA CHARGE

L’atelier est au travail; la fumée bleue des cigarettes, que la chaleur concentrée au plafond empêche de s’élever, flotte, comme une immense moustiquaire de gaze, au-dessus du modèle immobile et debout, au-dessus de la forêt de chevalets.

Penchés sur leurs toiles, les élèves travaillent, rouges d’attention. Le silence est général. A peine quelques refrains sifflés entre les dents...

Soudain la porte s’ouvre toute grande.

Un élève paraît, essoufflé, radieux :

— Victoire! crie-t-il! Victoire! Nous avons le prix!

— Victoire! Hourrah! Bravo! Gloire à l’atelier!

Toutes les exclamations de triomphe éclatent à la fois.

— Repos ! ordonne le massier.

L’atelier se lève comme un seul homme, donne congé au modèle. On range les toiles, on plie les chevalets.

— La charge! crie un élève.

— Oui! La charge! La charge!...

Celui qui a jeté cet ordre d’une voix glapissante s’est coiffé d’un tricorne de papier; il escalade la table à modèle,

enfourche un chevalet qu’il dirige de la main gauche; de la droite il brandit un appuie-main en guise de latte, et jette à pleins poumons un tas de commandements, souvenir du volontariat :

— Sur la septième section du quatrième peloton, en masse, serrez la colonne! Escadron, demi-tour!... Arche!

Des voix aiguës ou graves miaulent ou tonnent après lui :

— Arche !...

Et, sous le voile flottant de fumée bleue, tout l’atelier organise une charge de cavalerie. Tête nue, ou coiffés de travers, en manches de chemise ou en veston, les élèves chevauchent les pauvres chevalets qui n’en peuvent mais, tournent autour de la table à modèle, saluant de leur canne le commandant improvisé. L’un d’eux a fixé une palette à un balai qu’il tient la brosse en l’air; on croirait voir une enseigne romaine; il ne manque que les quatre majuscules fameuses. S P Q R.

— En avant! Vive le prix de Rome !

— En avant !

Les hourrahs recommencent, et le plancher tremble sous ce galop infernal; la poussière aveugle les cavaliers, la sueur les inonde; des rencontres de chevalets ont désarçonné quelques maladroits ; mais ils remontent en selle , et ne piaffent que mieux; il faut célébrer la gloire de l’atelier; et tout l’escadron hurle de ses voix enrouées :

— Vive le prix de Rome! En avant!

— En avant!

LA CHARGE

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