LE PAVOIS
Chez les architectes qui sont épris par métier clu décoratif et du solennel, la pompe est plus grandiose encore.
On fixe une chaise sur une planche; l’élève qui a remporté le grand prix s’assied sur la chaise :
— Une! deux! trois!
Quatre vigoureux gaillards enlèvent la planche, l’installent sur leurs épaules, et voilà le vainqueur sur le pavois, ni plus ni moins qu’un chef de tribus franques; une couronne de feuillage orne son front; en guise de sceptre, il brandit un grand rouleau de papier, d’où pend un énorme sceau de cire rouge.
On se met en marche.
En tête du cortège, se balance une haute bannière rouge, ornée d’une oie en toile blanche, l’oie du Capitole; au-dessus du volatile sacré tremblent des médailles de carton de différents modules, blanches ou dorées, et pareilles à celles qu’arborent les orphéons.
Derrière la bannière, la fanfare, plusieurs rangs d’instruments en carton, plus ou moins étranges, saxophones ventrus qu’on tient à deux mains, trombones à coulisse ou à pistons, altos et bugles. Tout cela gémit, grince, siffle, rugit sur des rythmes divers, sans souci du chef, qui bat la mesure consciencieusement.
Après la fanfare, vient le pavois; les élèves ferment la marche , costumes de ville ou costumes d’atelier
Organisée dans la première cour, la procession descend la rue Bonaparte , suit le quai et s’arrête devant le portique de l’Institut; le chef de la fanfare monte sur les marches, non sans caresser au passage les lions de bronze qui sommeillent; il tourne le dos à la porte, et, après un signe de la main, se met à battre la mesure :
— Largo! crie-t-il. Forte! Piano! Crescendo! Rinforzando!... Pianissimo! Amoroso! Appassionato ! Allegro! Presto !
Et sa pantomime souligne chacune de ces indications.
Les cuivres de carton une fois apaisés, les chiens mêlés à la foule ont cessé leurs hurlements plaintifs; les élèves tous ensemble poussent trois cris; le prix de Rome se lève, et, de son sceptre en papier, salue l’Institut et la multitude; le cortège tourne alors sous la petite arcade, monte la rue de Seine, prend la rue des Beaux-Arts; tous les vingt pas il s’arrête pour pousser les trois cris; tous les vingt pas le Prix se lève et, de son sceptre, salue le peuple; musiciens et assistants, tous sont graves et dignes; on croirait assister à la rentrée d’un général triomphateur, rapportant les dépouilles opimes des peuples vaincus... Les citoyens et les matrones s’empressent le long de la voie sacrée; là-haut, sur les degrés du temple de Jupiter Capitolin, les grands prêtres et les vestales attendent le vainqueur; lui, calme, comme il sied aux héros, se tient debout dans le char d’or attelé de quatre chevaux blancs, inattentif aux outrages de l’esclave insulteur; il touche du front la nue, et sa narine se gonfle, aspirant