ARAGO — LAMARTINE — VICTOR COUSIN
Avec la victoire du libéralisme et l'arrivée au ministère de M. de Vatimesnil, la pédagogie, comme la politique, change de face. Le premier souci de M. de Vatimesnil est de faire sa part à l'esprit moderne. Dès le 30 décembre 1828, il nomme une Commission pour procéder à la réforme des programmes et, devançant luimême ses travaux par une série d'arrêtés et par l'ordonnance du 26 mars 1829, il dénoue les liens qui enchaînaient l'enseignement secondaire : « Des règlements universitaires, disait l'ordonnance, . prescriront les mesures nécessaires :
1° pour que l'étude des langues vivantes, eu égard au besoin des localités, fasse partie de l'enseignement dans les collèges royaux ; 2*^ pour que, dans les collèges, l'étude de l'histoire ne se termine qu'en rhétorique ; pour que la philosophie soit enseignée en français. Tout chef d'institution ou maître de pension pourra joindre à renseignement ordinaire le genre d'instruction (|ui convient plus particulièrement aux professions industrielles et manufacturières. Les élèves qui suivront les cours spécialement destinés aux professions industrielles et manufacturières seront dispensés de suivre les classes des collèges, soit royaux, soit communaux. >> M. de Vatimesnil, clans le rapport au Roi qui précédait l'ordonnance, faisait remarquer que l'enseignement donné par les diverses maisons d'éducation était trop uniforme; qu'il pouvait convenir aux jeunes gens qui se destinent aux professions dont l'instruction classique forme la base naturelle ; mais qu'il n'était pas approprié aux besoins des professions actives : Commerce, Agriculture, Industries, qui réclament des sciences appliquées, les langues modernes et le dessin.
L'Université rencontra dans le régime de Juillet, un appui constant et loyal. Un accord complet
régna entre eux pendant dix-huit ans. Cette entente résultait de la nature même des choses. De sentiment et de raison, le régime était favorable à l'Université. Tout ce qui pouvait être utile à l'enseignement secondaire, devenu en quelque sorte pour le régime, un fondement politique et social, allait trouver en lui un défenseur. Cet enseignement était, en effet, celui des classes moyennes et c'était sur elles que s'appuyait la monarchie nouvelle.
La transformation industrielle et économique qui s opérait à ce moment dans le monde, qui renouvelait les sources et la répartition de la richesse, et bouleversait les classes sociales, donnait à cette époque au problème de l'enseignement une brûlante actualité. Quelles doivent être, dans l'enseignement secondaire, la part des lettres et la part des sciences? Gomment adapter l'enseignement aux nécessités de la vie? Les penseurs et les politiques se posaient ces questions.
Un débat s'engagea à la Chambre des députés, le 23 mars 1837, à propos d'un projet de loi établissant deux classes dans les collèges communaux : « la première classe organisée plus fortement que par le passé sous le rapport des études, pour pouvoir soutenir la concurrence des
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établissements libres; la deuxième, réduite pour les langues anciennes aux classes de grammaire et réalisant le vœu des personnes qui trouvent que, pour certaines classes de la société, les langues anciennes tiennent une trop grande place dans l'enseignement ». Ce débat mit aux prises Arago et Lamartine. Arago célébra la puissance souveraine des sciences, sources intarissables de vérité et de progrès ; Lamartine célébra la grandeur souveraine des lettres, sources éternelles de morale et de beauté. Ces deux grands esprits se trouvèrent d'accord sur le point essentiel : la nécessité d'une forte organisation de l'enseignement. Arago repoussa les accusations hasardeuses dirigées par le projet de loi et le rapporteur Saint- Marc-Girardin contre les études scientifiques ; il réfuta les arguments que l'on produisait alors comme aujourd'hui contre l'éducation par les sciences et les langues vivantes. Savant, il reconnaissait la noble vertu des lettres anciennes ; mais il comptait surtout sur l'influence des sciences pour fortifier et rajeunir notre enseignement. Lamartine, qui n'avait jamais cessé de porter le plus vif intérêt à la cause de l'enseignement et qui disait : « Il le faut libre, large, répandu, multiplié partout, gratuit pour les pauvres... »
Lamartine proclamait qu'il ne pouvait y avoir ni lutte ni divorce entre les plus nobles facultés de l'esprit : Les sciences et les lettres, loin de se nuire, s'écriait-il, « se fortifient et se complètent l'une par l'autre. » Mais, poète, il estimait plus haut l'action moralisatrice et éducative des lettres.
« Il n'est point vrai, s'écriait Arago, que les études scientifiques ne servent que les intérêts matériels. C'est devant leur flambeau que se sont évanouis la plupart des préjugés sous lesquels les populations vivaient courbées'; mais, soit: qu'on réduise, si l'on veut, l'utilité de la science aux besoins matériels. Elle n'en aura pas moins bien mérité du pays ; elle aura augmenté le bien-être de la population, non pas en appauvrissant les riches, mais en enrichissant les pauvres, et elle aura répandu ses bienfaits sur ceux-là mêmes qui l'outrageaient. »
Lamartine répondait : « Si le genre humain était condamné à perdre entièrement un de ces deux ordres de vérités, ou toutes les vérités mathématiques, ou toutes les vérités morales, je dis qu'il ne devrait pas hésiter à sacrifier les vérités mathématiques ; car, si toutes les vérités mathématiques se perdaient, le monde industriel, le monde matériel subirait sans doute un grand
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dommage, un immense détriment; mais, si l'homme perdait une seule de ces vérités morales dont les études littéraires sont le véhicule, ce serait l'homme lui-même, ce serait l'humanité entière qui périrait ^ »
Il y eut donc sous le régime de juillet un effort à peu près continu pour élargir l'enseignement secondaire. Dès le début, les arrêtés des 21 août et 11 septembre 1830, pris par le duc de Broglie, ajoutèrent aux trois agrégations anciennes, sciences mathématiques, belles-lettres et grammaire, trois agrégations nouvelles, philosophie, histoire, sciences physiques et naturelles. Au même moment, la philosophie fut définitivement émancipée du latin. Elle devait être exclusivement enseignée en français, « la langue latine ne pouvant rendre qu'obscurément et imparfaitement beaucoup d'idées et d'expressions de la philosophie moderne ». Après le duc de Broglie, et dans le même esprit, Guizot institua dans toutes les classes un cours de sciences, et, un peu plus tard, grâce à M. de Salvandy, les langues vivantes, dont l'agrégation, ne devait pourtant être instituée que le 11 octobre 1848, sous la