‹ L'école et la patrieChapitre 9 sur 31 · L'ITALIE · texte numérisé non relu

L'ITALIE

Donc, chaque jour, est mise en échec ou en question, — tantôt par axiomes tranchants, tantôt à Taide de sophismes édulcorés, mais sans relâche, — l'idée de Patrie et Tohhgation mihtaire. Cependant, de toutes parts, les nations croissent en ambitions, développent leurs forces matérielles et morales pour la guerre et, par l'école, maintiennent le patriotisme au plus haut point de tension. On l'a affirmé. Prouvons-le.

L'Italie moderne est obsédée de la grandeur romaine. Elle est fière de se rattacher à ses plus lointaines origines. Elle y puise les fins et les motifs de son ambition présente. Elle n'abdique rien. Dans un livre qu'on voudrait moins ignoré des hommes qui se mêlent en France de politique, Auguste Brachet a réuni sur l'orientation

de la pédagogie italienne les plus probants documents : ils composent un dossier dont je ne détacherai aucune pièce. Il faut le lire du commencement à la fin, patiemment. Il n'a rien perdu de son actualité.

C'est par le manuel de géographie que s'affirment le plus volontiers, dans la Péninsule, les prétentions nationales. Il n'en est point qui laisse à la France Nice et la Corse, — ou le Trentin à TAutriche. Des traités librement consentis^ des annexions proclamées justes et nécessaires par Cavour, du haut de la tribune, dans deux discours mémorables, et réalisées à la suite d'une consultation loyale des populations, sont tenus pour nuls et non avenus.

L'auteur de U Italie qu'on voit et de l'Italie qu'on ne voit pas écrivait en 1881. Plus de vingt années ont passé ; M. Crispi a vécu. Oui ; mais son esprit est demeuré dans l'enseignement officiel.

M. le professeur Bini publie, en 1900, des leçons de Géographie qui ont un vif succès (Quarantaquatresima edizione)*. J'y lis (p. 27) que la Tunisie est un « état tributaire de la

1. Lezioni di Geografica e Gosmografia, gia dettate dal Prof. Silvestro Bini, rifatte con correzioni ed aggiunte... per le Scuole elementari del Regno ; 1900.

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Turquie ». Du protectorat français pas un mot \ Sous ce titre Principali fiumi et laghi delV Italia continentale (Lezione xxm), p. 55, Télève apprend que le Var est une rivière italienne. La Corse n'est pas française si j'en crois le chapitre suivant (p. 57) Principali fiumi, laghi ed archi-

1. Pour conserver italiens tous les paysans siciliens chassés de la mère-patrie par la misère et établis en Tunisie, le gouvernement de Rome y entretient à ses frais des écoles. Les programmes scolaires sont les mêmes qu'en Italie. On distribue gratuitement aux enfants les plus pauvres les cahiers, les livres et les plumes ; on leur donne, en outre, tous les jours, un repas. De vives protestations s'élèvent parmi les Français contre la tendance des Italiens à développer leur enseignement officiel en augmentant le nombre de leurs écoles, fixé pourtant d'un commun accord par une disposition insérée à VOfficiel Tunisien du 12 septembre 1898. Dernièrement, la section tunisienne de la Ligue de l'enseignement appela l'attention du gouvernement du protectorat sur cette question à propos de l'agrandissement de l'école italienne de La Goulette.

Aujourd'hui, la Dépêche Tunisienne signale que l'école italienne privée de Bizerte, va devenir ofiicielle.

« S'il ne s'agissait, dit-elle, que d'un cas isolé, nous passerions condamnation. Nous fimes déjà celui qui ne voit pas pour l'hôpital italien, le collège italien et les écoles italiennes de La Goulette, de Sousse et de Sfax ; mais cette continuité de tactique, ce parti pris de ne pas tenir compte des traités intervenus, de gagner main par main un peu de couverture finit par être irritant. On est obligé de se défendre moins en raison de l'importance des intérêts lésés que pour ne pas faire figure de dupes. 11 est regrettable qu'on ne comprenne point cela de l'autre côté et qu'on compromette pour des gains infimes la sincérité d'allure et la cordialité des relations amicales qui sont bien plus précieuses. »

D'autre part, on annonce que le gouvernement italien a acheté un lot de terrains à Sfax, dans la ville neuve, pour y construire un groupe d'écoles.

pelaghi nelV Italia insulare. La vingt-huitième leçon l'enseigne expressément (p. 62-63) ; cette île, ainsi que Malte {la porzione d Italia sotto la dominazione inglese e il gruppo diMalta), sont des territoires italiens sous des gouvernements étrangers {Territori italiani soggetti a governi stranieri). Ainsi en est-il du Tessin, qui fait partie de la Confédération Helvétique. « L'Italie sous la domination de TAutriche comprend le Tyrol et le gouvernement du littoral ; celui-ci embrasse les villes et territoires de Gorizia et de Gradisca, de Trieste, de l'Istrie, enfin Fiume et le port militaire de Pola \ »

Les voix des politiciens font écho à celles des instituteurs : « N'oublions pas, s'écriait Campo Fregoso, qu'il y a 15.000 Italiens en Egypte; que r Algérie et Tunis en renferment un plus grand nombre et que sur toutes les côtes, les arts, le commerce et Tindustrie sont aux mains de la race italienne. »

1. Au moment du voyage du Président de la République en Italie, j'ai reçu ainsi que plusieurs de mes collègues du Parlement un album édité à Trieste et consacré aux pays autrichiens que réclame l'irrédentisme. On y voit sur la couverture une carte de l'Italie comprenant l'Istrie et le Trentin. On peut admirer encore la République embrassant Rome tandis que Trieste lève les bras vers ce groupe. Par là on apprend le genre de service qu'attendent de nous les Italiens qui garantissent toujours à l'Allemagne l'AlsaGe-Lorraine.

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Pendant Fautomne de 1903, le professeur italien Gubernatis fut, à Innsbruck, molesté par des étudiants de langue allemande; il eut à se plaindre du gouvernement autrichien. Un comité français s' étant mêlé de cette affaire austro -italienne par des protestations véhémentes et indiscrètes la Tribuna pubha la lettre suivante :

« Vous avez, hier soir, annoncé qu'un Comité a été constitué à Paris pour travailler à la libération des pays irrédentistes français et italiens, pour protester contre les excès des étudiants allemands dlnnsbruck et contre TAutriche qui n'accorde pas à ses Itahens une université de langue italienne. On ne comprend pas comment, dans cette ardente campagne pour maintenir et cultiver la langue itahenne au delà des frontières du royaume, on oublie toujours un pays dont personne n*ose et, certes, n'osera contester la nationalité naturellement et historiquement italienne : la Corse. Si par terre irrédentiste les membres du Comité français entendent bien une région que les hasards de l'histoire et de la guerre ont détachée de la mère patrie, lequel dos pays irrédentistes peut se vanter d'une plus pure origine italienne et d'une plus certaine identité d'idiome que la Corse? Donc, si les membres du Comité parisien sont aussi passionnés qu'ils le

disent pour notre irrédentisme, illeur faut le prouver en travaillant à fonder une université de langue italienne à Ajaccio — beau nom italien ! — et en invitant quelques illustres Italiens à l'inauguration*. ))

A Bologne, à Palerme et à Rome, dans des banquets maçonniques, M. Lemmi, un apôtre des idées humanitaires, exprime le vœu que le drapeau italien soit planté, non dans le fumier des casernes, mais au cap Corse et sur le Var. Et s*il arrive que nos collectivistes préparent, à l'occasion de la visite de Yictor-Emmanuel III à Paris, un manifeste pour conseiller au prolétariat français de ne point s'associer à la joie et aux acclamations populaires, les socialistes italiens plus soucieux de la Patrie, incarnée dans la personne royale, les prient de s'abstenir. A l'occasion du vote des crédits militaires demandés par le gouvernement, le premier ministre prenant acte des déclarations de M. Bissolati, a pu se dire heureux « de constater que leur parti n'était inférieur à personne dans son amour de la Patrie. »

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