‹ L'école et la patrieChapitre 23 sur 31 · Roger Dorient : Questions diplomatiques, p · texte numérisé non relu

Roger Dorient : Questions diplomatiques, p

2, Un écrivain japonais, M. Irazo Nitobé, a publié en 1901, à Toliio, un petit livre intitulé : Bushido, rame du Japon. On en a fait deux traductions, Tune anglaise, l'autre allemande : c'est un code de Chevalerie. Le bushi doit être loyal, brave jusqu'au mépris de la vie et versé dans les arts de la guerre; il sera fidèle et dévoué à son souverain ; il doit être sincère, honnête, simple, sobre et chaste ; il aura pitié des misérables. Il cultivera son esprit.

Mais, répliquent nos prophètes, Italie, Angleterre, Allemagne, Japon, sont des Etats monarchiques dont Fidéal ne saurait être celui d'une démocratie.

Les républicains des Etats-Unis en jugent différemment.

En 1823, Monroë expose sa doctrine. On peut la résumer en peu de mots : l'Amérique aux Américains. Elle est, en apparence, pacifique et défensive. Dès 1835, elle devient une formule de conquête et d'expansion. Le Gouvernement de Washington annexe, à cette date, le Texas, la Californie et le Nouveau-Mexique. Plus tard, Cuba lui paraît destinée, « suivant les lois de la gravitation », à être absorbée par les Etats-Unis. N'ayant pu en obtenir des Espagnols la cession à

prix d'argent, il y fomente des révoltes; puis, sous un prétexte (l'explosion du Maine), il s'en empare par la guerre, — et en même temps, annexe l'archipel des Philippines, en Asie.

L'ambition des Etats-Unis s'amplifie. Ils prétendent ne demeurer étrangers à aucun intérêt européen. Ils ne se refuseront même pas des représentations et des immixtions sur des questions qui sont de la police intérieure des Etats. A la politique strictement américaine de Monroë est substituée la politique mondiale. De celle-ci plus d'un publiciste a tracé le dessein et donné les raisons.

« Depuis des miUiers d'années, dit l'un, la M éditer imnée , la mer du milieu des terres, était le centre du commerce, de la richesse et de la puissance du monde. Avec la découverte et le développement du nouveau monde, ce centre a été transféré à Y Atlantique. Durant le vingtième siècle il passera au Pacifique qui deviendra et restera la mer du milieu des terres — la Nouvelle Méditerranée de l'avenir du monde. »

Considérez maintenant le « magnifique pourtour » du Pacifique : d'une part les côtes qui s'étendent de Singapour à Vladivostok — Australie, Chine, Sibérie ; d'autre part, à l'opposé, les deux Amériques, — de l'Alaska à la Patagonie.

Dans ces contrées vivront un jour des millions d'hommes.

Il s'en faut de beaucoup que la Chine atteigne la limite de la densité possible : « Si elle était peuplée ainsi que le Japon, elle aurait près de douze cents millions d'habitants, presque autant que la population actuelle du globe. Et elle est capable de plus de densité que le Japon, parce qu'elle est immensément riche en ressources naturelles...

« Les dépôts de charbon et de fer des provinces de Chensi et de Chansi sont tenus pour les plus considérables du globe. Ils couvrent une aire de près de cinq cents kilomètres de long sur cent kilomètres de large. Et, selon une haute autorité, ils contiennent assez d'anthracite pour ahmenter le monde, au taux actuel de consommation, pen^ dant deux mille ans,

« L'Angleterre pénétrera cette région avec un railway, et elle s'est assuré une concession de soixante ans pour exploiter cette vaste richesse.

« L'ouverture des mines développera l'industrie du fer, qui facilitera l'extension des railways, qui stimulera les manufactures et le commerce d'un bout à 1 autre de l'Empire. »

C'est un aperçu, — et sur la Chine seulement: « Les frontières de cet Océan sont singulière-

ment riches en métaux précieux. » Et l'auteur, pour le célébrer, s'élève aux images lyriques : « Il est le grand saphir du monde, serti xl'or et d'argent. »

A sa conquête marchent les Etats-Unis. Le canal interocéanique de Panama, enlevé à la France et à l'Europe, par l'abdication de celle-ci, les rend maîtres de la grande route commerciale de l'avenir. Déjà ils l'ont jalonnée : les îles Hawaï, Samoa, les Philippines sont à leurs escadres des points d'appui excellents. Ils avaient pour rivaux dans la domination du Pacifique la Russie. Contre elle, ils ont soutenu le Japon. Mais Tempire du Soleil Levant n'aura sur ce « grand lac de la civilisation » d'autre rôle que celui d'une avantgarde au service des Américains du Nord. De là l'empressement de ceux-ci en faveur d'une paix qui annule le Tzar en Asie sans y assurer au Mikado l'hégémonie*.

1. Quelques mois après la bataille navale de la baie de Manille, un dîner fut donné à New-York en l'honneur d'un philosophe anglais, M. Benjamin Kidd :

— A mon avis, dit ce gentleman, le canon tiré par l'amiral Dewey a été le plus important événement historique depuis la bataille de Waterloo.

— Je me vois obligé, déclara le professeur Franklin H. Giddings, de l'Université de Golumbia, de ne pas partager l'opinion de Thôte distingué que nous traitons ce soir. A mon avis la bataille de la baie de Manille a été le plus important événement historique depuis que Charles Martel fit rebrousser chemin aux Musulmans, ce qui advint en l'an 732. — Et

Cette politique n'est pas rien que celle d'écrivains sans mandat. Elle s'est, on vient de le voir, exprimée dans les faits. Elle a trouvé en M. Roosevelt son interprète le plus éloquent et son champion le plus autorisé : « Nous voulons, déclarait-il en 1903, nous embarquer dans unecar-

pour justifier ce jugement, il ajoute : « parce que la grande question du vingtième siècle est de savoir lequel de TAnglo- Saxon ou du Slave doit imposer sa civilisation au monde ».

Ce problème si capital n'absorbe pas la capacité des hommes d'Etat américains.

« L'ambassadeur d'Allemagne à Washington, raconte M.Jules Huret, disait dernièrement dans un cercle diplomatique : — C'est curieux, tout a l'air dirigé contre nous dans ce pays. » — Ce diplomate avait raison. Le thème stratégique proposé, en 1903, pour les manœuvres navales était celui-ci : Une puissance européenne maritime qui ne possède aucun port dans les Antilles ou sur les côtes d'Amérique, cherche à s'emparer d'une possession coloniale américaine afin d'en faire la base de ses opérations futures contre les côtes des Etats-Unis. — Cette puissance envoie pour ce but une escadre des mers d'Europe et une division stationnée sur les côtes sud de VAmé' rique, qui, après avoir opéré leur jonction en un point convenu [La Trinidad), se dirigent vers le port américain des Antilles dont elles ont résolu de s'emparer ». — Toutes les données de la question désignent rAliemagnc : elle seule ne possède aucun port dans les Antilles et elle a une division stationnée dans les eaux des côtes sud de l'Amérique. (Jules Huret : De Nev)-York à la Nouvelle-Orléans.)

Je ne rappelle que d'un mot l'incident du Venezuela, au cours duquel les croiseurs allemands ouvrirent le feu sur le fort de San-Carlos. Les Etats-Unis y firent preuve d'un grand calme et de modération ; mais ils ont pris au sérieux l'avertissement.

rière d'expansion, et nous avons pris notre place parmi ces nations entreprenantes et hardies, gui savent risquer beaucoup avec le désir et l'espoir de prendre une place importante parmi les grandes puissances de l'univers... Nous ne pouvons plus ne pas jouer le rôle d'une grande puissance mondiale» Je ne voudrais pas que nous nous dérobions à la moindre parcelle de ce qui est notre devoir... Si nous nous montrons faibles, nous subirons le mépris de l'humanité et — ce qui a beaucoup plus d'importance — nous mériterons notre propre mépris. » Il n'est pas d'action extérieure possible sans une force militaire qui puisse l'appuyer: « En traitant de la politique étrangère et de l'attitude qu'une grande nation en général doit adopter dans le monde, il est absolument nécessaire de considérer d'abord l'armée et la marine. »

Les avoir l'une et l'autre prêtes à l'offensive est encore Tune des plus fortes garanties de conserver l'amitié des autres peuples : « La voix du faible ou du lâche ne compte pour rien dans les clameurs de la paix ; seule est puissante la voix du juste armé. » — « La paix injuste et couarde peut être pire qu'une guerre. » Ils sont dignes de mépris « les peuples indolents ou timides ou myopes, énervés par l'aisance du luxe, ou égarés

par de fausses doctrines, qui reculent devant la virile nécessité de faire leur devoir *. »

Et le Président de la grande République, celui que M. René Viviani saluait, il y a quelques jours, dans le journal de M. Jaurès, du beau nom de Pacificateur, dénonce « le danger des apologies sans discernement de la paix à tout prix : elles amènent les hommes à pactiser avec l'iniquité, à s'accommoder avec l'injustice, en leur présentant la guerre comme un mal si foncièrement détestable qu'il vaut mieux en tolérer un autre... »

1. Le budget militaire des Etats-Unis, plus élevé que celui de la France, dépasse un milliard et demi de francs. Ils peuvent mettre immédiatement en ligne : 11 cuirassés d'escadre;

2 croiseurs cuirassés ; 10 monitors cuirassés ; 15 croiseurs protégés ;

4 croiseurs non protégés; 21 canonnières ;

10 destroyers ; 30 torpilleurs ;

3 sous-marins.

Ils ont en construction, achevés à la fin de l'année : 9 cuirassés d'escadre, de 15.000 à 16.000 tonnes; 8 croiseurs cuirassés, de 13.000 à 15.000 tonnes ;

3 croiseurs demi-cuirassés, de 10.000 tonnes ; 6 croiseurs protégés ;

6 destroyers ;

5 torpilleurs ;

4 sous-marins.

La difficulté pour l'Amirauté tient au recrutcmeîit des équipages et à la formation des Etats-Majors.

A rancien colonel des rough riders qui conduisit contre les Espagnols son régiment au feu, il ne paraît pas nécessaire qu'une agression soit brutale pour être repoussée. Il est de ceux qui veulent la prévenir dès qu'ils la prévoient. « La pure défensive ne peut aboutir qu'au désastre. Il ne suffît pas de parer un coup... Si l'ennemi a le choix du temps et du lieu pour attaquer, tôt ou tard il infligera un irréparable dommage. » — La bravoure du soldat ne lui paraît pas « grossière », ainsi qu'à M. Charles Richet ou à M. Félix Martel. « L'honneur national, réplique-t-il, semble petit au doctrinaire qui prêche la timide paix du fond de son cabinet cloîtré, non à l'homme bien né. Le combat vaillamment combattu, la mort bravement affrontée comptent plus dans la formation d'un haut et souverain type d'homme que n'importe quel succès financier, n'importe quelle prospérité industrielle ou commerciale... Toute dévotion à Vidéal d'honneur et à la gloire du drapeau contribue à former un plus beau et plus noble exemplaire d'humanité. »

A la conférence de La Haye, dont M. Roosevelt demande une nouvelle réunion, le représentant des États-Unis n'aura pas pour instructions d'obtenir le désarmement général. L'illusion du

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Tzar ne fut jamais partagée par le Président. N'est-ce pas lui qui disait expressément dans son discours de 1903 sur le rôle qu'il avait réservé à son pays : « Si les grandes nations de notre époque se mettaient toutes à désarmer, il en résulterait, sous une forme ou sous une autre, une recrudescence immédiate de barbarie. »

Les républicains acclament ce langage et font à celui qui Ta tenu une élection triomphale *.

L'école américaine se voue à « l'enseignement positif du patriotisme ardent, exalté, tout nourri des passions de l'actualité » ^, le plus propre à seconder les entreprises des politiques pour diriger la vie nationale vers l'effort intense, dans toutes les directions. Aux instituteurs appartient la tâche de transformer en citoyens américains ces immigrants venus de tous les coins du globe;

1. M. Roosevelt a été appelé à la présidence des Etats-Unis par l'assassinat de M. Mac-Kinley, comme vice-président. Le G juillet 1904, il battit son adversaire, un homme d'une haute valeur, le juge Parker, par une majorité écrasante, telle qu'aucun candidat n'en a jamais obtenue : il eut les deux tiers des suffrages. On peut juger par là de la popularité de la politique qull représente.

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