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le cachèrent pas. Une nouvelle école apparaissait, qui prendrait sa place entre l'école anglaise individualiste et Técole socialiste. M. de Laveleye la caractérisait en ces termes :
u La nouvelle école est appelée à rendre de grands services. Ni Téconomie classique, ni le socialisme ne peuvent servir de guide dans Tœuvre si difficile d'améliorer le sort des classes laborieuses et d'introduire peu à peu une répartition plus équitable des richesses. D'une part, l'économie orthodoxe, persuadant aux classes dirigeantes et aisées que Tordre social actuel est aussi parfait qu'il peut l'être et qu'en tout cas la liberté illimitée répond à tout, celles-ci se croient endroit de nier qu'il y ait une question sociale, et elles repoussent comme chimérique toute aspiration vers un régime plus conforme à la justice. D'autre part, le socialisme scientifique de Saint- Simon, de Marx et de Lassalle a montré clairement les maux de la société moderne et la faiblesse des apologies tentées pour en contester la réalité ; mais quand, ne se bornant plus à la critique, ces socialistes émettent des vues de réforme et de reconstruction, ils échouent, parce qu'ils ne tiennent pas un compte suffisant des enseignements de l'histoire et des sentiments innés de l'humanité. Ne voyant que du mal dans la société actuelle, ils sont aveuglément optimistes pour l'avenir. Ils ne comprennent pas assez que pour arriver à un ordre de choses meilleur, il faut améliorer les hommes. Ceci est l'œuvre de longue durée réservée au socialisme de la Chaire (1). »
Ainsi présentée, la doctrine était séduisante et devait attirer les cœurs plus encore que les esprits. Dans le même temps, M. P. Cauwès publiait un important ouvrage qui rompait absolument avec les doctrines « orthodoxes ». L'auteur disait dans sa préface (2) :
(1) Le socialisme contemporain, 2« édition. Paris, Germer-Bail- Hère, 1881, p. 332.
(2) Précis du cours d'économie politique, professé à la Faculté de droit de Paris, par Paul Cauwès. Paris, Larose, 1878.
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« L'examen raisonné de la législation économique conduit à se convaincre de la nature contingente de la plupart des principes qui la composent. Sur ce point, il m'a fallu remonter un courant d'opinion des plus puissants. La formule favorite des économistes anglo-français, — laissez-faire,laissez-passer, — legs d'une époque qui luttait contre l'autorité absolue, a inspiré un programme selon lequel l'abstention de TEtat et la liberté complète de l'industrie et des échanges sont érigées en axiomes cosmopolites. Une réaction salutaire s'est produite contre ce doctrinarisme sans limites ; elle est assez forte aujourd'hui pour suspendre le mouvement libre-échangiste dans plusieurs pays de l'Europe. List et Carey ont formulé la théorie de la protection des industries nationales ; je n'ai fait que m'y rallier, en y apportant quelques tempéraments, mais c'est encore, vu l'état des esprits en France, une assez grande témérité. »
Cet ouvrage mit le feu aux poudres et provoqua dans le camp des a classiques » une émotion extraordinaire. Comment admettre que l'économie politique fût enseignée désormais par des « adversaires » ? Etait-ce vraiment des adversaires ou des écrivains indépendants? La question fut portée jusque dans les conseils du gouvernement et là, comme à la Faculté de droit de Paris, il apparut que deux courants opposés se dessinaient nettement. Vainement on eût essayé de favoriser telle ou telle doctrine, la science est libre et nul pouvoir n'est assez fort pour arrêter Tessor des idées.
Il fallait aux maîtres des auditoires et, s'ils sont nombreux à Paris, il n'en est pas de même en province ; il fallait surtout stimuler les recherches et développer le goût des études économiques. Pour cela l'enseignement des Facultés de droit fut réorganisé et un décret du 30 avril 1895 créa un double doctorat correspondant à deux directions d'enseignement : le doctorat des sciences juridiques et le doctorat des sciences économiques et politiques. Ce dernier allait donner une vive
impulsion à Tétude de Téconomie politique. Quant aux jeunes maîtres, ils trouvèrent un puissant encouragement dans la spécialisation des études et dans la nouvelle organisation des Facultés de droit. Un arrêté ministériel du 23 juillet 18% offrait une « agrégation » spécialeaux futurs professeurs d'économie politique.
Toutes ces mesures répondaient au vœu des gens instruits et furent accueillies avec grande sympathie. Non seulement la grande place faite à l'économie politique n'était pas critiquée, mais le Parlement lui-même demandait que cet enseignement fût encore complété. La séance de la Chambre des députés du 14 novembre 1904 fut particulièrement intéressante (1). Il s agissait de la discussion du budget de 1905 et c'est souvent une révélation pour le public. C'est par elle que ce public apprend ce que deviennent les universités, si l'enseignement est en progrès, si les chaires se multiplient, si les professeurs sont appréciés, si les étudiants sont nombreux. Tout, en effet, a sa répercussion dans le budget de l'instruction publique et il n'y a pas d'innovation heureuse qui ne se traduise par une dépense nouvelle. Les rapporteurs et orateurs nous ont dit que les Facultés des sciences sont très brillantes et rendent des services, que les Facultés des lettres sont somnolentes en province et qu'enfin les Facultés de droit ne font pas aux sciences économiques la place qui leur est due. C'est alors que le ministre de l'instruction publique déclara que les Facultés de droit venaient d'être consultées récemment sur l'extension de l'enseignement économique. Déjà on connaissait l'avis de la Faculté de droit de Paris. Celle-ci proposait que l'enseignement économique eût sa place dans chacune des trois années de licence. En première année, on étudierait la production et la répartition des richesses ; la seconde année serait consacrée aux échanges, au crédit et à
(1) Journal officiel y 45 novembre 1904.
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Timpôt ; enfin, en troisième année, Tétudiant entendrait des cours sur la politique économique des différents États. Ce n'est pas tout. On proposait deux licences correspondant aux deux doctorats : une licence juridique et une licence économique et politique.
La Chambre des députés, très favorable au droit public qui forme le c citoyen» et aux éludes économiques qui permettent d'approfondir les revendications c( socialistes », se montrait h ostile à « l'enseignement suranné du droit j».
C'est contre ces prétentions que s'est élevé avec beaucoup de vigueur M. P. Beauregard, député de Paris et professeur d'économie politique à la Faculté de droit. « Je ne veux pas que le développement si nécessaire de l'enseignement économique, a-t-il dit, aboutisse à un amoindrissement de l'enseignement juridique. Nous avons rétabli le droit romain dans son intégrité d'étude historique. Nous avons compris qu'en dehors du droit romain, il en existait un autre qui était aussi à l'origine du nôtre : c'est le vieux droit français. Nous en avons poussé loin l'étude. Je vous en supplie, ne touchons pas aux études d'histoire du droit. Développez la section économique largement, mais ne la développez pas en prenant sur les progrès accomplis » (1). Tel est bien notre sentiment. Il y a entre la science économique et la science du droit des rapports multiples et d'un ordre élevé ; ce sont des rapports de causes à effets. Les besoins des hommes, les intérêts sont la cause principale des législations. Si on sacrifie l'étude des législations passées ou présentes, on se condamne à une ignorance pitoyable. Dans les Facultés de droit, Tétude des diverses branches du droit mérite la première et la plus large place. Ce serait bien mal servir la haute culture intellectuelle que de la priver de la philosophie du droit, de l'histoire du droit privé, pour développer inconsidérément le droit pu-
(1) Ibid., p. 2444.
blic, réconomie politique et la science des finances, de vouloir sans cesse remanier les programmes, au risque de décourager les maîtres sans profit pour les étudiants.
Voici quelle a été la récente réforme des études économiques en France. Un décret du 1®' août 1905 (1) a donné une plus grande place aux études économiques sans sacrifier renseignement du droit. Trois projets étaient en présence : l'un, qui avait l'assentiment de la Faculté de Paris, installait renseignement économique dans les trois années que comporte la licence en droit ; Tautre, signé par 230 députés et très défendu par MM. Thierry et Massé, enlevait l'économie politique aux étudiants de première année et la rendait obligatoire pour les élèves de deuxième et de troisième année ; enfin le Comité consultatif établi auprès du ministère de rinstruction publique plaçait l'économie politique en première et en deuxième année et demandait en outre que deux cours semestriels fussent consacrés à la législation industrielle et à la législation financière. Appelé à délibérer sur tous ces projets, le Conseil supérieur de l'Instruction publique a préparé et rédigé, en ces termes, le décret du 1" août :
Première année : droit romain (deux semestres) : institutions juridiques de Rome exposées dans leur développement historique; droit civil (deux semestres); économie politique {deux semestres) ; histoire générale du droit français (deux semestres; éléments du droit constitutionnel et garanties des libertés individuelles (un semestre).
Deuxième année : droit civil (deux semestres) ; droit criminel (deux semestres) ; droit administratif (deux semestres) ; économie politique {deux semestres) ; et, au choix des candidats, un des cours semestriels suivants : droit romain, étude de quelques théories importantes de droit romain ; droit international public.
(i) Journal officiel^ 3 août 1905.
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Troisième année : droit civil (deux semestres) ; droit commercial (deux semestres) ; procédure civile (un semestre) ; droit international privé (un semestre); législation industrielle ou, au choix des candidats, législation coloniale dans les Facultés où existe ce dernier enseignement (un seméstre) (1).
Le nouveau régime fait une place méritée à l'économie politique, car elle sert à comprendre les matières les plus variées du droit. Que Ton étudie le droit civil (famille, propriété, successions, contrat de vente, louage de choses ou de services, crédit et hypothèque) ; le droit commercial (sociétés, change, effets de commerce) ; le droit administratif (rôle de TEtat, fonctionnarisme et services publics) ; toujours les leçons économiques exerceront leur influence sur les jeunes étudiants et les rendront plus aptes à commenter et à apprécier les lois Sans doute le nouveau programme délaisse un peu le droit romain, mais les romanistes se consoleront, en pensant que, depuis des siècles, ils ont occupé les premières chaires dans toutes les universités d'Europe. Quelques-uns regrettent que l'économie politique soit enseignée dès la première année, et qu'elle s'adresse à des jeunes gens à peine sortis du collège. Mais on oublie que ces mêmes jeunes gens ont déjà entendu parler de questions économiques, dans les cours de philosophie, et que les Facultés des lettres ont une tendance à multiplier les questions d'ordre économique et social.
Voici, en effet, les sujets de dissertation philosophique donnés récemment à nos futurs bacheliers :
(1) En outre, les candidats devront opter entre les deux groupes suivants de cours semestriels :
a) Voies d'exécution ; droit commercial (cours complémentaire) ou, au choix des candidats, droit maritime, dans les Facultés où existe ce dernier enseignement.
b) Droit public : législation financière.
16 LIVBÊ PREMiÊH
1. On a dit que la question sociale est une question niôrale. Cette formule est-elle acceptable et dans quelle mesure ?
2. Les lois économiques doivent-elles se formuler en dehors de toute idée de justice sociale?