LES COUTUMES ÉCONOMIQUES OU LES FORGES SECONDAIRES
DE l'ordre Économique;
I. Coutumes favorables à Tordre économique. — Les coutumes patronales. — Controverses sur le rôle du patron moderne, -r- L'exemple des États-Unis. — Les coutumes syndicales. — IL De l'hostilité aux coutumes pacifiques du travail. — Les syndicats professionnels, — Les grèves antiprofessionnelles.
L'ordre économique ne dépend pas seulement de l'application de certaines lois ou conditions indispensables à la richesse, mais aussi de forces secondaires, — les coutumes^ — qui sont des éléments générateurs du progrès. Si, pour Thomme, les actes libres convertis en habitudes deviennent des « forces » quand les habitudes sont bonnes et des chaînes quand les habitudes sont mauvaises, il en est de même d'une société, pour qui les saines coutumes du travail constituent des forces économiques, grâce auxquelles la vie se conserve et s'accroît. Les expositions d'économie sociale ont mis ces faits en pleine lumière.
La production en grand— qui n'exclut pas les petits métiers, surtout depuis la décentralisation de la force motrice, — a transformé, dès le commencement du XIX* siècle, le régime du travail. Toute une classe de chefs d'exploitations minières, agricoles, manufacturières et commerciales a surgi, qui devait jouer, dans la vie économique moderne, un rôle prépondérant. Elle détient une part considérable du capital, sans lequel
le travail est inerte ; elle crée et dirige toutes les entreprises ; elle est Tinitiatrice de la production des richesses. 11 semble que l'ère de la richesse facile a été close le jour où la rapidité des communications a centuplé les forces de la concurrence et réuni tous les rivaux sur un marché unique. Ni lesdroits de douane, ni la diminution des impôts dans quelques pays, ni môme les progrès scientifiques ne peuvent sauver une industrie qui n'a pas pour elle une direction habile, servie par un personnel choisi, laborieux et fidèle. L'intérêt, comme le devoir social du patron, lui commande donc de tout essayer pour substituer à l'antagonisme et à la lutte des classes l'harmonie féconde du capital et du travail. On comprend que Fécole socialiste combatte tout ce qui peut unir le maître à l'ouvrier ; on s'explique moins que certains écrivains s'obstinent à passer sous silence ou à critiquer les pratiques ou coutumes qui sont l'honneur de l'industrie française et de plusieurs pays.
Nous prétendons, au contraire, que les coutumes observées dans un grand nombre de régions manufacturières constituent des forces économiques réelles (1).
Dans la grande industrie, servie par les machines et l'excessive division du travail, l'ouvrier a un rôle aussi effacé que modeste. Ce rôle est uniformément le même, quelle que soit l'importance de Tusine, qu'elle appartienne à un ou à plusieurs patrons, à une société en commandite ou à une société anonyme. Tout autre est la fonction du patronat. Elle se diversifie suivant la nature et le développement des entreprises ; celles-ci appartiennent tantôt à une collectivité peu importante, tantôt à de vastes associations que dirigent des agents,
(1) Le Play, L'organisation du travailfi^édii,, Paris, 1893 ; Cheysson, Le rôle et le devoir du capital, Paris, 1895 ; Le rôle social de ringénieur, Paris, 1897 ; Delaire , La tradition du patronage^ Bruxelles, 1893 ; E. Rostand, L'ac/ion sociale par T initiative privée, Paris, Guillaumin, 1897.
gérants ou directeurs dont la responsabilité varie suivant les clauses du contrat et les lois commerciales. Or les coutumes dont nous traitons ici se rencontrent aussi bien dans telle ou telle de ces organisations industrielles.
On peut concevoir dans la grande industrie deux situations ; en fait, toutes deux se rencontrent aujourd'hui. Ou bien les rapports entre patrons et ouvriers se bornent au paiement du salaire en argent ; ou bien le salaire en argent n'est qu'un élément de ces rapports et d'autres liens existent qui contribuent à assurer la permanence des engagements et l'harmonie entre le capital et le travail. Dans le premier cas, la loi de l'offre et de la demande exerce, seule, son empire et l'atelier n'est plus qu'un marché ; dans le second cas, vous rencontrez une organisation sociale du travail, variable suivant les lieux et les époques, et vous observez des coutumes qui sont le trait caractéristique des meilleures régions manufacturières. Sous le régime de la « coutume », l'ouvrier trouve en dehors du salaire tout un ensemble d'avantages matériels qui l'attachent à une exploitation et lui assurent la stabilité.
Ceux qui sont étrangers à la pratique des ateliers ou qui n'ont jamais réfléchi aux conditions normales du travail, réclament l'indépendance complète entre patrons et salariés. Il leur semble que l'harmonie économique est à ce prix. Les uns ne veulent plus d'autres rapports entre patrons et ouvriers que le paiement du salaire en argent ; les autres demandent que l'accord entre patrons et ouvriers soit réalisé par des méthodes nouvelles, plus conformes, disent -ils, à l'esprit du temps et aux vœux des populations ouvrières. Tous ont une tendance à revenir à la conception d'Adam Smith et à soutenir que le travail de l'homme est une marchandise dont le prix varie uniquement suivant les offres et les demandes. L'ouvrier pourra; s'il y a lieu, participer aux bénéfices de l'entreprise, mais il importe que nul autre lien économique ou moral ne rattache le travailleur manuel à son patron.
Celte vieille formule du travail-marchandise, si commentée et si discutée au XIX* siècle, sera-t-elle remise en honneur par nos modernes écrivains ? Nous ne le croyons pas. Il est bien vrai que le prix du travail dépend, pour une part, des offres et des demandes, mais il varie aussi suivant la productivité du travailleur et suivant le prix des subsistances. Ce sont là des causes économiques; mais combien d'autres causes morales et même politiques agissent soit pour la hausse, soit pour la baisse des salaires. Admettons que le travail puisse être considéré comme marchandise, on ne niera pas que ce ne soit une marchandise différente de loute autre, puisqu'il s'agit des services de l'homme. Tout cela a été redit maintes fois et les enquêtes sociales ont prouvé que, dans les meilleures entreprises, les causes morales n'agissent pas moins que les causes économiques pour la permanence et l'élévation des salaires. On cherche à persuader aux ouvriers que, grâce aux syndicats, ils pourront accroître artificiellement les salaires ; on encourage les coalitions et les grèves ; mais Texpérience a montré combien les tentatives, même favorisées par les pouvoirs municipaux, sont chimériques. Le résultat le plus immédiat, c'est la création des syndicats patronaux pour la défense de leurs intérêts menacés.
Il faut que les coutumes dont nous parlons ici, aient une bien grande force pour qu'elles triomphent à la fois des critiques des lettrés et de l'indifférence des producteurs, patrons et ouvriers. Heureusement voici que des peuples jeunes comme les Etats Unis considèrent que Tindépendance si vantée de l'ouvrier et du patron est souvent une source de conflits. Ils fondent une ligue : League for social service, pour mettre en lumière les coutumes sociales des ateliers modèles, pour vulgariser les meilleurs exemples et provoquer toute amélioration qui contribue au progrès et à la paix sociale. Cette ligue réunit les documents, organise des conférences et délègue un « ingénieur social » qui aide les industriels à réa-
liser les réformes utiles. L'Exposition universelle de 1900 a permis d'apprécier les résultats de cette ligue nouvelle qu'un rapport de son secrétaire général M. Tolman a fait connaître. Voici les conclusions du rapporteur : « Le nouvel industrialisme a pour principe « le partage de la prospérité », c'està-dire le développement de l'ouvrier, non seulement en le pourvoyant d'ateliers confortables et d'entourages gais, mais en lui assurant l'éducation, la récréation, qui en feront un meilleur membre de la communauté, un citoyen plus intelligent et un appui plus grand pour la richesse commune. Dans l'histoire du monde, jamais le patron n'a eu tant d'occasions colossales pour guider et élever les milliers d'hommes et de femmes qui passent au moins un tiers de chaque jour dans ses ateliers. Si les industriels reconnaissaient qu'ils ont à leur portée les possibilités du contentement industriel, de la stabilité sociale et du bien-être commun, ils s'attacheraient à améliorer la condition de leurs ouvriers avec le même zèle qu'ils déploient maintenant pour accroître le chiffre de leurs affaires et étendre le cercle de leurs opérations (1). »
(1) Société d'Economie sociale, séance du 12 novembre 1900. V. La Réforme sociale, Paris, 16 février 1901. Parmi les autres conclusions^ nous notons les suivantes :
M. E. Levasseur : « Il y a, n'est-il pas vrai, en Amérique, deux courants de patronage. Celui qu'on vient de nous montrer est très intéressant : c'est le patronage fait par les employeurs vis-à-vis de leurs employés. C'est ce que j'appelle, moi, le patronage industriel. Mais il y a un autre patronage qui est plus général encore, en Amérique, que le patronage industriel : c'est le patronage social, c'est le patronage fait par des personnes comme vous, par exemple, par des femmes qui, ainsi qu'on l'a rappelé, se préoccupent, non pas de leurs employés, mais, en général, de toutes les classes inférieures, de façon à en relever le niveau moral et le bien-être matériel. »
M. Tolman : u 11 est vrai qu'il y a beaucoup plus de patronage social. Mais dans nos ateliers, il n'y a pas, j'en suis sûr, beaucoup d'objections à accepter de la main des patrons tout ce qu'ils font pour l'amélioration du sort des ouvriers, parce que ceux-ci sentent
Ce qui est certain c'est que Touvrier américain s'émancipe d'une façon ingénieuse, en fuyant l'oppression socialiste. Entre plusieurs dépendances, il choisit librement celle qui l'attache à l'industrie ; et entre deux maîtres, il préfère celui qui le paie à celui qui l'exploite. On remarquera en outre que, sous le régime de la liberté du travail et de la concurrence, la stabilité industrielle et la paix peuvent être obtenues en dehors de tout système de contrainte. De ces trois forces, le patronage, l'association et l'Etat, qui concou" renl très différemment, suivant les pays, à l'harmonie sociale, on voit que le patronage industriel devient en honneur aux Etats-Unis. Si les patrons américains y trouvent leur intérêt, ils y voient aussi la pratique du devoir social, tel qu'on le comprend dans les sociétés bien ordonnées. C'est le devoir traditionnel du fort envers le faible, des grands envers les petits, devoir auquel l'école socialiste cherche à substituer la « solidarité légale », mais qu'elle ne parviendra pas à remplacer, parce que le christianisme fait de ce devoir une loi de la conscience, tandis que notre esprit y voit une condition de l'ordre et que le cœur y trouve une des joies de la vie. Et cette joie est d'autant plus vive que le bien et le beau tendant à se confondre, la pratique du devoir social nous charme autant qu'elle nous émeut. « C'est l'œuvre d'art permise, a-t-on dit, à ceux qui ne sont pas artistes » ; c'est la tâche vertueuse accomplie sans effort ; c'est l'adoucissement vo-
qu'ils travaillent ensemble dans beaucoup de cas, patrons et ouvriers. »
M. Levasseur : « Pour mettre facilement en pratique les idées qui viennent d*être exposées, il faut ce qui existe souvent dans les établissements américains : de grands espaces, un terrain très étendu qui ne coûte pas cher au propriétaire, dont il peut aisément disposer pour tous les aménagements de bien-être et même de luxe qui nous ont été montrés. Là où les terrains sont chers, on ne pourrait pas, par exemple à Brooklyn ou à New- York, imiter ce qui est à Dayton. M. Draper peut le faire, puisqu'il est en pleine campagne, à Hobden. »
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lontaire de l'inégalité des conditions ; c'est un des rares privilèges offerts, dans nos sociétés démocratiques, à tous ceux qui constituent non les classes supérieures, mais les classes responsables de la nation.
F. Le Play a dit excellemment : « Sous sa forme parfaite, le patronage volontaire ne vise pas à se perpétuer en excitant le besoin du bien-être matériel au milieu des ouvriers ; // voudrait se rendre inutile en les acheminant, par T épargne, vers r indépendance » (1),
A son tour, Tassociation professionnelle peut exercer une influence considérable en vue de l'amélioration du sort de Touvrier. On Ta constaté en Angleterre comme aux Etats. Unis. Dans ce dernier pays, la situation du producteur-ouvrier s'est améliorée en proportion du développement de la richesse. Le machinisme loin d'abaisser le prix de la maind'œuvre a contribué à son élévation. « Citoyen d'un Etat libre et démocratique et fermement campé dans son individualité, écrit M. E. Levasseur, cet ouvrier est à la fois très indépendant vis-à-vis de l'entrepreneur et très porté à se grouper en associations (2). » On a souvent raconté l'histoire des Chevaliers du travail ei des TradeUnions aux Etats-Unis. Ce sont les syndicats qui ont organisé les grèves et qui, en mainte occasion, les ont fait réussir, notamment lorsqu'il s'agissait de diminuer les heures de travail ou d'empêcher la réduction des salaires. Ce sont eux encore qui ont contribué à l'élaboration d'une législation plus favorable aux intérêts des travailleurs. Les lois ont, en effet, réglementé le contrat de travail, créé les inspecteurs dans l'industrie, assuré le paiement régulier des salaires et introduit d'autres utiles
(1) La ré forme sociale en France^ ch. 50, § XIV.
(2) Cf. L'Evolution industrielle aux Etats- Unis, par Caroll D. Wrigth traduit par F. Lepelletier, professeur de la Faculté libre de droit de Paris, avec une préface de E. Levasseur, membre de rinstitut, Paris, 1901, p. XIX.
réformes pour le bien-être matériel et moral des ouvriers. Ceux-ci, bien différents de nos socialistes d'Europe, ne témoignent point d'hostilité aux idées religieuses et aux cultes établis aux Etais-Unis.ct Nous appuierons de toute notre force, disent les Chevaliers du travail^ les lois faites pour harmoniser les intérêts du capital et du travail et aussi celles qui tendent à alléger le lourd fardeau du travailleur. Se consacrer à la défense de ses propres intérêts, s'unir et coopérer aux efforts de la grande armée de la paix et de Tindustrie, c'est le devoir le plus haut et le plus impérieux de l'homme envers ses semblables et envers son Créateur (1). » Cependant, tous les syndicats ne sont pas animés du même esprit pacificateur, et la Fédération américaine du travail^ qui compte aujourd'hui 500.000 adhérents des Trade-Unions, considère « qu'une lutte existe, dans toutes les nations du monde civilisé, entre les oppresseurs et les opprimés », et que les ouvriers doivent s'unir pour se garantir une mutuelle et forte protection (2) ?
De tels syndicats peuvent constituer , dans un moment de grève, une force redoutable. On a pu le constater à la fameuse grève de Chicago, en 1894. Depuis lors, la propagande socialiste, bien que ne trouvant pas un terrain aussi propice que dans les vieux pays, a entraîné nombre de syndicats, et la licence, accordée jusqu'ici aux anarchistes européens, a suscité une détestable propagande. Heureusement le bon sens de l'ouvrier américain, le bien-être qu'il a conquis, comme aussi l'immigration constante des travailleurs européens, tout cela forme un obstacle permanent à l'expansion des théories collectivistes. En outre, la décentralisation politique, le morcellement de la souveraineté n'offrent pas, comme dans les pays centralisés, une proie aussi facile aux convoitises révolutionnaires. L'ouvrier américain ne. voit pas ce
(1) Caroll D. Wrigt, op. cit., p. 261.
(2) Op. cit., p. 273.
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qu'il gagnerait à échanger Tindépendance individuelle et familiale contre la contrainte socialiste. Il ^compare enfin les libertés publiques dont il jouit à la condition des ouvriers européens et il ne s'étonne pas, s'il est sincère, qu'on trouve enviable sa destinée.
Tels sont les sentiments qui ne manifestent aussi de plus en plus en Europe et qui se traduisent dans la création de syndicats indépendants t soit en Angleterre, soit en Allemagne, soit en France. Dans ce dernier pays, on voit sous le nom de syndicats jaunes se dessiner une véritable réaction ouvrière contre la tyrannie socialiste. Une Bourse du travail indépendante fondée, à Paris, à la fin de Tannée 1901, a reçu et reçoit l'adhésion de nombreux syndicats disséminés dans toutes les parlies du territoire français (1). Cette Bourse du travail a publié divers manifestes d'où il résulte que les nouveaux syndicats : lo entendent rester étrangers à toute action politique, quels qu'en soient les initiateurs ; 2** considèrent l'union du capital et du travail comme une nécessité industrielle et un bienfait social ; 3* répudient absolument le programme de « la lutte
(1) Ces diverses fondations, reliées par un journal : L'Union ouvrière, ont leur siège à Paris, 6, rue des Vertus, III* arr. Le 23 décembre 1901, les, délégués des syndicats indépendants furent reçus par le Président de la République qui leur adressa les paroles suivantes :
« J*ai toujours pensé, et non seulement depuis que je suis Président de la République, mais quand j'étais ministre, sénateur ou député, que l'avenir des travailleurs était dans leur organisation rationnelle et raisonnée, comme je vous approuve de ne voir entre patrons et ouvriers qu'une seule et môme classe : la classe du travail. Et il faut bien le dire, les hommes, ou mieux les politiciens, puisque vous avez employé ce terme, qui attisent les haines, qui excitent les convoitises, qui lancent les uns contre les autres des hommes qui sont faits pour s'entendre et s'unir, ces hommes-là, vous ne sauriez trop le répéter, sont ou des niais ou des misérables. Aussi, messieurs, l'œuvre que vous avez entreprise a toutes mes sympathies ; je vous félicite de votre courage et je vous souhaite de tout mon cœur une grande réussite. » V. V Union ouvrière, numéro du 4 janvier 1902.
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de classes » tel que Ta conçu le parti ouvrier ; 4° rechercheront, en toutes circonstances^ amiablement et de bonne foi, les moyens de maintenir Tunion entre patrons et ouvriers et d'assurer la paix sociale. II y a là un effort dont les résultats seront intéressants à constater et qui rappellent les commencements de nombreuses trade-unions américaines.
L'hostilité aux coutumes pacifiques du travail provient surtout d'une double cause : des syndicats non professionnels et des grèves antiprofessionnelles. Ce fait a été observé dans tous les pays manufacturiers ; mais c'est en France que nos grandes exploitations et particulièrement nos compagnies minières ont vu, depuis la loi du 21 mars 1884, se créer en face d'elles un syndicat qui a la prétention de représenter toute la population ouvrière. Chacun de ces syndicats français est dirigé par quelques chefs dont les attributions sont plus politiques que professionnelles .
Parmi les moyens employés par les syndicats socialistes pour combattre les coutumes pacifiques du travail, se trouvent donc les grèves qui revêtent de plus en plus un caractère antiprofessionnel. Qui dit grève, dit cessation de travail, rupture du louage de service. Tout ouvrier ou tout groupe d'ouvriers, qui, conformément aux usages locaux et aux règlements d'ateliers, prévient le chef d'industrie qu'il renonce au travail, est dans son droit. Si les grèves ont en général des causes économiques (1), on les a vues cependant provoquées par des
(1) Telles étaient les grèves dans l'ancienne France. V. Hauser Ouvriers du temps passé e^ Levasseur, Compte rendu de l'Académie des sciences morales, juillet 1899. Telles sont les grèves que suscite en France dans la petite industrie, l'application de la nouvelle loi sur les accidents du travail. Les ouvriers se refusent à payer, sur leurs salaires, la prime d'assurance que doit verser le patron.
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motifs d'ordre moral ; aujourd'hui elles éclatent pour des raisons purement politiques. Il fallait s'y attendre; le jour où le socialisme se constituait à l'état de parti ouvrier avec un double programme, économique et politique, il devait chercher par tous les moyens et notamment par la grève, à réaliser ce programme.
On peut distinguer trois espèces de grèves : partielles, générales, universelles. Les premières sont particulières à un établissement ou à quelques établissements d'une ville ou d'une région ; les secondes comprennent toute une industrie d*un pays : telle serait la grève des chemins de fer en France ; les dernières provoqueraient la cessation de travail dans tous les pays, soit pour une industrie particulière, soit pour toutes les branches de Tactivité humaine. Dans ce dernier cas, la grève est absolument chimérique. Il ne semble pas qu'on ait lieu de redouter la longue durée d'une grève, dite générale. Celle que les mécaniciens anglais organisèrent en 1898, qui dura sept mois et absorba, dit on, 27 millions, n'a pas abouti, pas plus que la grève générale des mineurs belges en 1899. Les chefs socialistes sont, en outre, très divisés sur l'opportunité des grèves générales. Les socialistes allemands, disciples de Karl Marx, ne les croient pas possibles, et leurs fidèles, en France, qui suivent la direction de MM. Jules Guesde et Paul Lafargue, combattent ce projet. Les socialistes parlementaires repoussent aussi l'idée d'une grève générale, sachant qu'ils ne seraient en aucune façon les chefs du mouvement (1). Sont acquis, au contraire, à tous les pro-
(1) Voy. Eugène ^oMvmève, Les Moyens pratiques du socialisme, Paris, 1900, p. 6 et 7 : u Non, il ne suffit pas d'organiser des comités révolutionnaires, de les tenir prêts à sautera la gorge du gouvernement bourgeois, pour qu'un beau matin la société se téveille en régime socialiste. Une conquête opérée ainsi par surprise, en admettant même qu'elle fût possible, n'aurait pas de lendemain. La « dictature de classe »> ne sauverait pas plus le socialisme des inévitables réactions bourgeoises dues à l'inertie des foules industrielles
jets de grève partielle, générale, universelle, les agitateurs de profession, — socialistes ou anarchistes, — qui placent leurs espérances dans la révolution violente.
Ce qui esta redouter ce sont les grèves partielles qui, soit dans une exploitation industrielle^ soit dans une cité quelconque, paralysent la vie locale et régionale. Telle fut notamment la grève de Marseille qui eut lieu au mois de mars 1901 et que nous avions l'occasion d'étudier sur place (1).
Dans la même année 1900, une grève éclata, à Paris, sans aucun motif économique, parmi les employés du métropolitain. Quelques journaux socialistes cherchèrent à exciter « ces hommes libres qui vivent sous la terre ». Mais la Compagnie, trouvant absolument abusives les revendications présentées et sachant qu'en cas de cessation du travail, de nombreux collaborateurs offriraient leurs services, refusa toute discussion contradictoire et se contenta de publier le cahier des charges du Métropolitain. Le public apprit que la Compagnie accorde à son personnel :
1® Un jour de repos payé par semaine ;
2® Dix jours consécutifs de vacances par an ;
3"* Le paiement des treize ou des vingt-huit jours de service militaire auxquels sont astreints les territoriaux ou les hommes de la réserve active ;
4** La solde intégrale des journées de maladie, jusqu'à concurrence de trois cent soixante-cinq jours, soit une année entière ;
5® Une caisse de secours alimentée par la Compagnie,
et agricoles, que la « Terreur » n'a sauvé la République démocratique de la réaction thermidorienne et, finalement, du césarisme napoléonien. ,
« Cessons donc d'exercer les travailleurs d'avant-garde en vue d'une bataille décisive, cessons de guetter l'incident grave de la vie politique, morale ou industrielle de notre pays qui nous permettrait de nous emparer par surprise ou par force des pouvoirs publics. »
(1) V. La Réforme sociale, numéro du l«r mars 1901.
sans prélèvement sur les salaires, et gérée librement par les ouvriers, pour octroyer des secours en cas de maladie.
On devine que Topinion ne se montra pas favorable aux revendications plaintives des employés du Métropolitain. C'estce qu'on a constaté aussi à l'occasion de la grève retentissante de Montceau les-Mines, qui éclata le 21 janvier 1901 . La Compagnie des mines de Blanzy vit arriver les délégués du syndicat ouvrier qui réclamaient une nouvelle augmentation des primes à allouer en sus de leurs salaires et demandaient qu'on ne réduisît pas l'effectif des travailleurs, comme la Compagnie Tavait annoncé. La Compagnie des mines de Blanzy, qui venait de conclure, le 7 janvier, un accord avec son personnel, refusa d'octroyer de nouvelles concessions. La grève dura donc cent cinq jours, et les ouvriers durent céder. On sait que le syndicat des « jaunes » exerça une influence prépondérante pour la reprise du travail. Voici comment le Conseil d'administration rend compte à l'assemblée des actionnaires des pertes subies (séance du 23 décembre 1901) :
« Elle nous a coûté 1.489.140 fr. 03 en tant que frais directs, chiffre comptable ; plus 2 millions en tant que manque à gagner, évaluation approximative, et en tenant compte des mauvaises conditions du travail d'alors. Par frais directs, nous entendons le coût de la vie de notre société, de l'entretien du personnel et du matériel ; par manque à gagner, le dommage résultant de l'interruption de nos ventes.
« Les ouvriers ont perdu en salaires non distribués une somme approximativement égale à 3.750.000 francs.
« Les grèves antérieures et le désordre chronique qui leur avait succédé nous avaient déjà infligé un dommage considérable. Nous avons ainsi perdu tout le bénéfice de la période de hausse. »
En vain les meneurs de la grève avaient-ils, jusqu'au dernier moment, fait espérer aux ouvriers que l'appui du parti socialiste et du gouvernement assurerait la victoire. La victoire
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ne vint pas, parce que les réclamations n'étaient pas justifiées et que la Compagnie avait été jusqu'aux dernières limites des concessions. L'opinion publique, souvent favorable aux revendications ouvrières, se montra nettement hostile à l'agitation révolutionnaire qui, pendant quelques mois, désola les mines de Blanzy.
Lorsqu'on observe les causes de ces grèves antiprofessionnelles on en découvre irois, qui en France, ont une influence indiscutable.
La cause générale lointaine^ réside dans l'organisation du parti socialiste. Le parti ouvrier notamment, parti essentiellement international, a des sections dans la plupart des villes et il soumet ses adhérents à une discipline de fer. Tout candidat est tenu à un stage de trois mois et voici l'engagement qu'il signe à son entrée dans un groupe reconnu : « Je m'engage sur l'honneur :
1« A respecter fidèlement toutes résolutions du Comité central prises en vue de cette campagne électorale sans y apporter aucune entrave ou atténuation pour cause de considérations personnelles ;
2* A ne jamais déroger, soit comme candidat dans les réunions, soit dans Taccomplissement de mon mandat comme élu, aux principes ni au programme du Parti ouvrier ;
3*» A soutenir toujours avec activité, énergie et dévouement la cause des travailleurs dans toutes les circonstances où elle serait en jeu.
En foi de quoi, j'ai signé le présent pour être invoqué contre moi si je venais à y faillir. »
Lorsque le temps d'épreuve est terminé et que le candidat s'est initié suffisamment aux théories socialistes et à Torganisation du parti, il signe alors, comme membre titulaire, une nouvelle formule d'adhésion :
« 1® Je déclare en toute connaissance de cause y faire adhésion absolue et sans réserve, m'engageant sur l'honneur à y
rester fidèle et à leur consacrer, avec désintéressement, tout mon dévouement et mon activité ;
2* D'autre part, comprenant que la marche compacte et uniforme sous une organisation disciplinée, est la plus sûre méthode pour donner la plus grande puissance au mouvement socialiste et avancer Theure de son triomphe ; que l'importance d'un tel résultat général doit faire accepter avec abnégation les inconvénients particuliers pouvant résulter de cette méthode, je m'interdis d'avance de jamais soulever aucun conflit au sein de la section sous le prétexte que sa discipline statutaire gêne ma liberté individuelle ;
3° Bien convaincu que les discordes entre socialistes sont la plus grande plaie dont puisse souffrir la cause du Prolétariat, je promets d'apporter dans mes relations avec tous les membres du parti le plus large esprit de bienveillance et de tolérance, de bonne camaraderie et de solidarité ; ce qui fait la force de ceux qui combattent pour une telle cause dans les mêmes rangs.
En foi de quoi j'ai signé le présent comme gage de ma sincère et loyale adhésion au Parti ouvrier. »
Ainsi aliènent leur liberté individuelle les hommes que le parti socialiste a su habilement s'attacher. Comment refuseraient-ils d'adhérer à une grève lorsque les chefs l'ont officiellement déclarée (1) ?
(1) Parfois les chefs des syndicats socialistes ont provoqué un référendum ouvrier. Ainsi en octobre 1901, la Fédération nationale des mineurs de France adressait aux mineurs l'appel suivant :
((1° Etes- vous partisans de la loi de huit heures ?
2* D'un minimum de salaire ?
3® De la retraite à deux francs par jour après 25 ans de service et sans conditions d'âge ?
Etes- vous d'avis, au cas où au moins une partie de ces réformes ne vous serait pas accordée, de faire une grève générale? »
La Fédération des mineurs, en posant ainsi la question, se croyait très habile et pensait que le référendum allait donner à la grève générale une formidable majorité. Il n'en fut rien. Une note officielle que
Lacsiuse prochaine tienià l'organisation môme des syndicats socialistes qui violent ouvertementrarticleS delà loidu21 mars 1884 statuant que « les syndicats professionnels ont exclusivement pour ohielYéiixdeeilsi dépense des inlérèis économiques». Lors donc que, dans une ville, Tautorité municipale voit le syndicat poursuivre un but purement politique ou révolutionnaire, il est de son devoir de ne pas rester indifférente et surtout de ne pas appuyer les revendications syndicales. Or c'est souvent le contraire qui a lieu, comme à Marseille et à Monlceau-les-Mines, et nous trouvons ainsi la cause immédiate de nombreuses grèves françaises. N'est-ce pas à Montceau, où le maire, méconnaissant les devoirs élémentaires de sa charge, écrivait : « Les fauteurs de troubles, ce sont les Jaunes et autres traîtres à leur classe qui, à plusieurs reprises, ont essayé de tirer sur quelqu'un des nôtres (1). » Et le maire de Marseille, s'adressant à la commission executive de la grève, lui disait : « Votre cause, c'est la cause générale du prolétariat qui va à la conquête de ses droits. Ce n'est pas parce que vous subiriez la résignation, que vous seriez moins intéressants et moins admirables dans votre attitude. » On devine que les patrons, abandonnés par les magistrats municipaux, souvent mal défendus par l'autorité préfectorale, se décident à unir leurs efforts et à organiser la résistance. Ainsi se crée et se maintient l'antagonisme entre patrons et salariés.
le comité fédéral des mineurs, réuni à Saint-Etienne, communiquait à la presse le 22 octobre dernier, fournissait les résultats suivants :
« Inscrits 125,000. — Votants 56,144.
Pour la grève générale : 44,644 ; contre : 10,753 ; nuls : 717 ; abstentions : 68,856.
Le comité, étant données les résolutions du Congrès de Lens, qui rangent les abstentions dans les rangs de la majorité, constate que 114,217 mineurs se sont prononcés en faveur de la grève générale. »
Telle est cette grève votée « sous condition suspensive », comme disent les juristes. Les mineurs cesseront tout travail, le jour où ils auront la certitude que leurs revendications n'auront pas abouti.
(1) V. la revue Le mouvement socialiste, 15 mars 1901, p. 329.