AVANT-PROPOS
étrangers, qu'une nouvelle école économique s'est formée dans la deuxième partie du XIX* siècle. Elle rallie aujourd'hui, en France, la plupart de ceux qui enseignent ou qui vulgarisent la science économique. Elle a des tenants convaincus dans la plupart des pays étrangers. Par sa méthode, par son enseignement, par l'action qu'elle exerce, elle nous apparaît aussi distincte de l'école utilitaire anglaise que de l'école autoritaire allemande, où fusionnent, dans une étroite union, les socialistes de la chaire et leurs disciples, les socialistes d'Etat.
La première partie de notre ouvrage est consacrée à l'école économique française. Dans une seconde partie, nous étudierons les autres écoles qui honorent, au XX' siècle, la science économique. Enfin la troisième partie nous permettra de signaler, parmi les diverses doctrines, celles qui fournissent les meilleures armes aux adversaires du socialisme.
Paris, mai 1902
I. Les principales écoles économiques conLeniporaines. — Ecole anglaise, école allemande, école française. — IL La méthode des économistes français. — Comment l'école française est une école économique et financière.
Oq ne nie plus que Téconomie politique soit une science, puisqu'elle a sa place dans toutes les universités du monde. Elle a même conquis la faveur du public, depuis le jour où le socialisme , en attaquant ce qu'elle défend, a contredit ce qu'elle affirme. Cependant des gens avisés, se basant sur les divisions doctrinales et l'opposition des systèmes, ont attaqué la science elle-même, ne ménageant pas l'épigramme à ceux qui ont pour mission de l'enseigner. Aujourd'hui, les adversaires désarment. L'économie politique a gagné son procès; mais comme toutes les sciences, elle n'exclut ni la diversité des doctrines ni la rivalité des écoles.
On peut distinguer, au commencement du XX* siècle, trois écoles économiques principales, auxquelles se rattachent, dans les divers pays, des groupes très différents d'idées, de partis, de croyances et de traditions.
L'école un peu démodée aujourd'hui, mais toujours vénérable, moins par ses doctrines que par son ancienneté, l'école anglaise, que nous app elons utilitaire, a eu sa période de célébrité. Fondée par Adam Smith, à la fin du XVIII® siècle, au moment où la grande industrie allait bouleverser l'an-
4 LlVtlE IMtËMIEtl
cienne organisation du travail, cette école a trop négligé les procédés d'observation qui devaient renouveler les sciences physiques et naturelles. Affirmant, sous forme d'axiomes, des lois ou de prétendues lois qui s'appliqueraient sous un régime d'absolue liberté, elle prétendait que toute action de l'Etat est une atteinte à l'ordre économique. Elle combattait avec raison l'ancien système corporatif qui, en France, depuis les réglementations de Golbert, ne présentait plus que des abus, mais elle oubliait, les services qu'il avait rendus jusqu'au XVII® siècle. Elle se trompait, en outre, en réclamant une liberté illimitée du travail, en faisant table rase de tout groupement professionnel et en méconnaissant le rôle normal et nécessaire de l'Etat dans toute société organisée (1).
Lorsque Ricardo, Malthus, J.-B. Say, continuateurs de l'œuvre d'Adam Smith, entendirent les premières critiques, ils répondirent en montrant l'essor de la richesse^ le développement croissant de la grande industrie. De quoi se plaignait-on, puisque les sociétés européennes, affirmant leur suprématie économique, étaient en voie de conquérir le monde aussi bien par l'accumulation des capitaux que par les armes ? Et ils reprenaient leur thèse favorite : laissez faire, laissez passer ; que chacun agisse selon ses intérêts ; de la satisfaction des intérêts dépend le bien-être individuel et le bien-être collectif. La thèse avait d'autant plus d'adhérents qu'elle s'appuyait sur la bonté native de l'homme et qu'elle flattait les appétits de tous ; en fait, elle n'avait jamais été appliquée. En aucun temps, la puissance publique ne s'était fiée à la satisfaction des intérêts privés pour assurer le bien collectif. L'histoire des peuples européens protestait contre cet indifférentisme gouvernemental érigé en principe. Comment pou-
(1) Adam Smith admettait dans Fexercice de la liberté du travail, des tempéraments que la plupart de ses disciples ont rejetés. V. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, édit. Guillaumin, 1. 1, liv. II, chap. II, p. 399 ; t. II, liv. IV, chap. II, p. 56 à 63 et chap. IX, p. 338.
vait'On admettre que, dans le domaine du travail, lorsqu'il s'agit de la personne humaine, TEtat restât impassible devant les abus de Findustrie manufacturière et les plus criantes violations du droit ? On sait ce que fut, au commencement du XIX* siècle, le régime des manufactures et dans quelles conditions hygiéniques et morales travaillaient les ouvriers du temps.
Mais si Adam Smith et ses continuateurs n'ont assigné à leurs études qu'un champ trop incomplet, ne voyant que -la production des richesses et méconnaissant Thomme, le producteur de cette richesse enviée, il faut reconnaître qu'ils ont créé la science économique et qu'en provoquant la discussion de leur système, ils ont été les initiateurs de recherches fécondes. N'est-ce pas le sort, dans les sociétés anciennes, des plus illustres philosophes ? On s'expliquera moins facilement, qu'au commencement du XX° siècle, les mêmes erreurs soient encore reprises et défendues avec cet optimisme irréfléchi des premiers maîtres. Il est vrai que les tenants de l'école utilitaire diminuent de jour en jour. Pour quelques auteurs, qui propagent les idées de Malthus sur la population, la théorie de Ricardo sur la rente du sol et la « loi d'airain » du salaire, il y en a cent qui ont montré le néant de ces systèmes contredits par l'expérience même du XIX* siècle. Mais la thèse par excellence de l'école, c'est que toute intervention de TEtat est détestable et que, dans la complexité de la vie économique, la vieille maxime « Chacun pour soi » trace encore la meilleure règle de conduite. Sans doute il y aura bien des heurts et des misères, nous dit-on, mais, dans la lutte pour l'existence, comment empêcher les faibles de s'éliminer peu à peu ? C'est ce qu'on appelle le libre jeu des lois économiques ; le socialisme en est le perturbateur conscient ou inconscient ; il faut donc le combattre par la science et par un système d'absolue liberté (1).
(1) V. G. de Molinari, Notions fondamentales d'économie politiquCy
La réfulation ne s'est pas fait attendre. L'école allemande Ta fournie avec une rare sagacité, mais en tombant dans une erreur non moins grave que la philosophie d'outre-Rhin devait encourager. Témoin des excès d'une liberté sans frein et du contraste saisissant entre l'opulence des uns et la détresse des autres, hostile aux théories décevantes des écrivains anglais, l'école allemande reprit, dans le domaine économique, les théories que Kant, Fichte, Hegel surtout, avaient mises en honneur. N'est-ce pas Hegel qui a dit : « L'Etat crée Tordre social ; il le maintient, il le dirige ; et cet ordre est le résultat d'une action incessante du pouvoir ! » Alors parurent les socialistes de la chaire et les socialistes d'Etat : les premiers, qui occupent les chaires des universités allemandes ; les seconds, qui, dans les Parlements, réclament sans cesse l'accroissement des attributions du pouvoir. Les uns et les autres se moquent des <k lois naturelles », conditions de la richesse sociale ; ils regardent comme une farce le « libre jeu » des lois économiques ; ils estiment que plus la liberté est grande, plus les abus sont nombreux. Chaque peuple, disent-ils, a son économie particulière, dépendante des institutions, des lois, des mœurs nationales ; c'est donc l'Etat qui est le gardien des forces individuelles et collectives, le tuteur des faibles et l'iniliateur du progrès. Tandis que des maîtres éminents des universités allemandes développaient des idées, qui flattaient les ambitions traditionnelles du pouvoir, le gouvernement impérial les appliquait en partie dans son programme de réglementation du travail et dans l'organisation de l'assurance obligatoire contre la maladie en 1883, contre les accidents en 1884, contre l'invalidité et la vieillesse en 1889. On pensait que de telles mesures affaibliraient le socialisme.
L'école allemande, sévère pour Adam Smith et ses conti-
Paris, Guillaumin et Cie, 1891. Richard Schûller, Les économistes classiques et leurs adversaires^ Paris, Guillaumin et Cie, 1896.
nuateurs, déclare netlemenl que Técole anglaise a eu son temps et que « soit dans la science, soit dans la vie, dans la théorie comme dans la pratique » son rôle est terminé. Cette exécution sommaire apparaît dans le texte suivant qui mérite d'être intégralement reproduit : Allein auch der Smit/iianis- THMs, auch der allgemeine œkonomische Individualismus und Liheralismiis hat in Wissenschaft und Leben^ in Théorie und Praxis seine Zeit gehabt (1). On fait ainsi table rase de travaux considérables, de recherches ingénieuses et précieuses.
Comment les travaux de Roscher, d'Hildebrand et de Knies qui assignent une place prépondérante à la méthode historique ont-ils favorisé les progrès du socialisme d'Etat? Comment plus tard, MM. Schmoller, L. Brentano, Ad. Wagner ont-ils suivi la même méthode pour arriver à ces mêmes conclusions étatistes ? J'aurais quelque peine à l'expliquer, si je ne me rappelais l'enseignement que j'ai moi-même reçu en Allemagne, au lendemain de la guerre de 1870. Cet enseignement était à la fois historique et philosophique.
Sous le nom de Volkswirthschaft ou de National Œkonomie ou de Politische Œkonomie^ renseignement était avant tout historique. Les phénomènes économiques sans cesse rapprochés des phénomènes moraux et politiques étaient présentés comme les éléments de l'organisation sociale, mais celle-ci, étudiée dans telle période déterminée, apparaissait comme une « catégorie historique », transitoire. Dans la complexité des phénomènes observés, une force apparaissait sans cesse dominant toutes les activités économiques, morales et politiques : c'était le pouvoir central, l'Etat, dans lequel maîtres et disciples voyaient l'agent permanent du progrès et de la prospérité nationale. A défaut de conclusions économiques, on aboutissait ainsi à une conclusion d'ordre politique. Et comme
(1) Adolph Wagner, Lehr^und Handbuch der politise hen Œkono" mie, Leipzig, 1892, 3* édit., 1" partie. Principes^ t. I, p. 9.
renseignement philosophique avec les héritiers de la pensée kantiste et hégélienne corroborait et fortifiait, sur le rôle de l'Etat, les leçons des économistes, l'étudiant concluait à son tour que l'Etat est par excellence l'initiateur du progrès, de la richesse et du bien-être (1),
Cependant, même en Allemagne, l'école d'Âdàm Smith a trouvé, sur bien des points, des défenseurs convaincus. Mais c'est en Autriche qu'un mouvement d'opposition s'est nettement dessiné contre l'école autoritaire allemande et le socialisme de la chaire. Sous l'impulsion de M. Cari Menger, professeur à l'Université de Vienne (2), la méthode historique (dont nous parlons plus loin) a été complétée, élargie par d'autres procédés d'études, notamment par l'analyse psychologique ; en outre, la recherche des causes ou des lois naturelles économiques a été considérée comme une des tâches principales de la science ; enfin le rôle de l'Etat a été limité et contenu dans de plus justes bornes. Les travaux publiés en Autriche ont rendu justice à l'effort considérable des maîtres de l'école anglaise, à ceux qui ont, au XVIIP siècle, jeté les fondements de la science économique (3).
S'il y a en France des adeptes de l'école allemande et des disciples de l'école utilitaire anglaise, l'école économique prépondérante se sépare nettement des systèmes précédents. Elle enseigne la réalité des lois économiques naturelles, mais
(1) Cpr. Conrad, Handwœrterbuch der Staaiswissenschaften, art, Kathedersocialismus, 2« édit., vol. V, p. 50 et suiv.
(2) G. Menger, Untersuchungen ueber die Méthode der Socialwissens' chaften und der politischen Œkonomie insbesondere, Leipzig, 1883. Die Irrtûmer des Historismus in der deutschen National-Œkonomie, Wien, 1884. Grundzûge einer Classification der Wirtschaftswissenschaften, léna, 1889.
(3) Cpr. Maurice Block, Les progrès de la science économique depuis Ad, Smithy 2 vol., 2« édit. Paris, Guillaumin et Cie, 1897, sur les tendances nouvelles de la science allemande, t. I, chap. I, p. 31 et suiv.
elle n'admet que les lois démontrées (1). Sous ce nom, elle reconnaît les causes de la richesse sociale, qu*il est aussi impossible de mettre en doute que de nier les causes de phénomènes physiques ou chimiques ; mais elle sait que les sociétés se montrent, suivant les lieux et les époques, plus ou moins réfractaires à ces lois ; que si celles-ci sont méconnues ou inconnues, comme dans les milieux africains, alors Ja richesse fait défaut. Fondées sur l'observation et la comparaison des phénomènes économiques, les théories françaises ont permis de conclure que la liberté du travail, si attaquée par l'école socialiste, est le régime normal des sociétés riches et prospères, mais à une double condition : c'est que l'initiative individuelle et les associations professionnelles, jouissant de toute liberté, comprennent et remplissent les devoirs nécessaires à l'harmonie sociale ; c'est qu'en outre l'Etat intervienne, lorsque l'initiative privée se déclare ou se montre impuissante à agir. En toute hypothèse, l'Etat aura toujours à encourager et à contrôler les libres manifestations de l'activité privée. Ainsi se séparent les économistes français de l'école anglaise pour qui l'Etat n'est rien et de l'école allemande pour qui l'Etat est tout ; ils ne sacrifient ni le producteur aux produits comme la première, ni le produit aux producteurs comme la seconde ; et dans la lutte contre le socialisme envahissant, ils font reposer sur l'union volontaire du capital et du travail, et non sur la contrainte, toute l'organisation économique.
Un des traits caractéristiques de l'école économique française, c'est, dans les différentes évolutions de la richesse, la place faite à l'homme, être libre et responsable, créateur de cette richesse si passionnément recherchée et enviée. Tout autre était la conception d'Adam Smith, lorsqu'il écrivit son
(1) V. Paul Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique^ 4 vol. in-8o. Paris, Guillaumin et Gie, 1900, 3e édit., t. !•', première partie, chapitre I,
livre (« sur la nature et les causes de la richesse des nations». On sait que c'est à Paris, 'dans la société des Physiocrates, qu'il avait pris goût aux études économiques, et si Quesnay avait vécu, c'est à lui qu'il eût dédié ses « recherches» sur la richesse des nations. Or, les Physiocrates enseignaient, tous, que la connaissance des intérêts suffît à Thomme pour lui tracer ses devoirs et ils faisaient dériver les lois de la vie sociale de la satisfaction des besoins matériels de l'homme. Adam Smith, en traçant, en limitant le domaine de l'économie politique, science des richesses, ne vit que le produit, sans songer à l'homme, agent conscient de la production des richesses. Il ne se demandait pas quelle part recevaient, dans cette richesse produite, les millions d'hommes qui en avaient été les artisans, il ne voyait que la somme des richesses obtenues et il estimait que la distribution s'opérait d'ellemême pour le plus grand bien de la collectivité. « On a reproché avec raison aux criminalistes classiques de n'avoir égard qu'aux crimes et non aux criminels ; un reproche analogue, celui de s'inquiéter beaucoup plus des produits que des producteurs, est mérité par nombre d'économistes du passé (1). » Quelle a été la grande erreur des fondateurs de l'économie politique? C'est la conception « d'un homme économique, sorte d'être spirituel abstrait, supposé étranger à tout autre sentiment que le mobile de l'intérêt personnel... En concevant Yhomo œconomicus, les économistes ont fait une double abstraction. C'en est une d'abord, très abusive, d'avoir conçu un homme sans rien d'humain dans le cœur ; et c'en est une autre, ensuite, de s'être représenté cet individu comme détaché de tout groupe, corporation, secte, parti, patrie, association quelconque (2). » Mais si, comme on l'a souvent répété, Adam Smith s'est trompé en séparant l'utile du bien et en
(1) Tarde, Psychologie économique^ Paris, Alcan, 1902, t. I, p. 99,
(2) Tarde, op. cit., t. I, p. 114, 115,
édifiant la science de la richesse en dehors de toute préoccupation morale, n'y a-t-il pas lieu de craindre que, si on prend le contre-pied de la conception d'Adam Smith, on ne confonde deux sciences distinctes : la morale et Téconomie politique? C'est là, en effet, un écueil à éviter et, pour cela, il faut d'abord nettement déterminer Tobjet de la science économique. Cet objet,quel est-il, sinon la détermination des « lois économiques » ou des « conditions de la richesse » ? Les hommes vivant en société sont soumis à ces lois, mais toute activité économique, durable et féconde, suppose Taccomplissèment de la loi morale, et c'est à la fois le guide et le frein de l'humanité que le Décalogue, source des droits et des devoirs, dont l'Évangile a, pour les chrétiens, confirmé et développé l'admirable doctrine. En d'autres termes et pour résumer, dans une brève formule, un enseignement justifié par toute la pratique du XIX* siècle : « Rien de ce qui est contraire à la morale ne peut être utile au développement de la richesse. » Adam Smith, dans sa conception trop étroite de l'économie politique, a volontairement négligé l'étude psychologique des travailleurs (1).
L'histoire des doctrines économiques au XIX* siècle a permis de constater combien grande a été la réaction exercée contre l'école utilitaire anglaise par l'école historique allemande, par les socialistes de la chaire et, en France, par Le Play et ses continuateurs. Comment s'en étonner lorsqu'on entend M. Tarde nous dire : « Toute l'économie politique d'Adam Smith et de son école est fondée sur le postulat de l'accord spontané des égoïsmes ; de là les harmonies économiques de Bastiat. La question est de savoir si les égoïsmes s'harmonisent d'eux mêmes ou artificiellement. Cette question est tranchée dans un sens opposé à celui de Smith pour quiconque a embrassé dans son ensemble l'opposition écono-
(1) Tarde, op, cit,^ t. I, p. 137.
mique, qui nous a montré l'hostilité si fréquente et si souvent essentielle, radicale, des intérêts (1). » Les pays manufacturiers ont, en effet, depuis plus de cent ans, donné un rude démenti à l'optimisme d'Adam Smith. Et c'est parce que le libre jeu des intérêts et des égoïsmes produisait en Angleterre, en France et en Allemagne un antagonisme continuel que l'initiative privée, éclairée peu à peu sur ses devoirs, et que les gouvernements sont intervenus. La science économique, elle aussi, a peu à peu modifié, en France, sa méthode et son enseignement. Elle ne voit pas seulement les produits qui s'échangent, mais les producteurs qui travaillent (2).
C'est la pensée qu'exprimait déjà, en 1868, un économiste français, géographe et statisticien, dans un petit traité de science économique : « C'est ainsi que l'œuvre économique sert le développement matériel et moral des sociétés. Dans cette œuvre, le travail, l'intelligence, le capital, la direction donnée aux forces de la nature, tout dans la production part de 1 homme, et tout,'par la consommation, retourne à l'homme. C'est donc, répétons-nous en terminant, sur les hommes que, dans l'intérêt de Tœuvre économique, il convient surtout d'agir en les faisant, autant que faire se peut, énergiques au travail, instruits, moraux et en les laissant ensuite libres de développer, au sein de la sécurité sociale la plus complète, leur activité laborieuse (3). » Trente ans plus tard, l'auteur, rappelant ce qu'avait été l'enseignement de l'économie politique au Conservatoire des arts et métiers, disait : « L'économie politique a parmi les sciences morales un rang particulier. Car, ayant pour objet la richesse que l'homme produit et consomme, elle étudie à la fois le produit et le produc-
(1) Tarde, op. cit., t. II, p. 229.
(2) Paul Leroy-Beaulieu, op. cit., t. II, p. 226 et suiv., t. IV, pp. 282, 633.
(3) E. Levasseur, Cours d'économie rurale, industrielle et commer' claie, Paris, Hachette, 1868, p. 340.
leur, la matière et l'homme, et semble avoir ainsi un pied dans le domaine des sciences naturelles et un pied dans le domaine des sciences morales (1). » Telle est l'idée dominante que Ton retrouve chez les économistes de l'école française. Tandis que, d'après l'école anglaise, il semblait que les hommes sont faits pour les produits, aujourd'hui on nous montre, dans toutes les évolutions de la richesse, que les produits sont faits pour l'homme, que dans la famille, l'atelier, les associations, les marchés, tout aboutit à l'homme dont on veut améliorer sans cesse la condition. La richesse apparaît — ce qu'elle est en réalité, — un moyen offert à l'homme d'atteindre sa destinée. Les économistes ne peuvenJL rien contre l'inégale répartition des biens qui est une conçféquence des inégalités individuelles, mais ils reconnaissent, que, dans une société bien ordonnée, l'inégalité des conditions n'entrave pas l'essor du progrès économique comme elle n'empêche en rien l'harmonie des rapports sociaux (2).
(1) L'enseignement de Véconomie politique au Conservatoire des arts et métiers (Extrait de la Revue internationale de V Enseignement)^ Paris, Marescq aîné, 1901, p. 25. L'auteur développe la même idée dans plusieurs travaux. V. notamment : Résumé historique de Vensei^ gnement de Véconomie politique et de la statistique en France (Extrait du Journal des économistes), Paris, Guillaumin et Gie, 1883.— Résumé historique de iSS2> à 1892 (Enirait du Bulletin de la Société d'économie politique), Guillaumin et Gie, 1893. — Trente-deux ans d'enseignement au collège de France (Extrait de la Revue internationale de renseignement), Paris, Marescq aîné, 1900.
(2) V. Sur la formation des classes riches et l'inégalité des richesses, Glaudio Jannet, Le capital , la spéculation et la finance au XIX^ siècle, Paris, Pion, 1892, chap. L Gpr. Lorenz von Stein, Die drei Fragen des Grundbesitzes, Stuttgart, 1881, et Brants,Les grandes lignes de Véconomie politique, Louvain, 1901, troisième édition, liv. V. La question sociale.
14 LIVRE PREMIEU
Si l'ignorance explique chez quelques-uns l'hostilité contre l'économie politique, on comprend moins que d'autres la critiquent, au nom même de la science ; ce sont surtout les « sociologues ».
Pendant de longs siècles, les philosophes semblaient avoir le monopole de la science. Seuls, ils étaient les « sages » ou les «amis » de la sagesse ; en eux, disait la foule, réside l'intelligence unie à la vertu. Aujourd'hui, nombre de philosophes se parent d'un autre nom ; ils s'appellent « sociologues ». Ni la langue latine ni la langue grecque ne donnent Tétymologie complète de leur nom ; mais à peine connu, ce nom est devenu célèbre. Sans doute les sociologues se distinguent encore par la ^ertu non moins que par la science, mais certainement la modestie leur fait défaut.
Une nouvelle forme de l'orgueil est apparue : l'orgueil sociologique. Parmi ceux que le mal atteint, les uns se vantent de découvrir sans cesse de nouvelles « lois » applicables à la vie sociale ; les autres, épris de science médicale, décrivent le corps social comme ils décriraient le corps humain ; d'autres enfin, — ce sont les prophètes, — se posent en réformateurs et annoncent une prochaine et intégrale transformation des sociétés. Parmi ces derniers, les novateurs socialistes occupent une place prépondérante, mais l'idée est chez eux moins nouvelle que le langage. Xénophon, qui condamnait le travail matériel, ne désavouerait pas ceux qui revendiquent aujourd'hui « le droit à la paresse ». Platon se retrouve dans Karl Marx, car tous deux défendent le collectivisme et l'amour libre. Aristote, partisan de l'esclavage, a pour disciples ceux qui réclament la socialisation de la production et qui préfèrent la servitude économique à la liberté du travail. Tous ces systèmes se pénètrent et se fusionnent dans une
nouvelle et vague littérature : la littérature sociologique (1).
Ce qui caractérise le sociologue, c est le programme illimité de ses recherches. Il scrute la société, analyse son organisme et prétend nous décrire son évolution. Rien de ce qui est « social » ne lui est étranger. Dans la complexité de ses études, on trouve à la fois l'ethnologie et Tanthropologie, la préhistoire et les faits authentiques, la psychologie des peuples {Vœlkerpsychologie) et Tétude de la « civilisation » [Kulturgeschichte). Quelle que soit sa méthode, qu'il procède par induction, par déduction et surtout par invention, le sociologue a réponse à tout et raison de tout. Cet homme universel est véritablement extraordinaire. On ne s'étonnera pas s*il regarde de haut la science économique.
L'erreur de nombreux sociologues consiste à croire que plus le champ d'études est vaste, plus les conclusions seront exemptes de préjugés ; c'est le contraire qui est vrai. Plus le domaine d'observation est restreint, plus on a de chances de l'explorer minutieusement. Au XVIII* siècle, les Physiocrates eurent, eux aussi, la prétention de déterminer « un ordre social naturel » et d'en fixer les conditions. C'était la sociologie de l'époque, vaste synthèse d'études morales, économiques et juridiques. En assignant à ses recherches un champ nettement limité, l'économie politique a réalisé un progrès indiscutable, comme toutes les sciences qui limitent leurs investigations à un objet déterminé. L'économiste se contente de vouloir le travail productif, la richesse abondante et une équitable répartition de cette richesse. Dans le vieux précepte biblique « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton
(1) La plupart de ces littérateurs ne sont pas d'origine française, et nous ne confondons en rien leur œuvre bruyante avec le travail consciencieux des savants qui, à l'exemple de Le Play ou d'Auguste Comte et par des méthodes diverses, étudient les conditions de l'harmonie et de la prospérité sociale (Voy. Le Play, Les Ouvriers européens^ 2« édit., t. ^^ p. 13, 81, 157, 201, 215).
front », il trouve la loi fondamentale de Tordre économique. Mais qui rendra le travail fécond ? Quels arrangements humains permettront la production, rechange, la répartition et Tusage normal des richesses ? Comment, dans une société déterminée, seront satisfaits les besoins de ceux qui, à un degré quelconque, ont créé cette richesse enviée? Pourquoi tant de diversités dans l'économie des peuples africains, asiatiques, européens, et quelles sont les raisons de la supériorité économique de ces derniers ? A ces questions l'économiste répond journellementparrobservationattentivedes faits, devenus pour lui une mine inépuisable de renseignements.
Comment et par quelles études est-on arrivé à ce résultat ?
On reconnaît, à la méthode suivie, la valeur d'un livre, la force d'un enseignement, l'influence exercée sur l'élite intellectuelle d'un pays. Dans le domaine économique, trois méthodes principales s'offraient aux économistes : la méthode déductive, la méthode mathématique et la méthode inductive ou d'observation.
On a reproché souvent aux premiers économistes l'abus de la méthode philosophique, les affirmations téméraires, la proclamation de prétendues vérités a priori dont les conséquences doivent fatalement se produire. Ce fut déjà l'erreur des Physiocrates. Plus tard, les travaux de Ricardo, de Malthus, de Stuart Mill, ont prouvé que, malgré leur talent, les tenants de la « raison pure » sont plus souvent les tenants de l'erreur, et que les prétendues lois, érigées sous formes d'axiomes, n'ont aucunement le caractère impératif, si même elles ne sont pas démenties par l'expérience des peuples et la pratique quotidienne. (1) La défaveur jetée ainsi sur la méthode
(1) V. Lujo Brentano, Le concert de V Ethique et de ^économie politique {Revue d'économie politique, Paris, janvier 1902). L'auteur reconnaît (p. 28) que « toutes les tentatives du passé, pour organiser la société en contradiction avec ses bases naturelles , ont échoué ». C'est donc la recherche des vraies lois de Tordre écono*mique qui doit préoccuper d'abord l'économiste.
LK METHODE) DE L'EGOLlS PHANÇAtSE il
a priori s'est accenluée encore, depuis que l'école socialislc a produit au nom de cette méthode, des conceptions aussi bizarres qu'irréalisables.
Quelques écrivains ont alors essayé de recourir à la méthode mathématique. Cournot, en France, Jevons, en Angleterre et Walras,en Suisse, ont cherché à mettre en théorèmes et en formules les lois de la richesse. Les relations économiques devaient être envisagées comme des rapports mathématiques. On prétendait mesurer exactement et avec des nombres l'effet des lois économiques et en tirer des prévisions certaines (1). Le procédé était ingénieux, mais en réalité peu pratique. On a été amené bientôt à reconnaître que, l'économie politique étant une science morale, l'ensemble des rapports des hommes ne se prête pas à la rigueur mathématique.
Restait la méthode d'observation. Recueillir des faits économiques aussi nombreux que possible dans les milieux les plus différents, relever parmi ces faits ceux qui ont pour résultat le maintien et le développement de la richesse, et remonter aux causes des phénomènes observés : telle fut la méthode pratique, qui, sous la triple forme de l'observation, de la comparaison et de l'induction, devait attirer les professeurs d'économie politique. « Pour bien comprendre et profondément saisir des phénomènes concrets singulièrement variés et aux multiples aspects, pour les réunir ensuite dans une légitime synthèse, il ne suffit pas d'étudier, au coin de son feu, d'innombrables volumes écrits par les prédécesseurs, ou de dépouiller d antiques dossiers et d'interminables enquêtes. Il faut prendre le contact direct des faits, en recevoir le contrecoup immédiat, les suivre dans toute leur réalité. » Il faut réagir contre les « professeurs subtils qui dépensent une prodigieuse dose d'ingéniosité à transformer l'économie politique
(1) V. Léon WdlrdiS, Eléments d'économie politique pure ^Z^édit, Paris, Pichon, 1900.
18 LIVUE PREMIER
en une nouvelle scolastique ». L'économie politique « est et doit être une science descriptive..., la nature vivante doit faire le principal objet de ses observations..., il ne faut pas confiner la science dans l'air méphitique des salles professorales et des séminaires d'étudiants ; il lui faut l'air libre, la communication directe avec tout ce qui vit, tout ce qui travaille, tout ce qui combine et invente » (1).
Tous ceux qui ont pratiqué la méthode d'observation avec Tinduclion qui la complète, savent qu'on ne la sépare jamais tout à fait des procédés de déduction et que souvent la méthode dite philosophique est d'un puissant secours. Nous ne comprenons pas, du reste, que les chercheurs, ayant à leur disposition deux instruments d'investigation, négligent syst<^matiquement l'emploi de l'un ou de Tautre ; nous comprenons encore moins qu'on discute avec vivacilé la valeur des méthodes, alors que le seul but à atteindre est la découverte du vrai. Ce qui est certain, c'est que les économistes français donnent la préférence à la méthode d'observation ; c'est qu'ils étudient, avec elle, les phénomènes qui ont pour objet la richesse et les rapports que forment les hommes en vue de la richesse. Lorsqu'il a recueilli les observations, l'économiste procède de la façon suivante : « Il trie ces observations, les classe par groupes d'après les éléments essentiels, compare les ressemblances et les différences et s'applique à distinguer les caractères constants qui peuvent servir à déterminer des espèces et des genres.
« Ensuite, raisonnant sur ces groupes de faits, sur leurs caractères génériques et sur les exceptions, il s'élève par le
(1) Paul Leroy-Beaulieu, op. cit., t. I, Préface de la première édit. Sur notre enthousiasme, écrivait Lorenz von Stein, pèse la main froide de l'observation des faits ; auf unserer Begeisterung ruht die kalte Hand der thatsâchtlichen Untersuchungen. V. op. cit.^ p. 10. Dans le même sens, Alfred Marshall, Principles of Economies, vol. I, London, 1890.
procédé de Tinduction à une nolion générale qui est, suivant les cas. une simple classification, un rapport probable ou une loi économique.
« Enfin, lorsqu'il est parvenu à la possession de la loi par une marche pour ainsi dire ascendante de Tesprit, il peut, par une marche contraire, je veux dire par le procédé de la déduction, descendre aux conséquences logiques qui dérivent de cette généralisation (1). »
Quiconque étudiera, comme nous Tavons fait pendant de longues années d'enseignement, les conditions de l'ordre économique, sera forcé de reconnaître que, dans toute société, lorsqu'un nombre considérable d'actes humains, simultanés ou successifs, convergent vers un même but, il y a une cause naturelle de cette convergence. Il appartient donc à la science de rechercher, par les procédés d'observation, les causes de Tordre économique.
Grâce à la méthode d'observation directe si facilitée aujourd'hui par la rapidité des communications, les institutions économiques les plus diverses, dans les régions les plus éloignées, sont connues, étudiées, comparées. Combien l'histoire, trop souvent faite de conjectures, de tâtonnements et de légendes s'éclaire à la lumière des explorations du présent ! Le régime du travail et de la propriété, le système des échanges, les rapports des hommes entre eux se traduisent avec une netteté saisissante. Toute la vie économique se raconte pour ainsi dire à l'observateur. « On la tient sous la main, on la sent tressaillir et se mouvoir et on peut l'observer directement sous tous ses aspects. Il y a entre cette étude et les recherches dans les chroniqueurs une différence du même genre qu'entre la contemplation d'une plante sur sa tige et celle d'une plante desséchée dans un herbier. Encore les chroniques ne sont-
(1) V. E. Levasseur, De la méthode dans les sciences économiqueê, Paris, Revue bleue, 1898.
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elles pas des herbiers complets de la plante humaine ; elles n*en offrent que des lambeaux dispersés et insuffisants (1). » Ainsi comprise, la méthode d'observation devait rallier peu à peu les esprits indépendants et donner à l'économie politique le même essor qu'avaient reçu, il y a un siècle, les sciences physiques et naturelles. Mais il s'agit de coordonner les faits, qui sont le critérium objectif de la richesse ; il faut les interpréter ; il faut conclure. C'est là une délicate mission qui réclame autant de jugement que d'impartialité. Souvent l'économiste s'attache de préférence à la statistique numérique. De l'accumulation et de l'inventaire des chiffres officiels, il aime à chercher les « moyennes » et la résultante des calculs (2). Parfois il contrôle, par ses propres investigations, la justesse des résultats obtenus, et grâce à la « monographie » de certains types choisis, il se forme des convictions personnelles (3). Enfin, les enquêtes orales, écrites, historiques, viennent encore compléter et illustrer l'ensemble des recherches (4).
C'est particulièrement au sujet de l'histoire envisagée comme un des procédés d'observation que se précise la différence de méthode chez les écrivains de l'école d'Adam Smith, de l'école allemande et de Técole française. J.-B. Say, résumant la pensée des économistes de son époque, écrivait :
(i) P. Leroy-Beaulieii, op. cit.^ t. I, p. 47.
(2) Cpr. Adolph Wagner, op. cit., t. I, p. 206. — de Foville, La statistique et r opinion. Reprinied from the Journal of the Royal Statistical Society, vol. LXIV, Part. IV (31st December, 1901). La France économique, statistique raisonnée et comparée, année 1889, Paris, Guillaumin et Gie.
(3) E. Cheysson, Les budgets comparés de cent monographies de famille, Introduction, Bulletin de V Institut international de statistique Rome, 1890. La monographie, La Réforme sociale, Paris, 1895 ; La monographie de famille, d'atelier, de commune, La Réforme sociale, 1896.
(4) Ch. Dejace, Revue générale, Bruxelles, 1890, 1896, 1900.
<* Dans le cas où nous connaîtrions parfaitement Téconomie des sociétés, il nous importerait assez peu de savoir ce que nos prédécesseurs ont rêvé sur ce sujet et de décrire cette suite de faux pas qui ont toujours retardé la marche de l'homme dans la recherche de la vérité. Les erreurs ne sont pas ce qu'il s'agit d'apprendre, mais ce qu'il faudrait ou- ,blier(l). » C'est au contraire l'idée diamétralement opposée qu'exprime M. Schmoller : « Le but de l'histoire, dit-il, est d'appeler un nombre d'hommes toujours plus grand aux biens de la haute culture, et d'élever progressivement le niveau auquel se tiennent les membres inférieurs de la société. Ce bien, l'histoire ne l'obtient pas par une voie unique... Elle tend aujourd'hui à ce que les forces productives ne soient pas comme autrefois exploitées par une classe dominante, mais soient dans de telles conditions que les travailleurs ne cessent pas d'être des hommes. Des formes plus humaines d'organisation économique apparaissent ; l'idéal de devoirs spéciaux réciproques, d'une élévation des classes inférieures s'est fait jour (2). » Tandis que J.-B. Say traite avec quelque dédain la méthode historique, M. Schmoller l'invoque à l'appui d'une thèse sociale qui lui est chère. Avec lui de nombreux disciples arrivent à substituer aux affirmations doctrinales l'étude des phénomènes économiques successifs et les variations transitoires,et on est tenté de conclure à l'inexistence des lois économiques naturelles. Tout autre est, en France, la conception du rôle de l'histoire en économie politique. « La méthode descriptive et historique est précieuse pour contrôler les résultats scientifiques de l'observation, pour vérifier si les
(1) J.-B. Say, Cours complet d'économie politique, Paris, 1852, 3«édit., III, p. 538.
(2) Schmoller, Ueber einige Grundfragen des Rechis und der Volkswirthschaft, p. 98. — Cpr. G. Blondel, A'^o^cs sur renseignement des sciences sociales dans les Universités allemandes, Paris^ Armand Colin,
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conclusions proposées sont conformes ou non à la réalité... La méthode historique est nécessaire pour faire comprendre la relation des phénomènes économiques avec l'ensemble de la vie sociale dont ils sont une des manifestations... Elle rend un service éminent à l'économie politique en faisant connaître la formation des doctrines économiques, les controverses et la succession des écoles (1). »
Tels sont les principaux procédés d'observation qui se diversifient et se complètent suivant les milieux et les phénomènes économiques à étudier. Tout cela constitue une « méthode », et c'est cette méthode qui a permis aux économistes français de s'affranchir des nuageuses théories, des affirmations téméraires et des généralisations sans preuves. Ainsi s'est constituée une école (2), à la fois économique et financière ; économique d'abord, en ce sens que ses membres recherchent,
(1) E. Levasseur, De la méthode dans les sciences économiques^ loc, cit. y p. 49 et 50. — Cpr. A. Deschamps, L'enseignement de Vhis^ ioirc des doctrines économiques, Paris, Marescq aîné, 1900 et Souchon, Les théories économiques dans la Grèce antique , Paris, 1898.
(2) La nouvelle école française est reconnue par tous ceux qui ont étudié et comparé les systèmes économiques contemporains, V. A. Espinas, Histoire des doctrines économiques, Paris, Armand Colin, 1891, L'auteur (page 307) appelle les économistes français (( les successeurs indirects d'Adam Smith >'. « Dans leur école, dit-il, on s'occupe des faits, on cherche aux problèmes pratiques une solution, on s'efforce de suffire aux difficultés de l'heure présente. De là une multitude de travaux qui ont illustré l'école française économique devenue éclectique, c'est-à-dire disposée à adopter ce que les écoles adverses peuvent lui prêter de meilleur. » Henri St- Marc, avec son Etude sur renseignement de Véconomie politique, dans les Universités d'Allemagne et d'Autriche (Paris, Larose et Forcel, 1892) établit une distinction. « Les travaux de statistique, de finances ont vu s'épanouir, dit-il, les grandes qualités du génie français : l'ordre, la clarté, la finesse, le bon sens. Les ouvrages des Clamageran, Stourm, Leroy-Beaulieu, Levasseur, de Foville, Cheysson, sont universellement utilisés et admirés, en Allemagne peutêtre plus qu'ailleurs, i) (Op. ci/., p. 119). Il y aurait, au contraire, en économie politique <( une école puissante, sectaire, orgueilleuse ».*— Ces épithètes conviennent peut-être à l'école utilitaire anglaise qui
par robservation scientifique, les conditions de la richesse, ou, en d'autres termes, « les lois économiques » ; financière ensuite, parce que, rencontrant sans cesse sur leur route la double action de Tinitialive privée et de TEtat, les économistes sont amenés à préciser les attributions du pouvoir civil, qui, toutes, se traduisent dans les budgets de la commune, du département ou de la nation (1). Nul ne peut, en effet, étudier Taction de l'Etat, sans chercher à connaître la répercussion financière de cette action dans les différents domaines de la vie nationale et jusque dans les budgets de la vie domestique. C'est parce que la science économique procède, en France, par observations et par descriptions minutieuses qu'elle trace avec netteté la mission de l'autorité civile et limite, au lieu de les étendre, les attributions du pouvoir.
La science économique, ainsi comprise, présente avec la science politique, avec la morale, avec le droit, des rapports multiples. A la première, qui étudie les droits et les devoirs des gouvernements, elle fournit, sur le rôle économique de l'Etat, des notions précises ; avec la seconde, elle montre que le bien et l'utile sont harmoniques et que rien de ce qui est contraire à la loi morale ne peut être utile au développement de la richesse. Enfin, elle a avec le droit positif des rapports de causes à effets. Les intérêts, les besoins des hommes ne sont-ils pas la cause principale des législations (2) ?
a ses adeptes en France, mais en aucune façon à la nouvelle école française dont notre livre a précisément pour objet de montrer la méthode, l'enseignement et l'action.
(1) V. notamment Paul Leroy-Beaulieu, Traité de la science des finances, 5« édit., 2 vol. Paris, Guillaumin et Cie, 1899. — H. Stourm, Le Budget, 4* édit., Paris, Guillaumin et Cie, 4901.
(2) C'est ce que nous avons voulu montrer dans notre livre : Le Droit et les faits économiques, Paris, Guillaumin et Cie, 1889.