ES TROIS ORDRES D ENSEIGNEMENT SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE
L'histoire de l'instruction publique en France SOUS la troisième République est l'un des plus beaux chapitres de l'histoire nationale. La République a accompli l'œuvre que tous les régimes avant elle avaient entreprise, mais qu'aucun n'avait pu conduire à son terme. Elle a fondé l'enseignement primaire; elle a réorganisé l'enseignement supérieur; elle a créé les Universités; enfin, elle a réformé les études secondaires en les appropriant aux exigences de la société contemporaine.
140 h KCOLK ET LA VIE.
Dans cet admirable mouvement de rénovation intellectuelle, le Gouvernement et la nation se sont trouvés étroitement unis.
Au lendemain de 1870, on sentit que l'éducation seule réparerait et préviendrait les désastres dont on saignait encore : on vit clairement le but et on y marcha avec une sorte d'entrain joyeux dans le sacrifice et dans l'effort. Les guides s'appelaient dans les sciences, les lettres et la philosophie, Dumas, Claude Bernard, Sainte-Glaire- Deville, Pasteur, Duruy, Wurtz, Paul Bert, Renan, Berthelot, Michel Bréal, dans la politique ils se nommaient Jules Simon, Wallon, Laboulaye, Waddington, Bardoux, Jules Ferry, Spuller.
La France se trouvait à peu près dans la situation de la Prusse lorsque Fichte écrivait ses discours à la nation allemande. Elle s'est redressée par la même volonté héroïque, mais par une méthode diamétralement opposée, car c'est à la démocratie, et non à la monarchie absolue, qu'elle a demandé son relèvement.
La réorganisation de l'éducation nationale a exigé près de trente ans de labeur : commencée en 1872, elle s'achève à peine. L'enseignement primaire et l'enseignement supérieur ont trouvé leur voie presque du premier coup. L'enseigne-
ment secondaire a cherché plus longtemps la sienne.
Les difficultés à vaincre pour amener les trois ordres d'enseignement au point où nous les voyons aujourd'hui ont été considérables.
Les Universités nouvelles sont l'aboutissant d'une longue évolution qui s'est poursuivie sans relâche depuis les encyclopédistes et les assemblées révolutionnaires jusqu'à nos jours.
L'enseignement supérieur est, par définition, l'enseignement qui s'adresse aux esprits déjà munis de connaissances générales et capables de discernement. Tout se discute dans des chaires et aucune proposition ne doit être admise si elle n'est accompagnée de preuve certaine. De là deux espèces d'adversaires pour l'enseignement supé^ rieur : les ennemis du progrès, qui voient dans la science la rivale des dogmes et des traditions et qui redoutent comme un péril social l'indépendance des esprits et les ennemis de toute supériorité et de toute élite, qui combattent comme un privilège même l'aristocratie de l'intelligence et du savoir.
« Or, ce sont là précisément, dit M. Liard, les raisons décisives pour lesquelles toute société civi-
lisée, et plus que toute autre une société démocratique, doit s'attacher à l'enseignement supérieur. L'accroître, le fortifier, l'enrichir, donner à ses institutions la puissance de vivre et de se maintenir par elles-mêmes, ce n'est pas seulement servir la science, c'est aussi servir la patrie *».
Quand les Universités du xviii^ siècle disparurent, elles ne laissèrent pas un grand vide. Murées pour ainsi dire dans leurs qualités et leurs défauts, elles n'avaient rien vu, rien entendu du mouvement philosophique et scientifique qui entraînait les esprits. La Révolution innova ici comme ailleurs et produisit de l'enseignement supérieur une théorie vaste et simple « qui n'a été dépassée nulle part, que les États-Unis seuls essayent de réaliser dans leurs Universités. Dès le premier jour, elle le conçut comme un vaste organisme, un et multiple à la fois, un ainsi que l'esprit humain d'où vient toute science, multiple ainsi que les objets divers auxquels cet esprit s'applique, ouvert à tout ce qui peut être sujet d'études et de recherches, abstractions, mathématiques, réalités physiques, réalités morales, créations des lettres, créations des arts,
1. L. Liard. l'Enseignement supérieur en France, t. II, p. V«5.
applications des sciences aux arts techniques, avec autant de compartiments qu'il y a de divisions naturelles dans les choses, compartiments distincts, mais non séparés, dans lesquels circuleraient une même vie, un même esprit. C'était l'Encyclopédie même en acte. Que telle ait été la conception propre de la Révolution française en matière d'enseignement supérieur, on ne saurait en douter. Les premiers linéaments en apparaissent dans un écrit de Mirabeau au début de la Constituante; elle se trouve plus visible dans le rapport de Talleyrand à cette même Assemblée ; elle éclate dans celui de Condorcet à la Législative ; elle se retrouve dans des rapports plus obscurs, sous la Convention, sous le Directoire, comme une production naturelle de l'esprit de la Révolution* ». Le Lycée de Condorcet, c'est l'Université française du moyen âge, reconciliée avec l'Encyclopédie. Mais le Lycée de Condorcet ne vécut pas. Les Facultés restèrent sous le premier Empire de simples écoles spéciales, elles végétèrent sous le régime de Juillet et à la fin du second Empire, malgré de grands efforts et d'admirables travaux, malgré de grandes voix qui s'élevaient dans le
1. Liard, Statistique de VEnseignement supérieur, 1902. Intro* d action, pp. 1 et 2i
silence universel et des têtes très hautes qui dominaient la foule indifférente, leur situation pouvait se résumer en trois mots : fragments, misère, décadence*. La troisième République a tenu à honneur de reprendre l'œuvre ébauchée par la Révolution et de lui donner son couronnement. Depuis trente ans elle a travaillé sans se lasser au développement de l'enseignement supérieur. Elle a reconstruit ses bâtiments, elle l'a doté de laboratoires, de bibliothèques, d'amphithéâtres, de musées et de champs d'expériences. Elle a rapproché les Facultés, et de groupes jadis sans dignité, asservis, pauvres et languissants, elle a fait des personnes morales et civiles, riches, indépendantes et honorées, des corps vivants et animés de la vie la plus intense et la plus haute. A l'individualisme et à l'éparpillement elle a fait succéder la solidarité et l'unité. Enfin elle a intéressé les villes, les régions, la France entière à la prospérité des Universités nouvelles en mêlant les Universités à la vie économique et sociale, en faisant descendre la science
1 . Dans la commission de 1870 Dumas disait : « Que le mode actuel d'enseignement supérieur ne pouvait être continué sans devenir pour lui une source de décadence, d'affaiblissement et de dégénérescence» et Sainte-Claire Deville ajoutait : «l'Université telle qu'elle est organisée nous conduirait à l'ignorance absolue ».
du haut des chaires dans l'usine, dans l'atelier et sur le sillon.
Les décrets de 1883 rendus sur la proposition de M. Goblet, dont l'un attribuait la personnalité civile aux Facultés et l'autre organisait le Conseil général des Facultés, contenaient en germe pour l'enseignement supérieur tout ce qui allait suivre. Ils mettaient les Universités en marche. A partir de ce moment, l'objectif de tous les ministres de l'Instruction publique, secondés par M. Liard, le premier et le dernier ouvrier de cette grandiose entreprise, fut de doter les Universités de leur charte définitive.
M. Léon Bourgeois déposa et défendit devant le Sénat un projet de loi qui constituait les Universités en « établissements publics d'enseignement supérieur ayant pour objet l'enseignement et la culture de l'ensemble des sciences. » Ce projet fut repoussé par le Sénat*.
En 1893, M. Charles Dupuy reprit l'idée sous une autre forme et fit insérer dans la loi de finances un article qui investissait de la personnalité civile les corps formés par la réunion de plusieurs facultés de l'État dans un même ressort acadé-
1 . Parce qu'il ne constituait en Universités que les groupes à quatre Facultés.
mique. Les décrets des 9 et 10 août 1893 complétèrent les avantages obtenus par la loi de finances.
Enfin le 18 juin 1895, M. Raymond Poincaré déposa un projet de loi aux termes duquel les corps de facultés constitués dans chaque ressort académique étaient transformés en Universités. Ce projet fut adopté par les deux Chambres sous le ministère de M. Rambaud et la loi fut promulguée le 10 juillet 1896. Elle accordait aux Universités la libre disposition, sous leur seule responsabilité, des droits d'études, d'inscription, de bibliothèque et de travaux pratiques. C'était la constitution du budget indépendant ; la liberté administrative et financière après la liberté scientifique*.
Les Universités françaises étaient constituées.
L'enseignement primaire public a eu et a toujours des adversaires politiques, parce qu'il est l'instruction du peuple et parce qu'il est au point de vue religieux l'enseignement neutre.
On se rappelle le mot de Catherine de Russie à ce ministre qui lui présentait un projet d'éducation populaire : « Prenez garde, monsieur, le