ACTE I, SCÈNE V
HORTENSE
Chez moi je n'ai voulu Rien que le nécessaire, et pas de superflu.
DANVILLE
Comment donc , s’il vous plaît , nommez-vous ces dorures, Ces cristaux suspendus , ces vases , ces figures ,
Ce fragile attirail dont on n’ose approcher,
Et ces meubles si beaux que je crains d’y toucher ? Est-ce utile? parlez....
HORTENSE
C’est plus, c’est nécessaire.
Cet appareil pour vous n’a rien que d’ordinaire.
Vous voulez devenir receveur-général ;
Logez-vous donc au ciel , et logez- vous très-mal ;
Qui parlera de vous? qui vous rendra visite?
L’opulence à Paris sert d’enseigne au mérite.
Etalez des trésors si vous voulez percer ;
Une place est de droit à qui peut s’en passer.
Ma mère me répète : Eblouis le vulgaire;
Qu’on dise : il est très-riche , il est millionnaire ; Demandons tout alors, et nous aurons beau jeu.
J’ai voulu par le luxe en imposer un peu.
Je dis un peu ; beaucoup , je me croirais coupable ;
Un peu c’est nécessaire et même indispensable.
DA3V VILLE
Voilà quelques motifs qui sont d’assez bon sens ;
Mais au moins ces dîners d’eux-mêmes renaissans,
Ces éternels dîners , qu’une fois par semaine Un bienheureux lundi pour trente élus ramène ,
Je les crois superflus.
Erreur ! Quoi ! vous traitez Mes dîners du lundi de superfluités !
Mais rien n’est plus utile , et sur cette matière ,
Vous êtes , mon ami , de cent ans en arrière.
Il faut avoir un jour, fixé pour recevoir Ses prôneurs à dîner, et ses amis le soir :
De nos auteurs en vogue il faut avoir l’élite;
On en fait les honneurs aux grands que l’on invite. Aussi je vois souvent plusieurs des beaux esprits Dont je vous ai là-bas adressé les écrits :
Ils parlent, on s’anime, on rit, la gaîté gagne,
Et l’on a ces messieurs comme on a du Champagne. Notre siècle est gourmand , on peut blâmer son goût : On fronde les dîners , et l’on dîne partout.
Mais n’en donner jamais , pas même un par semaine , C’est en solliciteur vouloir qu’on vous promène.