L'EXPOSITION
«... Alors il ordonna d’arracher le fer; et, l’un de ses amis « s’étant écrié, dans l’égarement de sa douleur :
« — Vous mourez, Épaminondas! si du moins vous lais- « siez deux enfants !
« — Je laisse, répondit-il en expirant, deux filles immor- « telles : la victoire de Leuctres et celle de Mantinée. »
On discute le sujet, on discute les choix du jury, on discute l’ensemble et les détails de chaque composition; on finit par convenir que toutes sont bonnes et qu’il était difficile de déclarer laquelle est la meilleure.
Quelques logistes ont choisi le moment où Épaminondas baise son bouclier; ceux-là trouvent moins de partisans.
Le premier prix a entrebâillé la tente, que d’autres ont fermée complètement; la chaude lueur du soleil couchant éclaire la scène; fier, à demi dressé, Epaminondas arrache le fer, calme, sûr qu’il est de l’immortalité. Le geste est simple et noble; le groupe des officiers bien ordonné; la composition se balance sans froideur, et la touche est serrée, sans mièvrerie.
Les éloges sont presque unanimes.
Seul, un vieux monsieur décoré et portant lunettes risque des objections.
Il a commencé par faire à haute voix un cours d’histoire au jeune homme qui l’accompagne, et que cela n’a pas l’air d’amuser beaucoup :
— Mon jeune ami, dit-il, vous avez sans doute compris pourquoi le héros thébain tenait tant à savoir ce qu’était devenu son bouclier? Vous savez l’importance que les anciens attachaient à cette arme défensive ! « Reviens dessus
ou dessous! » disait une Spartiate à son fils, voulant dire par là : « Reviens victorieux ou mort ». L’abandon du bouclier constituait un tache ineffaçable; et l’histoire, qui reproche cette faiblesse au poète Alcée et à l’orateur Démosthènes , sans trop de preuves , la reproche plus cruellement encore à Archiloque et à Horace, qui ont eu l’impudeur de l’avouer. Vous jugez donc quelle honte c’eût été pour Épaminondas, si son rival Agésilas avait remporté son bouclier à Lacédémone, pour le fixer au fronton d’un temple, ainsi que cela se pratiquait... J’en conclus que hauteur de ce tableau a eu raison de nous montrer son héros s’appuyant d’une main sur son bouclier préservé... Où je le blâme, c’est quand je le vois revêtir les Thébains de cuirasses qui semblent d’étoffe, car ce n’est pas là du cuir, encore moins de l’airain; je savais bien que les Spartiates eussent porté des cuirasses de feutre, mais, outre que ceci n’est pas du feutre, je ne sache pas que cette mode se soit étendue aux Thébains... Et vous, mon jeune ami?
Lejeune ami fait signe qu’il n’en sait rien non plus; et le vieux monsieur triomphe et semble prendre l’assistance à témoin de son savoir.
- Permettez! Monsieur! commence une voix animée.
Le vieux monsieur sursaute; mais il n’a pas le temps de répliquer; la dame, car c’est une dame, coiffée en tire-bouchons, attendait trop impatiemment le moment de répondre.
— Permettez ! Monsieur, répète-t-elle; vous semblez ignorer qu’au point de l’histoire grecque où nous sommes, Iphicrate, chef des mercenaires, vient précisément de modifier l’armement, qu’il a remplacé les soldats pesamment armés par de