Liard, Vnivenilés et Facultés
jour OÙ les peuples s'instruiraient, ni vous ni moi ne resterions longtemps en place ».
L'instruction primaire ne fut jamais constituée sous lancien régime. Des esprits élevés se dégagèrent des préjugés de leur caste et de leur temps et firent effort pour arracher le peuple à l'ignorance, mais ils échouèrent. La tentative la plus intéressante et la plus ancienne est celle des États- Généraux d'Orléans qui en 1560 adressèrent au roi la pétition suivante : « Levée d'une contribution sur les bénéfices ecclésiastiques pour raisonnablement stipendier des pédagogues et gens lettrés, en toutes villes et tous villages, pour l'instruction de la pauvre jeunesse du plat pays, et soient tenus les pères et mères à peine d'amende, à envoyer lesdits enfants à l'école, et à ce faire soient contraints par les seigneurs et juges ordinaires. » Des souverains, des hommes d'État, cherchèrent aussi dans l'instruction un moyen de servir leurs desseins politiques. Louis XIV, et, après lui, le duc de Bourbon, pendant les premières années du règne de Louis XV, décrétèrent même l'instruction primaire obligatoire. Il s'agissait, dans l'esprit de Louis XIV comme dans celui du duc de Bourbon, d'assurer l'achèvement de la grande pensée du moment, le retour des protes-
tants au giron de l'Église : les écoles obligatoires devaient terminer l'œuvre des missions bottées. Il est donc arrivé, sous l'ancienne monarchie, qu'une certaine politique a pu vouloir se servir d'une certaine école. Gela est arrivé aussi depuis la Révolution avant l'établissement de la troisième République. Mais il est évident que la même politique s'est toujours défiée de l'instruction des masses.
Napoléon I®"^ et la Restauration dédaignèrent l'enseignement primaire quand ils ne se servirent pas de lui. La monarchie de Juillet fit avec Guizot et la loi de 1 833 un effort sérieux pour le répandre, mais elle se heurta à l'indifférence du Parlement et à l'hostilité des campagnes : « Nos enfants seront ce qu'ont été nos pères », répondaient les gens de villages quand on leur parlait d'ouvrir des écoles, « nous avons mangé du pain sans savoir lire et écrire, nos enfants feront comme nous*. » Le second Empire, dans les années de réaction qui suivirent le 2 Décembre, traita l'enseignement primaire en ennemi et le livra aux congrégations. Victor Duruy, que l'on trouve, selon la parole de M. Charles Dupuy, « à toutes les avenues de la
1. Lorain, Tableau de l'Instruction primaire en France, p. 15.
République», le tira un instant de sa misère, lui redonna force et courage; mais il ne trouva son fondement et sa charte qu'avec la troisième République.
La Révolution, qui avait pris pour devise le mot de Danton : « Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple », dégagea tout de suite les principes, les programmes, et l'esprit de l'enseignement primaire. Constituante, Législative, Convention, aboutissent à peu près aux mêmes conclusions. Talleyrand, Condorcet, Lakanal, Daunou, pour ne citer que les principaux, se rencontrent au même carrefour.
Le problème primaire était posé en des termes si clairs que la solution devait jaillir d'elle-même. Aussi, quand l'État républicain a voulu, à la chute de l'Empire, organiser l'instruction élémentaire, la triple formule : obligation, gratuité, laïcité, s'est imposée.
L'enseignement primaire a été organisé par trois lois fondamentales : par la loi du 16 juin 1881 qui a établi la gratuité; par la loi du 28 mars qui a établi l'obligation et par la loi du 30 octobre 1886 qui a établi la laïcité et coordonné la législation antérieure.
« L'école doit être une école d'éducation libé-
raie, constituée pour remplir cette fonction au sein de la démocratie, l'enseignement primaire ne peut être que laique parce qu'il est destiné à préparer non des membres d'une église, mais des membres d'une société où toutes les églises ont leur place; il ne peut être qu'un enseignement graUdt parce que devenant un service social il ne saurait être pour personne un privilège ni pour personne une aumône. Il ne peut être qu'un enseignement obligatoire pour tous les enfants, comme il est obligatoire pour la société; l'une ne peut refuser de le donner et les autres de le recevoir ^ »
La troisième république ne s'est pas contentée de créer l'enseignement primaire et de porter l'instruction jusque dans les plus lointains hameaux, elle a encore assuré le lendemain de l'école en provoquant l'organisation sur toute la surface du territoire des cours d'adultes, des conférences, des lectures du soir et des bibliothèques populaires qui sont l'un des moyens les plus actifs de moralisation et de perfectionnement sociaP.
Si l'organisation des deux enseignements pri-
1. F. Buisson, Dictionnaire de Pédagogie et d'instruction primaire.
2. Les cours d'adultes et les lectures du soir furent créés par V. Diirny; mais après lui ils furent abandonnés. A la chute de l'Empire ils n'existaient plus que de nom.
maire et supérieur a été relativement aisée et n'a rencontré que des difficultés politiques ou financières, il n'en a pas été de même pour le secondaire qui portait en lui-même les causes de son malaise. Cela tient à la nature même de ces enseignements, au but auquel ils tendent, et à la clientèle à laquelle ils s'adressent.
L'enseignement supérieur est facile à définir. Il est vaste comme la science, une et diverse à la fois, et son domaine est le domaine même du savoir humain dans le passé, le présent et l'avenir. Il est sans limites dans le temps et sans limites dans l'espace. Il embrasse ce qui est, ce qui n'est plus et ce qui sera. Il est toute réalité et tout idéal. Il est en même temps le point de rencontre de tous les autres enseignements. Il les comprend et les vivifie. Il éclaire et nourrit toutes les sciences qui ne seraient sans lui qu'une sèche et vaine nomenclature. Il est lumière et vérité.
Chevreul, parvenu au terme de sa carrière, disait : « Je ne suis que le doyen des étudiants. » Sa modestie disait vrai. L'enseignement supérieur n'a pas de terme. On est étudiant toute sa vie.
L'enseignement primaire, au contraire, a des bornes précises ; ses programmes comme sa durée,
sont exactement limités. Il est, comme son nom l'indique, l'enseignement des éléments de la science. Que la science soit enfermée tout entière comme au moyen âge dans la théologie, et que l'instruction primaire consiste comme alors à montrer aux enfants la croix de par Dieu, ou que la science soit comme aujourd'hui la raison éclairée par l'expérience et que l'office de l'instituteur soit avant tout de faire de l'enfant confié à sa garde, un être conscient et raisonnable, l'enseignement primaire reste toujours un enseignement élémentaire dont on voit le commencement et la fin. Ce commencement et cette fin sont déterminés par l'âge où l'enfant entre à l'école primaire et par l'âge où il en sort. C'est vers six ans, au premier éveil de l'intelligence, que l'élève de l'école primaire vient s'asseoir sur nos bancs, et c'est vers douze ou treize ans, quand les nécessités de la vie le réclament, qu'il nous quitte. Six années, voilà, fixée par la force des choses, la durée de l'enseignement primaire.
Cet enseignement si court doit pourtant poursuivre un double but. Il doit fournir à la jeunesse un certain nombre de connaissances élémentaires et nécessaires, et il doit éclairer et moraliser le peuple.
L'école primaire enseignera donc non seulement la grammaire, Tarithmétique et l'histoire, mais encore le patriotisme, la liberté, la justice, la République.
L'enseignement primaire doit être aussi une école de fraternité. Il doit préparer tous les enfants de la nation à se connaître et à s'aimer assez pour que l'élève puisse passer de l'école du village au lycée ou au collège, sans avoir l'impression qu'il change de milieu et de camarades. L'idéal à réaliser un jour sera de réunir pendant un certain temps tous les jeunes Français sur les bancs de la même école. Les enfants puiseront dans cette vie en commun une confiance et une affection réciproques qui, dominant la diversité des origines et la diversité des opinions, les rapprocheront et feront tomber des préjugés et des barrières qui sont pour la nation une cause de division et de faiblesse. Ce qu'il y aurait de pire ce ne serait pas d'avoir deux jeunesses en France, mais deux jeunesses dans l'Université elle-même.
L'enseignement secondaire est tout autre que l'enseignement primaire et que l'enseignement supérieur. Sa clientèle est mal définie. La clientèle de l'enseignement primaire, ce sont tous les enfants de la nation. La clientèle de l'enseigne-
ment supérieur, ce sont tous les hommes qui se consacrent à la science pure ou aux carrières libérales. Mais où est exactement la clientèle de l'enseignement secondaire? On a dit, et cela est vrai d'une manière générale, que cette clientèle était constituée par les classes moyennes. C'est ainsi que la plupart de nos éducateurs contemporains l'ont entendu*. En admettant comme exacte la conception généralement admise et qui a force d'usage, un point important reste à élucider; où commencent et où finissent les classes moyennes ? Sous l'ancien régime, on pouvait à la rigueur répondre à la question. L'ancien régime reposant sur le principe de la distinction des classes, il est facile de voir quelle était la clientèle de l'enseignement secondaire à cette époque. Elle se composait en principe des fils de l'aristocratie et des fils de la portion supérieure du Tiers-État. Cependant les enfants du peuple n'en étaient pas complètement exclus. Bien des institutions que nous croyons nouvelles étaient connues dès cette époque, et c'est ainsi qu'au moyen âge, grâce aux fondations charitables, de nombreux boursiers étaient entretenus dans les collèges de
1. Manœuvrier, V Education de la bourgeoùie sous la troisième République.
l'Université de Paris. Dans quelques-uns, au XVII* et au xviii^ siècle, ils formaient la majeure partie de la clientèle scolaire. Le grand éducateur Rollin, fils d'un coutelier de Paris, avait fait ses études en qualité de boursier au collège de Plessis (Sorbonne). Sous la Régence, des lettres patentes avaient décidé « qu'à dater du l^*" avril 1719, l'instruction de la jeunesse serait donnée gratuitement dans les collèges de plein exercice, sans que, sous quelque prétexte que ce fût, les régents pussent exiger aucun honoraire de leurs écoliers ^ »
De nos jours, le système des bourses a été considérablement développé. Pour l'enseignement secondaire les bourses se sont si bien multipliées que les meilleurs d'entre les enfants sans fortune bénéficient pour une large part, de l'enseignement secondaire. D'ailleurs, tant par le fait de la Révolution et du progrès social qui depuis un siècle l'a suivie, que par le fait de la révolution économique qui a marqué le milieu du siècle dernier et qui a été le résultat des grandes découvertes scientifiques, les classes sont aujourd'hui tellement confondues, qu'à vrai dire il n'y a plus de