‹ L'école et la vieChapitre 43 sur 113 · Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon, p · texte numérisé non relu

Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon, p

qui ait son souverain à Rome. « Je ne veux pas que les prêtres se mêlent de l'éducation publique. »

Il confiera l'éducation à une corporation laïque dont il sera le chef et qui n'aura d'autre intérêt que l'intérêt public, c'est-à-dire celui de la dynastie. Le décret constitutif de l'Université e^t net : « Toutes les écoles de l'Université prendront pour base de leur enseignement la fidélité à l'Empereur, à la monarchie impériale et dépositaire du bonheur des peuples, à la dynastie napoléonienne conservatrice de l'unité de la France et de toutes les idées libérales proclamées par les constitutions. » Les actes, les batailles et les conquêtes de l'Empereur sont le sujet presque exclusif des compositions et des concours. On entretient ainsi l'esprit militaire et le culte du souverain. Et si, les hommes venant à manquer, les conscriptions appellent tout ce qu'il y a de valide dans les classes de rhétorique et de philosophie, les collégiens échangent sans effort leur uniforme contre le dolman bleu du hussard ou la tunique verte du voltigeur. Un tel régime produisait une telle exaltation que beaucoup d'adolescents de quinze à seize ans s'enrôlaient comme volontaires et que l'on voyait « des enfants

de dix ans supplier leur père et leur mère de leur permettre d'aller rejoindre Napoléon*. »

Sur l'enseignement secondaire, Napoléon avait une opinion personnelle arrêtée : « L'éducation, ditil, a plusieurs objets : on a besoin d'apprendre à parler et à écrire correctement, c'est ce qu'on nomme communément la grammaire et les belleslettres; chaque lycée a pourvu à cet objet et il n'est point d'homme bien élevé qui n'ait fait sa rhétorique. Après le besoin de parler et d'écrire correctement, vient celui de compter et de mesurer : les lycées y ont pourvu par les classes de mathématiques, qui embrassent les connaissances arithmétiques et mécaniques dans leurs différentes branches. Les éléments de plusieurs autres connaissances viennent ensuite : la chronologie, la géographie, des notions d'histoire font aussi partie de l'éducation des lycées. Ainsi, au moyen de l'institution des trois degrés d'instruction, tout citoyen aisé doit avoir fait sa rhétorique, son cours de mathématiques et avoir des notions de géographie, de chronologie et d'histoire. Qu'il veuille suivre la carrière du barreau, celle de l'épée, de l'Église ou des lettres; qu'il se

1. Quicherat, Hist. de Sainte-Barbe. — Taine, Les origines de la France contemporaine, p. 231.

destine à entrer dans les corps savants, à être géographe, ingénieur, arpenteur : dans tous ces cas, il a reçu l'éducation commune et nécessaire pour devenir propre à recevoir le complément d'instruction que ces états exigent; et c'est dans le moment où il s'est décidé pour le choix d'une profession, que les études spéciales viennent s'offrir à lui ^ » .

Ce qui frappe dans ces notes, c'est un singulier mélange d'esprit formel et d'esprit pratique.

« Savoir écrire et parler convenablement, posséder des notions générales de géographie et d'histoire et surtout savoir calculer » tel est, pour Napoléon, le but de l'enseignement secondaire.

Cet enseignement fut organisé par les décrets du 10 décembre 1802, du 17 mars 1808 et par le règlement du 19 septembre 1809.

Le premier décret dit que l'on enseignera dans les lycées les langues anciennes, la morale et les éléments des sciences mathématiques et physiques. Le second dit que « les lycées ont pour objet l'enseignement des langues anciennes, de l'histoire, de la rhétorique, de la logique, les élé-

1. Finkenstein, 19 avril 1807. Correspondance de Napoléon /" t. XV, p. 128.

ments des sciences physiques et mathématiques, et que les collèges ou anciennes écoles secondaires établis par la loi de 1802 et affdiés dès sa création à l'Université impériale sont destinés à l'enseignement des éléments des langues anciennes et des premiers principes de l'histoire et des sciences ».

Le règlement de 1809 lîxe les plans d'études el les horaires.

L'instruction primaire est exceptée des programmes des lycées. Au lycée, on ne reçoit que les enfants qui savent lire et écrire. Le cours d'études comprend : 1*" deux années de grammaire, consacrées au français et au latin dans la première, au grec à partir de la seconde avec, dans toutes les deux, des leçons d'histoire sainte et de mythologie; 2^ deux années d'humanités, consacrées d'une part à l'étude du français, du latin et du grec et à des lectures d'histoire et de géographie, d'autre part à l'arithmétique, à la géométrie et à l'algèbre jusqu'aux équations du second degré ; 3*" une année de rhétorique où la rhétorique proprement dite, la composition latine et la composition française devaient prendre cii>q leçons de deux heures, la trigonométrie, l'arpentage et la levée des plans, deux leçons d'une heure. Ces cinq années obliga-

toires et communes étaient suivies d'une année facultative de philosophie ou de mathématiques transcendantes. En philosophie, les élèves étaient instruits en quatre leçons, soit en français, soit en latin, sur la logique, la métaphysique et la morale, et en deux leçons de deux heures par semaine sur l'optique et l'astronomie. En mathématiques supérieures, l'algèbre et la géométrie figurent au programme pour cinq leçons, dont deux de deux heures; la statistique et l'histoire naturelle, pour deux leçons de deux heures; la physique et la chimie, pour deux leçons de deux heures.

Ces programmes présentent un assez juste équilibre entre les lettres et les sciences.

«... Le gouvernement ayant reconnu, écrivait M. de Fontanes, que le temps qu'on donnait dans l'Université aux sciences était insuffisant, on s'est hâté de publier que, dans les lycées, on s'occupait presque exclusivement des mathématiques et qu'on y négligeait les lettres. Il est temps d'avertir les pères de famille qu'on leur en impose quand on leur dit que l'étude des mathématiques est exclusive dans les lycées, ou même qu'elle y nuit à celle des langues. » On est tenté, à première vue, de donner raison au grand maître de l'Université, et de dire que ses travaux avec

ceux de Fourcroy, de Rœderer, de Chaptal et du Conseil d'État, avaient doté la France d'un enseignement secondaire complet, juste combinaison entre les doctrines de Rollin et les doctrines des philosophes et de Condorcet.

Il semblait qu'on eût réconcilié le passé avec le présent. Mais derrière la lettre il faut voir l'esprit, et ici tout change.

Les sciences ont été introduites dans les programmes, mais on les enseigne uniquement en vue des examens des écoles militaires qui règlent tout et dominent tout: on en fait plutôt exercice de mémoire que méthode de raisonnement ; l'histoire est, elle aussi, rentrée en faveur. Mais on considère toujours avec Rœderer, « qu'elle n'a besoin que d'être lue pour être apprise », personne ne tire la morale ou l'enseignement que les grands événements portent en eux-mêmes. La philosophie est enseignée et l'on exige des candidats au baccalauréat es lettres qu'ils aient fait cette classe dans un lycée ou dans un établissement autorisé ; mais l'enseignement qu'on en donne est le plus souvent, comme sous l'ancien régime, donné en latin.

Napoléon applique la même doctrine à l'enseignement supérieur dont il se méfie, car il peut

former des idéologues, et qu'il réduit à n'être qu'une préparation aux grades capables d'ouvrir les carrières et les emplois. Les Facultés qu'il fonde ne sont pas des foyers de science et de vie intellectuelle ; elles n'ont pas de vues générales ; elles ne sont pas animées par une âme commune : ce sont de simples écoles de théologie, de lettres, de sciences, de médecine et de droit, sans pénétration et sans lien.

Quant à l'enseignement primaire, on le laisse volontairement dans un état misérable. Napoléon pense, agit pour la collectivité, il lui importe peu d'avoir des foules ignorantes. Qu'il ait de bons soldats, de bons officiers, de bons fonctionnaires et de fidèles sujets, cela lui suffit : son génie pourvoira au reste.

L'Université impériale est une institution grandiose, une colossale usine à produire certaines idées et certains hommes. Elle porte dans sa discipline, dans sa hiérarchie et dans l'unité de son enseignement, l'empreinte du puissant esprit qui l'organisa. A réparpillement et à l'anarchie à outrance, elle fait succéder la centralisation et l'ordre à outrance. Elle marque un progrès considérable sur ce qui existait à la fin du xviii^ siècle. Plus libérale, elle aurait constitué un organisme

parfait pour le moment où elle fut établie. Son plus grave défaut, celui d'où dérivent toutes ses imperfections, c'est d'avoir été conçue non pour servir la science et développer l'éducation nationale, mais pour servir un gouvernement, un régime, un homme.

Pour cet objet, l'édifice était admirablement organisé. La Restauration s'en aperçut et après avoir essayé de le détruire, elle comprit le parti qu'elle en pouvait tirer et elle essaya de s'y installer.

L'abdication de Fontainebleau et le retour des Bourbons amenèrent une réaction violente.

L'Empire avec ses généraux et ses maréchaux sortis du rang, ses grands corps de l'État constitués avec des éléments plébéiens et révolutionnaires, ses écoles où étaient confondus les fils des royalistes et les ûh des conventionnels, sa résistance aux prétentions ultramontaines, la hauteur dédaigneuse avec laquelle il traitait les vieilles monarchies, c'était encore la Révolution : il fallait anéantir son œuvre, effacer jusqu'à son souvenir.

Les monarchies et l'Église se serrèrent étroitement et engagèrent la lutte. Mais elles ne se sentaient pas assez fortes pour vaincre. Les jésuites dispersés depuis 1773 furent rappelés, et de même

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que le concile de Trente les avait précipités contre la Réforme, de môme la réaction de 1814 les déchaîna contre la société moderne née de 1781>, Aussitôt on se mit à l'œuvre, et la désorganisation systématique de l'Université commença. Des ordonnances royales accordèrent aux petits séminaires les droits et privilèges que les décrets impériaux avaient reconnus aux lycées et aux collèges, et comme les impatients ne se déclaraient pas satisfaits on supprima simplement l'Université elle-même et on la remplaça par dix-sept Universités régionales placées sous la surveillance d'un Conseil royal où Ton fit entrer de Donald et dont on confia la présidence à un évoque*.

L'apparition subite de Napoléon en 1815 interrompit les hostilités. Mais Waterloo amena la seconde restauration et avec elle un redoublemen t de haine. Les premiers coups tombèrent sur l'Université. La Chambre introuvable de 181'J décida que : « Les collèges et pensions seraient sous la surveillance immédiate des archevêques et des évoques, qui en réformeraient les abus. » C'était la main mise du parti prêtre sur l'éducation.

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