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LES LOIS ÉCONOMIQUES NATURELLES OU LES FORCES PRIMAIRES

DE l'ordre ÉCONOMIQUE.

I. Caractère des lois économiques. — Comment ces lois sont obliga< toires. — II. Vraies et fausses lois de Tordre économique.

Si Thomme porte en soi des aptitudes physiques, intellectuelles et morales qu'il ne peut mettre en œuvre sans le contact de ses semblables ; si le langage, Tesprit, le cœur, tout son être le portent vers d'autres êtres, on admettra que la nécessité de groupements sociaux s'impose comme un axiome indiscutable.

Pendant longtemps, les productions spontanées du sol et des eaux ont fourni à l'homme ses moyens d'existence. On a souvent décrit la vie des peuples chasseurs, des pasteurs et des pécheurs. Avec l'occupation des terres et la prise de possession des agents naturels s'ébauchent l'organisation du travail, la division des tâches, la rétribution des services et les échan-

ges aux formes si diverses. Tout cela repose sur la propriété — individuelle, familiale, collective, — que les hommes ont, contre leurs semblables, défendue, per fas et nefas, jusqu'au jour où un droit rudimentaire, écrit ou non écrit, a réglementé les rapports sociaux. C'est ainsi que les premiers groupements humains ont appliqué des lois économiques naturelles, avant toute organisa tion civile. Les socialistes se moquent des lois de Tordre économique et déclarent que les hommes, groupés en sociétés, organisent, par un pacte sans cesse renouvelable, leur vie économique et politique. C'était déjà la pensée de J.-J. Rousseau, que maint philosophe a réfutée. Aujourd'hui, il est facile de montrer que dans toutes les sociétés, méthodiquement étudiées, anciennes ou modernes, nomades ou sédentaires, malgré la diversité du lieu et des populations, certains phénomènes économiques offrent une invariable constance.

De l'étude impartiale des faits se dégagent des conclusions précises. A mesure que les observations se multiplient et se complètent, la pensée distingue plus clairement les causes des phénomènes économiques; et elle formule, ce qui est le fond môme de l'économie politique, les lois ou les conditions de la richesse. Les premiers économistes appelaient l'économie politique la « science des richesses « ou la « science, des lois de la richesse ». Aujourd'hui, en France, les définitions, plus exactes, montrent que l'économie politique est essentielleiflent une science morale recherchant non pas seulement ce que peut le travail humain dans l'ordre matériel, mais les rapports que le travail fait naître entre les hommes. Ainsi apparaissent les vraies « lois » de la richesse. *"

Pour M. E. Levasseur, l'économie politique est une science morale ayant pour objet : 1° L'analyse des faits et l'étude des lois par lesquelles ou suivant lesquelles Vhomme, dans l'état social, organise le travail et produit, répartit, échange, consomme la richesse (économie politique pure où science

économique) ; 2" La recherche des conditions les meilleures, résultant de Tactivité individuelle et de Taction sociale, pour le développement des forces productrices de la richesse et du bien-être (économie politique appliquée ou art économique) (1). M. Paul Leroy-Beaulieu demande à Téconomisle d'étudier « Tensemble des lois générales qui déterminent Tactivilé et Tefficacité des efforts humains pour la production et la jouissance des biens que la nature n'accorde pas spontanément à Fhomme (2) ». Pour M. de Foville, l'économie politique est « la science qui a pour objet Thomme libre considéré dans ses rapports avec ses semblables au point de vue de la possession, de la production, de la circulation, de la répartition et de la consommation (3) ». Nous croyons qu'on peut définir aussi l'économie politique « la science des lois selon lesquelles les sociétés humaines s'approprient, exploitent et répartissent les biens matériels, afin d'assurer leur existence et leur bien être ». Ainsi apparaît cette môme et invariable préoccupation de rechercher les vrais rapports de l'homme avec les biens matériels et de proclamer les lois qui les dominent. Invinciblement l'esprit se reporte à la vieille définition de Montesquieu et déclare avec lui que « les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ».

De ce que les lois économiques existent, lois nécessaires, indiscutables, il n'en résulte pas qu'elles soient universellement connues et observées. Il est vrai aussi que les sociétés peuvent méconnaître et enfreindre ces lois, mais elles ne

(1) U enseignement de réconomie politique au Conservatoire des arts et métiers ; loc. cit,^ p. 19.

(2) Op. cit., t. I, p. 11.

(3) Cours professé à l'Ecole des sciences politiques, Paris, année 1900-1901. Cpr. Van der Smissen, Le chèque et la compensation, Bruxelles, 1902. « Il nous paraît, dit-il (p. 5), qu'il n'y a pas de bonne définition de l'économie politique, s'il n'y est fail mention de l'homme. »

sauraient échapper aux conséquences de leurs violations, et la sanction, pour elles, est certaine : c'est la diminution ou môme la perte de la richesse. Il faut reconnaître enfin qu'il existe des milieux sociaux plus ou moins pénétrables, plus ou moins sensibles à Taction des lois économiques ; il y en a même qui semblent réfraclaires. A ce point de vue, les travaux de l'école historique allemande fournissent une riche contribution de faits, si bien que plusieurs auteurs s'en sont emparés, pour édifier ce qu'ils appellent une « économie nationale ». M. E. de Laveleye fut, en Belgique, un des protagonistes de l'idée. Pour lui, l'économie politique est affaire de législation ; ce sont les Parlements qui créent l'objet de la science ; l'économiste redevient le ^/ossa/cwr d'autrefois (1 j. Heureusement les Facultés belges et françaises n'ont pas fait écho aux affirmations brillantes du professeur liégeois.

Tout a été dit sur la persistance des auteurs à faire de la production, de l'échange, de la répartition et de l'usage des richesses, les quatre parties classiques de l'économie politique. Quelques-uns ont modifié cet ordre, d'autres ont coordonné sous des litres plus pompeux , des matières absolument identiques. Il n'apparaît pas cependant que les classifications nouvelles soient supérieures à la traditionnelle division, et ce qu'il importe de retenir ce sont les conclusions.

La diversité des systèmes, les contradictions des auteurs n'empêchent pas l'unité delà science. Mais il s'agit de distinguer les vraies lois de l'ordre économique. Pour cela il suffit d'observer les groupements humains bien ordonnés et de voir

(1) V. Eléments d'économie politique, Paris, Hachette, 1887, p. 3 et 5. L'auteur déclare que l'économie politique (c cherche quelles sont les lois religieuses, morales, civiles, commerciales qui favorisent le plus la productivité du travail ».

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dans quelles conditions ils produisent et répartissent la richesse. A ceux qui affectionnent les formules, nous dirons : « Plus le travail est productif et plus la richesse s'accroît » ; « plus la division du travail est grande et plus la tâche est parfaite et rétribuée » ; « la division du travail est en raison directe de l'étendue des débouchés » ; « les frais généraux sont d'autant moins onéreux que la production est plus abondante » ; « le prix d'une chose est la résultante de l'offre et de la demande » ; « le taux du salaire dépend de la productivité du travail, du prix des subsistances et du nombre des emplois offerts eu égard à la population » ; « toute monnaie légale doit avoir une valeur intrinsèque adéquate à la valeur nominale » ; « toute monnaie dépréciée d'un pays chasse à l'étranger la monnaie métallique dont le poids et le titre ont été certifiés » ; « tout impôt payé par le producteur retombe sur le consommateur ». Ainsi apparaissent dans ces quelques exemples les lois naturelles de la productivité du travail, de la division du travail, de l'offre et de la demande, des valeurs, des salaires, des impôts.

Nous disions plus haut que la principale erreur de Técole anglaise a été de méconnaître la place faite à l'homme, dans les différentes évolutions de la richesse.

Les lois économiques, en effet, ne visent pas seulement les produits, mais le producteur, 1 homme, créateur de la richesse, sans lequel la nature est une force inconsciente et inerte. Qu'il s'agisse de l'industrie minière ou agricole, de l'industrie manufacturière ou des métiers, dès que les groupements humains apparaissent, des rapports multiples s'établissent et l'harmonie de ces rapports est liée au développement de la richesse. Les économistes du commencement de ce siècle semblent avoir ignoré l'importance du problème, mais les coalitions, les grèves, Tantagonisme entre patrons et ouvriers l'ont suffisamment précisée.

Cette unique préoccupation d'accroître la production a

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donné naissance à de prétendues « lois », notamment sur la population, sur le salaire et sur la valeur. Or l'expérience du X1X« siècle a contredit toutes les affirmations des premiers économistes.

Malthus avait imaginé et proclamé sans preuves que les hommes croissent en progression géométrique, comme les chiffres 1, 2, 4, 8, 16, 32, tandis que les subsistances ne croîtraient qu'en progression arithmétique, comme les chiffres 1, 2, 3, 4, 5, 6. Il appelait non sans orgueil ces affirmations « lois de la population », et il recommandait aux futurs habitants du globe, sous peine de famines terribles, d'empêcher l'accroissement des hommes. Lorsqu'on a étudié et discuté sérieusement les affirmations de Malthus, on a vu qu'elles recevaient, dans l'histoire des sociétés civilisées et dans les statistiques du temps présent, une réfutation indiscutable. On a pu constater que la puissance productive du travail est d'autant plus grande que le nombre des travailleurs est plus considérable. De même le défaut d'équilibre entre le nombre des hommes et la quantité des subsistances est apparu un fait rare et passager. Comment fonder une théorie économique sur des phénomènes absolument exceptionnels ? Nous laissons de côté les arguments opposés victorieusement par la philosophie chrétienne aux prétendues lois de Malthus et aux conséquences qu'elles entraînent, mais il faut reconnaître que ces fameuses lois reçoivent des faits contemporains un absolu démenti. Non seulement les subsistances croissent plus rapidement que les hommes, mais les crises de surproduction attestent un défaut d'équilibre diamétralement contraire à celui que prévoyait Malthus. Aujourd'hui, nombre d'Etats civilisés tendent plutôt à une diminution de la natalité : la France notamment, pour des causes économiques, législatives et morales, accuse une infériorité constante. Avec la réfutation du système de Malthus tombent en même temps les théories connexes sur la rente du sol, sur le minimum forcé

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des salaires, sur l'inégalité croissante entre les hommes. C'est en matière de salaires que les prétendues « lois » économiques ont été discutées et reprises avec une vive âpreté, notamment par les théoriciens socialistes (1).

« En tout genre de travail, disait-on avec Turgot, Ricardo et Malthus, il doit arriver et il arrive que le salaire de Touvricr se borne à ce qui est nécessaire pour assurer sa subsistance. » C'était là un salaire minimum, présenté comme la règle normale de la vie ouvrière. Deux lois économiques naturelles, auraient ainsi tenu, dans une dépendance absolue, les travailleurs manuels : d'une part, la loi de l'offre et de la demande et d'autre part^ la loi de la population, telle que Malthus l'a formulée. Cette théorie était habilement présentée. Le salaire, disait-on, est soumis à la loi de l'offre et de la demande. Si la population est très dense dans un pays, les chefs d'industrie, sollicités de tous côtés par les ouvriers qui ont besoin de vivre, paieront des salaires aussi bas que possible, afin de diminuer leurs frais de production. Mais il y a une limite au-dessous de laquelle ils ne peuvent descendre, c'est le minimum de salaire nécessaire à la subsistance de l'ouvrier. Si au contraire la population est clairsemée et que les demandes soient supérieures à l'offre des bras, alors les ouvriers élèvent leurs prétentions. On voit le taux des salaires grandir, et le bienêtre de l'ouvrier s'accroît momentanément. Mais peu à peu la progression géométrique de la population ramène le salaire à un taux minimum et forcé, véritable mur d'airain contre lequel se brisent tous les efforts de Touvrier.

Ferdinand Lasalie s'est emparé, un des premiers, de celte doctrine décevante dont les conséquences fatales pèseraient lourdement sur les générations découragées et elle lui a permis de faire une mordante critique de l'enseignement

(1) V. sur l'ancienne théorie allemande concernant le salaire, Roscher, Principes d'économie politique^ traduits par Wolowski, Paris, Guillniimin ot Cie, 1857, t. II, chap. IIÏ, p. 40 à 97.

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économique. Or toute l'histoire du travail au XIX" siècle, contredit la théorie anglaise. D'abord la prétendue loi de Malthus sur la population est démentie par les faits et a été souvent réfutée. Quant à la loi de Toffre et de la demande elle est tmedescauseséconomiques qui agissent sur le taux des salaires, mais elle n'est pas la seule. On oublie notamment de signaler la productivité du travail de l'ouvrier et l'abondance des capitaux eu égard à la population. Dans de nombreux pays, les salaires se sont élevés en même temps que la population grandissait, et le prix du travail dépassait notablement le prix de l'existence. Ce qui le prouve, c'est que l'épargne a été possible et que les consommations improductives,tellesqueles dépenses pour l'alcool, ont prélevé sur les budgets ouvriers des sommes importantes.

Une enquête récente faite en Belgique par le gouvernement et confirmée par des observations individuelles, recueillies dans les bassins houillers, donne un nouveau démenti, à la théorie du salaire minimum. Voici les résultats de cette enquête sur les ouvriers mineurs en Tannée 1900 rapprochée de l'année 1896. Comment les statisticiens ont-ils procédé ? 1® Le questionnaire a été envoyé aux chefs d'industrie et non aux ouvriers ; 2" on a voulu connaître Vensemble du revenu que l'ouvrier retire de son travail ; 3* on a laissé de côté le salaire moyen et peu précis pour s'en tenir aux salaires effectivement payés à chaque ouvrier, d'après les livres mêmes des chefs d'exploitation ; 4® on a calculé le salaire d'après la journée normale du travail. (Pour cela on a compris dans le salaire les primes et gratifications quelconques et on n'en a pas retranché les retenues pour amendes, les contributions aux caisses de secours, etc.)

Des statistiques qui ont été publiées (1), il résulte que la

(1) Ministère de l'Industrie et du Travail. Statistique des salaires dans les mines de houille, Bruxelles, 1901.

période de 1896 à 1900 a été des plus prospères. Le nombre des ouvriers occupés à Tabatage de la houille a augmenté et les salaires des hommes adultes travaillant au fond ont subi une hausse importante, entraînant une hausse générale des salaires des mineurs. Ce sont toujours les ouvriers à la tâche qui réalisent les plus gros bénéfices. Si nous laissons de côté les salaires les plus élevés, pour apprécier la condition générale des mineurs belges d'après les diagrammes officiels, nous constatons la hausse suivante de 1896 à 1900 • « 1» les ouvriers gagnant moins de 3 francs ont vu leur salaire augmenter de 1 franc environ ; 2° les ouvriers gagnant de 3 francs à 4 fr. 50 (c'est-à-dire près des deux tiers de l'ensemble), ont bénéficié d'augmentations plus fortes et ils se sont éparpillés dans les catégories supérieures des salaires, notamment entre 4 fr. 50 et 7 fr. 50, soit une hausse de 1 fr. 50 à 3 rancs ; 3° pour les ouvriers très peu nombreux qui gagnaient plus de 4 fr. 50 la hausse a été au moins égale à celle du second groupe et souvent plus forte encore (1). »

La hausse des salaires ainsi officiellement constatée rendrait à l'ouvrier mineur la vie relativement facile, si à côté des dépenses utiles de son budget, on ne relevait une foule de consommations improductives et nuisibles.Tandis que les ouvriers mineurs se font en Belgique une recette enviable, dépassant 2.200 franoc, pour l'ensemble des familles de bouilleurs, — si on joint au salaire du père les ressources assez régulières que perçoit la famille (2), — on voit que l'alcoolisme, le jeu, les fêtes, la débauche conspirent en permanence contre le bienêtre de l'ouvrier (3).

(1) Op. ciL, p. 35 et 36.

(2) Les ouvriers des deux mondes, 3« série, 4« fascicule ; Mineur du bassin houiller de Mons, Paris, 1901, p. 273.

(3) Mineur du bassin houiller de Mons^ op, cit., p. 276 et suiv. « Lorsqu^on compare le prix du travail et le prix de la vie en Belgique, on voit que l'ouvrier mineur, sobre et économe^ équilibre

Toutes les enquêtes faites sur le taux des salaires prouvent que le salaire minimum ou normal, tel que l'entendaient Malthus et Ricardo, n'est pas le fait constant de la vie économique ; ces auteurs ont édifié sur des exceptions (comme Tont prouvé les statistiques et les monographies) une théorie décourageante (1),

Ce qui est vrai, c'est que le taux du salaire dépend de la productivité des travailleurs, du prix des subsistances et de Toffre et de la demande de travail. Cette dernière loi économique si discutée, si incriminée, si combattue parce qu'elle fait, à certains égards, du travail de l'homme une marchandise, demande à être bien comprise. Quels sont les éléments qui agissent sur l'offre et la demande de travail ? Il y a d'abord un élément matériel, le nombre des hommes, employeurs et employés ; il y a en outre un élément moral, qu'on ne peut

facilement son budget ; il faut qu'il ait de très grandes charges de famille pour ne pas réussir. La plupart, il est vrai, sont imprévoyants, acceptent volontiers de faire grève et s'embrigadent facilement dans l'armée socialiste. Une troisième catégorie « comprend des individus malheureusement trop nombreux, qui sont de vraies brutes, croupissant dans un matérialisme abject. » op. cit,, p. 277.

(1) Cette théorie qui a suscité les critiques des novateurs socialistes n'a pas été présentée avec rigueur et précision. Quand on traite du salaire minimum nécessaire à l'ouvrier, s'agit-il de l'ouvrier célibataire ou de l'ouvrier chef de famille. Il est certain que les enquêtes organisées dans les régions manufacturières — nous en avons fait quelques-unes— (V. Les revendications ouvrières en France, Paris, Guillaumin et Cie, 1894), prouvent que le taux du salaire, payé dans la grande industrie, suffit à une famille moyenne (comprenant le père, la mère et trois enfants en bas âge), mais non à une famille plus nombreuse. Une enquête faite dans le nord de la France estimait à 12 0/0 le nombre des familles auxquelles le salaire du chef de famille était insuffisant {op. cit., p. 98). A défaut d'une organisation sociale du travail, telle qu'on l'observe dans nombre de nos grandes industries françaises, et qui supplée à l'insuffisance du salaire, c'est alors la charité privée ou l'assistance publique qui est mise à contribution. Heureusement ces exceptions donnent à la doctrine générale de Ricardo et de Malthus un démenti formel.

passer sous silence, puisque Tenjeu du débat est le travail humain. Tantôt le patron sera déterminé par le devoir et Tintérét, par le sentiment de la justice et de sa responsabilité sociale et, dans ce cas, il assurera la permanence des engagements et du salaire ; tantôt ce sera l'ouvrier qui trouvant en dehors du salaire en argent, un salaire en nature et des subventions multiples, repoussera la grève et les coalitions. Cela suppose Tharmonie entre le capital et le travail. Souvent, au contraire, l'atelier ne sera qu'un marché, où les oflfres et les demandes seront influencées par les causes politiques ou révolutionnaires. Mais ce sont là des causes passagères ; bientôt le taux du salaire reprendra son cours normal, soumis à des causes économiques générales : le mouvement des affaires, la concurrence, le prix de la vie et surtout la productivité des travailleurs.

L'étude de la valeur avait amené les premiers économistes de l'école anglaise à soutenir que la valeur d'une chose dépend de l'effort accompli pour la création de ladite chose. Le fondement de la valeur, disait-on, c'est le travail de l'homme, Karl Marx a repris et développé cette thèse dans son obscur ouvrage sur le Capital, où il condense sa théorie dans des formules souvent citées : « La substance de la valeur, c'est le travail et la mesure de sa quantité, c'est la durée du travail. » La valeur d'un produit se mesure « par le quantum de la substance créatrice de la valeur contenue en lui ». Il faut conclure que « les marchandises dans lesquelles sont contenues d'égales quantités de travail ou qui peuvent être produites dans le même temps ont par conséquent une valeur égale » (1) .

(1) L'influence de l'école anglaise sur Karl Marx est manifeste : il suffit de comparer Stuart Mill, Principes d'économie politique, t. I, L. III, chap. III à VI, avec l'exposé de Karl Marx sur la formation du capital. — Cpr. de Bôhm-Bawerk, Essai sur la valeur, Revue d'économie politique, Paris, 1894 et Bourguin, La mesure de la valeur et la monnaie f Paris, Larose, 1896,

36 LlVnE IL — CHAPITRE PREMIER

De telles affirmations démenties quotidiennemeiit par les variations des prix sur les marchés et par la valeur courante des produits ont été accueillies d'abord comme les articles fondamentaux de la foi socialiste. C'est le travail de l'homme, ont répété les disciples de Marx, qui crée et accroît le capital individuel, et tandis qu'une classe privilégiée s'enrichit sans cesse, l'immense majorité du contingent humain végète dans la misère. Deux lois, prétendues économiques, aboutissent à ce misérable résultat : la loi de la valeur et la loi de la concurrence. D'après la première, la valeur d'une marchandise est toujours déterminée par la quantité de travail incorporée en elle ; d'après la seconde, une concurrence sans frein tend à la baisse constante des prix et à l'écrasement des producteurs les plus faibles. Pour remédier à celte anarchie industrielle, il faut substituer à la propriété privée, source d'inégalités et de souffrances, la propriété collective. L'Etat réglera alors la production, et maintiendra l'égalité. Toute la vie sociale, a prétendu Karl Marx, dépend du mode de production, Si la misère est si grande aujourd'hui, c'est que nous vivons sous le régime anarchique de « l'appropriation individuelle » : mais vienne la « socialisation» des biens, aussitôt la condition humaine sera transformée. Pour réaliser cet idéal, il faut : 1° organiser partout la lutte des classes; 2* assurer, dans tous les corps élus, le triomphe politique du prolétariat ; 3"" une fois maîtresse du pouvoir, la classe ouvrière procédera à l'expropriation de la classe capitaliste 1 Ce programme, — économique et politique, — a été maintes fois mis en lumière, dans divers pays (1), par les disciples de Karl Marx, les doctri-

(1) Voy. notamment Congrès d'Erfurt 1891, de Breslau 1896, de Hambourg 1897, de Stuttgart i 898, de Hanovre 1899. En France et on Autriche le « parti ouvrier » a adhéré au programme de la démocratie sociale allemande. Cpr. L. Blum, Les Congrès ouvriers et socialistes français^ Paris, 1901,

naires, notamment par Engels, Kautsky, Jules Guesde et Paul Lafargue (1).

La théorie, comme la partie politique du marxisme (2), prêtait le flanc à la critique. Comme il arrive dans toutes les écoles, ce furent les disciples qui ouvrirent le feu. Si l'idéal est toujours le collectivisme, il est tellement lointain qu'on doit lui préférer des réformes immédiates et pratiques. En outre, si la lutte des classes a son utilité, il n'est pas moins utile, dans les démocraties , d'unir, sans distinction de groupes et de partis, ceux qui poursuivent un but tangible et déterminé. Quant à la théorie économique de Karl Marx, il était facile de montrer que le travail de Thomme ne crée pas, à lui seul, la valeur des choses et, d'autre part, que ce n'est pas le mode de production qui, seul, forme, déforme ou transforme l'organisation sociale. Il y a des facteurs non économiques qui influent grandement sur le bonheur de l'humanité. Il faut donc rejeter « la conception matérialiste » de Karl Marx. C'est Bernstein, le premier, qui a contredit la théorie du maître, et c'est lui aussi qui a montré, par l'exemple du XIX® siècle, que révolution économique ne diminue pas le nombre des propriétaires, que la petite industrie et le petit commerce conservent leur place et qu'en fin de compte, le bien-être de la « classe prolétarienne » s'est sensiblement accru depuis cinquante années (3). La conclusion pratique, conséquence des nouvelles théories économiques, c'est qu'il ne faut pas s'immobiliser dans une lutte de classes souvent stérile, mais

(1) Cpr. les travaux suivants : K. Marx et F. Engels, Manifeste du parti communiste ; F. Engels, Socia/isme utopique et Socialisme scientifique ; Karl Marx, Salaires, Prix et Profits ; Kautsky, La lutte des classes en France en 1789 ; Jules Guesde et Paul Lafargue, Le Programme du parti ouvrier ; Maurice Lauzel, Manuel du coopérateur socialiste, Paris, Société nouvelle de librairie, 17, rue Cujas.

(2) V. plus loin, Chap. III, Les attributions économiques de VEtat,

(3) Ed. Bernstein, Socialisme théorique et sociale démocratie pratique (traduction P. Cohen). Paris, P.-V. Stock, 1900.

provoquer laction des masses populaires, organiser syndicats et sociétés coopératives, unir, sur le terrain démocratique, tous les groupes qui poursuivent l'obtention des réformes sociales. Ainsi on substituera à « l'isolement glorieux » du parti purement ouvrier la fusion utile de tous les groupements politiques et nationaux, imbus de Tesprit socialiste et réformateur (1). Tandis que Karl Marx aboutissait à une tactique « d'exaspération » de la classe ouvrière, Bernstein propose la tactique a d'amélioration ». Celle-ci devait plaire particulièrement aux hommes politiques assoiffés d'ambition, de jouissances et d'honneurs, mais elle est en voie de créer, en Europe, une scission socialiste, qui répond trop à la nature des hommes, pour ne pas être sérieuse et durable. Qui aurait pensé qu'une fausse conception de la valeur, après avoir hanté l'esprit des premiers économistes, deviendrait le fondement d'une théorie collectiviste et qu'un jour elle provoquerait, dans la plus forte école socialiste, un schisme dont les conséquences sont redoutables pour l'avenir de cette école ?

Même dans l'école de Karl Marx, l'étude des phénomènes économiques a amené les plus fidèles des disciples à reconnaître l'importance et la constance des « lois » de l'ordre économique que nulle collectivité ne saurait méconnaître sous peine de déchéance et de souffrance. Comme certains publicistes de l'école socialiste ne cessaient, depuis quelques années, d'intéresser les ouvriers au socialisme municipal^ soutenant « que la commune peut devenir un excellent laboratoire de vie économique décentralisée et en même temps une formidable forteresse politique à l'usage des majorités socialistes locales contre la majorité bourgeoise du pouvoir central, une fois qu'une autonomie] sérieuse sera réalisée », les chefs du marxisme ont tenu, en France, à éclairer leurs

\ (1) Viailles, La scission du marxisme^ Montpellier, 1900; Jau-

\ rès, Bernstein et révolution de la méthode socialiste, Paris, 1900.

adhérents. « Le parti ouvrier ne croit pas ont-ils dit, il n'a jamais cru que — même débarrassée de l'obstacle du pouvoir central — la voie communale puisse conduire à l'émancipation ouvrière, et que, à l'aide de majorités municipales socialistes, des réformes sociales soient « possibles » et des « réalisations immédiates ».

« Qu'on prenne Thypothèse la plus favorable, tellement favorable, qu'elle en devienne utopique : supposons les communes maîtresses de passer à la pratique de notre programme, Roubaix, Reims, Lyon, et telles autres villes que l'on voudra, font mieux que voter, elles exécutent les premières réformes urgentes : limitation de la journée de travail à huit heures, service* public des denrées aux prix de revient, etc. ; que va-t-il en résulter, et cela nécessairement ? C'est Tafflux sur ces petites « terres promises » des ouvriers de partout, accourant pour jouir tous des bénéfices ainsi créés localement pour quelques-uns. Et cette multiplication des bras qui s'offrent — hors de toute proportion avec les nécessités de l'industrie locale — fera baisser les salaires à un taux qui annulera les avantages obtenus et mpossibles à sauvegarder, sans que^ les communes se ferment au monde extérieur en s'entourant d'une véritable muraille de Chine.

Mais même en s'isolant de la sorte, les municipalités socialistes ne sauraient aboutir à quoi que ce soit de durable. Car, en admettant qu'elles puissent empêcher les ouvriers d'entrer, elles ne sauraient empêcher les patrons de sortir avec leur outillage et leurs capitaux (1). »

Tout cela est exact, et nous trouvons, dans cet exposé des chefs du parti ouvrier, la reconnaissance de ces fameuses lois économiques que prétend nier l'école socialiste. Toute municipalité imprévoyante ou injuste qui exagérerait les dé-

(1) Jules Guesde et Paul Lafargue, Le programme du parti ouvrier, p. 49 et 50. — Cpr. Cinquième Congrès socialiste international^ Paris, Société nouvelle de librairie, rue Cujas, 1901.

penses, serait bientôt honnie et combattue ; que si, pour des motifs purement politiques, une majorité électorale lui restait fidèle, bientôt les plus fort imposés abandonneraient la cité inhospitalière. On peut tailler à merci le contribuable, mais on ne peut pas lui imposer de domicile ; le citoyen garde toujours la liberté de circuler et de porter au loin les offres et les demandes du capital comme du travail.

Les adversaires des lois économiques naturelles ont toujours invoqué, pour appuyer leur négation, les théories erronées de Técole anglaise, reprises par les novateurs socialistes, mais de telles erreurs ne prouvent rien contre les réalités économiques, contre les phénomènes observés, contre les causes vraies de la richesse des nations. Ces causes tiennent aux produits comme aux rapports des producteurs entre eux. Tel pays, qui, comme la République argentine, le Portugal et l'Espagne, abuse du papier-monnaie et viole les lois de la circulation monétaire, ne peut empêcher la hausse des prix et du cours du change ; tel autre pays qui frappe d'un impôt progressif irrationnel certaines branches de la production ne peut empêcher Texode des industries et leur décadence sur le territoire national ; tel Etat qui fixerait et élèverait artificiellement les salaires, augmenterait immédiatement le prix de revient delà production et rendrait peut-être la concurrence insoutenable ; de là les chômages et la souffrance. La science économique ne se venge que trop souvent des sociétés qui volontairement ou involontairement la méconnaissent ; elle se contente d'enregistrer les pertes et de constater la diminution du bien-être.

Le problème difficile sera toujours la répartition des richesses, et c'est en ce domaine que la science économique française, souvent hésitante, a été le plus vivement attaquée. Le problème, en effet, est complexe : l'inégalité des forces individuelles se retrouve dans l'inégalité des résultats ; de plus, la liberté et la malignité des hommes conspirent trop souvent

contre une équitable distribution des biens. Quelle est donc la mission de Téconomiste, sinon de rechercher comment la richesse est répartie dans les sociétés qui ont la plus grande somme de bien-être, de liberté et de justice? Ce sont là les trois éléments indispensables de la prospérité publique. A quoi servirait telle idéale répartition des biens, s'il la fallait acheter au prix de libertés précieuses, et, d'autre part, pourquoi se vanter d'une liberté conquise, si la justice fait défaut (1)?

L'enseignement de l'économie politique, instruit par les expériences du siècle dernier, s'affranchira de plus en plus, en France, des théories décevantes de l'école anglaise comme aussi des errements de l'école allemande. Tout en reconnaissant l'influence des milieux sociaux, et des « catégories historiques », il proclamera la constance et l'universalité des lois de la richesse. Sans dire de celles-ci qu'elles sont des dogmes économiques, il reconnaîtra en elles les « forces primaires » de l'ordre économique, forces qui agissent toujours, mais qui peuvent être accrues et amplifiées par des forces d'une autre nature, mais d'une efficacité indiscutable. Nous allons les mettre en lumière.

(i) Sur les solutions de la répartition des richesses, le rôle de l'initiative privée et de l'Etat, Cpr. Ad. Wagner, op, cit., l'e partie. Principes, t. II, p. 877 et suiv. ; Ch. Périn, Les doctrines économiques depuis un siècle, Paris, Lecoffre, 1880,p. 172 et suiv. ; Paul Leroy- Beaulieu, Essai sur la répartition de la richesse, ^^ édit. Paris, Guillaumin et Gie. 1897. Lorenz von Stein, Der Wucher und sein Recht, Vienne, 1880.

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