DUBAC
Tout ce que vous voudrez.
PLUCHARD, à Martel.
Tu dis donc que Guilbert?...
MAGASIN THÉÂTRAL
MARTEL
Entendant ce tapage, S'alarmait.
PLUCHARD.
En effet.
MARTEL
J'ai conjuré l'orage.
J'ai dit ce qu'il fallait pour expliquer vos cris, J'ai dit que vous étiez des Provençaux très-gris. Il fallait bien mentir : c'est chose respectable. Au temps où nous vivons, qu'un banquier véri-
[table.
Et Guilbert est de ceux sur qui l'on peut compter. Il n'escamote point l'argent qu'il doit prêter; Il n'est point de ces gens, banquiers imaginaires, Qui promettent toujours, Célimènes d'affaires, Qui ne donnent jamais ; spéculateurs profonds Que nous avons nommés entrebailleurs de fonds. C'est un appui solide, et nous...
PLUCHARD.
Veux-tu te taire ?
Le secours qu'il nous donne est encore un mystère.
MARTEL
Qu'ai-je fait?
DUBAC, finement.
Bon, Guilbert.
PLUCHARD, aux rédacteurs.
Eh! messieurs'.
TOUS
Nous voici!
PLUCHARD.
On va vous apporter vos épreuves ici.
EDGAR
On fait donc un journal?
GRiFFAUT, riant.
D'où venez-vous ?
EDGAR
D'Afrique.
MARTEL
Tu n'as donc pas compris ce dîner symbolique?
EDGAR
Non.
MARTEL
C'était un festin d'inauguration.
PLUCHARD.
Et cette symbolique illumination
Une image empruntée à la mythologie :
La Vérité, journal, nous éclaire.
MARTEL
En bougie.
Quand tu goûtais ces vins, ces truffes, ces pâtés...
Bien!
MARTEL
Tu te nourrissais de saines vérités.
EDGAR
On ne m'avait rien dit, j'ai mangé sans comprendre. Mais aussi votre argot...
MARTEL, montrant les journalistes.
Viens, je veux te l'apprendre.
Tu vois ces jeunes fous, ce sont nos rédacteurs. Plus ou moins gens d'esprit «t plus ou moins au-
[teurs.
Celui-ci n'a jamais écrit une colonne.
Le moindre article; mais pour auteur il se donne, Et son plus grand effroi, c'est d'être reproduit. Celui-là se croit Kant parce qu'il l'a traduit; Il épluche pour nous les journaux d'Allemagne. Celui qui dort là-bas en ronflant, c'est l'Espagne. Ce petit, c'est Bertrand, voyageur du journal; Oui, sans que ça paraisse, il est au Sénégal, Ce grand pâle est Griffaut, une tête savante.
EDGAR
Griffaut, je le connais, son nom seul m'épouvante; Il poursuit de sa haine un grand peintre, Morin, Mon maître. Le pauvre homme! il en meurt de MARTEL. [chagrin.
Griffaut n'est point méchant, mais dès qu'il veut
[écrire 11 ne sait pas comment, tout lui tourne en satire; Sa plume est venimeuse et son rire fatal. C'est un fort bon garçon qui fait beaucoup de mal. 11 est chargé des arts, de la littérature, Des peintres, des auteurs.
EDGAR
Excellente pâture!
Mais il doit exciter de vifs ressentimens?
MARTEL
11 les brave, il ne fait ni tableaux ni romans.
EDGAR, montrant Jollivet qui dort.
Dis-moi, ce gros juufllu là-bas n'est pas des vôtres?
MARTEL
Qui, lui!...c'esl Jollivet, un de nos grands apôtres. Écrivain politique et sermonneur de rois! Le soutien du journal !...
EDGAR
Il chancelle parfois.
MARTEL
C'est le premier Paris, l'article d'importance. Que l'on appelle aussi morceau de résistance! C'est un homme très-fort et qui sait son métier. Comme buveur il peut troubler tout son quartier; Mais comme journaliste il est juge sévère; Diable! il ne confond pas la plume avec le verre. Ce Bacchus puritain, professeur de vertu. N'est jamais plus moral que quand il a trop bu. Il faut le voir, l'œil glauque et la face rougie, S'indignant pour l'Europe au récit d'une orgie! 11 est beau!...
EDGAR
Je le crois, car en fait de repas.
Il doit trouver honteux tous ceux dont il n'est pas.
DUB.vc. qui écoutait.
Martel et Jollivet feront la politique, Moi, je fais les canards.
MARTEL
Ce mot veut qu'on l'explique.
On nomme fiction un mensonge rimé, On appelle canard un mensonge imprimé.
Ainsi, ces deux Anglais jetés sur le rivage Et mangés par un ours. . .
EPGAU.
C'estun canard.
MARTEL, riant.
Sauvage.
EDGAR
Cecalembourg, mon cher, est de bien mauvais goût.
DLBAC.
Ce coquin de Martel met de l'esprit partout.
EDGAR, montrant Dubac.
Cet homme est du journal?
MARTEL
Non pas.
EDGAR
C'est quelque artiste?
MARTEL
Non.
EDGAR
Quel est son état?
Flatteur de journaliste.
Il pose ses deux mains sur les épaules de Blondin , qui danse.
Allons, maudit sauteur, toujours en mouvement.
BLONDIN
J'imitais Taglioni ; vois, ce pas est charmant.
Il danse.
MARTEL
Il pleure le matin, et le soir il s'enivre.
BLONDIN
Plus on est nécrologue, et plus on aime à vivre.
EDGAR, riayit.
Monsieur est nécrologue.
MARTEL
Il écrit à ravir Les articles de deuil.
BLONDIN , à Edgar.
Tout prêt à vous servir.
Qui pleurons-nous demain ? Un grand homme cé-
[ lèbre Dont le nom soit ronflant dans la phrase funèbre,
MARTEL
Non, c'est un vieux chimiste, un savant ingénu.
BLOXDIX.
Tant mieux, en fait de morts j'adore l'inconnu. Trop de célébrité me gène quand je vante. Et je me tire mieux des vertus que j'invente. Par aucun souvenir je ne suis arrêté.
Je brode sans remords, je pleure en liberté. Mais j'exige qu'on soit bien mort ; je me défie. Depuis que l'on m'a fait vanter un homme en vie, J'y regarde à deux fois ; car messieurs les auteurs Sont des frippons fiefl"és, d'infâmes imposteurs, Qui , se moquant de tout, même du nécrologe,
Font semblant de mourir, pour voler un éloge.
On entend frapper à la petite porte.
Qu'ai-je entendu? Messieurs, on a frappé trois
Le spectacle commence. [coups.
FLLCUARD.
Entrez; que voulez-vous?
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