‹ L'École française d'AthènesChapitre 4 sur 9 · LES · texte numérisé non relu

LES

TÊTES AILÉES DE SATYRE

TROUVÉES A ANGLEUR.

Liège, le 2 mars 1882.

Monsieur,

Parmi les objets de bronze, récemment découverts à Angleur, vous avez bien voulu appeler spécialement mon attention sur trois têtes de Satyre. Deux de celles-ci sont ailées; et à la troisième on remarque la place où l’aile a été fixée.

Cette représentation singulière piqua vivement ma curiosité, et l’étude de cette forme insolite me parut ne pas être sans quelque intérêt pour la connaissance de la mythologie figurée. Je me mis donc à étudier la question, et j’ai l’honneur de vous soumettre le résultat des recherches que j’ai pu faire sur cet intéressant sujet.

Les bronzes d’Angleur ont tous servi à décorer une fontaine. Il n’existe cependant pas entre eux un rapport assez intime pour qu’on ne puisse étudier les trois têtes de Satyre indépendamment des autres objets; car l’artiste n’a pas voulu, me semble-t-il, donner à l’ensemble de l’ornementation une signification mythologique bien déterminée.

Je commencerai par constater que le type d’une des

têtes diffère de celui des deux autres. Comme vous l’avez remarqué vous-même, Monsieur, dans la notice que vous avez lue à l’Académie sur la précieuse trouvaille d’Angleur, ces trois têtes ont dû être fixées à plat probablement sur une plaque de marbre. Je n’étudie ici que l’attribut spécial donné aux Satyres; je ne puis donc rechercher comment on pourrait, avec les divers objets que nous possédons, reconstituer la fontaine avec une certaine vraisemblance. J’en ai dit quelques mots ailleurs (1). 11 ne sera toutefois pas inutile, pour préciser davantage le sujet qui nous occupe, de rappeler que la fontaine devait être ornée de quatre têtes de Satyre. Les trois masques se présentent de profil; deux se font vis-à-vis et il nous manque celui qui devait correspondre au troisième.

Je suppose que la tête de la Méduse, entourée de quatre signes du Zodiaque (le Bélier, le Lion, les Poissons et le Scorpion), était fixée à la table de marbre au-dessus des deux bouches de fontaine et que les quatre coins étaient ornés d’une tête de Satyre.

Aucun doute ne semble pouvoir exister sur cette dénomination de Satyre. Il ne saurait être question de Mercure et encore moins d’une divinité gauloise quelconque. La barbe n’est pas, il est vrai, un indice décisif. On connaît des Mercure barbus ; il y en a un entre autres au Musée britannique (2). Seulement, dans nos bronzes, la largeur démesurée du cou et la forme de la barbe et des cheveux

(1) Atlienœum belge, 1®** mars 1882. D’après les derniers renseignements que j’ai reçus, une quatrième tête de Satyre avait été trouvée en même temps que les trois autres; mais les ouvriers l’ont jetée de côté parce qu’elle était en pièces et morceaux.

(2) Muller, Denkm. II, 300.

rappellent trop une origine animale pour qu’on puisse songer à Mercure. Du reste, les oreilles pointues, forme propre à toutes les représentations de Satyre, ne laissent subsister aucun doute dans notre esprit.

Peut-être pourrait-on prendre nos masques pour des têtes de Silènes. A ceux-ci, en elfet, était confiée la garde des fontaines. C’est dans l’exercice de ces fonctions qu’on voit représenté un Silène sur la célèbre ciste de Préneste (1).

Des poètes ont confondu les Satyres avec les Faunes, les Silènes et les Pans, ne reconnaissant bien des fois dans ces êtres mythologiques que des divinités champêtres, fort redoutées des bergers et des voyageurs. Ils n’attachent que rarement une certaine importance aux traits caractéristiques qui distinguaient les Satyres des Silènes et les Pans des Faunes. Pausanias lui-même nomme les Silènes de vieux Satyres (2).

Dans l’art, au contraire, ces représentations sont nettement distinctes (3). Le Silène emprunte ses formes animales au cheval et le Satyre au bouc. Dans la statuaire, l’assimilation entre ces deux êtres mythologiques ne se fit jamais, et toujours, on sut distinguer le jeune Satyre, quelle que fût la forme sous laquelle on le représentât, et dont le type le plus répandu fut celui créé par Praxitèle, du Silène vieux et obèse. Dans la peinture et le bas-relief, il n’en fut pas toujours de même; ceci s’explique par ce

(1) Müller, Denkm.l^ 309.

(2) Paus, 1, 23. 5. Toùq yap ijA/jctf rwv loLTupou 7TpojJ>covraç ovofJioiXfiUŒi

Welcker, Gr. Gotterl. III 150.

(3) Fürtwangler, Cista prenestina e teca di specchio con rappresentazioni bacchiche. a. d, 1. 1877 pp. 197 et suiv. et 448.

fait que petit à petit, les Silènes et les Satyres y perdirent leur signification mythologique pour n’être plus que de simples éléments décoratifs. Nous les retrouvons comme tels sur des monuments du siècle des Antonins, époque à laquelle appartiennent les bronzes d’Angleur. Les têtes, qui font l’objet de cette étude, n’ont pas non plus une signification mythologique bien déterminée. Ils servaient d’ornement à la fontaine, et les éléments qu’ils nous fournissent ne suffisent guère pour décider si l’artiste a voulu repré.senter des Silènes ou des Satyres. Nous n’attacherons pas à ces dénominations une importance plus grande que les Romains ne le firent eux-mêmes. Disons donc que ces trois bronzes représentent des Satyres et cherchons à expliquer l’attribut qui les caractérise ici : les ailes. Nous en avons du reste trouvé d’autres exemples que nous citerons dans le courant de cette étude.

Sans nous étendre longuement sur la signification attribuée par les artistes anciens aux figures ailées, ni sur l’hisloire de ces représentations, il ne sera pas inutile de rappeler les principaux points de cette question archéologique, afin de mieux faire voir comment on en est arrivé à donner des ailes à des êtres auxquels il semble de prime abord qu’elles conviennent si peu.

Les figures ailées sont excessivement nombreuses dans l’art antique. M. Langbehn (1), dans sa récente étude sur les représentations de cette nature, en cite jusqu’à trentesept différentes. Encore cette liste pourrait-elle être doublée, car ce savant n’a eu en vue, dans son énumération, que les représentations ailées de l’époque la plus ancienne de l’art grec.

(t) Langbehn, Flügelgestalten der altesten griechischen Kunst. München, 1881, p. 6.

Depuis longtemps les archéologues s’étaient occupés de la question. Son importance n’échappa point à l’esprit si perspicace du fondateur de l’archéologie classique. Winchelmann crut qu’à l’origine toutes les divinités avaient été représentées avec des ailes (1), et Voss, dans ses Myihologische Briefe, considéra les figures ailées comme base de tout son système mythologique.

Doring (2) et Zoega (5) en firent le sujet de leurs recherches; Gerhard les étudia à son tour (4), et rattacha toutes les représentations ailées féminines à Niké et les autres à Eros. Enfin, tout récemment, M. Langbehn soumit la question à un nouvel examen et parvint à élucider les difficultés qu’elle présentait avec ce sens profond de l’art grec que le célèbre professeur de Munich, M. Brunn, sait inspirer à ses disciples. Malheureusement, l’auteur n’a étudié jusqu’ici que les figures ailées de l’époque archaïque.

L’aile, étant une forme empruntée à la nature animale, on peut affirmer que l’origine de cette forme, appliquée à l’art, doit être cherchée non en Grèce, mais en Orient. Au début, cette représentation ne put être appliquée en Grèce qu’à des animaux, et ce ne dut être que plus tard que l’artiste en vint à l’attribuer à des figures humaines. La vérité de ce principe est confirmée tant par la littérature que par les monuments.

Les figures ailées sont inconnues à Homère ; et plus d’un poète de l’époque archaïque nous représente encore

(1) Mon. ined. Rom a, 1821 II p. 1.

(2) De alalis imaginibus apud veteres (Commentationes, p. 52-85).

{Z) U eb. die geflüyelten Gottheiten (Rh. Mus, 1839, VI, p. 580).

Welcker, Kl. Schrift ,y. 189-212.

(4) üeb. die Flügelgestalien der alten Kunst (Abh. d. K. Akad. d. Wissenschaften, Berlin, 1859). Cf. Sitzungsber. 1859, p.81.

comme non ailés, des êtres qui le furent dans la suite. Alcman ne donne pas encore des ailes à Eros (1) pas plus que Sappho n’en accorde à Eos (2). Le premier poète qui parle de représentations ailées est Hésiode. Il ne cite que Pégase et les Harpyies (3).

Les représentations ailées prirent, en Orient, leur plus grand développement en Assyrie. Elles furent importées en Grèce par l’intermédiaire de l’Asie-Mineure et spécialement de la Lycie, comme l’a définitivement prouvé M. Langbehn. Les îles grecques furent, comme toujours, les premières à se servir de cette forme orientale (4). Sur le continent, nous la trouvons pour la première fois à Corinthe, d’où elle se répandit dans les autres parties de la Grèce. Sur le sol grec la forme ailée perdit ce caratère oriental purement fantastique, je dirai même monstrueux, qui rebutait au génie plastique de la Grèce, devint plus vivante, plus organique et se rapprocha ainsi davantage de la nature. L’art grec, en effet, purifie tout ce qu’il touche, il s’assimile en les transformant les formes d’origine étrangère, même celles qui semblent le plus opposées à son génie artistique. Il veut avant tout produire des êtres réels, que nous pouvons concevoir comme existant dans la nature ; et ce ne fut qu’assez tard que les artistes de la Grèce en arrivèrent à représenter ces conceptions abstraites qui devinrent si nombreuses à l’époque romaine.

Une représentation est réelle ou idéale; cette dernière

(1) Alcman, fragm. 58,2 (ed. Bergk).

(2) Sappho, /rap'm. 18 (ed. Bergk).

(5) H ES, Theog. 269, 284.

(4) CoNZE, Zur Gesch. der Anfdnge der griechischer Kunst. (Sitzuiigsb. K. K. Akad. Wien, 1870, t. LXIV, p. 526); et Mel. Thongef., pI.V, n‘>«2,5,8.

peut encore trouver son origine dans l’imitation de la nature ou être purement fantaisiste.

Les artistes grecs figurèrent leurs grands dieux comme des hommes idéalisés; aucun d'eux ne fut jamais représenté avec des ailes (1). Cet attribut ne fut donné qu’à des divinités d’ordre inférieur. Il n’y a d’exception à cette règle que l’Artemis sculptée sur le coffre de Kypselos qui se trouvait dans le temple de Héra à Olympie. A Pausanias lui-même, cette représentation parut étrange (2), seulement le Périégèle oublie que cette Artémis n’était pas plus la vraie divinité grecque que ne l’était la Diane d’Éphèse. Les formes données à l’Artemis du coffre de Kypselos appartiennent à une déesse asiatique qui ressemble beaucoup à l’Anaïtis de Perse ; c’est la raison pour laquelle on l'a nommée bien souvent la Diane persane.

Plusieurs monuments nous permettent de nous faire une idée de la manière dont était représentée l’Artemis dont parle Pausanias. Je ne citerai qu'un vase de Théra (3) et un bronze de Graechwyl , conservé au Musée de Zurich (4).

Les artistes ne donnèrent d’abord des ailes qu’aux représentations purement fantaisistes, et parmi celles-ci, en premier lieu, aux animaux mythologiques qui en sont bien rarement dépourvus. Plus tard, ils les donnèrent à des

(1) Il en fut de même chez les Romains. Il y a cependant des exceptions. Ainsi sur la colonne Antonine Jupiter Pluvius est représenté avec des ailes . Il est vrai qu’il est là en pleine activité au moment où il lait pleuvoir.

(2) Paus. V, 19, 5. ”Aprf:/Cc/ç âè ovot oi^a. èf crcp Xoycp yrré^uycLc, sxouad

kariv ènl ràv to’yczwy %aî, rj; fjisv KOLréxei rÿ âè sré^a

TGüi/ p/c/p&iv Xéovra. Cf- Langbehn, p. 64, 77 à 121.

(3) Gerhard, Persische Artémis (Arch. Zeil. 1854. p. 178).

(4) J.STiCKEL,/)e Z>/anae persicœ monumento grœchwyliano. Jena,1856.

êtres dont la nature humaine était associée à la forme animale. Enfin, nous trouvons des ailes aux attributs de certaines divinités, aux génies, aux représentations abstraites, aux personnifications allégoriques; mais toujours, même aux époques les plus récentes, les ailes furent données pour indiquer la vitesse extraordinaire, la rapidité surprenante de certains êtres. Cette rapidité pouvait être ou physique, et par conséquent réelle, ou morale. La première, la plus simple et la plus naturelle, fut exprimée en premier lieu ; ce qui explique une fois de plus pourquoi on commença par donner des ailes aux animaux. La seconde conception, plus abstraite, plus métaphysique, n’est réalisée que dans la suite. C’est de cette manière que l’on conçut les génies, les êtres allégoriques ou abstraits. Les ailes sont une véritable métaphore, indiquant, non que l’être ainsi représenté vole, mais que sa course est d’une grande rapidité, que son activité est prodigieuse.

Du moment qu’on avait abandonné le terrain de la réalité pour se lancer dans le domaine de la fantaisie, aucune raison ne pouvait plus retenir l’artiste, ni l’empêcher de réaliser cette conception purement abstraite jusque dans ses dernières conséquences. Cette rapidité ne devait pas rester purement physique, elle pouvait fort bien s’appliquer aussi à l’activité, à la force, à l’intensité des passions. Partant de cette idée, on donnait des ailes à des êtres inspirant la crainte, l’elfroi et à ceux chez lesquels on voulait personnifier l’exaltation de la passion. C’est dans ce dernier sens qu’on donna des ailes à Dionysos, aux personnages de son thiasc et à ses principaux attributs.

Les monuments confirment la vérité de cette théorie.

Le cheval est la plus ancienne représentation ailée qui

nous soit connue dans l’art grec (1). C’est ainsi que nous le trouvons sur un des célèbres vases de Milo, si bien décrits par M. Conze (2). Ceux-ci sont antérieurs au coffre de Kypselos et datent, par conséquent, du commencement du VII' siècle, car on est d’accord aujourd’hui pour placer le célèbre coffre entre la 50' et la 40' Olympiade. Dans la suite, on rencontre, surtout sur des monnaies, un grand nombre d’animaux ailés, réels ou mythiques : ainsi le sanglier, le lion, la panthère, le taureau, le griffon, l’hippocampe.

Après le cheval, viennent les Gorgones, déjà ailées sur le coffre du tyran de Corinthe, puis les Harpyies (3), les sphinx, les sirènes.

La représentation de ces êtres fantastiques est surtout fréquente sur les vases de la Grande Grèce et sur les monuments artistiques de l’Étrurie. Je citerai notamment les précieux objets d’or, d’argent et de bronze découverts en 1836 à Cervetri, dans la grotte Regolini-Galassi, aujourd’hui un des plus beaux ornements du Musée étrusque du Vatican (4). Parmi les Sphinx, j’appellerai

(1) Langbehn, p. 49 et suiv.

(2) Conze, Melische Thoîigefasse. Leipsig, 1862, pl. IV. Ces trois vases se trouvent actuellement à Athènes.

(3) C’est à tort, à mon avis, que M. Langbehn (p. 42) admet que les figures, ailées en second lieu, furent les Harpyies. Pausanias, dans la description du coffre ne dit pas que celles-ci y étaient représentées avee des ailes (V. 17. 11) *. kcc} oI ttcu^sç oî ^opsou tolç *Ap7ru/aç aTr’ ccÙtou (J/w- Kouai. Sur le coffre de Kypselos ne sont ailés que les Gorgones, les deux chevaux de Pélops et les chevaux sculptés sur le dessus du coffre.

(4) Grifi, Monumenti di Cere antica. Roma, 1841, surtout les planches 1 et IL Micali a aussi publié une intaille étrusque représentant un animal, ailé dont la forme est des plus bizarres. (Mon. tav. XVI, 17). Conze, Mel Thongef. pl. V, 4, 9.

surtout l’attention sur une curieuse image de Sphinx de Thèbes, représentée sur un lécythus publié dans la Gazette archéologique (i).

Viennent ensuite les génies, les personnifications, les êtres symboliques, tels que Thanatos, Niké, Eos, les Vents, les Saisons (2), Psyché. Nous trouvons même des géants ailés, moitié hommes, moitié animaux, sur la magnifique gigantomachie de Pergame, actuellement à Berlin (3) ; et Braun reproduit aussi un Centaure ailé (4).

Parmi les représentations de cette nature, les unes sont toujours ailées, parce que les ailes constituent un attribut essentiel sans lequel on ne saurait les concevoir, tandis que d’autres en sont parfois dépourvues, les ailes n’étant pourelles qu’un attribut accessoire.

Les Vents appartiennent à la première catégorie. On se rappelle la célèbre Tour des Vents d’Andronicus à Athènes. Et l’on ne se contenta pas de donner des ailes aux Vents, mais on représenta de la même manière leurs nombreux enfants. Sur un vase de la collection Gampana (5), nous voyons des ailes à Kalaïs, ce fils issu des amours de Boréas et d’Orithyie, enlevée aux bords de l’Ilissus, à la fontaine de Callirrhoé.

(1) Gaz. arch., 1876. II, p. 77. M. Milchhoefer a publié une étude trèsapprofondie sur les diverses représentations de Sphinx dans les Mittheil. d. deutsch. archaeolog. Instit. Athen, 1879.

(2) Les saisons sont représentées ailées sur un beau sarcophage du Musée de Porto. Voyez mes Notes archéologiques sur le Portugal (Bull, de TAc. d’arch. de Belg. 1882. p. 356).

(o) E. Michel, Les Musées de Berlin (Rev. des Deux Mondes, 1882. 15 février, p. 912).

(4) Braun, Kunstvorstellungen, pl. V, n® 10.

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