Il s'agit des républiques sud africaines
qui était notre sécurité et notre sauvegarde?» Aussi vigoureux et non moins applaudi M. Comtesse, Tun des plus considérables parmi nos voisins, qui, cette semaine, condamnait, sans se- chercher d'excuses, le cosmopolitisme et Tanti-militarisme : « Il y a, s'écriait-il^ des pacifistes d'une nouvelle école qui voient la paix dans l'abolition des patries, dans le renoncement à ridée de patrie et au devoir militaire. Nous ne voulons avoir en Suisse rien de commun avec eux et nous répudions leurs théories fausses et malsaines qui ne trouveront d'ailleurs pas d'écho dans notre peuple. Nous proclamons, au contraire, que l'amour de la patrie est un sentiment aussi nécessaire et aussi naturel que Tamour de la famille. Nous désirons que chaque famille devienne de plus en plus prospère. Et comment réaliser cette tâche si la patrie n'est pas ardemment aimée par tous ses enfants, si le patriotisme s'y relâche, s'y affaiblit, si les citoyens perdent le sentiment de leurs devoirs envers elle ? »
L'École partage-t-elle ces sentiments? Nous allons le savoir en feuilletant cette Histoire de
LA SUISSE d05
la Suisse, éditée en 1905, à Lausanne, et « adoptée par les départements de l'Instruction publique des trois cantons de Vaud, Genève et Neuchâtel » *. L'auteur, M. W. Rosier, n'est pas un « suppôt de sacristie » ou un agent de « la réaction ». Il s'explique en une courte préface : « On désirait un ouvrage au courant de la science, conforme aux idées pédagogiques actuelles par la place accordée à la civilisation... Avec chaque prc^grès politique, avec chaque droit nouveau que le peuple acquiert, nous reconnaissons que le devoir de former, dans Fen-
1. Non seulement l'ouvrage de M. Rosier a été adopté par les trois cantons. Mais une commission a été chargée d'en a suivre l'élaboration ». Elle en a « approuvé le plan » ; elle en a « revu toutes les épreuves » ; elle a « constamment entouré l'auteur de ses précieux conseils ». Elle était « présidée » par M. le conseiller d'État Quartier-la-Tente, chef du Département de l'Instruction publique de Neuchcâtel, et composée des délégués des trois cantons. Le canton de Vaud est représenté par MM. F. Guex, directeur des Écoles normales ; L. Henchoz et M. Perrin, inspecteurs de l'Enseignement primaire ; le canton de Neuchâtel, par MM. II. Blaser et L. Latour, inspecteurs de l'I^nscignement primaire, E. Clerc, directeur de l'École normale cantonale, et G. Knapp, professeur à l'Académie ; le canton de Genève, par MM. G. Berthet, instituteur, A. Bouvier, directeur de l'Enseignement professionnel, et E. Latour, maître au Gollège. En outre, M. A. Perrochet, professeur d'histoire naturelle au Gymnase de Neuchâtel, et M. T. Zobrist, professeur à Porrentruy, ont communiqué les observations qu'ils ont jugé utile de faire. L'Histoire de la Suiase rcllètc donc plus qu'un état d'esprit personnel. L'approbation qui lui a été accordée n'est pas de pure forme et banale. Il n'est pas indifférent de le constater.
fant et le jeune homme, le futur citoyen s'impose toujours plus impérieux à une démocratie soucieuse de son avenir. »
Former un citoyen, œuvre difficile qui veut beaucoup de piété envers la Patrie. M. Rosier entend que celle-ci soit honorée comme une mère bienfaisante. Il espère que son « livre contribuera à accroître chez l'enfant l'amour du pays et de ses institutions ; qu'il leur prouvera que la civilisation dont nous jouissons n'est pas l'œuvre d'un jour, qu'elle est issue d'un effort séculaire, et que, par là, il les convaincra de la dette qu'ils ont contractée envers les générations passées... »
Autant que j'en puis juger, le professeur de Lausanne, s'il se pique d'être homme de progrès, répugne à la chimère. Du moins ne consent-il pas à mutiler dans son récit le passé de la nation. La Suisse a, jadis, soutenu d'héroïques combats pour la conquête de sa liberté. Elle eut à se servir de Fépée, rudement et longtemps. Dans le petit volume de M. Rosier elles y sont toutes, les glorieuses batailles, — Morat et Granson, Morgarten et Sempach. Même voici des graphiques qui expliquent le dispositif des troupes dans les champs de Laupen et de Nœfels, — moins illustres que ceux d'Austerlitz ou de
Waterloo, aussi mémorables à des patriotes *. La Suisse a une légende plus belle encore que son histoire vénérable. Le professeur vaudois n'ignore pas les doutes qu'élèvent aujourd'hui les érudits sur la vie de Guillaume Tell qui probablement n'exista jamais. Qu'importe! Si cette tradition a cette vertu de tonifier les âmes et les tourne à aimer la Patrie, elle est précieuse ; il la faut maintenir : « Nous aimons ces grandes figures de Guillaume Tell, Walter Furst, Werver, Stauffacher, Arnold de Melchtal, qui personnifient l'amour de la Patrie et la lutte pour la liberté. »
1. Et ce ne sont pas que les batailles livrées parles Suisses seuls, ce sont aussi les batailles données en Suisse : une carte permet, par exemple, de suivre la marche de Souvarow à travers les Alpes en 1799; une autre marque les positions occupées par les soldats de Masséna et par les Russes à Zurich. Les croquis militaires ne manquent pas. — Un instituteur français de l'Ain peut traiter Napoléon de « fauve couronné » ; cet autre le qualifier d' « assassin » ; et M. Glémendot, que ses collègues ont envoyé siéger au Conseil départemental de l'Yonne, juger que « Vacher était un ange par rapport à Napoléon ». M. Rosier s'interdit ces injures ; il a le respect de lui-même et de son sujet ; il écrit tranquillement : « Le despotisme de Napoléon grandit avec ses victoires. Dans sa toute-puissance, il disposait des peuples selon sa volonté. En 1806, il se fit céder, par le roi de Prusse, la principauté de Neuchâtel et la donna à l'un de ses officiers, le maréchal Berthier. En 1810, le Valais fut annexé à la France. — Mais les défaites arrivèrent. Los puissances d'Europe s'allièrent contre Napoléon. 11 fut vaincu... » Cette leçon de bon goût serait à méditer môme par d'autres que M. Glémondot et ses pareils.
Le gouvernement en juge pareillement : au printemps dernier ne décidait-il pas de faire distribuer le Guillaume Tell, de Schiller, aux écoliers des vingt-deux cantons, et n'obtenait-il pas pour cet objet un crédit de 25.000 francs ?
Sont-ils républicains ou non les membres du Conseil fédéral qui, à la suite de mutineries militaires provoquées par des articles de journaux antimilitaristes, adressait aux Chambres le message qu'on va lire :
« En présence d'une attaque aussi insolente de nos institutions militaires, les autorités fédérales avaient à se souvenir du devoir qui leur incombe de veiller au respect de la Constitution, des lois et des arrêtés fédéraux et au maintien de l'ordre et de la tranquillité dans le pays. Dans sa constitution le peuple suisse a déclaré que tout Suisse était astreint au service militaire et iJ a créé l'armée fédérale. Notre armée est une armée nationale et populaire, voulue du peuple et sortant de lui.
« Mais elle ne peut subsister sans ordre ni discipline. Le peuple suisse sait cela; il sait que seule une armée animée de cet esprit peut suffire
à la grande tâche que la patrie exige d'elle : la sauvegarde de notre indépendance. C'est pour cela que le peuple suisse veut une armée bien disciplinée et quil a donné sa sanction à l'organisation et à la législation militaires de notre pays. L'article premier du Conseil fédéral du 30 décembre 1898 sur les articles du droit pénal militaire pour le service de paix, articles qui doivent être lus à toutes les troupes entrant à un service d instruction d'une durée de plusieurs jours, nous dit en quoi consiste cette discipline indispensable à l'armée.
« Les officiers, sous-officiers et soldats de l'armée suisse doivent à la patrie fidélité et dévouement inviolables. Ils doivent obéissance absolue à leurs supérieurs. Le règlement de service pour les troupes suisses considère la discipline comme la base de toutes les vertus militaires. L'armée fédérale ne peut remplir sa mission, c'est-à-dire n'est apte à faire la guerre, que si officiers, sous-officiers et soldats sont pénétrés de la discipline et convenablement instruits. Les sentiments du devoir et de 1 honneur sont les bases de la discipline; la discipline se manifeste par la fidélité au devoir, fobéissance absolue ainsi que par une conduite correcte à tous les instatils du service. Lorsque la disci^
HO l'école et la patrie
pline est absente, le courage et même la bravoure manquent leur but.
« La discipline est le ciment gui seul préserve une armée de la décomposition et de la honte (articles 9 et 10 du règlement). Cette discipline est odieuse à Fauteur de l'article du Peuple de Genève : il voudrait en saper la base, la détruire ; il prétend que, pendant son service, il a été livré à l'arbitraire, au caprice, à la brutalité de ses supérieurs débauchés. Comme si l'officier et le sous-officier n'étaient pas soumis, eux, aussi bien que le soldat, à la discipline militaire^ et comme si, en cas d'abus ou d'excès d'autorité, ils n'avaient pas à craindre d'être punis d'un emprisonnement qui peut aller jusqu'à six ans (article 87, loi pénale militaire).
« Les autorités fédérales ont pensé qu^une excitation à la résistance^ à la révolte, telle que le Peuple de Genève se l'est permise, quelque infructueuse qu'elle ait été, ne devait pas rester impunie et qu'on sacrifierait les intérêts les plus sacrés si T on permettait d' ébranler de cette manière les fondements de notre armée indispensables à r existence et à la sécurité du pays. »
Les états-majors allemand et italien ont envisagé, — et peut-être décidé, — la violation de la neutralité suisse en cas de guerre avec la
France. Une armée alliée serait concentrée dans la région couverte par les lacs Léman, de Neuchâtel et de Bienne et par les cours d'eau Aar et Orbe. Elle aurait pour mission de lier les deux grandes masses d'invasion opérant sur les Vosges et sur les Alpes et de menacer l'aile droite de notre couverture. L'armée italienne de manœuvre opérerait sa jonction avec l'aile gauche allemande versMontbéliard. Cinq corps d'armée passeraient à travers le massif suisse. Un autre projet, plus simple, consisterait à employer le territoire helvétique pour transporter par le Brenner des corps italiens en Haute-Alsace* . Le Conseil fédéral a raison de ne pas vouloir laisser fausser son outil de guerre. Il songe, bien plutôt, à lui donner une meilleure trempe : « La réforme militaire a suscité un vif intérêt, dans tout le peuple, et, malgré la diversité des opinions, U7ie idée est restée commune : il faut que la nouvelle loi comporte non un affaiblissement^ mais un renforcement de notre armée, » Pour répondre à cette nécessité, qu'il constate si expressément, le Gouvernement présentait, il y a un an, au Parlement de la Confédération un projet de loi sur la nouvelle organisation de l'armée.
1. Ce n'est pas le lieu de discuter la valeur de cette conception stratééiique, c'est assez de l'indic^uer.
La Patrie est une voix dans le concert immense de THamanité. Entre elles deux il n'est point d'antinomie. En bien servant l'une, nous réalisons l'autre. La personnalité des peuples qui n'exclut pas le sens profond de la solidarité humaine est, comme celle des individus, une des conditions de tout progrès.
Le patriotisme n'est qu'énergie, puissance et maîtrise de soi : c'est le principe vital d'un peuple qui veut persister dans son être et se perpétuer. Que le nôtre soit sans jactance, mais actif. Le nationalisme effréné de l'Université japonaise n'est pas un idéal dont puisse jamais s'éprendre la pensée française. Le culte de la force pour elle-même oii se complaît l'Allemagne contemporaine ne séduit pas mon imagination ; il ne conquiert pas ma raison : il a ses faiblesses et
ses dangers qu'ont, à haute voix, confessés Nietsche et Treitschke ; il est né, d'ailleurs, de la ploutocratie bien plus que du militarisme.
S'efforcer de pénétrer Tâme des autres nations à travers les monuments de l'art et de la littérature qu'elles ont élevés ; les visiter, s'informer chez elles de leurs formations et de leurs méthodes ; accueillir avec bonne grâce et reconnaissance les étrangers, illustres et curieux, qu'amène parmi nous l'intérêt de quelque grande recherche scientifique ou la renommée de notre goût ; offrir une main amie à des peuples amis, c'est une chose à laquelle nous tendons de toute notre sensibilité. Mais n'avoir d'application qu'à déformer, à dénaturer et à perdre nos aptitudes natives pour ne point acquérir des qualités qui marquent des différences irréductibles de mentahté ; submerger l'inteHigence française sous des idées Scandinaves ou allemandes ; oubher qu'une Patrie est une histoire et une littérature ; renier une partie de notre passé ; renoncer à tout un siècle de la pensée française ; — c'est une aberration et qui nous révolte. Car, si le secret de toutes les victoires est de se rendre capable d'un jugement impartial envers des rivaux, il n'est pas moins de savoir se maintenir en face d'eux dans une originalité intacte.
Nous vivons au temps des grands égoïsmes. La lutte pour l'existence économique, qui met les peuples en concurrence sur tous les points de la planète, les précipite les uns contre les autres en des heurts de conquête plus que ne faisaient autrefois les querelles de voisinage ouïes guerres royales de magnificence. Des nations que séparent des océans se rejoignent, non d'un élan fraternel, mais pour se disputer marchés et débouchés, mines de charbon ou d'or et concessions de toutes sortes. Il faut acquérir ici et conserver là, — ou périr. Et davantage encore, — peutêtre, — que les monarchies, les États démocratiques ressentent et subissent l'impérieuse nécessité de soutenir jusqu'au bout ce combat impitoyable.
Combien d'attentats contre le droit commis en ces dernières années ! Presque sans trêve ni répit la guerre a occupé toute la scène et angoissé l'humanité. Les ChiHens écrasent le Pérou : leur commerce exige les îles à guano. Les États- Unis arrachent à l'Espagne Cuba et les Philippines : leur raison est d'assurer aux usines de Pittsburg un travail croissant et de maintenir le taux des salaires. Deux Républiques viennent d'expirer dans l'Afrique australe : ne fallait-il pas bien que, par une annexion^ l'Angleterre se
rendît souveraine d'un riche territoire afin d'en exclure les compétitions américaines qui déjà y prenaient pied. Deux ans plus tôt lord Kitchener a conquis l'Egypte et le Soudan : Trade follows the flag. Le Japon et la Russie se sont battus pour un chemin de fer aboutissant à un port libre de glace et pour l'exploitation de la Mandchourie et de la Corée. L'Europe entière cherche en Chine et dans toute l'Asie sa subsistance et sa survie. Si demain elle se fédère en une grande république, les idées d'humanité ne présideront pas à ce groupement de solidarité et la paix universelle ne sera pas, pour autant, assurée. Le motif et l'objet de cette ligue seront la guerre, — croisade des États-Unis d'Europe contre les Etats-Unis d'Amérique pour la possession de l'Asie ou contre le Panmongolisme japonisant*.
1. L'Australie, cette splendide colonie autonome de la Grande-Bretagne, occupée jusqu'ici par la réalisation de hardies réformes sociales, — ne consent pas à s'absorber dans l'Humanité. Elle se préoccupe du péril militaire et de la nécessité d'être puissamment armée. M. Deakin, ancien premier ministre, jette ce cri d'alarme :
« Il faut reconstituer toute notre organisation défensive. Elle est numériquement insuffisante, imparfaitement pourvue de matériel, particulièrement faible du côté de la mer. Nos forts sont démodés, nos canons de type vieilli ou abandonné et nos ports sans sécurité.
« L'Australie a suffisamment d'hommes pour les forces navales exigtes, mais elle a besoin de sous-marins, de torpilleurs et de destroyers de haute mer. Les Australiens doivent se souvenir que, quand on les attaquera, on ne prendra pas des
Nous ne sommes pas des énergumènes réclamant aveuglément la bataille. La paix est féconde ; il faut y tenir d'un ferme dessein. Mais elle est précaire autant qu'humiliante quand elle est le fruit véreux de la soumission et de la lâcheté. Un duel formidable se prépare ouvertement entre la Weltpolitik de l'Allemagne et Tlmpérialisme de la Grande-Bretagne. Accepterons-nous d'y figurer comme un enjeu inerte? Sommes-nous libres de nos alliances? A tout le moins voulonsnous, si la nécessité, quelle qu'elle soit, nous est imposée de prendre les armes, donner la victoire à nos drapeaux.
La France a dans le monde une mission historique. Elle n'entend pas l'abdiquer. Une diplomatie active, une armée et une flotte capables d'offensive
gants en chevreau et on ne les avertira pas à temps, mais on leur tombera dessus dans le temps et le lieu qu'ils désireront le moins, avec une furie impitoyable. Si nous voulons jouir des bienfaits de la paix nous devons dépenser davantage que nous n'avons fait jusqu'ici pour la défense nationale. »
A aucune autre époque l'idée de Patrie et de nationalité n'a compté autant de croyants. La Norwège rompt le pacte qui la liait à la Suède. Elle était libre dans cette union. Mais elle ne possédait pas tous les attributs de la souveraineté. Pour se les donner on la voit prête à bouleverser la péninsule Scandinave. Et pareillement la Hongrie où tous les partis, radicaux et modérés, se coalisent pour obtenir un gouvernement et une armée magyars ; et la Bohême qui tient à rester Tchèque dans l'Empire de François-Joseph. Au même instinct profond obéissent les Slaves du sud. les Polonais ou les Grecs de Crète et de Macédoine.
sont des moyens de la remplir pleinement. Il y faut encore l'accord des volontés et des cœurs, l'unanimité de l'esprit public, une âme commune. L'Ecole est le creuset où s'élabore le sentiment national. Nous ne souffrirons aucunement que quelques-uns de ses maîtres, — affadissant l'histoire, bêlant des bucoliques ou prêchant la désertion et la révolution devant Fennemi, — le corrompe, le fausse ou l'adultère. La substitution du pacifisme torpide à Finternationalisme brutal est une basse habileté de politiciens retors condamnés à se rétracter. Elle n'abusera que les complaisants ; elle sera goûtée seulement des cyniques. Nous ne nous en contentons pas. Assez et trop longtemps a été démantelée par des rhéteurs idéologues la forteresse à laquelle on s'effraye, maintenant, de voir donner Tassant par les frénétiques et les déments. L'Université, tout entière, va, sans plus biaiser et tout de suite, se remettre dans les voies de la réalité où la dirigèrent Paul Bert, Jules Ferry etGoblet, et où, patriote et républicaine, elle a, vingt années durant, mérité la reconnaissance de la nation.
l'internationalisme a l'école
Discours prononcé à la Chambre des Députés, le 3 juin 1905.
Présidence de M. Henri Brisson.
M. Georges Grosjean. — Messieurs, je me sui^ de tout temps prononcé pour l'école laïque. Je l'ai soutenue à une époque où beaucoup de ceux qui depuis s'en sont faits les prôneurs lui témoignaient aversion et défiance; c'est elle encore que je viens défendre à cette tribune contre les politiciens qui l'envahissent, la discréditent et la compromettent. {Très bien! très bien! sur divers bancs au centre et à droite,)
La neutralité scolaire, corollaire nécessaire de la laïcité, était dans la volonté loyale des promoteurs de la législation de 1882 et de celle de 1886.
Jules Ferry en faisait un devoir étroit aux instituteurs; il l'exigeait d'eux dans leur enseignement; il la leur a prescrite, avec une insistance remarquable, hors de la classe. Si pour les entraîner dans les voies de la politique « il se rencontrait — disait-il au congrès pédagogique de 1883 — des administrateurs indiscrets, ou s'il se trouvait — ce qui est plus vraisemblable — des candidats trop pressants, il faut leur répondre : Notre ministre ne veut pas. »
Que ces conseils très sages aient été renouvelés par les successeurs et les continuateurs de Ferry, je le crois et même j'en suis sûr. Voilà les principes des vrais amis de l'enseignement laïque et voici les faits :
Il y a quelques mois, la librairie d'éditions publiait un manuel d'histoire générale dû à la plume de M. Hervé. Vous connaissez, messieurs, les doctrines de cet ancien professeur au lycée de Sens et vous vous rappelez l'émotion qu'elles ont soulevée dans cette assemblée.
A l'extrême gauche. — Vous voulez dire l'approbation !
M. Paul Constans. — Vous préféreriez sans doute le père Loriquet?
M. Georges Grosjean. — Je n'aime pas plus les déformations cléricales de l'histoire par le père Loriquet que les déformations jacobines de l'histoire par M. Hervé. (Très bien! très bien! au centre et à droite.)
Depuis lors, M. Hervé est libre d'écrire selon ce qui lui semble bon. De par la volonté du conseil supérieur qui l'a relevé de son poste, il est libre, il n'a
plus d'élèves. Des instituteurs ont imaginé de les lui rendre multipliés, en propageant son livre dans les classes.
A l'extrême gauche. — Très bien! Nous les approuvons. C'est d'ailleurs leur droit.
M. Georges Grosjean. — Je vous dois de cet ouvrage non pas une analyse minutieuse, mais un aperçu documentaire exact.
Assurément, dans le manuel d'histoire générale, M. Hervé ne se montre pas internationaliste avec la même brutalité qu'au temps où il collaborait au Travailleur socialiste de l'Yonne.
M. Lucien Cornet. — Il y collabore encore.
M. Georges Grosjean. — En parlant de l'expédition de Madagascar...
M. Bouveri. — Vous ne connaissez pas le livre.
M. Georges Grosjean. — Vous allez voir tout à l'heure que je le connais très bien.
M. Paul Constans. — Voulez-vous me permettre un mot?
Au centre. — A la tribune !
M. Georges Grosjean. — Je ne veux pas engager un dialogue avec vous, monsieur Constans, car je prévois que si je vous permets de m'interrompre dès à présent, c'est une conversation qui va commencer.
M. LE Président. — Messieurs, habituons-nous à la discussion régulière. M. Grosjean seul a la parole. {Bruit à V extrême gauche.)
Si ce système d'interruptions continue, je demanderai un jour à la Chambre la permission de ne pas faire insérer les interruptions au Journal Officiel^
car elles sont interdites par le règlement. {Applaudissements.)
La parole est à M. Grosjean.
M. Paul Constans. — Elles seront interdites à gauche et pas à droite. (Exclamations,)
M. LE Président. — Elles seront interdites à droite et à gauche. (Très bien ! très bien!)
M. Labiés. — Seulement on a plus mauvaise tête à l'extrême gauche. (Exclamations et rires.)
M. LE Président. — Je prie M. Lasies de permettre à M. Grosjean de continuer.
M. Georges Grosjean. — Au Travailleur socialiste d^e r Fonne, parlant de Fexpédition de Madagascar et des enfants du peuple qui y trouvèrent la mort, M. Hervé avait écrit le 5 janvier 1901 :
« Le général Duchesne n'a tué d'ailleurs que des soudards, pour lesquels je n'ai que la vague pitié qu'on éprouve pour les escarpes et les cambrioleurs mourant dans l'exercice de leur profession. »
La vérité m'oblige à reconnaître que vous ne retrouverez pas cette phrase dans le volume que j'ai sous la main. Malgré une lecture attentive, je n'y ai pas vu non plus que le drapeau y fût appelé << torchon tricolore ». Non! M. Hervé use ici de quelques ménagements; il tient compte de la différence des genres et de celle des milieux. Mais on doit lui rendre cette justice que, malgré les atténuations nécessaires, il est resté fidèle à lui-même.
Et d'abord il se déclare dans sa préface « nettement hostile au patriotisme tel qu'on l'a enseigné jusqu'en ces dernières années dans les écoles de la République... et qui nous a valu les déclamations
hypocrites sur la revanche dont personne ne veut, dont tout le monde a peur.. »
M. Paul Gonstans. — Il a raison ! (Exclamations à droite et au centre.)
M. Fabien-Cesbron. — Voilà une interruption qu'il faut mettre au Journal Officiel.
M. Paul Constans. — Parfaitement! Nous avons l'habitude de prendre nos responsabilités.
M. Fabien-Cesbron. — Nous aussi!
M. Paul Constans. — C'est une hypocrisie, que votre patriotisme. (Exclamations,)
M. Georges Grosjean. — Dans un discours qu'il prononçait devant les élèves du lycée d'Albi, M. Jaurès disait :
« Il ne s'agit point de déshonorer la guerre dans le passé. Elle a été une partie de la grande action humaine et l'homme l'a ennoblie par la pensée et le courage, par l'héroïsme exalté, par le magnanime mépris de la mort. »
M. Hervé va plus décidément au but; il ne s'embarrasse pas de considérations rétrospectives et réticentes; son dénigrement de l'histoire mihtairc est plus systématique. Cette grande guerre de Tindépendance nationale soutenue par le peuple et terminée par lui, et qui s'est appelée la guerre de Cent ans, il la traite en cent lignes ; mais il consacre à l'exposé complaisant de la doctrine collectiviste huit ou dix pages.
C'est peu pour lui, d'ailleurs, que de susciter en ses lecteurs la volonté pacifique, tout en leur laissant l'énergie martiale ; il s'efforce de détruire celle-ci en eux, de telle sorte qu'à jamais apeurés ils soient
perdus pour la défense et la sécurité du pays. En compensation, ils auront gagné à son contact le goût des luttes sociales; car, ami du genre humain, M. Hervé a la haine des Français qui pensent autrement que lui sur le mystère du monde ou sur l'organisation de FÉtat. Il abaisse les frontières devant l'étranger, mais c'est pour les relever tout aussitôt devant l'Alsacien et le Lorrain dont l'habit lui déplaît. Dernier avantage — et qui peut-être les fera conserver par l'internationalisme triomphant, — les limites entre nations permettent l'exil et la proscription.
M. Paul Gonstans. — Il est vendu à l'Allemagne, n'est-ce pas ?
M. Georges Grosjean. — Prenez le manuel d'histoire générale aux derniers chapitres, consacrés aux temps où nous vivons : dans cette France contemporaine oii, depuis un siècle et davantage, des hommes, partis de toutes les origines, de la plus humble origine, ont accédé en foule aux plus hautes charges et à la fortune, dans cette France contemporaine, M. Hervé voit encore des classes, qu'il anime les unes contre les autres...
M. Paul Gonstans. — Mais ces classes sont affirmées tous les jours, à la tribune, par vos amis. [Protestations au centre et adroite.)
M. Georges Grosjean. — Deux mots odieux reviennent sans cesse sous sa plume : « les riches », «les pauvres » ; on les retrouve à toutes les pages et les voici encore...
M. Paul Gonstans. — C'est malheureusement trop vrai. {Nouvelles protestations sur les mêmes bancs.)
M. Georges Grosjean. — ... les voici encore dans ces lignes consacrées à la définition, passablement arbitraire, des partis dans le pays :
« Sous rinfluence, dit M. Hervé, de l'inquiétude que fait naître le socialisme ou de l'attraction qu'il exerce, les anciens partis semblent en train de se décomposer et de se tasser en deux grands partis : l'un est le parti conservateur, le parti de Tordre, de « Tordre » tel que le conçoivent les riches ; il est formé des anciens partis et des républicains modérés qui, par tempérament ou par intérêt, trouvent les bases de la société actuelle bonnes et justes ; ce parti s'appuie sur l'esprit religieux, sur l'esprit militaire, sur Tinstinct de propriété individuelle, c'est le parti des riches. 11 s'abrite derrière les anciens chefs du parti modéré. Pour eux tous le péril est à gauche,
« L'autre est le parti du mouvement en avant. Pour lui le péril est à droite, du côté des conservateurs, des cléricaux, des réactionnaires. Son avant-garde seule est socialiste, mais le gros du parti, plus ou moins hardiment, veut marcher à gauche ; une partie des radicaux, les radicaux-socialistes, ont même emprunté au programme collectiviste la nationalisation des mines, des chemins de fer, des raffineries de sucre... »
M. HuBBARD. — C'est peut-être Tinverse qui serait exact historiquement.
M. Georges Grosjean. — « Au parti socialiste, explique encore M. Hervé, on peut rattacher le parti communiste anarchiste ou communiste libertaire qui, lui aussi, est internationaliste et ennemi de la propriété privée mais qui, à la différence des socia-
listes, se défie de l'Etat et préconise, pour arriver au communisme, Fémancipation intellectuelle et morale, l'organisation des syndicats, des coopératives.
« Quelques exaltés du parti ont, en 1893 et 1894, commis des attentats à la dynamite pour protester contre l'iniquité sociale, et l'un d'eux a assassiné le président Carnot. Ils ont payé de leur vie sur l'échafaud ou ils payent encore au bagne leurs actes de révolte individuelle et leur impatience de justice sociale... » (Exclamations sur divers bancs au centre et à droite,)
M. LE COMTE DE PoMEREU. — Voilà co qui va remplacer le catéchisme.
M. Georges Grosjean. — La politique coloniale est sévèrement jugée par M. Hervé ; elle est pour lui l'occasion d'une insinuation diffamatoire contre Ferry.
« Celui-ci, dit-il, a été encouragé dans cette voie par les généraux, les amiraux et les officiers épris d'avancement, par les grosses maisons de commerce avides de se créer des débouchés pour leurs produits, d'écouler leur matériel de guerre ou de transporter des troupes et des munitions dans des conditions lucratives. »
L'alliance de la France avec la Russie est condamnée.
Tel est ce livre — « livre de combat » a dit justement un apologiste — que des instituteurs ont pensé à remettre aux mains de jeunes enfants.
Au mois de novembre, le directeur de l'école publique de Morteau le recommandait à ses élèves et il ajoutait que ceux d'entre eux qui le voudraient avoir pourraient se faire inscrire auprès de lui.
M. Paul Gonstans. — Très bien !
M. Georges Grosjean. — Six ayant répondu à cet appel, autant de volumes furent demandés au libraire.
L'acte du directeur de l'école publique de Morteau n'est pas isolé ; il a été répété en maints endroits avec un caractère de gravité plus marqué parce qu'ailleurs il a été le résultat de délibérations collectives et officielles. Dans l'Ariège, les conférences cantonales d'instituteurs et la commission départementale adoptent pour l'année 1903-1904 l'histoire de M. Hervé. Quelle preuve en ai-je? Le Bulletin de Vinstruction primaire de ce département pour janvier et février 1904. Dans une publication analogue pour le département des Deux-Sèvres, à la page 72, sous la rubrique : « Ouvrages scolaires désignés par les conférences pédagogiques de 1903 », je relève le manuel de M. Hervé.
Il en est de même dans plusieurs départements. Dans la Seine, depuis six mois, à Pantin, à Saint- Denis, à Aubervilliers, l'ouvrage est aux mains des élèves ; il est à Paris en usage dans les écoles des 11% 15^ et 20*" arrondissements. [Exclamations au centre et à droite.)
M. BouvERi. — Il devrait être dans les écoles de toutes les communes de France!
M. Georges Grosjean. — Mais ce n'est pas assez de recommander le livre de M. Hervé, il faut exclure les manuels qui sont actuellement adoptés et, comme l'on dit, « laïciser la laïque ».
Le conseil d'administration de l'Amicale de Seineet-Oise, le 28 janvier dernier, invite la commission
permanente des Amicales « à demander aux éditeurs et aux auteurs des livres suivants d'en faire une édition expurgée et purement laïque. » Suit toute une nomenclature oii je note les Enfants de Marcel^ le Tour de France et Francinet, de Bruno.
Ici la condamnation est sommaire, mais le Bulletin mensuel de V Union pédagogique du Rhône , « association amicale des instituteurs et institutrices du département », la motive dans un rapport adressé par M. Brunel à ses collègues :
« Les « Bruno », formule celui-ci, sont très bien écrits, intéressent beaucoup les enfants. Ce n'est pas suffisant. Tous les maîtres doivent les supprimer de leurs classes. Dans leurs conférences pédagogiques, ils en demanderont et en obtiendront la radiation sur la liste départementale. »
Mais enfin, messieurs, pourquoi cette réprobation?
« Ils sont militaristes, répond- on ; on y relève un amas de phrases où est exalté l'amour du panache, du sabre et de la gloriole guerrière : « Le service militaire n'est pas seulement un devoir, mais un honneur. » — « Nous autres, soldats français, nous savons mourir sur un signe. » — « On ne pleure pas au régiment. » — On voit que tu as les bonnes habitudes de propreté du soldat. » — « Que tout soit réglé dans une maison comme à l'armée. » — « Le bon soldat est esclave de la discipline, esclave de la règle, il n'a pas à discuter, pas à apprécier, il n'a qu'à obéir. »
« Us sont « chauvins. » On y parle constamment de la France. C'est le plus beau, le plus riche, le plus fertile des pays. Nul autre au monde ne peut
lui être comparé. L'amour irraisonné de la pairie doit en nous dominer plus que tout autre sentiment : page 2 : « Honneur et Patrie » est la devise de notre armée; ce doit être aussi celle de tout Français et de toute Française. »
Enfin, dernier grief, « l'auteur n'est pas un révolté ». « Il déclare, p. 201 », constate avec mépris le rapporteur de l'union pédagogique du Rhône ^ « que les insurrections et les émeutes sont des crimes contre la Constitution ». Et M. l'instituteur Brunel qui, sans doute, a réclamé une sévère répression des troubles de Bretagne, ajoute : « Nous trouvons que c'est un peu absolu. » (Rires au centre et à droite.)
Vous connaissez le concours imaginé par la Petite République sur les livres en usage dans les écoles. 2.000 mémoires furent adressés au jury chargé de les classer et que présidait notre honorable collègue M. Buisson. Le travail de MM. Franchet, Chevet instituteurs à Paris et celui de M. Adrien Pourcel, directeur de l'école Eugène Selles à Millau, obtinrent la première place. On décida d'en composer une brochure à laquelle collaborèrent M. Georges Petit, instituteur à Charleville, M. Rousseau, instituteur à Flogny, et M. Lorant, instituteur à Rennes.
J'ouvre cet opuscule à la page 55.
M. JuLES-Louis Breton. — La question a déjà été portée à la tribune, et M. Buisson y a répondu.
M. Georges Grosjean. — Elle a été traitée incidemment et incomplètement; j'estime qu'on peut et qu'on doit la reprendre (1).
(1) Elle n*est même pas aujourd'hui résolue, en ce qui con-
On relève, dis-je, dans cet opuscule, ce passage d'un manuel de M. Charles Dupuy, rédigé par demandes et réponses :
— « 40. Avez-vous appris Thistoire de France ?
— « Oui, j'ai appris que la France a toujours été vaillante et généreuse et que sa vie est pleine de gloire.
« J'ai appris aussi qu'en 1870 et 1871, malgré la valeur de ses soldats, la France a été vaincue et a perdu l'Alsace et la Lorraine. Mais tout bon Français espère les retrouver un jour. »
La seule pensée d'un retour de l'Alsace et de la Lorraine à la France exaspère ces instituteurs contre l'ancien ministre de l'instruction publique.
« Nous prétendons, nous, disent-ils, que Dupuy enseigne le dogme de la patrie comme il enseigne le. dogme de l'existence de Dieu. Il se garde bien de faire raisonner l'enfant ; il importe même que l'enfant ne raisonne pas. Et pour faire admettre le dogme de la patrie selon Dupuy, Dupuy ne recule pas devant le mensonge : Dupuy est un empoisonneur. » {Rires à droite, au centre et sur plusieurs bancs à gauche.)
M. Eugène Reveillaud. — C'est un peu absolu.
M. Georges Grosjean. — Da.nsV Instruction civique à Vécole, Paul Bert a écrit : « Rappelez-vous bien les paroles de votre vieil instituteur : Pas de haine entre Français ; gardez-la pour l'ennemi. » Cette phrase, au jugement de M. Franchet, « suffît à condamner
cerne M. Buisson. Celui-ci, en 1904, répond qu'il ne regrette pas d'avoir donné son nom pour le jury de La Petite République et, en 1905, il décline l'honneur qu'alors on lui fit.
tout un livre ». {Nouveaux rires sur les mêmes bancs.)
Et bientôt ce n'est plus seulement la pensée internationaliste ou le sentiment humain qui emporte ces instituteurs, c'est, en dépit des précautions oratoires conseillées par la prudence, je ne sais quelle fureur antinationale qui ne leur permet pas de supporter l'exaltation d'aucune prééminence de la France, fût-elle même purement intellectuelle. (Interruptions à r extrême gauche.)
« La langue française, a écrit M. Charles Bigot, est celle oi^i Ton dit le mieux ce qu'on veut dire, où il est le plus difficile aux malhonnêtes gens de tromper les autres. »
Au pilon, le livre de M. Bigot!
Et, à plus forte raison, au pilon, celui de M. Ghalamet, car M. Franchet et ses collègues jugent — et je cite textuellement — « que les souffrances des prisonniers français en Allemagne y sont exagérées. » {Humeurs au centre et à droite,)
M. LE COMTE DE Lanjuinais. — Ils n'y étaient pas.
M. Georges Grosjean. — Toute vertu ou toute vaillance qui vient de France leur est antipathique.
« Ils vous parlent, raille la Revue de r Enseignement primaire et primaire supérieur du 27 mars 1904, de richesses coloniales, de gloires coloniales, d'héroïsme colonial! Montrez-leur que M. Marchand fit sa traversée à travers l'Afrique dans des conditions très confortables (pour lui, je ne dis pas pour ses porteurs ni pour les peuplades à qui on envoya des balles, si j'en crois un témoin), et qu'il n'a rien de commun avec le pionnier héroïque que fut Livingstone. »
En vérité, si rinternationalisme n'est pas complètement maître àTécole, il marche à sa conquête avec succès. A côté des amicales que vous connaissez, se constituent chaque jour des sections de la fédération de la jeunesse laïque. En février dernier, à Bourges, MM. Trabuc, inspecteur primaire et Brun, professeur à lecole normale, sont occupés à en fonder une. {Très bien! à V extrême gauche.)
M. BouvERi. — Vous ne parlez pas de vos congrès catholiques.
M. Georges Grosjean. — Ces fédérations ont leur organe. Les Annales de la jeunesse laïque publient des lettres ouvertes à un jeune soldat :
« J'ai connu, disent-elles, l'écœurement de la chambrée, la promiscuité répugnante avec des brutes malfaisantes et haineuses.
« Caserne : lâcheté, hypocrisie. Lâcheté à l'égard du supérieur que l'on essaie timidement de flatter... »
M. Gustave Rouanet. - C'est du Drumont et du Coppée 1
M. Georges Grosjean. — « ... dont on épie les moindres gestes pour devancer ses désirs ; lâcheté à l'égard de l'inférieur qu'on torture pour se prouver à soi-même sa puissance, pour se consoler d'avoir tout à l'heure tremblé devant le chef. »
Vous trouverez le morceau tout entier dans le numéro d'octobre 1903.
En janvier 1904 on annonce un prochain article « où seront peintes les canailles et les brutes qui forment pour la plupart les cadres de notre brillante armée. » [Vives exclamations à droite et au centre. — Interruptions à Vextrême gauche.)
M. Gustave Rouanet. — Cela n'a aucun rapport avec les instituteurs. Il s'agit d'une revue absolument indépendante de l'enseignement.
M. Georges Grosjean. ■— Revue indépendante de l'enseignement? dites-vous. Vous seriez surpris si je vous lisais les noms de tous ses collaborateurs.
M. Gustave Rouanet. — Citez-les !
M. Georges Grosjean. — A la page 244 on publie les mémoires d'un marsouin pour signaler « le crime national que fut l'expédition de Madagascar.,. »
M. Gustave Rouanet. — Assurément.
M. Aristide Briand. — L'approuvez-vous?
M. Gustave Grosjean. — « ... et l'abominable nullité de notre caste prétorienne. »
A la page 360, on lit : « Si la chose dépendait de moi, je n'hésiterais pas à conseiller à la France de donner le plus noble exemple qui ait jamais été donné par aucun peuple en désarmant sans demander de réciprocité. {Exclamations au centre et à droite.)
« Le sacrifice d'un peuple voué en holocauste au progrès humain me remplit d'admiration. »
Et cette insanité a immédiatement un écho. Quelques jours plus tard, en efïet, une institutrice parisienne en faisait la matière d'un discours prononcé à la Bourse du Travail.
Messieurs, au moment où nous remanions notre organisation militaire et au lendemain du jour où M. Jaurès nous a fait connaître ses vues sur le recrutement de l'armée, il est peut-être bon, afin de nous garder contre des erreurs, d'interroger les revues pédagogiques. Ecoutez L'Ecole laïque :
« Beaucoup, parmi les jeunes instituteurs soldats,
se plaignent d'être contraints de suivre un peloton spécial, celui des officiers de réserve. On les y inscrit d'office, on menace et on punit ceux qui essayent d'en sortir.
a Je sais que le ministre de la Guerre recrute difficilement ses officiers de réserve, et je comprends qu'il cherche à les prendre parmi nous... Mais quel est l'instituteur capable de s'accorder, de fraterniser avec ces officiers sortis des jésuitières, noceurs et jouisseurs, bourreaux de leurs hommes et « honneur de l'armée » !
« Il serait bon de dire au général André qu'il fait fausse route en voulant faire de l'instituteur un officier de réserve. Nous avons de nos devoirs une conception trop différente de celle des traîneurs de sabre pour nous confondre avec eux. »
Voilà à quelles animosités aboutissent dans l'application les sublimes conceptions des métaphysiciens.
Dans V Avenir social de mars 1904, M, Lucien Perrière, instituteur à Paris, après avoir dit son fait à « l'immonde caserne », ne « reconnaît qu'une patrie, la terre, qu'une famille, l'humanité ».
M. Vazeilles. — C'est ce que nous pensons aussi !
M. Georges Grosjean. — « Le drapeau, dit cet autre à des conscrits dans une réunion d'anciens élèves, vieille rengaine î C'est une loque, un jupon! N'y croyez pas ! »
hoi Revue de V Enseignement primaire et primaire supérieur compte 14.000 lecteurs. Elle est éditée par la Bibliothèque d'éducation, « société fondée par les instituteurs français pour la propagande laïque ».
M. Paul Comstans. — Nous demandons la lecture de Tarticle en entier. Vous ne faites que lire des fragments qui dénaturent souvent la pensée de Fauteur. [Exclamations à droite et au centre.)
M. LE PRÉSIDENT. — L'orateur est maître de sa discussion. Ecoutez-le. Vous direz après ce qu'il vous plaira.
M. Paul Constans. — Il m'est bien permis de faire remarquer...
M. LE PRÉSIDENT.— Non, il ne vous est pas permis d'interrompre. Vous n'avez pas la parole, veuillez garder le silence.
M. Paul Constans. — Permettez-moi de dire...
M. LE PRÉSIDENT. — Ni l'orateur ni le président ne vous permettent de parler. Quand l'orateur aura fini, vous lui répondrez comme vous l'entendrez.
M. Paul Constans. — Je demande la parole.
M. Georges Grosjean. — Cette revue conseille formellement la désertion.
« Il faut, dit-elle, que les instituteurs parlent; il faut que dans les petites feuilles locales, dans les groupements politiques auxquels ils appartiennent, dans les universités populaires et les cours du soir, ils crient à tous les échos que le traité d'alliance franco-russe est nul et non avenu tant qu'il n'aura pas été ratifié parle Parlement, c'est-à-dire par la représentation plus ou moins exacte de la nation. » {Rires à droite et au centre.)
« Crions par-dessus les toits que nous ne voulons pas la guerre sous quelque prétexte que ce soit. Nous ne pouvons rien sur les jeunes hommes de l'armée active, mais nous avons le droit et le devoir
de rappeler aux réservistes sur qui nous avons prise qu'ils ont le droit strict de ne se rendre à aucun appel de mobilisation [Exclamations au centre.) tant que le Parlement n'aura pas connaissance du traité franco-russe, y) {Applaudissements à l'extrême gauche.)
Dans le numéro du 28 février on trouve l'ordre du jour du conseil fédéral révolutionnaire de la Seine, qui a invite tous les prolétaires et socialistes à réagir par la parole et par l'action contre les manœuvres scandaleuses des agents du tsar {Très bien! très bien! sur divers bancs à l'extrême gauche.) qui, dans la presse et le public, cherchent à entraîner l'opinion et le pays à la guerre. » {Applaudissements à l'extrême gauche.)
M. Lucien Millevoye. — Les applaudissements de M. Jaurès seront au Journal officiel.
M. Jaurès. — Oui! Et je répondrai.
M. Georges Grosjean. — Veuillez me laisser continuer.
M. Jaurès. — Monsieur Grosjean, je vous ai écouté dans un silence complet. Mais M. Millevoye, sans que j'aie dit un mot, m'interpelle personnellement. Je demande à votre loyauté de me permettre de lui répondre tout de suite.
M. Georges Grosjean. — Volontiers!
M. Jaurès. — Oui, monsieur Millevoye, j'ai protesté, tous nos amis ont protesté contre Fabominable campagne d'une grande partie de notre presse cherchant à fausseï", à égarer l'opinion et à la préparer à la guerre et aux aventures. {Applaudissements à l'extrême gauche.)
M. Lucien Millevoye. — Je constate qu'hier
M. Jaurès a apporté à cette tribune un désaveu formel des doctrines antimilitaristes... [Applaudissements sur divers bancs au centre. — Dénégations à V extrême gauche.)
M. Jaurès. — Moi?
M. Lucien Millevoye. — Je constate que M. Jaurès a apporté hier, sinon le repentir, au moins le regret que ses j)aroles aient pu être interprétées dans le sens d'un appel aux sentiments de désobéissance et d'indiscipline dans ce pays, et je constate qu'aujourd'hui, se désavouant lui-même, il vient d'applaudir la plus abominable doctrine des antimilitaristes! {Bruit à l'extrême gauche. — Applaudissements sur divers bancs à droite et au centre.)
M. Jaurès. — Je ne suis à aucun degré responsable de cet incident : c'est M. Millevoye qui persiste à me mettre en cause, et je lui réponds sur le point où il insiste qu'il a absolument mal compris ma pensée. Il n'y a pas eu dans ce que j'ai dit hier le moindre désaveu de ma doctrine de la paix, du désarmement graduel et concerté. {Interruptions au centre.)
Ce que j'ai affirmé ici, c'est la même tendance et, en attendant que ce concert du désarmement simultané se produise, la nécessité toujours affirmée par tous les socialistes de garantir la sécurité de la France républicaine, non pas par des armées de métier et de caserne, mais par le peuple universellement armé. {Applaudissements à V.extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Bruit à droite et au centre.)
M. LE PRÉSIDENT. — Je prie tous mes collègues
sans exception de ne pas renouveler ces incidents, qui rendraient impossible une discussion suivie. Ils voient à quoi conduisent les interruptions. {Très bien ! très bien !)
M. Georges Grosjean. — Et les instituteurs qui dirigent la Revue de V Enseignement primaire et primaire supérieur déclarent avec M. Edouard Vaillant : « Il n'est rien qui ne soit préférable à la guerre. Plutôt rinsurrection que la guerre! » {Applaudissements sur divers bancs à Vextrême gauche. — Exclamations au centre et à droite.)
M. Edouard Vaillant. — Je m'applaudis I
A droite. — C'est la guerre civile !
M. Lasies. — Alors le sang français vous plaît mieux? Vous aimez mieux tirer sur des Français que sur les Prussiens? {Bruit.)
M. LE président. — Veuillez à votre tour, messieurs, garder le silence et laisser la parole à l'orateur.
M. Georges Grosjean. — Avec M. Hervé, leur collaborateur, ils proclament dans un autre numéro : « Le jour où le Gouvernement français, quel qu'il soit, fùt-il dirigé par M. Clemenceau, profiterait d'un embarras de l'Allemagne pour essayer de lui arracher, les armes à la main, l'Alsace-Lorraine, ce jourlà, nul doute que les socialistes français, obligés de risquer leur vie, ne préfèrent la risquer pour une affaire qui les passionne bien plus que l'Alsace-Lorraine, pour la révolution sociale elle-même, n {Exclamations au centre et à droite. — 2'rès bien! très bien! sur divers bancs à l'extrême gauche.)
ce Encore quelques années de propagande et d'or-
ganisation socialistes en France et il est probable qu'une déclaration de guerre à FAllemagne serait le signal d'un mouvement révolutionnaire prolétarien dont la Commune de Paris ne peut donner qu'une faible idée. » [JSouvelles exclamations au centre et à droite.)
Messieurs, je vous le demande, étes-vous toujours solidaires de l'homme en qui M. Jaurès a salué « celui qui, le premier, a prononcé dans l'Université française la parole du bon sens et du vrai courage » ? Oui, j'entends bien ; vous disiez tout à l'heure que vous ne vouliez pas désarmer la nation. Eh bien ! pour ne la pas désarmer, il ne faut pas tolérer l'esprit d'insubordination dans l'armée...
M. Marcel Sembat. — Et le conseil de guerre de Tours?
M. Georges Grosjean. — ... ou corrompre dans les cerveaux la notion essentielle de patrie.
M. Marcel Sembat. — Et les officiers qui ne veulent pas obéir? [Bruit sur divers bancs au centre et à droite.)
M. le président. — Messieurs, veuillez écouter l'orateur.
M. Marcel Sembat. — M. Grosjean nous interpelle !
M. Georges Grosjean. — Vous me répondrez. M. Marcel Sembat. — Précisément nous vous répondons.
M. LE président. — On répond à la tribune. M. Georges Grosjean. — Vous ne voulez pas, dites-vous, désarmer la nation ; eh bien ! alors il ne faut pas corrompre dans les cerveaux la notion essen-
tielle de patrie sans laquelle croule toute obligation militaire, si réduite qu'elle soit. Il ne faut pas, comme au congrès de la paix à Genève, en 1867, déclarer que « l'uniforme est une livrée »; il ne faut pas, comme le congrès de Nîmes, le mois dernier, attester solennellement qu'on « admire les actes de courage de ceux qui refusent de porter les armes ».
M. François Fournier. — C'est la doctrine catholique !
M. Georges Grosjean. — Car d'abord on risque d'envoyer en prison le malheureux qui pourrait vouloir obtenir pareille admiration ; ensuite on jette vers la ruine et le démembrement son pays. (Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs.) Il ne faut pas avoir une attitude pour la tribune et une attitude pour les réunions ouvrières [Applaudissements au centre et à droite); une doctrine, en discours, pour le Parlement et une doctrine, en brochures distribuées par les bourses du travail, pour le peuple. {Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
Et maintenant, messieurs, sachez le vœu ultime du nouveau credo. Je le recueille dans le Bulletin de Vassociation amicale des instituteurs de la Drôme :
« Nous serons les éternels dupés, les éternels déçus, les éternels trompés, quand, pour avoir du pain, nous rampons aux pieds de cette bourgeoisie assoiffée d'or qui repousse le désarmement simultané des nations, qui croit à l'empire du fer et qui chante les gloires du cannibalisme.
a Les parlementaires bourgeois qui jettent l'or à pleines mains, quand il s'agit du budget de la
guerre et de la marine, viennent à nous les mains vides et nous disent : « Il n'y a pas d'argent ; il n'y a pas d'argent pour la joie, pas d'argent pour l'amour {Rires ironiques à droite), pas d'argent pour la vie; mais il y a de l'or pour la peur, de l'or pour la haine, de l'or pour la mortl {Applaudissements à Vextrême gauche.)
« Les millions viendront à nous quand nous aurons fait l'éducation pacifique de la multitude, et quand cette multitude ne bâtira plus de colonnes Vendôme et d'Arcs de Triomphe, quand elle ne mettra plus dans la bouche des petits enfants les refrains sanguinaires des sanguinaires Marseillaises... alors seulement le Fleuve d'or coulera dans l'aride plaine de notre dénûment et de nos tristesses.
« Nous nous pencherons sur ses rives ; nous puiserons à pleines mains notre large part de la joie universelle; et, sous l'éternelle lumière du soleil, au sein d'une impérissable justice, nous jouirons des immortelles beautés de la Terre. »
Un membre à Vextrême gauche, — C'est très poétique !
M. Georges Grosjean. — Voilà la nouvelle chanson.
En présence de théories aussi monstrueuses, tantôt doucereusement professées, tantôt cyniquement étalées, mais en progrès constant, des maîtres primaires se sont groupés pour constituer l'union des instituteurs patriotes. Un manifeste fut rédigé; il est signé de trois noms, ceux de: M. Comte, directeur d'école à Paris, délégué au conseil supérieur de l'instruction publique, de M. Legrand, directeur
d'école, directeur de V Avant -garde pédagogique, et de M. Bocquillon, instituteur à Paris, directeur de la Jeunesse.
Sont-ce, monsieur le ministre, des républicains imbus de l'esprit laïque, ces hommes dont vous avez décoré l'un? Oui, n'est-il pas vrai? Après avoir fait connaître à la Chambre le délire de quelques instituteurs, je croirais manquer à l'équité et à la vérité si je négligeais de mettre en opposition l'effort de ceux qui veulent se dégager d'une campagne qu'ils réprouvent. Le document qu'ils ont publié est réconfortant et il est rassurant. Je n'en donnerai pas lecture à la Chambre. Je me bornerai, messieurs, à vous faire connaître l'accueil que lui ont fait les doux internationalistes.
Ce fut le débordement accoutumé auquel doivent s'attendre tous ceux qui résistent au joug du collectivisme: {Rires à V extrême gauche.) Nationalistes, ignorantins, traîtres, faux-frères, mauvais^serviteurs apucins, caporaux ! Vous connaissez ces outrages, quelques-uns d'entre vous pour les avoir essuyés.
Pas une revue pédagogique n'a voulu accueillir ce manifeste. L'association des anciens élèves de l'école normale de la Seine en refusa l'insertion. {Très bien! très bien! à l'extrême gauche.)
M. Dejeante. — Qu'on envoie ça à la Lanterne de Bocquillon! (Mouvements divers.)
M. Georges Grosjean. — MM. Labiet, Ferrierre et Pêcheur fondent la ligue internationale des instituteurs socialistes. Les membres de ï Emancipation de l'instituteur, refusent de s'associer à « l'odieuse campagne » de leurs collègues patriotes ; ils regrettent
APPENDICES i 43
que M. le ministre de rinstruction publique accorde avec trop de facilité des récompenses honorifiques à des « ennemis à peine déguisés des institutions républicaines et des progrès incessants et pacifiques de notre démocratie. »
M. Jeannard, instituteur à Paris, et vice-président de la société, fait tenir, par pli recommandé à M. le président du conseil, cette semonce adressée à l'un de ses collègues. Et M. Combes répond que le Gouvernement a été « très touché » et il envoie « ses meilleurs remerciements ». {Exclamations et rires à droite, au centre et sur quelques bancs à gauche.)
L'école est profondément nationale en Angleterre ; elle est irrédentiste en Italie, pangermaniste en Allemagne. Va-t-elle devenir en France internationaliste? Et si le Gouvernement et la Chambre ne le veulent pas ainsi, quelles mesures convient-il de prendre ?
Pour arrêter l'enseignement public sur la pente oii il roule vers Fabime, des déclarations éloquentes, et telles qu'on peut les attendre de l'honorable M.Chaumié, ne sauraient suffire; il y faut une vigilance quotidienne et une volonté qu'aucune influence ne vienne contrarier. Il importe que l'autorité du ministre soit décidément reconnue.
Comprenez-moi bien. Je ne réclame pas pour les livres à admettre dans l'école le système du visa ou de l'autorisation préalable. Non, j'accepte très volontiers la liberté du choix par l'instituteur sous le contrôle académique ; mais des ouvrages conçus avec les préoccupations qui dominent celui de M. Hervé seront interdits.
M. Paul Constans. — C'est là ce que vous appelez la liberté I
M. Georges Grosjean. — Il importe aussi que des articles de la nature de ceux que j'ai signalés à la Chambre ne demeurent pas impunis. Selon les cas, leurs auteurs doivent être déférés aux tribunaux compétents où être frappés des disgrâces jusqu'ici réservées aux instituteurs qui répugnent à la politique.
On a naguère parlé ici, avec beaucoup d'éloquence, du conflit de deux jeunesses élevées dans un esprit opposé. Je crains que le mal qui se dresse devant nous aujourd'hui ne soit plus grave et mortel. {Très bien! très bien ! au centre et à droite.)
Dans les pays soumis à l'oppression d'un vainqueur, on connaît ces luttes douloureuses où le père et l'instituteur se disputent l'enfant. Elles révoltent la Pologne; elles angoissent nos familles françaises d'Alsace -Lorraine. [Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche.)
Est-ce que nous allons avoir demain à défendre notre nationalité contre nos propres instituteurs ? [Applaudissements au centre et à droite.) C'est la question cruelle que pose ce débat... [Vives réclamations à l'extrême gauche. — Applaudissements au centre et à droite.)
A Vextrême gauche. — Ce que vous dites là est monstrueux !
M. Dejeante. — Ils sont plus patriotes que vous, ceux que vous attaquez en ce moment 1
M. Paul Constans. — Oui, c'est là une injure gratuite. Si l'un de nous l'avait apportée à cette tribune,
il aurait été immédiatement rappelé à Tordre. C'est une insulte que la présidence aurait dû relever. {Bruit.) Sachez, monsieur Grosjean, que les instituteurs sont plus patriotes que vousl {Applaudissements à l'extrême gauche.)
M. Georges Grosjean. — Quand ils sont patriotes, vous les couvrez d'insultes.
M. Gustave Rouanet. — Quand ils sont nationalistes ! Ce qui n'est pas la même chose.
M. Georges Grosjean. — C'est la cruelle question que pose ce débat et à laquelle chacun de nous doit une réponse claire et ferme. ( Vifs applaudissements au centre et à droite. — L'orateur^ en regagnant sa place reçoit des félicitations.)