‹ L'ecole des moeursChapitre 24 sur 30 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

Sohre ponr le travail , le sommeil et la table , Vous aurez l'esprit libre et la santé diurable.

(^ë tce maxime renferme trois régules de conduite bien sages, et aussi importantes pour TAme ipte ponr le corps, comme on Io verra par le développemenî que nous allons en faire.

Sobre pour f»* fravaiL Ijk plupart de nos infirmités et de nos maladies viennent de nos excès, l'rop do fatigue ruine le corps , trop d'étude épuise la tôte , et trop d'affaires accablent resj>rii, « Mon fils , dit lé

iW l'bcole

Sacrfî, ne vous engagez pas dans une mulliplicilé d'actions : car si vous entreprenez beaucoup d'affaires , vous y ferez bien des fautes ; si vous les suivez toutes » vous ne pourrez y suffire, et si vous allez au-devant , vous en serez entièrement accablé *• b

Ce n'est pas qu'il faille négliger ses affaires ou en abandonoer le soin à d'autres; failes-îes., au contraire, par vous-même le plus qu'il vous sera possible ; mais ayez en cela, comme en tout le reste, la modération et de la sagesse. Les affaires vous sont données comme une occupation pour votre esprit : n'en faites pas son supplice. Interrompez votre application par quelque délassement. Travaillez rarement plus de deux heures de snite , snns y mêler quelques momens de repos, Vous retournerez avec plus de plaisir et de goût à vos occupations; votre mémoire sera plus prompte, votre esprit plus pénétrant, votre jugement plus net : vous regagnerez bientôt le temps que vous paraîtrez avoir perdu; les affaires n'en iront pas plus lentement, no s'en feront que mieux : vous conserverez votre santé, que des travaux trop longs, trop continués, ne man* queraient pas d'altérer ou d'affaiblir*

Un chasseur , dit Cassin , ayant vu saint Jean qui tenait une perdrix et la caressait avec la maiji » lui en témoigna sa surprise. « Mon ami , lui répondit l'apfttre, que tenez-vous en votre main? — Un arc, lui dit ce chasseur. — Pourquoi donc n'est-il pas bandé , et no le tenez-vous point toujours prêt? — Il ne le faut pas , répondît l'autre, parce que, s'il était toujours tendu , quand je voudrais m'en servir il n'aurait plus de force. — rse vous étonnez donc pas , reprit saint Jean , quo notre esprit doive se relAcher aussi (juelquefois, parce que, si nous îe î( nions toujours tendu, il s'affaibifrait par cette contrainte , et nous ne pourrions plus nous en servir, lorsque nous voudrions l'appliquer de nouveau avec plus de force et de vigueur. »

Une application continuelle n'est pas moins nuisible aux gens deletde , qu > ceux qui ont beaucoup (Forcupaiioiis et d';^. ITaires. L'esprit s nsn en <|ue](jue sorte comme le corps; les sciences sont des alimensqui le

* FiHf ne in muUis itnl ac$us tuù tic. Eccli. 11.

BBS. MoÉmâ* 141

nournsi^ent et le consument *. Uhomnie sage ^ réglant ses éludes sur les forces de son tempérament, n'ira pas sacrifier sa santé /ides travaux immodérés , ni abréger inutilement ses jours par des efforts^ dont le but est d'avoir appris en six mois ce (|u'un atitro aurait étudié en deux ans. A quoi sert la science à celui qui se porte , mal ou qui n'est plus? Le célèbre Pascal, qui, à l'âge de seize ans, avait com[)osé un traité des actions coni-

Îues, admiré do tous les savans géomètres, mena , epiiis l'âge de dix-huit ans^ une vie languissante et iannne , causée ou du moins augmentée do beancoup par sa grande application à l'étude , et il mourut & trente-neuf ans. ()n sait que , sur la fin de sa vie , sa tête épuisée se dénuigea , et qu'il croyait voir sans cesse un précipice à ses cùtés. Moréri , premier auteur du Dictionnaire historique, fut de même la vicfime de son ardeur pour l'étude* L'assuidité avec laquelle il fi y livrait le fit mourir , lorsqu'il n'était encoreque dans sa trente-huitième année

Mais si l'i^xcés du travail est souvent pernicieux , l'excès du repos l'est encore plus. L'inaction est comme la rouille, qui gâte beaucoup plus que l'usage. Une clef dont on se sert souvent est toujours claire.

L*oisiveté corrompt ce qu'il y a dans nous de plus incorniplible et de plus divin. Une vie oisive étoulfo les germes des vertus, et ne produit que des crimes et des vir(>s , comme une terre inculte ne donne que des ronces et des chardons. Les herbes les plus mauvaises naissent à l'ombre et dans les lieux stériles; les eaux croupissantes sont toujours infectes et malsaines. Celui qui ne fait rien , pense à mal faire et fera bientôt mal. li ne faut quelquefois à l'oisiveté qu'une heure , et moins encore , pour faire périr une vertu de plusieurs années. C'est Tanne ra plus puissante de la volupté. Otez l'oisiveté du monde , vous brisez les flèches de l'amour.

Otia si toUas , perière Cupidinis àretff •

• Les gens de cabinet qui éludienl continuellement, dit Pilaval, dissipent leurs esprits et conservem leurs faumears ; au lieu que les ouvriers qui n^outrent point le travail du corps « conservent leurs esprits et dissipent leurs humeurs.

14 E.*£C0Llt

N'est-ce pas l'oisiveté qui i perdre en un momeil» n J)avid , h ce prince qui rî ii( srion le cœur de Dieu , toute sa vertu , et Fa rendu coupable d'un doubl« ' c^'irae? Il trouva dao&ieseîn du repos un plus dangereux ennemi^ que ceux auxquels ses généraux faisaient la guerre ; et tandis que ses troupes prenaient-des villes et gan^naient des batailles, David, au milieu de son palais, vaincu par un regard imprudent^ perdait son iiiiîoi ence et sa gloire.

Un des meilleurs moyens pounnous préserver de la s^uggestion du vice et des passions , c'est roccupation et le travail. Uo religieux vint un jour se plaindre à son supérieur qu'il était tourmenté de grandes et fréquente tentations ï.e supérieur Fexborta à combattre toujours a^vec courajjje, et en m^me temps il eut soin de le faire Iravaiiler continuellement et sans relAche. Au bout de quelques mois , il lui demanda si les tentations duraient encore. <r Comment , répondit-il , aurais-4e le temps d'être tenté? Je n'ai pas même le temps de respirer. »

L'occupa (ion et le travail modéré ont enconMin autre avaiifaore : c'esl de nous préserver de l'ennui , cet ennemi domestique de notre bonheur, et de faire couler lesjoursavec une rapiditéqui étonne. C'est par l'oisiveté que Tennui est entré dans le monde. On ne recherche si fort les plaisirs, le jeu, les compacrnies, que parce qn'(Hi ne sait que faire. Celui qui aiaic ie Uavail se suffit à hiî-n^énip.

Le sa^ce n'est jamais oisif : il se fait quelques occupations honnêtes » pour remplir le vide que ses affaires euvent lui laisser. Persuadé que le travail ie moins onorable déshonore encore moins qne la paresse , il ne rou^^it d aucun travail : l'oisivclé seule lui paraît hont( lise. Si le loisir lui semble doux , ce n'est pas parce qu'on n'y fait rien, c'est parce qu'on y est le maître de choisir et de modérer ses occupations.

A la place du travail des mains , qui n'est ni de tons les goûts ni de tous les états, au défaut des affaires qui ne suffisent pas toujours pour remplir tous les momens, le saçe sait se iaire des occupations aussi agréables qu'utilcR. Tantôt jouissant de lui-même dans une grasieose selitude» il s'eAtretient» il s'iiuitruit avea ceii^

PËA M0IUJ&S« t4S

illustres auteurs, dont les ouvrages immortels eomposent sa bibliplhèque et font ses dc^lices. Tantôt il so plaît à observer 9 à étudier la nature, dont le livre admirable, ouvert à tous les yaux^ est lu de si peu. Tantôt ies {^roductiont différentes , qm la terre fait éelore dans son sdn » et qu'elle prodigue A ceux qui se plaisent .1 la cultiver, l'occupent d'une manière toujours vari(^e , toujours nouvelle; et élevant ses pensées jusqu'à ) Au leur même de la nature, elles le remplissent d'ndmiralion ei de reconnaissance. S'il sort de sa retraite ,

Eour se livrer à la société, la justice , Minmanité, la ienfâisance , s*empressent , pour ainsi dire , à lui servir de cortège , et marquent tous ses pas de quelque action vertueuse. Quelle occupation fut jamais plus belle et plris digne de Thomme!

Le sommeiL Les choses les plus utiles, les plus nécessaires mêmes y peuvent devenir pernicieuses » et partout le mal est voisin du bien, ha sommeil est sans doute un des plus doux présens du ciel. Il prévient les maladies , il répare les forces , il délasse des travaux, il tempère les amertumes H peines de la vie. Mais si vous désirez que votre sommeil , conformément aux intentions de la Providence, soit doux et paisible . et qu'il soit pour vous un sommeil de santé, ayez soin de le régler suivant les conseils de la sagesse*

L'Auteur de la nature a destiné pour le sommeil le temps des ténèbres. Ne choisissez [>aslcjour, et ne vous couchez pas lorsque l'aurore vient avertir les hommes de se lever, Me vous imaginez point que vous ne pouvez être heureux qu'en bouleversant Tordre é» la nature. Ne croyez pas au*dessous de vous d'être éclairé du même flambeau que l'univers, et ne mettez pas votre gloire à veiller, tandis quo les autres reposent. Affecter de se distinjrucr pnr-l;i , est une petitesse qui annonce celle du mérite. D'ailleurs, il n'est pas é|zal pour la santé» comme nous le dirons plus bas^ de veiller fort avant dans la nuit , pour se lever ensuite trés-tard.

La sagesse, qui marque le temps du sommeil, en règle aussi la durée. On sait la maxime dk i'école de Salerne ;

144 l'bcols

Sepiêm horaÈ dormira snt est juvenique $êniquê» Sept heures de sommeil à tout Age safBsenK

Les médecins couYiennent qu'une personne qui de» meure pour l'ordinaire au lit di\ et onze heures , en sort toujours moins saine ; et les casuites disent qu'elle

en sort presque toujours moins innocente et moins chaste. Le trop long repos énerve les forces au lieu de les réparer. Le lit est le trnne de la mollesse , le séjour de la voluplé, et souvent l'ccueil de la vertu, Cest ce qui fait dire à l'auteur du beau portrait de Charles XII , roi de Suéde :

Tout le jour agissant sans cesse Il n'accorde qu'à peine à la nécessité Un court sommeil , sur la nuit emprnnlé, £t qui , souvent interrompu , ne laisse

Mulie prhe à la voluptc-.

Le p. du CsRCEAUt

Les personnes qui se lèvent tard , nuisent beaucoup à leur santé y en croyant la (ouserver. Le temps du matin est celui où Fair est le plus sain et le plus pur ; il porte dans celui qui le respire, surtout à la campagne, une force et une salubrité dont on se ressent tout le reste de la journée* La fraîcheur de ia rosée , qui est si propre à rafraîchir le sang, le parfum des fleurs , qui est comme un baume volatil , et qui n'est jamais si sensible qu'au lever de l'aurore, tout cela fait couler dans les veines un principe de vie , que la chaleiir d'un lit naollet , et Tair corrompu d'une chambre longtemps fermée , ne peuvent que détrtiire. Se coucher de bonne heure et se lever matin , comme Ta dit quelqu'un , c'est le meilleur mojeu de conserver sa sauté et sa fortune.

Car le trop long sommeil ne nuit pas seulement au torps et à Tàme ; 11 nuit encore aux biens et aux nécessités de la vie. La diligence et le travail apportent les richesses, mais la paresse et le sommeil sont souvent suivis de rinriicrcncc. « N'aimez point le sommeil , dit Salomon, de peur que vous ne tombiez dans le besoin: soyez vigilant , et vous serez dans Tabondance. Yona dormirez un peu , vous sommeillerez un peu , vous croiserez un peu les bras pour dormir^ et rindigence

DES HOEUtiJ. 14Û

viendra vous surprendre , comme un homme quimar- -

che à fï:rands pas, et la pauvreté se saisira de vous comme un homme armé ; mais si vous êtes laborieux , votre moisson sera comme une source abondante, et rindigenee fuira loin de vous. J'ai passé, dit-il encore t par le champ du paresseux et par la vigne de Fhomme insensé ; j'ai trouvé que tout était plein d'orlies, que les épines en rouvraient toute la surface , et que la muraille était abattue. En voyant cela, fait mes réfleuons , et je me suis instruit par cet exemple *. »

Profitez-en de même, tous qui lisez ceci ; et si jamais il vous arrive de rester au lit trop tard , représentez-

vous Salomon qui paraît lout-ù-conp dans votre chambre, et qui^ Yom tirant par le bras, vous adresse les mêmes paroles qu il adressait aux paresseux de tous les siècles : Jusqu'à quand » 6 paresseux 1 dormirezvous? Quand vous réveiilerez-vous de votre sommeil ? N'est-ce pas assez frotter vos yeux pour les ouvrir » assez tordre vos bras et les étendre, vous soulever et puis retomber sur le chevet, tandis que la malédiction de Dieu laisse entrer dans votre maison , avec le désordre et le lil>ertinage , la pauvreté qui ne vous craint pas, non pins qu'elle n'a pas craint d'autres maisons plus riches que la vôtre 7 La paresse va si lentement , que la pauvreté l'atteint bientôt.

Ce que la sagesse vous recommande encore , si vous voulez dormir heureusement et paisiblement , c'est d'éviter tout ce qui pourrait ouvrir les portes à Tin* somnie^ les inquiétudes de l'esprit , les mouvemens tumultueux des passions ^ les excès de Tintempérance. C'est bien assez d'employer tout le jour à yos occupations et à vos affaires : donnez la nuit à votre repo« et à voire tranquillité. Lorsque l'heure est venue de vous mettre au lit, faites en sorte que vos desseins , vos entreprises , vos espérances , vos peines mêmes s'il est possible 9 et vos tristesses s'endorment avec vous , et qu'il y ait un grand silence dans votre flme ainsi que dans votre maison. Le savant Huet avait pour raaximo

• Quod rum vidissem , posui in cordc meo , êtexemplo didici diKipUnam, Prov. Qei^

H6 l'école

de ue jamais liiesea lettres le soir avant de se coucher, lïi à midi avant de se mettre à table, a On trouve ordînairemenl dans les lettres , ditôi^>il , bien plus dejuaii*, vaiseâ Bauvelleft qoe die bonnes, et en lés lisant, ôn se prépaie ft sot-méme des sujets d'inquiétudes qui troublent le repos et le repas. »

Lajusle mesure du repos, la réguiarilé et la tranquillité du sommeil , sont un des plus fermes appuis do la santé. Celui qui ne dort que ce qu'il, faut, et dans le tenips le plus propre au sommeil celui dont l'âme n>st agitée par aucune passion violente, ni. le corpâ surchargé par aucun excès, se couche et s'endort dans Je même moment. Son sommeil est tranquille et profond : il est diflicile de l en tirer. Mais aussitôt que la nature est satisfaite , et que ses forces sont réparées » il se réveille , il est frais , sain , vigoureux et gai , comme on le voit d'ordinaire dans les artisans et dans les gens de la compagne. Il n'en est pas de même des personnes du giaud monde , et de ces désœuvrés qui^

f^our prendre ou prolonger leur repos, consultent plus a mollesse que la nécessité , la paresse que le besoin , et le caprice que la nature. C'est en vain qu'ils atten^ detit te sommeil ; il fuit loin de leurs yeux : leur impatience ne sert qu'à Téloigner davantage.

Voyez aussi ces riches , ces voluptueux , ces hommes importansqiû , chargésde veiller au repos des autres , n'en prennent jamais. Agités par les soins , les affaires, (es projets, les plaisirs, lès regrets du jour ; écbauiieft par les alimens et les boissons , ils se couchent aVec un »*^rit inquiet , un pouls précipité, un estomac chargé, //inquiétude , Fembarras , ta iBèvre se couchent avec eux, et les tiennent long-temps éveillés. S'ils s'endorment, c'est d'un somiiunl léger, inquiet, troublé par des rêves effrayanset des réveils brusques. Ils se lèvent avec des palpitations, de la lassitude , de rabattement» de la mauvaise humeur. Chaqiie nuit ainsi passée , au lieu de réparer leurs forces, les épuise; leur sang , loin de se purifier et de se rafraîchir, s'épaissit et s'enflamme; leur sanlé s'altère, se mine peu h peu ; il iorvient quelque grande maladie^ do^t ie terme est le tombeau*

iVoules-TOus donc que le sommeil jDorte dans yos

tnembres la santé et la vie? fuyez la multitude des aiTaires, modérez VQ^ ^passions I évitez te» excès, et usez sobrMieBl dii^«omraeil ipéme. Jl ressemble aux remèdes qui» tit^ multipliés où réitérés trop souvent, ne itont. plus aucun effet. Une dame consulta un jour un èélebre médecin , et lui dil qu'elle claîL le soir sans appétit : il lui ordoïiïia di* diuer peu. Elle ajoiila qu'elle était sujette à des insomnies; : il lui prescrivit de n'être a« lit que pendant la nuit. Elle lui demanda pourquoi elle devenait pcjiaiile , et quel remède il lui /allait prendre : il lui répondit qu'elle devait Se lever avant ÙMCU , et quelquefois se servir de ses jambes pour mardier. A combien d'autres ne pourrait-oii pas faiie les mêmes réponses 1

La table. Ne ressemblez pas à ceux qui paraissent n'avoir point déplus importantes affaires , que de dîner l6 oiatin et souper le soir, et qui ne semblent nés que pbtir Ja digtisMon. ^e vivez pas pour manger, mais mangez pour vivre. Aimez les bonnes choses plus pour lés autres que pour vous, et consultez moins voire o^out que le leur; préférez le plus sain au jilns friand. Le choix et le goût des alimens, lorsqu'on n'a pour but que d'entretenir la santé et de se mettre en état de remplir ses devoirs / Be sont pas interdits par la saigesse; ils entrent même dans Tintention bienfaisante du Créateur ,'étfon sait la réponse que lit un jour Descartes à ce sujet. Un riche dont les connaissances étaient fort bornées, lui voyant inanprer quelques mets délicats: f <( Eh quoi I dit-îl, les philosophes mangent-ils de ces mort^aux î — Pourquoi non î répondit Descartes ; vous îtnaginez-vous que la nature n'ait fait les bonnes «choses que pour les ignorans? »

Gardez-vous pourtant d'élre ou de paraître trop délicat:bien des gens font lesd( licats par vanité. Loin de donner dans une petitesse , quand vous auriez vraiment le goût iin^ sachez l'oublier à table, ou du moins le cacher. On ne trouve rien de bon, quand on est trop • difficile; on soiiffre eton fait souffrir les autres par Une délicatesse trop raffinée. Si un ra^^ofit moins bon ou uuplat moins bien accommodé vous donur, do Vhumeur , ceux que vous prétendez r(*<i;i ier ne pourront-ils pas dire de vous « comme le ^éte comique :

l'école

C'est un fort méchant plat qme sa sotie personne i Qui gâte, à mon avis, tous les repas qu'il donne.

MOLifeRfi»

Ce serait encore pis , si vous portiez ce caractère chez les autres : peu de gens voudraient vous recevoir et quelque soin qu'on prit, quelque bonne chère qu'on vous fît, vous vous croiriez toujours mal régalé/Le vrai

savoir-vivre est tic savoir s'acconiinodiT aux temps et aux lieux. Les ciiust's les plus di licales ne sont pas ton jours les plus agréables, ou ne le sont pas longtemps , parce qu'il est difficile de les goûter avec cette modération qûi augmente le plaisir en le réglant. La sage nature, qui nous avertit ordinairement avant de nous punir, a mis dans le plaisir de la table, conime dans tous les autres, le dégoût à côté de l'excès. Ce qui est trop délicat ou pris sans mesure^ ne flatte plus^ parce qu'il a trop flatté.

Voulez-vous donc goûter dans toute sa pureté le plaisir de Ja table? Ne le prenez que dçs mains de la sagesse et dans les vues honnêtes qu'elle permet. He donnez jamais surtout dans aucune des folies qui portent beaucoup de jeunes «jens à prodiguer leur santé. Quand ils sont sur le retour de l'âije , ils voudraient bien, autant par plaisir que par religion , racheter les excès de la jeunesse. Prévenez ces regrets inutiles : n'attendez pas que Texpérience vous instruise trop tard, et vous serve plutôt de châtiment que de remède. I\e niellez point votre tempérament à trop d'épreuves; usez , mais n'abusez point ; jouissez^ mais ne dissipez pas.

II est permis, il est louable même, sans avoir un soiu inquiet et scrupuleux de sa santé, de ne pas la prodi-

Juer. C'est sans contredit le plus précieux de tous les iens qui servent à la vie , celui que les hommes estiment le plus, et que souvent ils ména^^enl le moins. Sans la sanfé , la vie est à charge , et c'est une grande extravagance d'abréger sa vie ou de la rendre plus triste, par tout ce qui n'est fait que pour la conserver ou pour l'égayer. Rien ne ruine plus la. santé et n'abrège plus les jours que les excès de la bouche ; ils sont plus meurtriers que Tépée, Vous avez sans doate

Dë5 MOl^ljRg, 14^

entendu parler de cette jeune prinoesse qui se livrait à faus les plaisirs de la table : elle prenait avec excès tout ce (jui flattait son goût. Quand on Taverlissait qu'elle jouait à abréger sa vie, elle répondait en riant, courte et b onne. Elle mourut ea effet à la (leur de son âge. .iklexandre , que tant de combats, de travaux , de fati-

{rues n'avaient pu vaincre» fut vaincu par le vin et par a débauche. Il mourut à Babylone , au milieu des plaisirs, à trente-deux ans.

Ne conii;ii(re et ne goûter de plus grands plaisirs que ceux d<' la table, est un vice qui dégrade. Ne sommesnous donc faits que pour manger et pour boire , et ne sommes^nous nés pour rien de plus élevé et de plus noble 9 que pour les plaisirs animaux? Quelle gloire honteuse que celle qu'on tire de la capacité du ventre ou d'un appétit gloulon ! L'empereur Wcnceslas fil gentilhomme un fameux buveur , et la réiouipensa était digne de ce prince. Henri IV ne fit pas de même. Un homme, qui mangeait autant que six, se présenta un jour à ce monarque, dans Tespérance qu'il en obtiendrait de quoi entretenir un si beau talent* Le roi » qui avait entendu parler de cet homme, lui demanda s'il était vini qu'il mangeât autant que six. « Oui , sire , répondît-il. — Et tu travailles à proportion ? ajoute le roi. — Sire , répliqua-t-il , je travaille au tant qu'un aiitre de ma force et de mon âge* — Venlresaint-gris 1 dit ce prince , si j'avais beaucoup d'hommes comme toi dans mon royaume, je les ferais pendre : de tels coquins l'auraient bientôt affamé. »

On reconnaît un gourmand à ses propos de table , à la profonde tliéoiic do la cuisine qu'il se plaît à développer, à ses transports, au feu ^ui brille dan.s ses yeux lorsqu'il parle des différens vins et de leurs qualités , des maisons où Ton traite avec le plus de l^ofht , de délicatesse et d'abondance ; mais pent-on as oii pour lui d'autres seutimens que des sentimens de mépris ?

C'est, en effet, un défaut bas et honteux , qui rap-

iiroche l'homme de la bête : ne peut-on pas dire qu'il e met au-dessous ? Les bétes , le plus souvent , se bornent au nécessaire. Si elles trouvent quelque chosn

qui ne répugne pas à leur goût, elles s'en contentent ,

Yl'en prennent qu'autant qu'il lenrcn faut., et nécliercbenthen de plus. Elles ne se provoquent pas au yomissement, pour manger de nouveau. Elles* Q'a^v^JjQnf pas des liqueurs fortes ^ pour hà^er la digestion , afin de pouvoir satisfaire encore un appétit artificiel et f |ua que brutal. Croirait-on que des nommés, dès femmes même, soient capables de pareils excès? Et n!est-ce pas-là, selon l'expression énergiqup de l'Ecrilnre, faire son Dieu.de son ventre? Celui qui a été bien élevé n'aura jamais un vice si déshonorant , et il ne mettra j^pinti^u nombre de ses plaisirs , ce qui le confondrait avec les plus vils animaux.

D'ailleurs , ces plaisirs grossiers conduisent souvent h de phis ii^iossirrs encore. Le vin et la bonne chère sont les alimens de la volupté. C'est ce qui a fait dire aux anciens : Sine BaechoeiCerere, Venus frigeU

Eh \ que pourrait Vénus saut» Bacchus et Cérés ?

Le poète que nous avons déjà cité , ditàussi dans le portrait du roi de Suède :

Une sage frugalité > Dont 11 donne Feieniple avec autorité ,

De son camp oannlt la mollesse , Et le défend lui-même , au feu de la jeunesse ,

D*un écneil plus à ledonler Que tons les ennemis que son bras sut dompter.

Ce prince était d'une sobriété qui n< « ontiibua pas TOoiBS que l'exercice à rendre sou tenapérauienl fort et robuste. Jamais il ne se plaignit que ses mets fusant peu délicats ou mal apprêtes. Après un repas fiçugal > il faiMiit à cheval de longues coursés; et le soir, eu. canipag^ne , il rouchait sur de la paille étendue par terre, tète nue, sans draps , couvert seulement d'ua manteau. Il avait acquis par-là nn tempèranient de fer^ ' que les fatigues les plvsviolente$ ne purent ai>attr^.

Oui doute , en effet , que la force et la santé ne soient le partage de la sobriété et M Texeroce ^ coBune la faiblesse et la maladie le çont de Hnaction et des e5tcè« de la table? Pourquoi voit-on une si grande diiïèience pour le tempérament, la santé et la force, entre Iç laboureur ou l'artîçan , et le riche, le voluptueux , rîiomme de bonne chère ? N'en doit-on {>as chercher

la principale cause dans la différence de leurs alimeiiii et de leurs boissons? Le pain le plus grossi(M , les cnels les plus simples 9 la boisson nalurellc , font la nourriture des premiers. Le besoin , qui en iaii tout TagrémenX, en régie aussi la qualité; et comme ces choses n'ont par elles-mèmés rien d'attrapnt» on n'en prend jamais au-delà du nécessaire ; la digestion se fait aisé* ment : au bout de quelques heures le besoin lenait, et on le satisfait avecle même plaisir.

Il n'en est pas de même des riches et des personnes du grand monde. On voit sur ces tables où régnent la magnificence j le laxe et la somptuosité , des "viandes succulantcSy des gibiers de haut goût, des pâtisseries délicates , des mets variés de différentes fàçons , et rendus plus échauffai) s par des aromates prodipiés, . Les vins les plus funieux et les [)lus violons, l'eau-tie-vie masquée sous les formes les plus agréables et les plus

, dangereuses , se trouvent à tous leurs repas, L'impres^ 3ion flatteuse de toutes ces choses détermine souvent A en prendre au-delà du besoin, et le trop en ce genre nuit encore plus que le liop peu : restomnr surchargé digère mal, et toutes les fonctions du corps se dérangent. Mais ce n'est pas tout encore. Le moment d'un nouveau repas arrive : on se met à table , quoique le besoin réel n'existe pas. On veut manger : l'odeur , la couleur , la saveur des mets y invitent. On parait décidé pour un plat, on en est servi , on le goûte , on le renvoie ; on en essaie un grand nombre, on mange de quelquesuns : rensemble fait un volume, et est compos(^ d'une infinité de choses différentes, dont la réunion offre les plus grands obstacles à la digestion. De là un long séjour sur l'estomac , une corruption plutôt qu'une digestion . une indisposition habituelle qui fait que sans être malade on ne se porte jamais bien.

La sobriété, au contraire, rend le corps dégagé et dispos, et Tentretient dans une santé ferme et vigoureuse. Un roi de Perse envoya au calife Mustapha un înédecin trés-habile. CjBlui;-ci» en arrivant ^ 'demanda .oopn(ie on viva^Jt cette cour, a Ôb né mange , lui répondit-on , que lorsqu'on sent la mira , et on ne la

^satisfait pas entièrement. — Je^e retire, dit-il, je n'ai que faire ici. »

On a dit d'un goutteux : '

Tu manges d%i ragoûts eiquis ,

Tu ne bois qut du fin Champagne »

Bt lu joins aui liqueurs (££spagne

les vins que le Turc a conquis.

Sous une housse d'écarlate ,

Tes rideaux sont d'un gros damas ;

La Hollande a fîlé les draps ,

TA tes malelas sont d'onale.

Dois-tu f Géronte , l'étonner ,

Devoir qu'une gouUe cruelle ,

Qui traîne sa sœur la j^ravelle ,

Ko veuille point t'abaudonner ?

Je la trouve rais ridicule De quitter tes festins avec ton Ht mollet ; Pour s en aller je<lner avec un camaWule , Ou coucher sur la dure avec un récollet.

La tempérance , qui est la source de la santé , l'est aussi de la longue vie. « L excès de la bouche , dit le Sage, en a tué plusieurs ; mais l'homme sobre Tivra plus lon^r-tomps \ » On a remarqué qu'on voyait plu» de vieillards en Ttalie qu'en France : ce qu on n attnhue pas seulement à la salubrité de Tair et à la douceur du cHitiat , mais à la sobriété des Italiens. Un poi te anglais dit ingénieusement dans une de ses épigramme» latines :

Si tardé cupis esse sancx , u taris oportet ^ Vel mcdiro medice , vel mcdico modicè.

Sumpta , cibus tanquam. lœdit medicina salulem ; Ât mmptus prodest, ut niedecina , cibus.

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