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Toutes les batailles de la guerre de Crimée paraissent avoir été gagnées par des Anglais seuls *. A peine signale-ton rapidement qu'ils eurent pour alliés les Français commandés par Saint-Arnaud. Le dévouement de miss Nightingale qui fut, pour les blessés et les malades, « un ange de miséricorde » est exalté, mais non moins celui de la Light Brigade chargeant à Balaklava contre des forces supérieures : « Quand, interroge l'historien avec le poète, pourra jamais se faner leur gloire ? »
When can their glory fade ?
Oh ! the wild charge they made I
AU the world wondered.
Honour the charge they made !
Honour the Light Brigade,
Noble Six Hundred I
Dans tous les manuels c'est le même souci d'immortaliser et de proposer l'exemple de ces braves : « Chacun, explique un auteur '^, comprit
1. L'Aima : « It was a battle won by the reckless courage of the British soldiers. » — Inkermann : « A few days after the charge at Balaklava the British won another battle at Inkermann ». Royal Windsor History Readers : Stories and Biographies from British History. A. D. 1603 to the présent time; p. 196-200.
2 The S'-Andrew History Readers. — A second course of British History : London, Thomas Nelson and sons, 1903. — La première gravure représente des soldats : Types of the soldiers of Greater Britain.
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qu'une terrible erreur était commise par le commandement, mais nul soldat ne faiblit dans son devoir » :
Theirs no to make reply, Theirs but to do and die ^
Que M. Thalamas enseigne à ses élèves le mépris de Jeanne d'Arc ; que des professeurs de la Sorbonne acceptent contre elle, dans un ouvrage récent, un document falsifié. Pour l'écolier anglais l'héroïne personnifie la France. Une image de son livre la lui représente, le front pur, le regard inspiré, fière, marchant à la délivrance d'Orléans, acclamée du peuple, revêtue de l'armure, dans la main l'étendard fleurdelisé ^.
Avec Napoléon, Wellington et Nelson triomphe (( l'Histoire des individus ».
Un chapitre a pour titre Le Petit Caporal; un autre Le Commencement de la Fin ; le suivant La Chute de Napoléon. Les uns et les autres sont illustrés à toutes les pages ^. Pour le général
1. Leur devoir n'est pas de battre en retraite. Leur devoir est seulement d'aller et de mourir.
2. « Cette jeune fille fameuse, dit le texte, était une paysanne lorraine qui croyait avoir 6té choisie du Cielpoursau-ver des Anglais la France .. Elle fut prise et brûlée comme sorcière. Cet acte cruel ne fut d'aucun avantage (this cruel act did no goodl. Bedford mourut en 1435, et la domination anglaise en France, lentement mais sûrement, s'anéantit. »
3. Ici c'est un schéma pour la bataille navale d'Aboukir ; là c'est le « Victory 9 lord Nelson's flagship at Trafalgar ; plus
Moore, vainqueur de Soult en Espagne, mourant au moment de la victoire, enterré à la hâte sur les remparts, une image, quelques lignes émues et ces vers :
No useless coffin enclosed his breast Nor in sheet nor in shroud we wound him ; But he lay like a warrior taking his rest, With his martial cloak around him K
L'ouvrage de M. Prothero est le plus complet de ceux que j'analyse 2. L'honorable professeur d'histoire à l'Université d'Edimbourg, parlant de la guerre faite par FAngleterre aux Républiques sud-africaines, ne s'attarde pas à discuter le droit. Il affirme le fait et pose froidement la raison du plus fort : « En réahté, dit-il, c'est le conflit de deux races. Hollandais et Anglo-Saxons, pour la suprématie politique en Afrique australe ^. »
loin c'est la défense d'Hougoumont par la garde anglaise. Je ne puis citer tous ces dessins.
1. « Sans vain cercueil, ni suaire ni linceul pour offenser son cœur vaillant, il dort comme un soldat qui prend son repos, enveloppé dans son manteau de guerre. »
2. The S*-George History Readers (Bookvn). A history of Great Britain and Ireland from the Union of the crowns, by G. W. Prothero, M. A., Litt. D. Professor of history in the University of Edinburgh, Honorary Fellow of King's Collège. Cambridge. Londres, 1903. '
3. Voyez page 350, l'éloge de la fermeté dont fit preuve lord Salisbury à l'égard du gouvernement français au moment de Fachoda : «France soughttomake his withdrav^al condilional upon obtaining concessions elsewhere, but lord Salisbury re-
Tous ces petits livres se ferment sur une apothéose, celle de la reine Victoria et de l'Empire : « Maintenant, termine l'un d'eux, le nom anglais est connu et redouté (known and feared) sur toute la terre. » Cet autre trace à larges touches un tableau de la puissance britannique. Il conclut : (( Pour protéger leurs colonies et pour conserver la maîtrise des mers sur lesquelles leur commerce doit pouvoir aller et venir en paix, les Anglais entretiennent une énorme marine de guerre. Cette flotte est le bras droit de la Grande- Bretagne. Celle-ci, sans elle, devient impuissante et ses colonies sont sans sécurité. Pour exister comme une grande nation distincte et autonome, l'Angleterre doit (souligné dans le texte) commander sur les flots. Chaque Anglais le sentit : Farmée navale avait à jouer un rôle important dans la forte et objective démonstration que devait être de la puissance anglaise le Diamond Jubilee.
« La revue navale passée dans le Soient montra la plus magnifique flotte que l'histoire du monde eût jamais vue rassemblée. Vingt et un cuirassés, quarante-quatre croiseurs, soixante-dix
fused to discuss the question. Lord Rosebcry supported the Prime Minister, and the Nation was unanimous on the same side. This quiet firmness had its efl'ect. »
torpilleurs étaient réunis, sans qu'il eût été nécessaire de rappeler un seul bâtiment de nos escadres éloignées. Terrifiante armadamanœuvrée par quarante mille matelots entraînés.
« Ainsi la procession du Diamond Jubilee et la revue navale donnèrent à la race anglaise un témoignage splendide et concret de Fétendue de son empire. Mais nous enorgueillissant de la puissance, du développement et des ressources de cet empire, il convient aussi que nous nous souvenions des devoirs et des responsabilités, non moins considérables, dont s'accompagne la grandeur. Ce que nos pères nous ont conquis, nos fils ne le pourront conserver qu'en croissant sans cesse en vertu, en force et en sagesse. »
We sailed wherever ships could sail; We founded many a mighty state; Pray God our greatness may not fail Through craven fears of being great^
Conseils virils que ceux de ces manuels et que répètent le livre de lecture ou le recueil de morceaux choisis. Rule Britannia, The noble English boy, England glory sont des poésies que
1. « Partout où peut voguer un navire nous naviguons. Nous formons un État populeux et puissant. Plaise au Seigneur que notre grandeur ne périsse point par la peur lâche d'oser être grand. »
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sait par cœur tout bambin de huit ans. J'ai quelques petits amis dans le Royaume-Uni. J'ai vu des « cahiers de dictée ». Dans Fun d'eux j'ai relevé celle-ci : elle est tirée d^'un conte de M. Rudyard Kipling : Dick Heldar, peintre militaire, se fait conduire par son ami Torpenhow près du champ où manœuvrent les grenadiers de la Garde :
« Ils arrivèrent tout près du régiment.
« Au bruit métallique des baïonnettes tirées du fourreau^ les narines de Dick tremblèrent.
« — Plus près ; ils sont en colonne, n'est-ce pas?
« — Oui. Mais comment le sais-tu?
« — Je l'ai senti. Ah ! mes soldats ! mes beaux soldats !
« Il se pencha comme pour les voir.
« — J'ai» été capable de croquer ces bonshommes-là! Qui saura les dessiner maintenant?
(( — Ils vont se mettre en marche. Ne saute pas en l'air quand la musique jouera.
« — Allons donc!... Est-ce que je suis un cheval neuf? Ce sont les instants de silence qui me font mal... Approchons, Torp, approchons... Que ne donnerais-je pas pour les voir une minute, une demi-minute !
« Il ne pouvait percevoir toute cette vie armée
qui tout près de lui respirait, entendre les courroies se tirer sur la poitrine du tambour dans le moment qu'il soulevait sa caisse...
« — Baguettes croisées au-dessus de sa tête, indiqua Torpenhow.
(( — Je sais, je sais ! Qui donc saurait si je ne savais? Chut!
« Les baguettes tombèrent comme un coup de tonnerre et les hommes ondulants partirent avec un balancement, au rythme de la musique. Dick sentit passer sur son visage le souffle de leur masse en mouvement; il entendit F affolant battement des pieds, le frottement des gibernes sur les ceinturons. La caisse battait la mesure... C'était un refrain de café-concert qui faisait une admirable marche*.
« — Qu'est-ce qu'il y a? dit Torpenhow en voyant Dick incliner douloureusement la tête, comme s'éloignait le dernier rang.
« — Rien. Je me sens un peu fourbu... C'est
1. M Rudyard Kipling a donné dans son texte ce refrain que n'a pas dicté le professeur. Le voici :
He must be a man of décent height,
He must be a maa of weight, He must corne home on a Saturday nîght
In a thoroughly sober state ; He must know how to love me,
And he must know how to kiss me; And if he's enough to keep us both
I can't refuse him bliss.
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fini. Torp, ramène-moi à la maison... Ahl pourquoi m'as-tu fait sortir? »
En vérité l'école anglaise mérite le mépris des congressistes de Lille. M. Hervé lui doit le sien : depuis douze ans, par les soins du conseil scolaire de la Cité le bureau du maître n*est-il pas surmonté du drapeau national auquel, tous les mois, la classe rend les honneurs !
Depuis soixante-dix ans les directeurs de la conscience allemande sont des historiens et des professeurs. Ranke, Sybel, Treitschke, Mommsen brillent au premier plan du parti national libéral qui reçut d'eux ses idées maîtresses et une doctrine. ,Avec Bismarck, Moltke et Roon^ ils ont réalisé Tunité de l'Allemagne et édifié Tempire. Autant que les généraux, ces hommes de pensée ont combattu et vaincu à Sadowa et à Sedan. Ils ont été les meilleurs auxiliaires — et les plus persévérants — de la politique réaliste prussienne*. Morts hier, ils sont, pour un longtemps
1. « C'est presque un homme d'Etat qu'un grand historien, a dit madame de Staël ; l'histoire est dans la littérature ce qui touche de plus près à la connaissance des affaires publiques. » — « Cette science, l'histoire, écrivent dans la préface de leur revue Léopold Ranke, Geisebrecht et Adolphe Schmidt, nous voulons la cultiver d'un commun accord, car elle est étroitement liée à la politique; elle en est la mère et l'institutrice . »
encore, maîtres des cerveaux et des cœurs*. Il n'est pas de culture allemande qui ne procède d'eux. Or leur philosophie du droit est tout hégélienne et darwinienne.
Pour Ranke, « les sanglants combats humains ne sont au fond que la lutte des énergies morales. »
Treitschke vante « la terrible puissance plastique de la guerre ». Il méprise « la sensiblerie bourgeoise qui s'en va prêchant la paix universelle, la plus dangereuse des utopies... Tant qu'il y aura des hommes sur la terre, ils lutteront... Si le fort l'emporte sur le faible, c'est une loi inéluctable de la vie... Ces guerres de faim que nous voyons encore aujourd'hui parmi les tribus nègres sont aussi nécessaires pour les conditions économiques du cœur de l'Afrique
— « Sans le concours des historiens, affirme Schmoller, jamais l'empire n'aurait pu être mis sur pied. » L'un des plus distingués officiers de l'armée allemande, le colonel von Bernhardi, a pu décerner justement à Treitschke le titre de « grand éducateur prussien de notre nation ». L'historien Erich Marks constate la part de Sybel a dans l'éducation politique de la nation, qui fut si difficile ». Pour Hausser, auteur d'une Histoire d'Allemagne depuis la mort de Frédéric le Grand jusqu'aux traités de 1815, le rôle des historiens est d'être « les éducateurs et les conducteurs de la nation ». M. Mac Duncker loue Droysen d'avoir «< su inspirer aux bourgeois l'amour de l'armée et celui des institutions créées par les rois de Prusse pour le bonheur de tous les Allemands ». 1. M. de Treitschke est mort en mai 1896.
que la guerre sacrée qu'un peuple entreprend pour sauver les biens les plus précieux de sa culture morale. Là-bas comme ici, c'est la lutte pour la vie : ici pour un bien moral, là-bas pour un bien matériel... Le rêveur peut gémir de voir la Grèce raffinée tomber sous là rude patte du Romain, mais la tête claire du politique admire dans cette conjoncture la justice supérieure de THistoire. )> Treitschke estime encore qu' « en politique on ne peut juger que par le succès... Il y a vocation divine partout où se présente une occasion favorable d'attaquer un voisin et d'étendre ses propres frontières. »
Mommsen, démocrate et qui croit au progrès de la civilisation, trace, à son tour, froidement cet arrêt : « L'histoire, dans son irrésistible tourbillon, brise et dévore sans pitié les nations qui n'ont pas la dureté de l'acier et aussi sa souplesse ^ »
Hans Delbriick ne cherche point d'excuses au faux d'Ems. Il ne le justifie point. Il le recommande en l'occurrence et le magnifie : « Bénie soit la main, écrit-il, qui a tracé ces lignes...
1. « Son histoire romaine n'est que l'exaltation de la force... Par la chaleur qu'il a mise à la glorifier, il a contribué plus que personne dans son pays à rendre possible la politique bismarckienne ou du moins à l'excuser. » Guilland : l'Allemagne Nouvelle, in-8», 1900.
Si l'opération n'avait pas réussi, Bismarck en eût trouvé une autre. Un bon diplomate a toujours plusieurs flèches dans son carquois. »
A la nouvelle de la capitulation de Paris, Henri de Sybel pleure des larmes de joie et d'orgueil : « Qu'avons-nous fait, mon Dieu, s'écrie-t-il, pour voir de si grandes et si formidables choses? Comment pourrons-nous vivre désormais? Ce qui, pendant vingt ans, a été le fond de tous nos désirs et de tous nos efforts s'est accompli d'une manière infiniment magnifique. »
A ceux-là le Président du Congrès des Amicales de Lille lui-même eût été mal venu d'aller dire que la science n'a point de patrie. Car, ils eussent répondu avec Geisebrecht : « Il est faux que la science n'ait pas de patrie et qu'elle plane au-dessus des frontières ; notre science ne doit pas être cosmopolite mais allemande *. » Strauss le philologue, auteur de la Vie de Jésus, voit dans les événements de 1870 « une œuvre de salubrité pubhque accomphe par l'Allemagne, la France étant pourrie jusqu'aux moelles. »
1 . « Notre gouvernement, déclarait Mommsen, ne doit pas avoir de soin plus pressant que celui d'entretenir et de fortifier les sources de la grandeur de l'Allemagne. Notre tâche est difficile, mais nous pouvons et nous voulons développer la science allemande. » — Notre grand Pasteur pensait et s'exprimait mieux : « La science, disait-il, n'a pas de patrie : c'est vrai ; mais le savant en a une. »
Aces influences s'ajoute l'autorité de Nietzsche. L'individualisme de celui-ci ne le conduit pas à Fanarchie ; mais tout au rebours, à la hiérarchie la plus rigide. Il n'est point de Droit qu'issu de la Force. Celle-ci est divine. La volonté de puissance conseille profondément les peuples et les races : « Une vertu, promulgue-t-il, doit être notre vertu, notre défense et notre nécessité individuelles... ; une vertu qui n'existe qu'à cause du sentiment de respect pour l'idée de vertu est dangereuse. Les plus profondes lois de la cori" servationet de la croissance exigent au contraire que chacun s'invente sa vertu, son impératif catégorique. Un peuple périt quand il confond son devoir avec la conception générale du devoir, » Que nous voilà loin du Kantisme de nos lycées^ !
Tous promettent à leur pays la prépotence universelle : « Alors, lorsque le drapeau de l'Allemagne couvrira et protégera cet immense empire, à qui appartiendra le sceptre de l'univers ? Qui imposera ses volontés aux autres
1. Du temps que j'étais lycéen, nos professeurs ne perdaient point de vue cependant la suprême recommandation du philosophe de Kœniksberg : « Jusqu'au moment suprême de la Constitution des Etats-Unis d'Europe, que chaque peuple ait la main sur la garde de son épée ; autrement il pourrait disparaître avant le grand jour. »
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nations, affaiblies ou en décadence? N'est-ce pas l'Allemagne qui aura la mission d'assurer la paix du monde? La Russie, colosse immense et en formation, aux pieds d'argile, sera absorbée par ses difficultés économiques et intérieures. L'Angleterre, plus forte en apparence qu'en réalité, verra sans doute ses colonies se détacher d'elle et s'épuisera en luttes stériles. La France, toute à ses discordes intestines et aux luttes des partis, s'enlisera de plus en plus dans une décadence définitive. Pour ritalie, elle aura assez à faire si elle veut donner un peu de pain à ses enfants... L'avenir appartient donc à l'Allemagne, à laquelle viendra se joindre TAutriche, si elle tient à vivre *. »
Des hautes régions de l'Enseignement supérieur et de la philosophie politique cette doctrine et ces ambitions sont descendues dans le Gymnase et dans l'Ecole. M. da Costa a relevé dans une revue pédagogique très répandue en Allemagne — Die Zeitschrift fur die Re^ form der h'ôheren Schuleîi, — un article