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Droits et devoirs respectifs de TÉtat et des individus

7. Rechercher où commence le rôle de TÉtat et jusqu'où il doit normalement s'étendre.

8.^ De la justice sociale comme règle de conduite individuelle.

9. La solidarité dans le présent et dans l'avenir. 10. Quelle doit être, à votre avis, l'idée ou les idées directrices de toute éducation moderne ?

Si les candidats au baccalauréat sont aptes, après huit mois d'études philosophiques, à répondre à ce programme, on avouera qu'un cours d'économie politique ne dépasse pas leur compétence. Il semble môme que cet ensemble de questions suppose une culture intellectuelle très développée, et certains trouveront qu'il faut une véritable hardiesse pour proposer de pareilles thèses à la jeunesse des lycées, collèges et autres institutions pédagogiques. Mais il en est des études économiques comme des paysages : on se contente d'en apercevoir les grandes lignes ; on les admire de loin, à vol d'oiseau ; on peut même en parler sans les connaître. C'est donc une très heureuse pensée de donner aux étudiants en droit de première année un cours d'économie politique générale ; ils devront ensuite étudier, en deuxième année, l'organisation économique et le mécanisme de la vie moderne ; enfin, ils choisiront, en troisième année, tel ou tel cours spécial qui

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se rapporte à leurs études préférées. Chose curieuse et rare ! Les nouveaux programmes ne sont pas surchargés et les examens ne sont pas rendus plus difficiles. Dans quelques années, l'expérience dira ce qu'il faut penser de l'enseignement de réconomie politique ainsi compris ; tout dépendra de Tesprit des maîtres et de la sagesse de leurs leçons.

Mais que devient Tétudiant ? Aura-t-il le sort d'un auditeur d'un cours de morale ou de mathématiques ? Certes il subira l'influence du maître, mais ceux-là surtout garderont l'empreinte de l'enseignement reçu, qui auront été associés plus étroitement à l'œuvre de l'économiste. C'est ce qu'ont bien compris, depuis trente ans, les professeurs des universités allemandes. Pour former des disciples, ils ont organisé des groupes ou cercles d'études, des travaux pratiques, des « séminaires » économiques, où on étudie de préférence les questions actuelles.

Alors les étudiants se mettent à l'œuvre, et comme une seule question pratique, bien travaillée, provoque les observations et les réflexions de toutes sortes, on devine quelle tâche féconde entreprennent ces jeunes gens. C'est le contact entre élèves et professeurs et la sollicitude cordiale de ces derniers qui ont grandement contribué à l'influence et à la célébrité des professeurs allemands comme MM. Brentano, Schmoller, Ad. Wagner, von Mayr, Lotz, Bûcher, Slieda, Conrad, Dietzel et des professeurs autrichiens comme MM. Karl Menger et Philippovich. Combien d'autres ont formé et forment une pléiade de disciples !

Déjà plusieurs grandes écoles de Paris et, notamment, la Faculté de droit, sont entrées dans cette voie. L'initiative de MM«Cauwès, Souchon et Bourguin a été accueillie avec faveur et ne réclame que la persévérance — la persévérance dans le succès. Certaines Facultés de province, officielles ou libres, ont, elles aussi, créé des groupes d'études qui rap-

pellenl, en les imitant, les séminaires économiques des universités d'outre Rhin.

Aujourd'hui, en France, plusieurs courants scientifiques apparaissent dans le haut enseignement. La majorité des maîtres se montre assez éclectique. Entre l'école individualiste, hostile à l'intervention du pouvoir et le socialisme d'État qui fait un appel incessante la réglementation, il y avait place pour une troisième école. A partir de 1870 s'est dessiné en France, un courant scientifique dont l'intensité va croissante. Une école économique est apparue qui, grâce à l'étude minutieuse des faits, a mis en lumière un ensemble de doctrines très différentes des théories « classiques ». Elle a étudié non pas seulement les phénomènes économiques, mais les rapports que ces différents phénomènes suscitent entre les hommes. Elle n'a pas davantage sacrifié à Véiatisme exagéré des universitaires allemands. Très attachée aux libertés écomiques, elle a reconnu quelle est la mission « normale » de l'État, lorsque l'initiative privée — individuelle ou collective — ne peut pas ou ne veut pas agir. En résumé, par sa méthode faite des procédés multiples de l'observation scientifique, par sa doctrine sur la production et la répartition des richesses, par l'action qu'elle exerce, la nouvelle école s'est fait une place très caractéristique et très originale.

Longtemps historiens et critiques n'ont pas voulu voir l'évolution de l'économie politique en France. En 1892, le regretté Henri Saint-Marc écrivait ; « En économie politique, nous trouvons une école puissante, sectaire, orgueilleuse, qui, depuis les Physiocrates, domine la science française et traite en ennemi quiconque ne lui rend pas hommage. Elle est individualiste. Sa méthode est principalement la méthode déductive. Elle suppose des êtres également déterminés par l'égoïsme, également éclairés par la raison, possédant, en vertu du droit naturel, les uns, les instruments de production, les autres, leurs bras seulement, et elle déduit comme des

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règles nécessaires les résullats de leur libre concurrence. L'histoire, la statistique servent d'illustrations après coup à des théories conçues sur ces axiomes, au lieu de fournir les bases sur lesquelles seront construites les théories » (1). Ce jugement sévère pouvait s'appliquer à l'école individualiste, aux travaux des économistes parus, en Angleterre et en France, pendant la première partie du xix° siècle, mais ne convenait en aucune façon aux écrits des économistes français de la période contemporaine. 11 arriva forcément que nombre d'écrivains étrangers commirent la même erreur. C'est ainsi que M. L. Cossa, professeur à l'Université de Pavie, écrivait encore en 1899 : « L'Ecole française a fait de la science la gardienne intéressée de l'organisation économique existante et s*est opposée non seulement à l'ingérence bienfaisante de l'État, mais môme aux plus légitimes manifestations de la liberté, lorsque celle-ci, par la formation de groupes sociaux spontanés et autonomes, vient en aide à la faiblesse de l'ouvrier isolé et sans ressources devant la force débordante de l'entrepreneur capitaliste » (3). Puis l'auteur parlait de « l'exclusivisme » de cette école et déclarait que c'est bien en France que se rencontre l'économiste « orthodoxe ». Telle est aussi la pensée qu'exprimait récemment M. Philippovich (3) : c La littérature économique française de ces dernières années, disait-il, se tient presque complètement aux traditions de l'école de Smith. »

(1) Etude sur V enseignement de V Economie politique dans les Universités d* Allemagne et d^ Autriche, Paris, Larose et Forcel, 1892, p. 119 et 120. — Nous trouvons le même jugement dans le livre de M. L. Vuarin, professeur à l'Université de Genève : Une vue d'ensemble sur la question sociale, Paris, Larose, 1896, p. 251. — Cf. Henri Hauser, professeur à l'Université de Dijon : L'Enseignement des sciences sociales, Paris, Marescq, 1903, p. 4(t0.

(2) Histoire des doctrines économiques, par L. Cossa, avec une préface de A. Deschamps. Paris, Giard et Brière, 1899, p. 375.

(3) Op» cit,y p. 47.

Qu'il y ait en France des partisans de l'individualisme de Técole « orthodoxe » ou c classique », cela est évident pour tous ceux qui suivent le mouvement des idées et le conflit des systèmes. Mais l'école dominante n'est plus l'école « classique » ; c'est ce que nous avons voulu mettre en lumière en 1902 (1), et ce que rappelaient récemment MM. E. Levasseur et Paul Leroy-Baulieu. Lorsqu'on passe en revue les faits économiques et les doctrines, on remarque combien l'enseignement de l'économie politique s'est profondément modifié en France depuis un quart de siècle. M. Levasseur,rappelant les reproches adressés à l'économie politique, d'être une science « dure » et de ne pas considérer les misères humaines répondait récemment (2) au sujet de la science française : « Elle ne se désintéresse pas de ces misères ; car presque tous les économistes, lorsqu'ils abordent les questions d'art économique, essaient de formuler à ce sujet des conclusions pratiques. Ce qui distingue les libéraux, c'est de les chercher moins dans la tutelle des pouvoirs publics, quand l'ulilité n'en est pas démontrée, que dans le ressort de l'activité individuelle et dans le groupement des forces productives. L'association sous ses formes diverses, association des capitaux et association des travailleurs, est actuellement un des objets les plus importants de ses études. L'économie politique se classe elle-même parmi les sciences morales parce que l'homme en est le principe, comme travailleur, et la fin, comme consommateur de la richesse. » Non seulement la majorité des économistes français sont favorables à toutes les initiât!ves qui contribuent à l'union du capital et du travail, mais ils les appellent, et quand elles se produisent, ils ne cessent de les encourager. Ce qu'ils veulent, c'est que la loi favorise

(1) V école économique française, Paris. Arthur Rousseau, 1902.

(2) Aperçu de l'évolution des doctrines économiques en France sous la troisième République. Paris, Alphonse Picard, 1906, p. 12 et 13.

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les libres associations au lieu de les décourager. Ce qu'ils réclament, c'est qu'entre l'individu et l'État des groupements économiques se fondent librement pour contribuer à l'essor de la richesse et au bien-être de tous. Ils sont loin de rejeter l'intervention législative comme les premiers économistes, el M. Paul Leroy-Baulieu, appuyant les conclusions de M. Levasseur, ajoutait (1): « Nous devons refuser de nous restreindre aux données de l'école classique et je repousse absolument, quant à moi, toute inféodation à cette école. Ma méthode est.presque en tout point, l'opposée de celle de Ricardo, Stuart Millet Rossi. Il suffit d ouvrir au hasard un de nos livres et un des leurs, pour que la différence éclate à première vue. Tout est abstrait chez eux, tout est concret chez nous. Nos conclusions aussi sont, en grande partie, opposées aux leurs. Nous acceptons, au contraire très volontiers, la dénomination d'école libérale. Ce n'est pas que la préférence à donner, en général, à la liberté sur la réglementation soit un principe a priori, c'est a posteriori que nous l'avons établie. Nous la fondons sur les observations les plus positives, les plus nombreuses et les plus actuelles (2). » Les savants étrangers ont été amenés à reconnaître peu à peu la fondation de la nouvelle école française (3).

En Allemagne les questions économiques sont discutées et

(1) Op. cit,y observations, p. 105 et 106.

(2) c L'école économique contemporaine, disait encore M. Paul Leroy-Baulieu, est en France, une protestation des plus vives contre les doctrines qui ont dominé le milieu du siècle dernier, c'està-dire les doctrines de Ricardo, de Malthus et de Stuart Mill. L'école économique française de la fin du xix® siècle, dont je place le point de départ vers 1870, s'est toujours efforcée de combattre ces idées. Ce qui caractérise l'ancienne école britannique, c'est qu'elle est une école déductive. Nous, au contraire, nous avons pour le fait une sorte de passion, » Compte rendu de V Académie des sciences morales et politiques, septembre-octobre 1902, p. 459.

(3) V. appendice I.

très approfondies dans les cours universitaires d'économie politique générale, Allgemeine Nationalôkonomie^ dans les cours d'économie politique pratique, Spezielle und praktische Nationalôkonomiey enfin dans des cours plus spéciaux où il est traité des finances, de l'industrie, du commerce, de la banque, des colonies. Ces leçons sont offertes aux étudiants dans diverses Facultés, mais le plus souvent dans les Facultés de droit.

L'école individualiste, qui reconnaît pour chef Adam Smith, avait pénétré en Allemagne, comme en France, dès les premières années du xix® siècle et les universités allemandes, où la science économique fut d'abord enseignée, entendirent des maîtres qui se disaient avec quelque fierté les protagonistes de l'école anglaise, — qui, elle-même, se trouvait être la « filiale > de Técole physiocratique française. Leur méthode était déductive, a priori. Ils affirmaient des « lois » économiques naturelles, ou de prétendues lois qui doivent être appliquées sous un régime de complète liberté. Adam Smith, Ricardo, Malthus, étaient alors les inspirateurs de l'enseignement. De nombreux écrivains assignaient, comme Guillaume de Humboldt une mission très hmitée au gouvernement. Ce fut la première phase de l'enseignement économique.

A partir de 1840, se dessine en Allemagne une réaction très vive contre l'école individualiste. D'une part, nombre de prétendues lois, formulées par les économistes anglais, sont passées au crible d'une dialectique savante et vigoureusement réfutées; d'autre part, la liberté industrielle illimitée a fait naître un régime de fabriques incompatible avec la santé, la moralité, la dignité humaine. Ce fut l'œuvre de List, de Hildebrand, de Knies et surtout de Roscher, d'opposer la méthode historique inductive aux déductions a priori de l'école anglaise, de montrer les éléments d'une économie « nationale » en regard de l'économie individuahste,de tracer enfin le rôle économique de l'État. Tout peuple, enseignait-

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on, a son économie nationale qui résulte du milieu physique, du travail de Thomme, des institutions civiles telles que la famille et la propriété. Il s^établit ainsi des u catégories historiques », des périodes où un peuple nous apparaît avec un état social déterminé. La mission de la science consiste à connaître cet état social, à en apprécier les traits caractéristiques, à en observer les phénomènes pour en connaître les causes (1). C'est en se fondant sur ces prémisses, que M. de Laveleye écrivait : « Les lois dont s'occupe l'économie politique ne sont pas des lois de la nature, ce sont celles qu'édicté le législateur. Les unes échappent à la volonté de Thommc ; les autres en émanent » (2).

Telles étaient les conclusions économiques auxquelles arrivait l'école historique, celle qu'on appelle « ancienne » par opposition à la nouvelle école dont M. SchmoUer est le chef et qu'on nomme parfois l'école historique < éthique ». Ces conclusions parurent-elles trop hardies ? A-t-on considéré que la mission de la science économique devait se borner à décrire les faits concrets, à les étudier, à les comparer en un temps et en un lieu déterminé ? Toujours est-il que M. Schmol- 1er et ses élèves s'attachèrent de plus en plus à l'étude du détail, aux recherches « micrologiques », mais ils ne se contentèrent pas d'étudier les faits économiques, ils ajoutèrent les faits moraux et aussi les lois et les institutions. Tout cela, écrivaient-ils, fait partie intégrante de l'économie nationale, à telle période déterminée de l'histoire d'un pays. Ces études historiques prirent ainsi un vif essor, notamment dans les cercles d'études ou séminaires qui réunissent l'élite des étudiants.

« Si nous nous demandons quel grand résultat a été atteint,

(1) Cpr. Conrad^ Handwœrterbuch der Staatswissenschaflen^ art. KathedersocialismuSj 2« édit., vol. V, p. 50 et suiv.

(2) E. de Laveleye, Eléments d'économie politique. Bruxelles, 1882, chap. i. Le Socialisme contemporain, Bruxelles, 1881, chap. i.

dans le domaine des phénomènes économiques, par ces grands progrès de la connaissance de détail, d'un côté nous pouvons nous écrier avec Hutten : c'est un plaisir de vivre ; notre savoir est prodigieusement accru dans le sens de la profondeur et de Tétendue ; nous avons introduit dans notre recherche la méthode et la sûreté. Nous ne voulons plus, par quelques prémisses abstraites, expliquer tous les phénomènes et en déduire les formes d'idéal de tous les temps et de tous les peuples. Nous sommes devenus conscients des limites de notre savoir positif, de la complication des phénomènes, de la difficulté des questions ; mais malgré cela, nous y voyons autrement clair dans le présent et l'avenir qu'il y a cent ou cinquante ans, justement parce que nous connaissons bien plus exactement le passé » (1).

La diversité des méthodes, les résultats obtenus, les conclusionspartielles ou générales appelaient une synthèse économique. Elle a été formulée supérieurement par M. Adolphe Wagner, professeur à l'Université de Berlin (2). Avec lui, des maîtres éminents, comme M. Conrad, professeur à l'Université de Halle, ont publié des ouvrages d'une haute valeur ; mais M. Wagner a eu le mérite de systématiser ce qu'on a appelé le « socialisme d'État », je ne dis pas « socialisme de la Chaire », puisque les professeurs allemands rejettent cette appellation comme surannée. « Le socialisme d'Etat proprement dit est, comme l'individualisme économique et le socialisme, une doctrine économique particulière et un système de politique économique (3). » C'est donc une science et un art. Comme science, lesocialismed'États'appuie sur la méthodedéductive et sur l'observation des faits et il donne à la statistique

(1) Principes d'économie politique ^ par G. Schmoller, traduit par G. Platon. Paris, Giard et Brière, 1905, I, p. 295.

(2) Les fondements de Véconomie politique, par Adolphe Wagner, traduit par L. Polack. Paris, Giard et Brière, 4904.

(3) A. Wagner, op. cit., p. 83.

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et à l'histoire une place considérable. Il enseigne que le gouvernement est^dans toute société, le facteur essentiel du progrès. Comme art» le socialisme d'État implique une action incessante des gouvernants : plus ils interviennent, mieux ils comprennent leur mission.

Le socialisme d'État fut, en Allemagne, Técole dominante de 1870 à 1900. Il provoqua des efforts législatifs considérables dont les lois d'assurance ouvrière furent le plus remarquable. Ce n'est pas seulement au Reichsiag allemand, mais au Reichsraih de Vienne que les maîtres des universités d'outre- Rhin ont fait école. A leur tour, les Églises ont donné l'appui de leur doctrine au socialisme d'État et c'est sous le nom de « socialistes chrétiens » qu'on a souvent désigné les pionniers de ce mouvement social. Parmi eux nul n'a été plus influent et plus ardent que Guillaume de Ketteler, juriste et théologien, qui, après avoir été curé d'une paroisse importante de Berlin, devint évoque de Mayence. C'est ainsi qu'en Allemagne, dans la seconde partie du xix^ siècle, la science, la politique, la religion donnèrent un essor extraordinaire au socialisme d'État On devine la fierté des économistes ; M. Adolphe Wagner, tout en rendant hommage à l'œuvre d'Adam Smith, écrivait, au commencement de son traité: « Le système de Smith, l'individualisme et le libéralisme économiques ont fait leur temps dans la science et dans la vie, en théorie et en pratique » (1).

Si le socialisme d'État se flatte d'occuper une situation intermédiaire entre l'individualisme et le socialisme, il ne peut empêcher les adeptes du socialisme intégral de s'adresser à la jeunesse et de constituer à leur tour une « école >». Leur œuvre est double. Comme les socialistes d'État, le socialiste intégral fait une critiqué acerbe de l'organisation économique moderne, mais il y joint une partie « construc-

(1) A, Wagner, op. cit., t. I, p. 7*

tive »» et, dans ses plans de réorganisation, il assigne la première place à la transformation de la propriété individuelle en propriété collective. Rodbertus, Karl Marx, Engels, peuvent être appelés les a classiques » du socialisme intégral. Depuis lors, MM. Kautsky et Bernstein ont vulgarisé et commenté les premiers travaux. Un des maîtres les plus diserts et les plus influents du socialisme fut M. Anton Menger, professeur à l'Université de Vienne. Il étudia la science économique dans ses rapports avec le droit (1) ; l'ordre économique résulte pour lui de Tordre juridique, et il combat la vieille distinction entre le droit privé et le droit public, distinction romaine, d'où résultent, paraît-il, nombre d'abus. « Ce que nous appelons le bien public, disait-il, est, à peu de cliose près, l'intérêt politique et personnel de quelques individus ou de quelques g'*oupes puissants. Inversement les fins, auxquelles servent les institutions du droit privé, ont un caractère si général et se rapportent si bien à tous les individus, qu'on est conduit à voir en elles le bien général ou public » (2). Quelle que soit l'importance de ces distinctions, il en ressort qu'on oppose aujourd'hui au droit individuel le droit i( social », émanation de la volonté populaire. C'est elle, affirme-t-on, qui est souveraine, et il est inadmissible que le nombre dont la puissance politique est indiscutable et qui crée la richesse, n'affirme pas son droit à celte richesse.

Tandis que les écoles précédentes combattaient surtout Tindividualisme, une école économique se fondait en Autriche, qui, laissant décote Tétude des sociétés humaines, corps complexes et composés de tant d'éléments disparates, reprenait l'homme lui-même comme objet de minutieuses recher-

(1) L'État socialiste^ traduit par Edgard Milbaud, avec une introduction de Charles Andier. Paris, Société nouvelle de librairie,

(2) A. Menger, op. cit., p. 104r.

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ches. Elle s'enquérait des mobiles qui le font agir et elle expliquait ainsi la productivité du travail, la formation du capital et la valeur infiniment variable des produits.

L'effort des psychologues autrichiens s*élait surtout porté sur la méthode ; voici qu'en Allemagne une série de publications marquent depuis dix ans un certain retour aux idées libérales économiques. Si les maîtres des universités donnent leur adhésion à une politique sociale protectrice de l'ouvrier, il s'en faut que tous se rallient à un programme commun de politique industrielle, fiscale et douanière. Il y a de grandes divergences au sujet de la liberté du travail et de la liberté des échanges. Parmi les partisans du mouvement libéral, il faut citer MM. Brentano et Lotz, à Munich ; Dietzel, à Bonn ; Bûcher, à Leipzig ; Schulze-Gœ verni tz, à Fribourg-en- Brisgau. Ils réclament la liberté du travail, de la concurrence et des associations ; ils sont hostiles aux corporations obligatoires et restrictives de la production ; ils combattent les abus de la fiscalité douanière ; ils se déclarent favorables aux traités de commerce ; enfin ils regrettent le développement de la bureaucratie et combattent les excès de la centralisation. Plusieurs d'entre eux se plaisent à dire qu'ils n'appartiennent à aucune école, que môme il n y a pas d'écoles ; ce qu'ils n'aiment pas surtout ce sont les chefs d'école. Au premier rang des économistes libéraux apparaît M. Brentano. A Munich où il enseigne, des centaines d'étudiants se pressent à son cours et il ne ménage pas ses critiques aux gouvernants. Influent et redouté, aussi éloquent que mordant, il distribue le blâme plus que l'éloge. Nul n'ignore, en Allemagne, que chez lui la verve et l'esprit sont un héritage de famille.

Voici enfin la jeune école, qui se préoccupe moins des méthodes que des faits eux-mêmes et qui, ne distinguant pas entre les procédés d'études, mais les employant tous, élargit le champ de ses recherches et s'attache de plus en plus aux questions économiques internationales. Elle étudie non seu-

lement ce qui est, elle veut montrer ce qui doit être. Elle veut une économie politique pratique et réaliste ; elle observe dans la vie nationale, les forces privées ou publiques qui assurent l'expansion de la race, la multiplication des débouchés, le progrès des exportations, le développement des colonies, bref, Tessor continu des producteurs et des produits sur tous les marchés du monde. Signalons parmi les pionniers de l'école nouvelle, MM. Schumacher, von Halle, Paesche, Wiedenfeld, Paul Arndt, Sering, Fuchs, Alfred Weber et Thiess. Autour d'eux, dans les groupes d'études ou « séminaires », se forme une jeunesse active, ambitieuse, moins préoccupée des textes anciens, des cartulaires, des règlements corporatifs que du port de Hambourg, de la marine marchande et du commerce extérieur de l'Allemagne. Tel est le nouveau champ d*études oiïert à toutes les ambitions du savoir. Les faits contemporains favorisent, stimulent la nouvelle direction scientifique. L'Allemagne ne voit-elle pas sa population s'accroître chaque année de 800.000 unités, tandis que sa production industrielle et son commerce suivent un accroissement parallèle ? Comment assurer des débouchés aux produits et à une population sans cesse grandissante ? Ainsi apparaît l'impérialisme pacifique» cher aux jeunes économistes, dont l'effort, secondé par les pangermanistes tels que le professeur Ernest Hasse, de Leipzig, prépare une politique mondiale. A qui voudrait résumer, d'après les faits non moins que par les doctrines, l'évolution de la science économique dans les universités d'outre-Rhin, je dirais que l'économie politique, après avoir été individualiste au début du XIX® siècle, s'est montrée nationale à partir de 1850 et tend à devenir internationale au commencement du xx® siècle (1). En Angleterre,récole classique d'Adam Smith a compté tou-

(1) V. sur les progrès des sciences économiques el politiques en Allemagne : W. Stieda, op. cit . et G. von Mayr, op. cii.

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jours des disciples fidèles, tel J. E. Cairnes, qui loin de vouloir étendre Je domaine des recherches des économistes,chercha à le limiter le plus possible et à le borner à Tétude de la richesse. C'est là en effet une question fondamentale. Voici comment Fauteur s'exprime (1) : « On ne peut refuser d'admettre que la limitation de l'économie politique à un seul sujet « la richesse », ou, pour fixer la même idée dans une forme différente, la constitution d'une science distincte pour la recherche d'une classe de phénomènes appelés économiques, a été une objection qui a été présentée par des écrivains d'autorité et de réputation. Le plus distingué parmi ceux qui ont adopté cette manière de voir peut-être a-t-il été M. Comte? D'après lui, tous les phénomènes que la société peut présenter dans leur variété, politique, droit, religion, éducation, art, aussi bien qu'économie politique, doivent être compris et rangés dans une seule enquête ; aucune branche ou portion n'en doit être étudiée si ce n'est dans une constante connexité avec le reste. D'autres écrivains cependant, et, parmi eux M. Say, sans adopter cette opinion extrême, ont désiré avancer les frontières de la recherche de l'économie politique au delà des limites prescrites par la définition courante : ils voulaient embrasser, dans la même discussion, avec les phénomènes de la richesse une large part pour le moins des faits qui se présentent dans la nature morale et sociale de l'homme. Cette opinion nous paraît rencontrer des objections fondamentales et insurmontables. »

Si les économistes anglais sont d'accord pour voir dans l'économie politique la« science des richesses», il est assez malaisé d'établir parmi eux des « écoles ». L'un d'eux m'écrivait récemment ; « Les économistes anglais ne sont pas gens d'école et c'est là un de leurs traits distinctifs. Leur esprit

(1) Le caractère et la méthode logique de V économie politique^ traduit par G. Valran. Paris, Giard et Brière, 1902, p 19 et 20.

pratique, leur aptitude à embrasser l'ensemble des réalités vivantes, le don de la synthèse les ont préservés de cet écueil. On peut cependant faire entre eux certains classements. Ainsi, en ces dernières années, la question douanière les a partagés ; tandis que les professeurs Sidgwick, Bastable, Nicholson et d'autres restaient fidèles au libre échange, quelques-uns comme Ashley, Cunningham passaient au protectionnisme. » Ces derniers adhèrent, à certains égards, aux conclusions de Técole historique allemande.

Après Adam Smith nul n*a exercé plus d'influence que John Stuart Mill. Ses Principes d* économie politique ont jeté une vive lumière sur les théories de l'école classique et tracé en même temps une voie novatrice où le socialisme d'État devait pénétrer. A Theure actuelle, les économistes anglais sont, pour la plupart, favorables à un régime de liberté mitigée et, tout en restant fidèles aux théories fondamentales de l'école classique, désirent une plus large intervention de l'État. M. Alfred Marshall a nettement précisé les recherches des économistes d'outre-Manche (1). « Quelles sont les relations qui doivent exister entre l'action individuelle et l'action collective à une phase de la civilisation comme celle où nous nous trouvons ? Dans quelle mesure l'association volontaire sous ses formes diverses, anciennes et nouvelles, peut-elle servir d'instrument à l'action collective pour les œuvres où celle-ci offre des avantages particuliers? De quelles entreprises la société doit-elle se charger elle-même, par Tinlermédiaire du gouvernement impérial ou local ? Avons-nous, par exemple, poussé aussi loin que nous le devions le système de la propriété collective, et Tusage des parcs publics, des œuvres d'art, des moyens d'instruction et d'amusement, ainsi que celui de ces objets matériels nécessaires à la vie civilisée, et dont la production exige une action concertée, comme le

(1) Principes d'économie politique, traduit par F. Sauvaire-Jourdan. Paris, Giard et Brière, 1907, t. I, p. i53.

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gaz, l'eau, les chemins de fer ? Lorsque le gouvernement n'intervient pas par lui-même directement, dans quelle mesure doit-il laisser les individus et les associations diriger leurs affaires comme ils Tentendent ? »

Telle est aussi, chez les économistes américains, la manière de comprendre la science économique. Le socialisme d*Ëtat du type allemand a peu de partisans aux Etats-Unis; mais on ne trouve pas non plus de représentants officiels de Tancienne école individualiste, adoptant la maxime célèbre : « Laissez faire, laissez passer ». Les économistes américains tendent presque tous par leurs écrits à un régime de liberté, mais ils reconnaissent que les problèmes sociaux de l'heure actuelle réclament une intervention toujours croissante de l'Etat. Nombre de professeurs partagent les idées exprimées par M. Nicholson dans son livre « Principles of Political Economy ». Dans le résumé qu'il vient de donner sous le nom d'Eléments of Political Economy, l'auteur fait remarquer combien on a abusé des « lois économiques » pour déclarer que toute action de l'Etat est contraire à ces lois. On objectait la liberté des contractants sans spécifier qu'en mainte circonstance il est de l'intérêt des particuliers que leur liberté soit réglementée, c'est-à-dire restreinte (1). Certains profes-

(1) Op» cit,^ p. 15. On voit que les questions les plus actuelles et les plus discutées sont soumises aux méditations de la jeunesse uni. versitaire. M. A. Marshall m'écrivait, le 8 mars 1907 : c Je crois que presque tous les professeurs de nos universités appartiennent à l'école d'Adam Smith très modernisée. Aucun n*est socialiste mar~ xiste ou fabianiste. Mais presque tous désirent une plus grande action de la part de TEtat. Mes propres opinions sur cette question ont été exposées, presque comme un manifeste, au banquet de la Royal Economie Society en janvier dernier et paraîtront dans le Economie Journal de mars, sous le titre : The social possibilities of économie chivalry, »

Dans ce même ordre d'idées, M. Nicholson, professeur à l'Uni-

S2 LiVrë I^REMlErt

seurs ont une altitiide assez illogique. Tandis qu'ils réclament d'une part l'intervention de l'Etat en matière de commerce extérieur et approuvent, comme Patten, la protection douanière, ils semblent opposés d'autre part à toute intervention qui entraverait la libre concurrence à Tintérieur, sauf lorsque des considérations morales sont en jeu. Se formerat-il une économie politique américaine ? C'est ce que désirent quelques maîtres.

L'enseignement des économistes américains vise surtout à la pratique de la vie et c'est dans cette voie qu'ils orientent la jeunesse, mais ils ne dédaignent pas les doctrines. Plusieurs ont été les élèves des universités allemandes. C'est ce que faisait remarquer récemment, à la Société d'économie politique de Paris, M. Germain Martin qu'un séjour aux Etats-Unis venait d'édifier sur ce point :

« La possibilité d'être en contact fréquent avec les professeurs, de discuter avec eux sur des méthodes de travail, a attiré dans les universités allemandes des élèves étrangers. Les futurs professeurs des universités américaines : Clark, Seligman (de Columbia), Taussig et Carver (de Harvard), Patten (de Philadelphie), Jenks. Elly, ont fréquenté les séminaires allemands. L'influence du milieu a été tellement puis-

versité d'Edimbourg, m'écrivait le 14 mars 1907 :

« L'enseignement de l'économie politique dans nos universités est absolument impartial et lorsque les sujets de politique économique courante sont discutés, les étudiants entendent toujours une exposition équitable des différents systèmes. Pour ma part, j'étais aux dernières élections président d'un comité patronant le candidat libreéchangiste et en tant qu'homme privé je prenais une part active à Félection Pourtant la tradition d'après laquelle l'enseignement universitaire doit avoir un caractè-e uniquement scientifique fut si forte que je n'eus à mon cours aucune difficulté. Dans la mesure où je puis en juger, je crois que le socialisme a peu de partisans dans nos universités. Mais aucun professeur ne pense que le minimum d'intervention de l'Etat soit un idéal satisfaisant. »

l'évolution t)È l'éconoMie politique 33

santé que les Etats-Unis ont modelé leur organisation sur celle des universités allemandes. Ceux qui ont eu l'occasion d'assister aux séminaires d'Harvard, de Columbia, de l'université de Pensylvanie savent combien a été profonde la direction imprimée par les maîtres de la pensée allemande sur les jeunes économistes américains. Il faut cependant retenir que l'esprit américain, délié, souple, se rapproche beaucoup de l'esprit français. La clarté de nos expositions scientifiques attire les professeurs des universités transatlantiques, mais ils regrettent que Tabsence des séminaires en France rende les séjours qu'y font leurs élèves moins utiles que les séjours effectués dans les universités allemandes (1). »

En résumé quand on compare renseignement économique des universités anglaises et américaines, on voit que la tendance générale concilie la liberté économique avec les interventions législatives, mais la mesure de ces interventions varie suivant les milieux et suivant les fluctuations delà politique des États. L'art précède ainsi la science et lui inspire ses solutions (2).

S'il existe des sciences sociales, comme l'économie politique, le droit et l'histoire — ce que personne ne discute — existe-t-il une « science sociale » ou « sociologie ? » Oui,

(1) Journal des Economistes^ 16 janvier 1907.

(2) D'une lettre de M. Seligman, professeur à l'Université Columbia à New- York, j'extrais les lignes suivantes : € Il ne reste presque plus en Amérique de représentants de la vieille école classique fondée par Adam Smith. Je vois que la plupart des économistes américains sont attachés à un régime de liberté, mais réclament dans les questions ouvrières des solutions gouvernementales et légales. Plusieurs de mes collègues partagent les idées que j'ai exprimées dans mon dernier livre sur les Principes d'Economie politique »

(Lettre du 24 février 4907).

disent ses fidèles, c'est une science nouvelle dont le domaine est immense ; elle étudie les groupements humains ; c'est la science des lois selon lesquelles les sociétés se fondent,s'organisent et se transforment. Cette science est née, parait-il, au milieu du dix-neuvième siècle, et c'est elle qui permet d'expliquer le mécanisme et l'évolution des sociétés. Chose curieuse ! quand on étudie et qu'on compare les œuvres des « sociologues », on voit que les matières enseignées n'ont rien de bien nouveau ; ce sont les questions de race, de famille, de propriété, de travail, d'association, d'impôt, de rapports des classes entre elles. Et invariablement» la pensée se reporte aux anciens philosophes qui ont disserté de tout cela. On est amené alors à se demander si celte sociologie n'est pas simplement la philosophie sociale d'autrefois. Plusieurs savants ont écrit: « Non, la sociologie ou science sociale, considérée comme science nouvelle, n'existe pas. Comment admettre que Platon, Aristole, saint Thomas d'Aquin, Bacon, Descartes et Montesquieu, en étudiant « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses >, aient ignoré les problèmes « sociologiques » ? Ce qui est nouveau — et cela est particulier à notre époque, — ce sont les méthodes, ce sont les procédés d'investigation. Sous le nom de « sociologie » des recherches ingénieuses et très fructueuses ont permis de mieux connaître les « causes » des phénomènes sociaux, les « lois » de la prospérité sociale. Voilà la mission de la science.

Tout autre nous apparaît l'économie sociale ; elle est un art. Tandis que la sociologie recherche les « causes », les rapports « nécessaires » qui dérivent de la nature des êtres, l'économie sociale nous montre les applications, les rapports « volontaires », les pratiques suivies chez tel peuple, dans telle période historique. Il y a des congrès, des musées d'économie sociale ; il y a même des expositions, et nul n'a oublié, qu'à l'exposition universelle de 1900, le palais de l'économie

L ÉVOLUTION DE l'eCONOMIE POLITIQUE 35

sociale avait mis en lumière tout un ensemble de pratiques et d'institutions dont s'honore la civilisation.

Parmi les sociologues souvent cités, tels que Herbert Spencer, Auguste Comte et Frédéric Le Play, ce dernier a traité, dans ses ouvrages, de « science sociale » et d' « économie sociale ». Les économistes lui ont fait de larges emprunts (1). Comment a-t-il étudié les problèmes sociologiques ? Que fut pour lui la science sociale ? Comment a-t-il compris l'économie sociale ?

Frédéric Le Play, qui a tenu à raconter son enfance (2), avait eu tout jeune la passion des voyages et ce furent les voyages qui décidèrent de sa vie ; il les commence en 1829 et les termine en 1853. Toute cette période d'enquêtes, de vie active et mouvementée permit à l'ingénieur de pu-

(1) A Toccasion du centenaire de Le Play (11 juin 1906) M. Luzzatti écrivait : c Je voudrais honorer le maître vénéré qui a été Tapôtre de la saine science sociale, celle qui considère Thomme dans ses forces morales et économiques, consacrées par les coutumes. II représentait une judicieuse synthèse du bien, du juste et de Tutile. »

M. Schmoller : « Je vous remercie de l*hoBneur que vous m'avez fait, en m*invitant à la célébration du centenaire de Le Play. Je suis, en effet, un grand admirateur des œuvres de Le Play et des effets qu'ont eus ses doctrines. »

M. Carroll D. Wright : c J'estime que Le Play a indiqué d'une manière plus pénétrante et plus exacte que tout autre écrivain, les véritables principes fondamentaux du développement industriel et social ; avant d'avoir lu son livre, j'avais encore quelques préjugés sur le travail et sur ses rapports avec la prospérité générale, mais de Le Play je reçus une inspiration nouvelle, qui modiûa complètement le cours de mes pensées. » V. La Réforme sociale (mars et avril 1906).

(2) Les Ouvriers européens. Etudes sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l'Europe, par F. Le Play, 2« édition. Paris, Dentu, i870, t. I, chap. i.

S6 Livre premier

blier (l'importants travaux (1), mais les producteurs ne Tiniéressenl pas moins que les produits de la matière, et, dans la richesse minérale, dans les établissements métallurgiques, dans la fabrique moderne, ce qu*il voit avant tout, c'est rhomme, l'ouvrier, soumis à toutes les influences de l'hérédité et du milieu, l'être libre et responsable, mais passif et dépendant du maître qui l'emploie, rouage vivant de l'organisation du travail. Comment connaître cette organisation? Et si on arrivait à la connaître, pourrait-on, par Tétude des travailleurs manuels, — qui forment la grande majorité du contingent humain, — porter un jugement sur la société entière? Telle était l'obsédante pensée de F. Le Play, au début de sa carrière voyageuse.

Qu'on se reporte à la première partie du xix« siècle. Une double transformation en marque Tavènement : Tune, partie de France, est une révolution d'idées dont les philosophes du xviii* siècle ont été les promoteurs ; l'autre, purement économique, mais européenne, bouleverse le régime du travail. C'est l'âge delà houille et de la vapeur qui commence, multipliant à l'infini les forces productives, tandis que des villes manufacturières apparaissent de toutes parts. Les populations abandonnent le labeur des champs pour la fabrique ; elles accourent dans les villes ; des fortunes opulentes se fondent rapidement, pendant que les agglomérations urbaines deviennent des centres de misère matérielle et de souffrances morales. Le Play comprend et signale, Tun des premiers, l'importance de cette double révolution (2). 11 entend de hardis novateurs promettre une ère de paix et de rénovation so' ciale ; il voit ses plus intimes amis s'attacher au saint-simo-

(1) Frédéric Le Play, Voyages en Europe, 1829-1854 ; Extraits de sa Correspondance publiés par Albert Le Play, sénateur, Paris, Pion, 1899, p. 32.

(2) Les Ouvriers européens, !'• édit. Paris, 1855. Introduction et appendice.

L*ÉVOLUTiON DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE 37

nisme. Va-t-il, lui aussi, céder aux séductions pressantes des idéologues? Il a raconté les hésitations de son esprit. « Après les discussions sans fin engagées avec mes amis, je reconnus que j'étais également incapable, soit de les convaincre d*erreur, soit de leur enseigner la vérité. Je compris alors le devoir imposé à notre patriotisme par cet état d'impuissance. L'indifférence pour la vérité eût été impardonnable dans un temps où l'erreur déchaînait tant de maux sur notre race. Je pris donc la résolution de chercher le remède à ces maux, en môme temps que je ferais l'apprentissage de mon métier. J*étais déjà fixé sur un point essentiel: à savoir que, dans la science des sociétés, comme dans la science des métaux, je ne me croirais en possession de la vérité, que lorsque ma conviction pourrait s'appuyer sur l'observation des faits (1).» C'est ainsi que les voyages sauvèrent Le Play de la chimère des inventions sociales. Lorsqu'en 1855, il se décida à publier les Ouvriers européens^ cette œuvre résumait vingt-cinq années d'observation, de comparaison et d'induction ; telles étaient les trois étapes qu'avait suivies cet esprit méthodique, impartial et loyal.

Mais n'est-ce pas une illusion ? Le Play a-t-il créé une méthode et analysé, grâce à elle,les éléments si divers de l'organisation sociale? Si l'analyse des minerais devait le préparer à Tétude minutieuse des phénomènes sociaux, il s'en faut qu'il ait trouvé immédiatement le procédé d'observation. « La méthode employée n'a pas été inventée de toutes pièces, écrit il ; elle s'est imposée peu àpeu à l'auteur, à mesure qu'il acquérait, par l'observation même, la connaissance des faits matériels et moraux qui président à l'organisation des sociétés (2). » Quelle

(1) La. Constitution essentielle de V humanité. Exposé des principes et des coutumes qui créent la prospérité ou la souffrance des nations. Paris, Dentu, 1881, p. 3.

(2) Les Ouvriers européens^ t. 1, liv. I, chap. I, § 6.

a donc été la marche suivie par Le Play? « J'ai appliqué, à l'observation des sociétés humaines, des règles analogues à celles qui avaient dressé mon esprit à l'élude des minéraux et des plantes. J'ai construit un mécanisme scientifique : en d'autres termes, j'ai créé une méthode, qui m'a permis de connaître personnellement toutes les nuances de paix et de discorde, de prospérité et de souffrance que présentent, en Europe, les sociétés contemporaines (1). » Arrivé dans une région dont il ne connaissait que la géographie physique, le jeune voyageur observait les groupements que font naître entre les hommes les besoins de la vie : groupements de famille, d'atelier, d'échange, groupements religieux ou politiques. Mais tandis que ces derniers n'offraient trop souvent que divergences et contradictions, il trouvait dans l'organisation de la vie privée et particulièrement de la vie dômestique,des phénomènes « constants » d'où semblaient découler tous les autres. Après de longues expériences, Le Play reconnut que dans les sociétés humaines, composées de tant d'éléments variés et disparates, il fallait porter l'observation sur les corps « simples » qui sont les familles et spécialement les familles « ouvrières ». Celles-ci incarnent en elles les idées, les mœurs, les traditions de la race ; elles sont absolument dépendantes du milieu où elles vivent; par elles, nous connaissons les éléments caractéristiques delà constitution sociale. Mais il fallait que les monographies fussent comparables et dressées d'après un plan uniforme.

Non sans tâtonnement et sans hésitation, Le Play marqua dans ses monographies trois parties distinctes. La première a pour objet de décrire le milieu où la famille est placée. Ce milieu, urbain ou rural, résulte à la fois de phénomènes économiques et de circonstances morales, qui font à la plupart des hommes leur destinée. N'est-ce pas le milieu physique

(1) If/., ibid., t. I, p. vin.

l'évolution de l'économie politioue 39

qui nous explique, dans tant de ré(|;ioDS, les modes de travail et les formes de la propriété ? La seconde partie met en lumière les moyens d'existence de la famille ouvrière, les recettes et les dépenses annuelles, où s'analysent tous les actes matériels et moraux de la famille. Dans la troisième partie, le cadre de l'observation s'élargit. L'élude de la famille a montré que certaines influences extérieures, telles que les lois, agissent puissamment sur le bien-ôlre domestique ; alors on leur consacre une élude spéciale. Imaginez, dans une région déterminée, ces sondages répétés que permet la monographie ; quelle lumière elle vous donne sur Thabitant du pays, ses besoins, ses mœurs, ses idées ! Complétée par d'autres procédés d'observation, qui vous font discerner, avant de les décrire, les familles c< moyennes » ou « exceptionnelles », la méthode monographique vous amène à scruter minutieusement les types choisis.

On devine quelles objections soulève une telle méthode (1). Le Play les prévoyait, lorsqu'il disait que les procédés mis en œuvre « restent stériles ou deviennent môme nuisibles, s'ils ne sont pas fécondés par la vertu maîtresse de l'observateur : le respect de la science. La méthode d'observation pour le faux savant, comme la logique pour le sophiste, peut devenir un moyen de corruption » (2). Il est vrai que l'observateur superficiel ou déloyal est sans cesse menacé de contre-enquête et de nouvelles et impartiales études. L'Académie des sciences, en couronnant, en 1856, les Ouvriers européens, eniendaii le rapporteur Dupin lui dire : « La marche qu'a suivie l'auteur est un modèle de méthode. Nous souhaitons qu'il publie sans retard les budgets qu'il tient en réserve. » C'est pour répondre à ce vœu que Le Play fonda, en 1856, la Société d'économie sociale qui eut successivement pour premiers présidents : Ch.

(1) Voyez la Revue des Deux-Mondes ^ !«' juillet 1877.

(2) Les Ouvriers européens^ t. I, liv. II, ch. ix, p. 223.

Dupin, Wolowski, Augustin Cochin, Michel Chevalier et dont les statuts (art. 1®') définissent le but scientifique : « L'association dite Société des études pratiques d'économie sociale a pour but de constater, dans toutes les contrées, par l'observation directe des faits et suivant une méthode commune, la condition physique et morale des personnes occupées à des travaux manuels, et les rapports qui les lient soit entre elles, soit avec les personnes appartenant aux autres classes. » Ainsi comprise, la méthode d'observation devait solliciter TefTort de nombreux chercheurs. Les uns continuèrent Tétude des familles (1) ; les autres firent des monographies d'ateliers et de communes ; d'autres enfin ordonnèrent, dans des classifications habiles, les faits recueillis par Le Play. De France la méthode monographique passa à l'étranger et les budgets de familles ouvrières furent dressés par les particuliers, les associations et les gouvernements.

L'observation directe du présent se liait pour Le Play à l'histoire du passé, non pas à cette histoire qui met au premier plan les récits militaires, la vie des cours, les situations brillantes et les péripéties de la politique, mais l'histoire sociale, celle qui nous révèle les faits essentiels de la vie nationale. Que furent les travaux des villes et des campagnes, les systèmes de propriété et d'association, les rapports des hommes entre eux ? Combien d'écrivains négligeaient, avant le xix® siècle, ces questions vitales I L'histoire de France offrait à Le Play une remarquable alternance d'époques heureuses et de revers et elle justifiait cette vérité que les nations ne sont vouées fatalement ni au progrès indéfini, ni à une vieillesse irrémédiable, selon l'affirmation de pessimistes découragés. Un peuple vaut ce que valent les groupes qui le composent. Sa vie, si agitée qu'elle soit et si longue qu'elle apparaisse,

(I) Voyez Les Ouvriers des deux mondes^ publiés par la Société d'économie sociale. Paris, 54, rue de Seine.

l'évolution de L'ÉCONOMrE POLITIQUE 41

est éphémère et, bien diiîérent de l'individu, il n'a pas à espérer de futures destinées. C'est donc dans le temps présent que les nations reçoivent la sanction de leurs œuvres. Les périodes de prospérité et de déclin se succèdent ; le bienêtre et la paix remplacent la souffrance et les discordes civiles ; les victoires reviennent après les sanglantes défaites. Ainsi la récompense alterne avec le châtiment et les leçons de rhistoire sont autant de manifestations d'une justice perpétuelle et divine. Le Play aimait à rappeler le ressort merveilleux de la France et les six périodes caractéristiques de son passé (1).

S'il lisait Thistoire, il donnait peu de place aux lettres modernes. Il estimait que Thomme d'étude perd un temps précieux à parcourir, ne fût-ce que d'un regard, les productions hâtives des esprits médiocres. Il redoutait les visiteurs frivoles et tant de livres qui sont un obstacle. Mais les œuvres vécues retenaient son esprit. Il tenait à consulter les « autorités sociales » qu'il définissait en ces termes : « Individus qui sont devenus, par leurs propres vertus, les modèles de la vie privée ; qui montrent une grande tendance vers le bien chez toutes les races, dans toutes les conditions et sous tous les régimes sociaux (2). » Que de fois il s'est plu à interroger les vieux ouvriers d'une usine I II écrivait dans les Ouvriers européens : « J'ai beaucoup appris d'un charpentier (du devoir), vrai sage, vénéré par des ouvriers d'élite, feu Agricol Perdiguier, dit Avignonnais la Vertu (3). » Perdiguier racontait à Le Play l'histoire du compagnonnage, la vie des ouvriers, leurs rivalités, leurs espoirs (4). De 1840 à 1850, les

(1) Voyez U organisation du travail, 6« édit. Tours, Alfred Marne et fils, 1893, ch. r, § 11 et suiv.

(2) Les Ouvriers européens, U I, liv. III, ch. xiv, p. 446.

(3) W., ibid.y t. I, liv. II, ch. vu, p. 207.

(4) Voyez le Livre du compagnonnage, par Agricol Perdiguier, 2* édit. Paris, 1841.

rérormateurs français sont légion, et Le Play est loin d'ignorer leurs ouvrages. C*est Louis Blanc qui veut réorganiser le travail humain (1); c'est Proudhon qui croit inventer la gratuité du crédit (2) ; c'est Fourier qui réalise l'harmonie par les phalanstères (3) ; c'est Pierre Leroux qui enseigne la perrectibilité indéfinie de l'homme (4) ; c'est enfin Cabet, l'illuminé, qui conclut ainsi de son voyage en Icarie : « Ne méprisez pas le communisme, car c'est la doctrine la plus morale, la plus pure et la plus vraiment religieuse (5). » On devine que l'esprit pratique de Le Play s'accommodait peu de ces chimères ; mais après de patientes recherches, il s'agissait de conclure.

Y a-t-il des principes de science sociale? Ici encore interrogeons LePIay. N'a-t-il pas cédé, comme tant de penseurs illustres,auxidées préconçues,aux suggestionsdel'hypolhèse.àune conception a priori de l'ordre social ? Et s'il a su s'afTranchir de tout ce qui n'est pas « réel » et « positif », n'a-t-il pas subi les influences des milieux et conclu de faits secondaires et de phénomènes transitoires à des causes permanentes, universelles ? Lui-même, si partisan qu'il fût de la méthode inductive, a-t-il rejeté le concours des philosophes dont la méthode déductive corroborait ses propres conclusions ? Ceux qui ont connu F. Le Play et qui ont travaillé sous sa direction (6),

(1) Organisation du travail, 5* édit. Paris, 1848.

(2) Résumé de la question sociale» Paris, 1849.

(3) V harmonie universelle et le phalanstère, 2 vol. Paris, 1849.

(4) Malthus et les économistes. Paris, 1849.

(5) Voyage en Icarie, Paris, 1848, p. 568.

(6) Choisi par Le Play, en 1876, pour travailler au « Précis » des Ouvriers européens (Voyez t. III, p. 437), j'ai pu constater avec quel soin minutieux il recueillait,résumait et contrôlait les renseignements fournis, quelle qu'en fût la provenance.

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savent qu'il ne négligeait aucune source d'information, mais que, faisant table rase de tout système préconçu, il cherchait d'abord ses conclusions dans les faits méthodiquement observés et qu'il se gardait d'affirmer sous forme de a lois » des propositions discutables ou insuffisamment démontrées.

Le problème de la vie sociale se réduit pour un peuple à la satisfaction de deux besoins essentiels : Tobservance de la loi morale et la possession des choses nécessaires à la vie. Toutes les races, à toutes les époques, races de pasteurs, de pêcheurs, de sédentaires, ont cherché la solution de ce problème. Pour l'observateur, le fait moral et religieux s'offre à l'étude comme le fait matériel. Il atteste les rapports de l'homme envers Dieu, créateur du monde, rapports variables suivant les temps et les pays, mais universellement reconnus. Les croyances de l'homme comme les rites de son culte relèvent de l'observation. Il serait surprenant que tous nos actes pussent être étudiés et analysés et que, seul, l'acte religieux échappât aux investigations du savant.

« La religion est aussi caractéristique pour les sociétés humaines, écrivait Le Play, que la nutrition est essentielle aux êtres organisés. Exclure Dieu et la religion du monde social, par cela seulement qu'on ne les voit pas dans le monde physique, est une doctrine aussi peu judicieuse que le serait celle qui, ne voyant pas dans le règne minéral la nutrition, prétendrait l'exclure du règne organique. Voir seulement dans l'homme les organes physiques, c'est une seconde inconséquence, analogue à celle du zoologiste qui prétendrait décrire l'abeille sans mentionner la production du miel (1). » Le Play saluait dans le Décalogue la synthèse des préceptes divins, qui sont le fondement de toute religion positive, et il avait été amené, par la comparaison des croyances diverses, à reconnaître dans l'Évangile la confirmation la plus nette des com-

(\) Vorganisafion du travail, ch. v, § 39.

mandements du Sinaï et la meilleure école de vertus. Certes, sa méthode n'avait rien de théologique ; et quand il répondait aux objections et aux contradictions du scepticisme scientifique, il ne dissimulait pas les faiblesses des gens d'Eglise. S'il ne craignait pas de dénoncer les abus, il redoutait plus encore la diminution du sens religieux et Tabandon de toute pratique du culte.

Si les nations ont besoin de vie morale, elles n*ont pas moins besoin de bien-être matériel ; elles l'obtiennent et le conservent grâce à des institutions multiples, à des groupements de tout ordre qu'on peut ramener à une triple organisation : la famille, le travail et la cité.

On ne se lasse pas de redire, malgré l'affirmation contraire des « individualistes », que l'unité sociale est la famille. Celleci varie suivant la nature des lieux et selon les lois des hommes, offrant les types les plus variés, d'après les récits que nous font les géographes et les explorateurs. Tandis que la famille « patriarcale » — toujours vivace dans les pays de l'Orient — réunit en communauté et sous l'autorité d'un chef unique les fils issus d'un ancêtre commun, la famille « souche » — que nous trouvons très forte en Angleterre — voit le père associer au gouvernement familial un des tils, généralement l'aîné, qui sera l'héritier principal,à charge pour lui d'accomplir certaines obligations. Ainsi apparaît le continuateur officiel des traditions, tandis que les cadets doivent se créer une situation conforme à leurs goûts. Reste la famille « instable », caractérisée par l'établissement de tous les enfants au dehors du foyer familial où ils sont nés et par la destruction de ce foyer, lors du décès des parents Ce type de famille — bien connu aux États-Unis — convient aux peuples sans histoire, et il est devenu, pour quelques publicistes français, l'idéal de la famille moderne. Le Play, lui, préférait la famille « souche », qu'il avait observée dans les meilleures régions de l'Europe et dans laquelle il avait trouvé,

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entre autres qualités, la solidité du lien conjugal, une terme autorité paternelle, la multiplicité des rejetons et chez ceuxci Tardeur au travail, l'initiative, la volonté de se créer, dans la lutte pour la vie, une situation indépendante (1). Ces types de famille se mêlent, se pénètrent dans de nombreux pays, sous la double influence des mœurs et des lois. Telle est notanàment l'influence du droit successoral. Le Play préférait à tout autre système la liberté du testament. Admirateur de la famille anglo-saxonne et des institutions anglaises, persuadé que le créateur de la fortune doit pouvoir disposer sans entraves des fruits de son travail, il estimait que la liberté du testament découle du droit de propriété et que, si un homme a la facilité de dissiper sa fortune de son vivant, il doit pouvoir en disposer « à cause de mort ». Plus encore que le droit du père, il envisageait l'intérêt de l'enfant, pour qui la certitude de Théritage est trop souvent une cause d'indolence, d'inconduite et de ruine. Mettant en parallèle la jeunesse d'outre-Manche et la jeunesse française, il voulait que celle-ci fût énergique, entreprenante, émigrante, colonisatrice, douée de qualités que, seules, l'éducation familiale et la formation des premières années donnent à l'enfant.

Si, contrairement aux théories de Malthus, la loi de la population est une loi d'accroissement normal et continu, réalisé par la fécondité de la famille, les rejetons doivent trouver à s'employer dans l'organisation du travail et celle-ci assure leur existence. Deux classes d'hommes sont généralement en présence dans le régime économique moderne : Tune qui détient le capital et dirige l'entreprise, et l'autre qui fournit la main-d'œuvre. Tandis que la lutte de classes est prôchée comme un dogme par Karl Marx et ses disciples, qui, reprenant les affirmations de J.-J. Rousseau, enseignent la perfec-

(1) Voyez r Organisation de la famille y par F. Le Play, 4« édit. Tours, Alf. Marne et fils, 1895.

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lion originelle de Thomme et Tégalité absolue des individus, Le Play oppose à ces faux dogmes Tharmonie des classes, établie sur une hiérarchie qui est dans la nature des êtres forcément inégaux et sur le patronage du fort envers le faible, qui est une loi de l'organisation sociale. Il ne s'agit pas, sous ce nom de « patronage », de la tutelle d'un maître et de la sollicitude artificielle d'un patron, mais de Faccomplissement de devoirs naturels, obligatoires pour tout homme qui a Tautorilé. La plupart des lettrés qui s'élèvent contre ce devoir social, ignorent leur propre histoire et oublient que l'homme, privé de tout patronage intellectuel ou matériel, est le plus souvent condamné à l'isolement et à l'impuissance. Certes, ces mots « inégalités », « hiérarchie », « patronage » sonnent moins haut que < solidarisme », « altruisme » et « collectivisme», mais ils ont un sens très précis et désignent des faits observés de tout temps. On a beau s'insurger contre la propriété patronale ou non patronale, qui confère des droits exclusifs, héréditaires et perpétuels, on sait bien que supprimée aujourd'hui, la propriété reparaît le lendemain, conforme à la nature de l'homme, mais entraînant des devoirs, trop souvent oubliés.

Quel que soit le régime du travail, qu'il s'agisse d'exploitation rurale, forestière, minière ou manufacturière, le salaire ne peut pas résumer l'ensemble des rapports entre patrons et ouvriers, sinon il faudrait admettre que, seule, la loi de l'offre et de la demande règle la vie industrielle. Avec une telle conception du travail humain, l'atelier n'est plus qu'un marché. Hypnotisé par le taux du salaire, l'ouvrier ne poursuit que la hausse, et le patron, ne voyant que ses frais généraux, cherche, par tout moyen, à diminuer le prix de revient de ses produits. Le salaire est alors l'enjeu d'un continuel débat, cause de grève et d'antagonisme. Les rapports entre patrons et ouvriers sont autrement complexes que ne le supposaient les premiers économistes. L'école socialiste a vu

l'évolution de l'économie politique 47

nettement le parti qu'elle pouvait tirer des conceptions a priori de Turgot, de Malthus et de Ricardo. Elle a trouvé dans la « loi d'airain du salaire » le thème de revendications passionnées et elle a conclu à la suppression possible du salariat. Jusque-là elle affirme que la lutte des classes est une nécessité. Le Play, au contraire, a montré que Tunion des classes est le fondement de Tharmonie sociale, qu'il y a entre patrons et ouvriers réciprocité de droits et de services et que, si Tégoïsme des hommes se refuse à Taccomplissement de tout devoir social, alors la guerre devient la règle et la paix sociale l'exception. L'État pourra et devra intervenir, multiplier les rouages officiels de police, de contrôle et d'assistance ; mais comme l'harmonie ne dépend pas des textes de lois, mais du contentement des âmes, on voit que le problème, s'il est nettement posé, est loin d'être résolu. Seules, l'histoire et l'observation des meilleures contrées manufacturières fournissent les solutions, dont les plus ingénieuses, les plus souples et les plus variées procèdent du patronage et aussi de l'association, cet autre rouage d'une saine organisation du travail.

Lorsque, laissant la vie privée nationale pour observer la vie publique, on étudie les rapports entre les citoyens,la première question qui se pose concerne la mission du pouvoir. Pour la comprendre, il faut considérer l'Étal à rorigine,quand, sur un territoire inoccupé, les premiers émigranls s'organisent et confient à quelques-uns d'entre eux les services nécessaires à tous. Le pouvoir surgit naturellement et par délégation de la collectivité qui le réclame, et, créé pour la satisfaction d'intérêts dépassant les forces individuelles, il répond à des besoins strictement limités. Puis, les sociétés se compliquent avec l'accroissement de la population, et de nouveaux groupements se fondent, élargissant le domaine de la vie publique. L'État voit ses attributions grandir et si les gouvernants comprennent que moins ils interviennent^ mieux

ils remplissent leur mission, alors celle-ci se renferme dans de justes limites. Les communes, les provinces, le pouvoir central ont, chacun dans leur sphère, une action restreinte, et c'est sur la décentralisation des services que repose la vie publique nationale. Si, au contraire, Tautorité centrale se persuade que sa force, comme le bien-être de la nation, dépendent de la passivité et de la faiblesse des collectivités inférieures, alors nous arrivons à une véritable congestion du pouvoir.

Entre ces deux conceptions du rôle de TÉtat, Le Play tenait que la première, seule, répond aux besoins normaux et aux progrès des sociétés. Les excès de pouvoir ne sont-ils pas la conséquence logique des attributions exagérées de ce pouvoir ? C'est en rendant la vie à la commune et à la province qu'on simplifie la tâche de Taulorité centrale et qu'on intéresse les citoyens à la chose publique. Le Play réclamait Tensembledes libertés qui attestent chez un peuple la santé et la force. Il voulait la liberté de l'école sous le contrôle du pouvoir, la liberté religieuse réalisée par la séparation des Églises et de TÉtat, enfin les libertés communales et provinciales.

Ce fut un des derniers actes de sa vie que la défense des libertés scolaires. Menacées en France dès 1879, elles allaient subir des attaques dont le temps n'a fait qu'augmenter la vigueur. Le Play provoqua, en Angleterre, une consultation signée des hommes les plus considérables : lord Rosebery, Gladstone, Owen, Wallace, lord Carnarvon, le marquis de Ripon, lord Selborne, Luther Holden, Frédéric Harrison, représentant les croyances et les partis les plus opposés (1). Elle était ainsi formulée: L Tous les habitants d'Angleterre sont libres d'ouvrir une école à leurs frais, d'enseigner ou de s'associer pour l'enseignement, à leur gré, pourvu qu'ils ne commettent aucune offense contre la morale publique. IL

(1) Annuaire de Véconomie sociale, 1879, !!• partie, p. 8i.

l'évolution de l'économie politique 49

L'adoption d'une loi qui priverait des individus ou dçs catégories d'individus de leur liberté à cet égard serait regardée comme un acte absolument tyrannique. Aucune mesure de ce genre n'aurait chance d'être votée par le Parlement. III. Chaque père de famille a le droit de faire instruire ses enfants dans Técole de son choix. IV. L'abolition de cette liberté serait considérée comme une oppression intolérable. Quant à la liberté religieuse, Le Play la voulait par la séparation des Églises et de TÉtat (1). « L'indépendance des clercs, écrivait Le Play, sera une des conditions du perfectionnement des mœurs et du développement de la liberté générale. C'est, en effet, un salutaire exemple pour un peuple, que de voir une classe de citoyens soutenir par sa propre initiative les grands intérêts du pays. Un clergé indépendant peut, seul, neutraliser par son enseignement Taclion dissolvante que les gouvernants exercent, à certaines époques, sur les mœurs privées. La hiérarchie de l'Église américaine s'est établie spontanément, avec la haute sanction du Souverain Pontife, selon les meilleures traditions des premiers siècles du christianisme (2). » C'est donc vers les États-Unis que les Églises, officiellement séparées de l'État, doivent porter leurs regards. Je n'insiste pas sur les libertés communales et provinciales que Le Play ne cessait de signaler comme les assises de tout État prospère. N'est-ce pas dans la cité comprise, aimée et servie comme elle mérite de l'être, que se développe le vrai patriotisme? Envisagée ainsi, la patrie se comprend, sans qu'il soit besoin de la définir, car la vie locale est un prolongement de la vie familiale et la maison « commune » est une extension du foyer. On voit que la vie privée imprime son caractère à la vie publique et que la famille est le principe de

(1) La Réforme sociale en France, 8" édit., t. I, liv. I, ch. xi, xii et XV. Tours, Alf. Marne et fils, 1901.

(2) La Bé forme sociale en France, liv. YII, chap. lxvii.

l'État. Le Play avait trop voyagé pour ne pas admirer chez les nations rivales ce qui méritait de l'être et pour ne pas rendre justice aux qualités de nos émules. L'amour de la patrie s'alliait chez lui au respect de Tétranger. En toute circonstance, il fut le défenseur du droit des gens, de l'arbitrage et des petites nations (1).

Telles sont, entre autres conclusions, celles qui méritent d'être particulièrement signalées. Quand on félicitait Le Play de ses travaux, il répondait modestement qu'il n'avait rien « inventé », que la science des sociétés, telle qu'il la comprenait, est la plus vieille des connaissances humaines, que la nécessité de mettre en lumière tant de vérités ignorées n'est pas une preuve de progrès, et il concluait : « Sur les points fondamentaux de la science sociale, il n'y a rien à inventer : dans cette science, le nouveau est simplement ce qui a été oublié » (2). Nous dirons à notre tour que si les peuples sont libres de méconnaître les causes du bien-être, ils ne sauraient échapper aux conséquences de leurs oublis et de leurs fautes. Maîtres de leurs actes, ils subissent nécessairement l'effet de leur libre choix et ils ne violent pas impunément les « lois » de l'harmonie sociale.

Si la science sociale, telle que l'a comprise F. Le Play, enseigne les conditions de la prospérité et de la paix, l'art vient è son tour tracer des règles de vie individuelle et collective. Ainsi apparaît l'art social, aussi complexe que délicat, puisqu'il est pour un peuple l'art même du bonheur. Comment en connaître les règles, sinon par l'exemple des nations heureuses? Le Play ne se contenta pas d'être un savant, il voulut être réformateur.

(1) Jbid,y t. I, liv. I, chap. xv.

(2) Les Ouvriers europAens^ t. I, p. 389.

l'évolution de l'économie politique 51

On comiaît le débat qui intéresse aujourd'hui les économistes. Les uns ont une foi robuste dans l'initiative privée, qu'ils voudraient aussi éclairée qu'agissante ; les autres mettent leur espoir dans les interventions légales. Le Play laissait à d'autres les discussions philosophiques ; il distinguait les libertés nécessaires et les contraintes légitimes et il persistait à faire une place à la coutume non moins qu'aux lois impératives. Parmi les réformes qu'il a proposées, nous signalons ici celles qui ont soulevé les plus vives discussions et qui marquent précisément la double influence du droit écrit et non écrit. Deux lois concernant la vie domestique lui semblaient une nécessité pour la France : l'une qui, protégeant la femme, réprimerait la séduction ; l'autre qui, en fortifiant l'autorité paternelle, modifierait notre régime successoral. Combien de projets législatifs ont été déposés, depuis le jour déjà lointain où l'auteur de la Bé forme sociale dénonçait, non sans âprelé, les abus provoqués par notre loi civile 1 11 fallait un certain courage, il y a cinquante ans. pour critiquer le Code de 1804 ; les légistes le commentaient avec admiration, et bien hardi eût été l'homme de loi qui aurait attaqué le Code civil. Le Play porta la hache dans les taillis législatifs ; nombre d'écrivains suivirent, et l'entraînement fut tel que récemment, à l'occasion du centenaire du Code, la revision du droit des personnes, du régime des biens et des contrats apparut à tous comme une nécessité.

Le lecteur se demandera peut-être en quoi la femme française a besoin d'une protection spéciale. Un seul article du Code civil est cause de tout le mal : « La recherche de la paternité est interdite (1). » La France est un des rares pays où figure

(I) L'article 340 est ainsi libellé : « La recherche de la paternité est interdite. Dans le cas d'enlèvement, lorsque l'époque de cet enlèvement se rapportera à celle de la conception, le ravisseur pourra être, sur la demande des parties intéressées, déclaré père de l'enfant. »

une telle prohibition. « Qui fait l'enfant le doit nourrir », disait notre vieux juriste Loysel. Notre ancien droit était sévère : dans certaines provinces, le séducteur était contraint de réaliser ses promesses de mariage ; dans d'autres régions, il était tenu d'indemniser celle qu'il avait trompée. Il paraît que les rédacteurs du Code ont craint les scandales, mais ils ne les ont pas évités, comme le témoignent nos Cours d'assises où la vengeance de la femme séduite, l'abandon des enfants, l'infanticide, l'avortement sont autant de commentaires criminels de l'article 340. Le Play en demandait donc l'abrogation, mais s'il voulait une loi protectrice de la femme, il entendait que l'application fût soumise à des garanties qui empêcheraient la calomnie et le chantage (1).

Une loi qui lui tenait à cœur, est celle qui modifierait la dévolution de l'héritage. C'est un sujet d'étonnement pour l'étranger que ce système bizarre, qui n'est conforme ni à nos traditions nationales ni aux besoins du temps présent. Qu'on en juge par des exemples quotidiens. On sait que nombre de familles françaises s'ingénient à revivre dans un enfant « unique », objet de tendresses, d'inquiétudes, sinon de tourments. Devenu grand, choyé, gâté, « l'héritier » apprend bien vite que le Code civil, article 913 (2), lui garantit la moitié du patrimoine familial. Qu'arrive-t-il? C'est qu'il dépense sans scrupules la fortune à venir, grâce à des prêteurs complaisants, qui escomptent à leur tour l'héritage. Voici une autre famille dont le père a trois fils : l'un veut être agriculteur, l'autre négociant, le troisième avocat. Le père meurt, laissant préci-

(1) Voyez La Réforme sociale en France, liv. III, ch. xxvi ; VOrganisalion du travail , ch. v, § 47.

(2) L'art. 913 règle ainsi la dévolution de l'héritage : « Les libéralités, soit par actes entre vifs, soit par testament, ne pourront excéder la moitié des biens du disposant, sUl ne laisse à son décès qu'un enfant légitime ; le tiers, s'il laisse deux enfants ; le quart, s'il en laisse trois ou un plus grand nombre. »

l'évolution de l'économie politique f)3

sèment un bien rural, une maison de commerce et des capitaux disponibles. Il semble que le partage sera facile entre les trois fils. Mais Tavocat connaît son droit ; il sait qu'il peut, comme chaque héritier, réclamer sa part en nature dans chaque bien et que, si ce bien n'est pas commodément partageable, il doit être vendu sur licitation (art. 826, 832, 1079, C. civ.). Voilà un patrimoine familial liquidé, dispersé, et l'œuvre paternelle compromise, sinon détruite ! Mais le père peut faire un partage d'ascendant, dira-t-on, et les trois enfants étant d'accord, leur situation est définitivement réglée? En aucune façon ; pendant trente ans après la mort du père, le partage est soumis à la rescision pour cause de lésion (art. 1079). 11 suffit qu'un héritier mécontent estime qu'il aélé lésé, pour que tout soit remis en question. Qu'on compare la législation française aux législations étrangères, on n'en trouvera aucune aussi critiquable. Napoléon I«% qui voyait dans le droit civil un instrument politique, écrivait à son frère le roi Joseph : « Etablissez le Code civil à Naples ; tout ce qui ne vous est pas attaché va se détruire alors en peu d'années, et ce que vous voulez conserver se consolidera. Voilà le grand avantage du Code civil. Il faut établir le Code civil chez vous ; il consolide votre puissance, puisque par lui tout ce qui n'est pas fidéicommis tombe, et qu'il ne reste plus de grandes maisons que celles que vous érigez en fiefs. C'est ce qui m'a fait prêcher un Code civil, et m'a porté à l'établir (1). » Aujourd'hui, il n'est pas d'esprit réfléchi qui ne réclame l'extension de la liberté du testament, l'abrogation des articles 826 et 832 du Code civil exigeant le partage en nature et enfin la simplification des partages d'ascendants. Déjà plusieurs lois françaises ont réalisé, en cet ordre de choses, de notables progrès (2).

(1) Lettre du 5 juin 1806, de Napoléon I«r au roi Joseph. — Mémoires du roi Joseph, t. II, p. 275. Paris, 1853.

(2) Loi du 23 octobre 1884 sur la licitation des immeubles dont la

Dans le régime du travail, et spécialement dans la grande industrie, Le Play faisait appel à la coutume bien plus qu'aux prescriptions législatives. Témoin de révolution de l'industrie qui substituait le travail en grand atelier aux métiers dômesliques, il pouvait citer de grandes régions industrielles où rharmonie règne en souveraine, grâce à des règles fidèlement suivies. Ce sont d'abord les contrats de longue durée assurant la permanence des engagements et du salaire ; ce sont ensuite les institutions d'épargne protégeant Touvrier contre les accidents et Tinvalidité ; c'est enfin l'union du travail manufacturier et des industries agricoles ou domestiques. En recommandant ces pratiques, Le Play devançait nombre de « sociologues » qui reviennent, avec des combinaisons nouvelles, aux coutumes essentielles, garantissant à Touvrier la sécurité et le bien-être. « Les études faites de nos jours sur les divers régimes du travail, écrivait-il, ne consi- (Jèrent ni les remèdes propres à la guérison du mal qui règne en beaucoup de lieux, ni les pratiques qui correspondent ailleurs à Tétat de santé. Elles traitent exclusivement des palliatifs (1) ». Le Play serait-il opposé à la réglementation législative du travail, aux assurances obligatoires, à un système d'inspection générale de la vie manufacturière? Sans doute, il ne se prononcerait qu'après enquête minutieuse, et s'il devait adhérer à une politique sociale de réglementation, ce se rait à regret et comme conséquence des défaillances de l'initiative privée et de l'oubli des meilleures coutumes européennes.

C'est pour mettre en honneur ces coutumes que Le Play, en qualité de commissaire général de l'Exposition universelle de 1867, organisa la première exposition d'économie sociale.

valeur ne dopasse pas 2.000 francs ; loi du 30 novembre 1904 sur les habitations à bon marché, art. 8.

(1) L'Organisation du travail, ch. ii, § 19.

l'évolution HE l'Économie politique 55

La création d'un « nouvel ordre de récompenses » avait causé autant de surprise parmi les exposants que dans la presse ; mais lorsque, dans la solennité du 1" juillet 1867, en présence de vingt-cinq mille personnes, les prix furent décernés par l'Empereur, il n'y eut qu'une voix pour féliciter rinitiateur des récompenses ce sociales ». Depuis lors, l'économie sociale a eu ses expositions périodiques, à Paris en 1889, à Chicago en 1894, à Paris en 1900, à Saint-Louis en 1904, à Liège en 1905, expositions qu'affectionnent les travailleurs manuels et où ils voient, sur des cartes murales et dans des dessins coloriés, la traduction des faits les plus saillants de la vie ouvrière. De tels concours ont provoqué à leur tour la fondation de musées permanents d'économie sociale (1), où nous retrouvons toujours l'idée que Le Play avait formulée, le premier, à l'Exposition de 1867. Sous le décor brillant du second Empire, Le Play discernait les symptômes des futurs désastres. Lorsque les défaites de 1870 et les convulsions de la Commune se produisirent, il les signala comme les prodromes de soulèvements plus terribles. « La grève universelle s'organisera complètement, écrivait-il dès 1870, et je ne vois pas comment on pourra s'y soustraire. » 11 faisait appel aux classes supérieures. « Si les classes dirigeantes de tout rang et de toute profession restent dans leur état actuel d'antagonisme, pendant que les classes vouées aux travaux manuels s'unissent pour détruire ce qui existe, nous aboutirons à une catastrophe telle que l'humanité n'en a point encore vu de semblable. La grève universelle se constitue, en effet, sur le mépris de toute autorité divine et humaine, sur l'anéantissement de toute forme de respect et sur des appétits insatiables. Rien ne résistera à ces désordres sans précédents, si un grand

(I) Tel est, à Paris, le Musée social, fondé par M. le comle de Chambrun, en 1894, et installé rue Las-Cases, 5.

eftbrt n'est fait pour réunir dans une commune pensée de bien public les gens de bien de tous les partis (1). »

Parmi les réformes d'ordre politique que Le Play souhaitait pour la France, la décentralisation ou, si Ton veut, la « déconcentration » des services publics tenait la première place. Il avait foi dans les libertés communales et provinciales, parce qu'elles stimulent l'activité civique et le dévouement au bien public. Il reprochait aux divers gouvernements qui se succèdent en France, d'avoir rompu avec les meilleures traditions, en démembrant ses provinces « au mépris des droits réservés par les actes d'union, » Il critiquait l'unité départementale, et, sollicité de préciser les réformes, il inspirait, en 1881, à quelques-uns de ses élèves, la rédaction d'un programme ingénieux, qui se recommande toujours à l'attention publique (2) :

(( I. — Restaurer le véritable gouvernement du pays par le pays.

« II. — Séparer, dans les pouvoirs et dans les budgets, les aft'aires générales des affaires locales.

« III. — Attribuer les affaires générales à TÉtat et rendre aux pouvoirs locaux la gestion des affaires locales.

« IV. — Etablir, sur de larges bases, la démocratie communale et le gouvernement local et faire des institutions locales l'école primaire du citoyen.

« V. — Introduire, dans une certaine mesure, la spécialité dans les dépenses communales, pour faciliter le contrôle et hâter l'éducation du suffrage universel.

« VI. — Compléter la vie communale dans les cités et la simplifier dans les campagnes.

(1) Le Play, d'après sa correspondance , par Charles de Ribbe. Paris, Firmin-Didot, 1884, p. 157.

(2) Programme de gouvernement et d'organisation sociale, par un groupe d'économistes, avec une lettre-préface de F. Le Play, Paris,

« VII. — A cet effet, conserver à la commune rurale son organisation actuelle et concentrer au canton les services auxquels elle est impuissante à pourvoir.

« VIII. — Dans les villes, rendre aux conseils municipaux la gestion réelle des affaires locales, sous le contrôle du préfet et la tutelle delà commission permanente du conseil général.

€ IX. — Supprimer les arrondissements administratifs, rendus inutiles par les attributions données au canton : m ai conserver les arrondissements judiciaires et remanier les arrondissements électoraux, d'après la nature du sol et les rapports d'intérêt^ dont il faut assurer Texacte représentation.

« X. — Créer des circonscriptions régionales homogènes composées de plusieurs départements, en tenant compte surtout de la connexité géographique, historique ou commerciale qui relie leurs intérêts.

« XI. — Concentrer dans ces circonscriptions régionales les services qui dépassent le cadre trop étroit du déparlement, ou qui ont été indûment transférés à TÉtat. »

La réalisation d'un tel programme consacre la décentralisation administrative et maintient la centralisation politique, fondement de l'unité nationale. L'État, rendu à sa mission normale, voit ainsi son intervention limitée aux entreprises qui dépassent les forces de la commune et de la province. « Si j'avais à faire une classification entre les diverses réformes nécessaires, disait Le Play aux rédacteurs du programme de gouvernement, je les distinguerais en deux catégories, à savoir : « les réformes préalables, » qui portent principalement sur les idées de la nation, et « les réformes consécutives, » qui visent au contraire les institutions et les mœurs, et qui doivent être réclamées dans l'ordre même où elles sont préparées par les premières (1).

{i) Programme de gouvernement et d'organisation sociale, p. 7.

58 LIVRE PBEMIKR

Tels nous apparaissent les travaux de Le Play, appuyés sur Tobservation méthodique des faits. Ils se rapportent à la « science sociale » comme à T « économie sociale », et c'est dans ce double domaine du savoir qu'ils ont grandement servi Téconomiste» désireux de connaître les conditions fondamentales de la richesse des nations.

La science économique a été amenée à étendre son domaine d^enquètes, sous l'influence du socialisme « scientifique ». Lorsqu'en 1867, Karl Marx publia son fameux livre, le Capi^ taly ses confidents déclarèrent qu'un nouvel évangile était donné au monde, mais, depuis lors, les disciples se sont divisés et l'œuvre du maître a perdu l'autorité dogmatique du début. Nous croyons qu'on peut résumer en trois propositions la doctrine marxiste telle que le Capital l'a formulée :

1" Le travail humain est la source de toute richesse. La valeur d'un produit résulte de la quantité de travail qui s'y trouve renfermée. Celle valeur fixe le prix des choses et ce prix doit revenir à ceux qui ont fourni le travail, en proportion de leur travail.

2» Actuellement sous le régiine de la libre concurrence, l'ouvrier n'est pas rémunéré en proportion exacte de son labeur. Pour une tâche de 12 heures, dit Karl Marx, l'ouvrier reçoit, en fait, un salaire minime, correspondant à 6 heures de travail. Il fournit donc un « sur-travail » qui ne lui est jamais payé. C'est celte plus-value, prélevée par le capitaliste» qui constitue le bénéfice croissant et illégitime du capital. L'habileté de l'entrepreneur d'industrie consiste à payer le salaire le plus bas possible pour une journée aussi longue que possible.

3** Il résulte de ces deux « lois » économiques, la loi de la valeur et la loi de la concurrence, qu'il y a opposition absolue

l'évolution de l'économie politique 59

entre les intérêts du travail et ceux du capilal, que le premier est indéfiniment sacrifié, tandis que le second s'accroît sans cesse. Il faut donc substituer à la société capitaliste — fondée sur la propriété privée — une société collectiviste qui rentrera en possession des instruments de travail et dans laquelle l'État substituera au régime de la libre concurrence l'organisation méthodique de la production. Alors les travailleurs seront rémunérés en proportion de leur travail (1).

A peine le Capital eui-il paru, qu'une légion de petits écrivains, sociologues d'occasion, attaquèrent Karl Marx avec la véhémence des pamphlétaires, tandis que celui-ci se plaisait à répéter. « Ils ne m'ont ni lu, ni compris, ni réfuté. » La critique vint cependant, et l'ouvrage, traduit en plusieurs langues, provoqua de savantes controverses. C'est du Collège de France que partit la plus complète réfutation, et l'auteur, M. Paul Leroy-Beaulieu, en publiant, en 1884, son livre sur le Collectivisme, disait : « Jusqu'ici, en France, on n'a guère étudié ce nouvel adversaire de la liberté et du progrès. Il compte, cependant, chez nous, un nombre assez considérable d'adeptes, dont quelques-uns ne manquent ni d'intelligence, ni de zèle et d'entrain. J'ai cru, quant à moi, qu'il méritait un examen sérieux el approfondi (2). » Depuis lors, les adeptes se sont multipliés, les uns collectivistes « intégraux », les autres simplement « réformistes » ou « solidaristes », tous « budgétivores », se moquant des libertés publiques, comme des contribuables, et s'affublant du manteau d'Aristote pour masquer la pauvreté de leur système.

(1) Parmi les vulgarisateurs de la doctrine de Karl Marx, il faut citer en première ligne, pour la clarté de l'exposition, A.-E. Schaeffle, la Quintessence du socialisme^ dont une nouvelle traduction française a paru en 1904. Paris, Société nouvelle de librairie.

(2) La 4* édition a paru sous ce titre, Le collectivisme, examen critique du nouveau socialisme et révolution du socialisme depuis 1895, Paris, Guillaurain et Cie, 1903.

60 LIVKE PREMIER

On peut répondre aux trois thèses de Marx de la façon suivante :

1** Ce n'est pas le travail de Thomme qui, seul, crée la valeur des choses. Il est un des principaux éléments de la valeur, mais il en existe d'autres qui augmentent le prix des produits ; telles Tutilité et la rareté de l'objet. Que de fois un produit, dont l'élaboration aura coûté trois jours de travail à 6 francs, — soit 18 francs, — sera vendu sur les marchés 25 ou 30 francs, si les demandes dépassent sensiblement les oflTres. Il s'établit ainsi un « juste prix », fixé d'après a l'estimation commune v, que nos anciens philosophes avaient très nettement aperçu.

2® Comment admettre que l'ouvrier consente à travailler douze heures pour ne recevoir qu'un salaire de six heures et qu'il y ait un « sur-travail » qui ne lui soit jamais payé ? C'est là une affirmation sans preuves, qui tient à l'erreur initiale de Marx. L'ouvrier n'est pas seul à coopérer à l'élaboration du produit ; il y a bien d'autres facteurs qui sont en jeu. L'entrepreneur d'industrie fournit souvent les capitaux, les machines et les matières premières ; il prépare l'entreprise ; il la dirige ; il est exposé à des pertes multiples. Voilà autant de causes qui expliquent et légitiment son profit. Les faits contemporains prouvent, en outre, que si les bénéfices du capital augmentent, les salaires subissent une progression normale dans la plupart des industries. Il faut de plus considérer la situation du petit et du moyen patron qui, en regard de la situation de l'ouvrier, ne témoigne pas d'une supériorité toujours enviable. Si la production capitaliste donne lieu à des abus — ce qui est indéniable — il s'en faut que la production collectiviste, telle que la décrit Karl Marx, soit un progrès.

3** Dans la société collectiviste de l'avenir les moyens de production seront, nous dit-on, la propriété de tous, mais chacun bénéficiera exclusivement dès fruits de son travail^

l'évolution de l'économie politique 61

sous la haute surveillance de PEtat. Comme, en outre, l'héritage sera supprimé, l'Etal veillera à une équitable et constante répartition des biens. Ce que veut Karl Marx, c'est la substitution de l'égalité sociale, par un système de contrainte ofCcielle, à l'inégalité des conditions, créée actuellement par le régime de la propriété privée et de la concurrence illimitée. On a souvent réfuté ce système qui, en détruisant la propriété individuelle, découragerait peu à peu le travail libre et établirait une égalité factice dans le malaise et la souffrance. Les peuples africains, où le communisme agraire s'est maintenu, sont le meilleur exemple à opposer à Toptimisme de Técole marxiste. Plus on réfléchit et plus on observe, plus on voit rimpossibilité « de trouver une raison sérieuse qui puisse inviter le genre humain à tenter une aventure que condamnent d'avance et l'histoire et le raisonnement (1). » Une autre thèse, chère à K. Marx, se fonde sur l'existence et l'antagonisme des « classes ». Marx estime qu'il y a toujours eu dans les sociétés humaines des divisions hiérarchiques et une échelle graduée de situations. Toute l'histoire, dit-il, témoigne d'une lutte de classes. Patriciens et plébéiens, hommes libres et esclaves, seigneurs et serfs, maîtres des jurandes et ouvriers, capitalistes et prolétaires, voilà bien, à toutes les époques, les antagonistes sociaux. Aujourd'hui, deux classes principales distinguent les sociétés civilisées : la classe capitaliste, qui détient les instruments de la production, et la classe prolétarienne, qui vit de son travail. Tandis que, pour K. Marx, l'ouvrier produit la richesse et que le régime de la libre concurrence le condamne à un salaire minimum, à peine suffisant pour assurer sa subsistance, le capitaliste voit sans cesse son profit s'accroître, si

(1) Paul Leroy-Beaulieu, op, cit.yp. 453. — Cpr. Anton Menger, op, cit,, liv. IV. — « En fait, les moyens que j*ai proposés en vue de la réalisation du socialisme, écrit-il (p. 359), ont tous été fréquemment employés au cours des luttes passées, i»

bien que la classe riche devient toujours plus riche, alors que la classe ouvrière est dans une situation toujours précaire et misérable. Quant aux classes moyennes, Técole marxiste soutient qu'elles doivent disparaître, réduites peu à peu à la condition des prolétaires, alors que quelques privilégiés seulement s'élèvent au rang de capitalistes indépendants.

Cette thèse décourageante est démentie par les faits contemporains, et un des disciples les plus connus de K. Marx, M. Bernslein, Ta très habilement critiquée. Non seulement la moyenne et la petite industrie, le moyen et le petit commerce se maintiennent dans les villes comme dans les campagnes, mais des milliers de carrières nouvelles sont un débouché pour l'activité des travailleurs européens. Ingénieurs, chimistes, physiciens, directeurs, employés, bureaucrates, fonctionnaires, pédagogues,artistes, journalistes, lettrés, donnent un continuel démenti à la thèse des « deux » classes sociales, absorbant progressivement et fatalement toutes les initiatives d'un pays. Que fait-on, dans cette théorie, du propriétaire rural, du producteur urbain, qui fournit à la fois le capital et le travail ? Et comment caractériser les membres des sociétés coopératives, qui produisent la richesse et substituent au paiement du salaire tixe le partage des bénéfices sans cesse variables ? Sont-ils capitalistes, sont-ils prolétaires? Il est donc faux de soutenir que, seules, deux classes sociales absorbent l'activité nationale. Peut-on même affirmer avec quelque précision où commence telle classe et où finit telle autre? Qu'est-ce que les classes riches» dirigeantes ou supérieures ? A quelle classe appartient le prêtre, l'officier, le magistrat? Quel rôle jouent l'hérédité, l'éducation, la fortune? Tout cela est assez subtil et artificiel, mais tout cela a été récemment étudié et très brillamment résumé (1).

(1) La Classe sociale^ par Cyr. Van Overbergh, président de la Société belge de sociologie. Bruxelles, O. Schepens, 1905.

l'évolution de l'économie politique 63

Ce qui est certain, c'est qu'à l'heure présente, en Europe et surtout en France, les ouvriers se persuadent que deux classes ennemies absorbent tout le contingent humain, que l'une est riche, heureuse, puissante et respectée, tandis que l'autre est misérable et sacrifiée. Voilà plus d'un demi-siècle que l'idée de la c lutte de classes » a été lancée par Marx et Engels dans le fameux Manifeste du parti communiste (1). Lorsqu'en 1848, les deux novateurs s'adressèrent aux ouvriers des deux mondes, ils affirmaient que « le prolétariat de chaque pays doit en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie (2) ». Invités à présenter aux travailleurs un programme minimum, ils faisaient valoir les revendications suivantes qu'ont adoptées la plupart des groupements socialistes :

« 1® Expropriation de la propriété foncière et confiscation de la rente foncière au profil de l'État ;

« 2^ Impôt fortement progressif;

« 3** Abolition de l'héritage ;

« 40 Confiscation de la propriété de tous les émigrants et d tous les rebelles ;

« 5° Centralisation du crédit dans les mains de l'Élat au moyen d'une banque nationale avec capital de l'État et avec le monopole exclusif;

« 6° Centralisation, dans les mains de l'État, de tous les moyens de transport ;

« 7° Augmentation des manufactures nationales et des instruments de production, défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées d'après un système général ;

« 8° Travail obligatoire pour tous, organisation d'armées industrielles, particulièrement pour l'agriculture ;

« 9® Combinaison du travail agricole et industriel, mesures

(1) Manifeste du parti communiste, par Karl Marx et Frédéric Engels. Nouvelle édition, Paris, Giard et Brière, 1897.

(2) Op. cit., p. 24.

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tendant à faire disparaître la distinction entre ville et campa gne;

« IQo Education publique et gratuite de tous les enfants, abolition du travail des enfants dans les fabriques, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui (1). »

Telles sont les premières conquêtes économiques ambitionnées par le prolétariat. Aujourd'hui, la lutte des classes se précise ; la classe ouvrière veut la journée de huit heures et, pour Tobtenir, elle prétend recourir à la grève générale. Les initiateurs de ce mouvement se vantent d'être des « scientifiques » ; ils invoquent rhistoire et s'appuient sur Tautorité de Darwin. Ils affirment que la lutte pour l'existence est le fait normal observé chez l'animal et chez l'homme et que la guerre de chacun contre tous est la loi de la vie. Pourquoi la classe ouvrière ne triompherait-elle pas de l'oppression patronale ? Mais voici qu'un réformateur, peu suspect d'affeclion pour la structure économique de nos modernes sociétés, Pierre Kropotkine, montre les défauts de la théorie darveinienne et la fausseté des conclusions qu'en a voulu tirer l'école socialiste.

« Nous avons tant entendu parler de l'âpre et impitoyable lutle pour la vie, que l'on prétendait soutenue par chaque animal contre tous les autres animaux, par chaque « sauvage » contre tous les autres « sauvages » et par chaque homme civilisé contre tous ses concitoyens — et ces assertions sont si bien devenues des articles de foi — qu'il était nécessaire, tout d'abord, de leur opposer une vaste série de faits montrant la vie animale et humaine sous un aspect entièrement différent. Il était nécessaire d'indiquer l'importance capitale qu'ont les habitudes sociales dans la nature et dans l'évolution progressive, tant des espèces animales que des êtres humains; de prouver qu'elles assurent aux animaux une meilleure protection contre leurs ennemis, très souvent des facilités pour la

(1) Op. cit., p. 39.

l'évolution de l'économie politique 65

recherche de leur nourriture, une plus grande longévité et, par conséquent, une plus grande chance de développement des facultés intellectuelles ; enfin, il fallait montrer qu'elles ont donné aux hommes, outre ces avantages, la possibilité de créer les institutions qui ont permis à l'humanité de triompher dans sa lutte acharnée contre la nature, et de progrès^ ser malgré toutes les vicissitudes de l'histoire. C'est ce que j'ai fait (1). »

L'auteur passe ainsi en revue les sociétés animales ; il étudie chez elles les manifestations de l'entr'aide, puis il nous amène à l'étude des sauvages, des sociétés barbares, enfin des sociétés civilisées. Toujours l'entr'aide lui apparaît comme une loi de la vie et il peut dire, au terme de son ouvrage : « Pour le progrès industriel, comme pour toute autre conquête sur la nature, l'entr'aide et les bons rapports entre les hommes sont certainement, — comme ils l'ont toujours été, — beaucoup plus avantageux que la lutte réciproque (2). »

Ce qui infirme beaucoup la thèse de Marx sur l'existence actuelle de deux classes ennemies, c'est qu'en fait il en est une troisième, la classe « moyenne »,qui n'entend pas se laisser absorber ou disparaître. A Bruxelles a été fondé, il y a quelques années, un Institut international pour l'étude du problème des classes moyennes (3). Ce titre est un peu long ; il a dû être inspiré par nos voisins d'Allemagne qui aiment à se dire membres d'une association appelée : Internationaler Verband zum Studium der Verhàltnisse des Mittelslandes, Mais quel est ce problème offert aux délibérations d'un Institut in-

(i) Pierre Kropotkine, VEntr^aide, un facteur de Vévolution^ traduit de Tanglais par L. Bréal. Paris, Hachette, 1906, p. 14 et 15.

{2) Op. cit., p. 324.

(3) Cet Institut a été décidé à Stuttgart les l»' et 2 septembre 1903. Les fondateurs, originaires de divers pays, ont établi leur secrétariat permanent à Bruxelles, rue de TAssociation, 47.

ternational? Est-ce un problème économique, moral ou juridique ?

Voici les trois premiers articles du règlement de cet Institut :

Art. 1*'. — Il est fondé un Institut international pour l'étude et la discussion des questions économiques concernant les classes moyennes, à Texclusion de toutes questions confessionnelles ou politiques, même si leur connexité avec les intérêts économiques des classes moyennes était évidente.

Art. 2. — L'Instilut s'abstiendra de toute propagande en faveur d*un programme de réformes, ainsi que de toute intervention dans les groupements intéressés.

Art. 3. — L'Institut recueille tous les faits et documents concernant les classes moyennes, dans le but d'en faire la matière de ses éludes collectives et de faciliter les études personnelles de chacun de ses membres.

Le secrétariat de Bruxelles centralise et communique les actes des pouvoirs publics intéressant la classe moyenne, tels que lois, projets de loi, arrêtés, décrets, rapports et documents parlementaires. Il en est de même des documents relatifs aux corporations, aux syndicats, aux institutions de crédit. Mais en quoi consiste le problème?

Sous le nom de a classe moyenne >>, de Miiielsland, les réformateurs français, belges et allemands s'occupent spécialement de l'habitant des villes, du petit producteur et du petit négociant. Il y a trente ans, nombre d'économistes de l'école anglaise et la plupart des théoriciens socialistes affirmaient comme fatale la disparition de la petite bourgeoisie. Les uns saluaient cette disparition comme un progrès, les autres la redoutaient comme un désastre, mais elle était inéluctable, disaient-ils, en raison des modernes conquêtes du machinisme et de la concentration des fortunes. II ne devait plus y avoir place que pour deux classes de producteurs et de vendeurs : la première composée de capitaliste» destinés à devenir tou-

l'évolution de l'économie politique 67

jours plus riches et la seconde, faile de prolétaires, condamnés à devenir toujours plus pauvres. Ces prédictions pessimistes furent démenties par la statistique, déjouées par les observations d'économistes comme MM. Paul Leroy-Beaulieu, Schmoller, Brants et en fin de compte combattues par les intéressés eux-mêmes, qui déclarèrent, en maint pays, ne pas vouloir mourir. II n'y a rien de tel pour conserver la santé. Ainsi se résout, à la satisfaction générale, le problème des classes moyennes : elles veulent maintenir leur place, prendre pour cela les moyens nécessaires et s'appuyer sur l'ensemble des forces que Tétude attentive des faits leur signale et leur recommande. Trois forces méritent particulièrement d'être mises en lumière : réducat ion professionnelle , le syndicat^ le crédit mutuel.

C'est pour les étudier qu'a été créé, en 1906, en Belgique, un « office des classes moyennes », nouveau rouage du ministère du Travail.

Que l'école socialiste le veuille ou qu'elle ne le veuille pas, le bon sens populaire distingue la classe < riche », la classe < moyenne » et la classe < ouvrière ». De nombreux liens — économiques, juridiques, politiques — unissent ces diverses classes et créent une harmonie et une solidarité nationale. M. C. Van Overbergh formule cette conclusion : < Plus les grands buts nationaux ou patriotiques dominent dans un peuple, moins les intérêts particuliers de classe s'élèvent, plus les classes se supportent et adoucissent leurs rapports réciproques (1). » La crise récente de la Russie confirme les leçons de l'histoire. Lorsque, dans un pays, l'égoïsme, le déchaînement des passions, la haine des classes prédominent» tout sentiment patriotique disparaît, les luttes deviennent sanglantes et les factions en appellent parfois à l'intervention étrangère. La Grèce antique a connu ces jours sombres et les

(i) Op. cit., p. 228.

rivalités communales du moyen âge nous ont laissé le souvenir des luttes meurtrières qui menaçaient l'intégrité môme de la patrie. Lors donc que Técole socialiste pousse à la haine des classes, tout en affectant un paciGsme théorique, elle conduit les peuples aux pires violences et aux luttes les plus sanguinaires.

Malgré Tutopie du collectivisme intégral et malgré la défaite politique du parti socialiste dans tel ou tel pays, il est incontestable que les tenants du collectivisme ou simplement du socialisme réformiste augmentent en nombre sinon en autorité, dans la plupart des Etats de TEurope. Les uns viennent au socialisme pour des causes morales, et nous pensons que tout ce que l'esprit religieux perd en Europe est gagné par l'esprit socialiste; les autres sont attirés par des raisons purement politiques, par ambition vulgaire, par le désir de faire partie des groupes les plus remuants de la démocratie ; d'autres enfin — et ceux-là sont dignes de pitié — souffrant des crises économiques ou simplement de la dureté de la vie, attendent des promesses socialistes un avenir meilleur. Mais combien peu mettent leur espoir dans le collectivisme intégral dont Karl Marx a tracé la genèse et prédit le lointain avènement. Qui connaît, dans la foule, l'œuvre de Marx? Qui sait l'histoire mouvementée de l'écrivain allemand dont les livres, disent ses confidents, doivent révolutionner Thumanité?De celui dont Frédéric Engels, son collaborateur et son ami, disait, au cimetière de Londres : « Le plus grand penseur a cessé de penser le 14 mars 1883, vers trois heures du soir. La perte que vient de faire le prolétariat d'Europe et d'Amérique, en môme temps que la science historique, est incalculable. »

Cependant tel a été le mot d'ordre donné depuis vingt ans dans les milieux socialistes que les affirmations des chefs concluenttoujours en faveur de la transformation collectiviste. A quel signe reconnaît-on en effet, le « vrai » socialiste ? La

l'évolution de l'économie politique 69

réponse très nette nous était donnée à Paris le 24 février 1904, par M. Enrico Ferri, député et professeur à l'université de Rome. Dans une réunion organisée par les étudiants collectivistes, rue de la Sorbonne, M. Ferri déclara que celui-là seul est un socialiste intégral qui réclame la transformation de la propriété individuelle en propriété collective. Ainsi raisonnent tous les disciples de K. Marx, et M. G. Renard, commentant la doctrine marxiste, disait, dans une discussion philosophique avec M. Brunetière, que la propriété doit rester individuelle pour les fruits du travail, mais qu'elle doit, au contraire, devenir collective, c'est-à-dire faire retour à l'État, à la commune, aux associations, pour les moyens de production (1). Ainsi les usines^ les machines seraient la propriété des « collectivités », tandis que les fruits du travail resteraient à l'individu qui pourrait les consommer et les employer librement. Telle est la socialisation des moyens de production, que tout « vrai » socialiste doit admettre. M. G. Renard croyait sans doute que M. Brunetière en serait épouvanté. Nullement. M. Brunetière, reprenant les paroles mômes de son adversaire, lui répondit avec esprit : < Si vous croyez tenir dans la socialisation des moyens de production un moyen d'établir a la quasi-égalité économique des membres de la société » ; un moyen d'abolir la division qui les sépare « en possédants et en non-possédants » ; un moyen de donner à tous les êtres humains « la môme possibilité de développer dans leur plé* nitude et leur diversité les aptitudes qu'ils ont reçues de la nature > ; oui, je suis partisan avec vous de la socialisation des moyens de production. » Et voilà comment M. Ferdinand Brunetière, de l'Académie française, s'est montré socialiste le dimanche 3 avril 1904 (2). Déjà, au seizième siècle, les Jésuites du Paraguay avaient imaginé la socialisation des forces

(i) Voy. La Petite République, numéros des 27 mars, 3 avril et 10 avril 1904.

(2) Ibid., numéro du 3 avril 1904.

productives et Tappropriation du pécule, fruit du travail individuel (1).

La question la plus importante qui se pose en ce moment est celle-ci : révolution économique contemporaine favoriset-elle le socialisme ? A entendre les disciples fidèles de Karl Marx, ceux qui se nomment orgueilleusement les « socialistes scientifiques », la concentration progressive des capitaux, le développement du machinisme, l'extension des grands services privés, sous l'impulsion des sociétés anonymes, tout cela favorise la « socialisation » des richesses, c'est-à-dire la création et le développement des monopoles. L'expropriation de la propriété privée sera d'autant plus facile, nous dit- on, que les propriétaires seront moins nombreux et plus puissants.

La thèse évolutionniste ainsi établie a rencontré, même chez les continuateurs de Marx, des adversaires décidés. Parmi les économistes, elle a été récemment réfutée et un professeur de Paris, dans un livre d'une érudition sûre, a répondu par des observations précises aux vagues affirmations du marxisme (2). « Les prophètes, écrit-il, grossissent facilement par imagination certains faits remarquables du monde moderne, comme les grandes sociétés et les trusts, qui se détachent avec vigueur sur la trame du fond, sans considérer que cette trame est encore constituée par d'innombrables entreprises individuelles qui paraissent douées de résistance considérable (3). > C'est d'abord la petite propriété

(1) Voy. P. de Charlevoix, Histoire du Paraguay, Paris, 4756, 3 vol. in-4o, t. Il, p. 244. Dans le premier numéro de l'Humanité {\% avril 1904), M. Jaurès écrivait : t L^humanité n'existe point encore ou elle existe à peine. Seul le socialisme, en absorbant toutes les classes dans la propriété commune des moyens de travail, fera de chaque nation enfin réconciliée avec elle même, une parcelle d'humanité. »

(2) Les systèmes socialistes et révolution économique, par Maurice Bourguin, professeur-adjoint à la Faculté de droit de Paris. Un voL in-S«, Paris, A. Colin, 1904.

(3) Op. cit. y p. 330.

l'évolution de l'économie politique 71

rurale dont les statistiques attestent la permanence, si même elles n'enregistrent pas, çà et là, ses progrès, c Les paysans propriétaires forment un bloc résistant que n*entame pas le mouvement conlemporain(l). «Voici ensuite le petit commerce dont M. Bourguin reconnaît que la position reste ferme (2). Il n'y a pas jusqu'aux artisans dont la situation s'est maintenue, même dans les grands pays industriels. Sans doute les trusts et les cartels témoignent en faveur de la thèse socialiste. Mais les monopoles de fait, dus souvent aux droits de douane ou à la limitation naturelle de la matière première, tiennent une place restreinte sous le régime efficace de la liberté du travail. Le mouvement de concentration économique n*a donc pas Tampleur que lui assignent les théoriciens socialistes. « Supposer qu'il aboutira un jour à supprimer la totalité ou même la majeure partie des exploitations indépendantes dans Tagriculture, Tindustrie et le commerce, c'est bûtir une hypothèse en l'air, en dehors des données de l'expérience (3). » Cette hypothèse a été cependant reprise et très sérieusement défendue dans les derniers congrès socialistes et notamment au congrès d'Amsterdam. Ils étaient là 400 délégués du socialisme international, formant un petit parlement, où la plupart des nations avaient leur place et où la confusion des langues était aussi redoutable que la confusion des idées. Ce parlement s'est ouvert le 14 août 1904 et s'est terminé le 20. On y comptait 106 Anglais, 66 Allemands, 39 Français, 33 Hollandais, 29 Polonais, 15 Américains, 13 Autrichiens, 7 Suisses, 7 Danois et des représentants de rilalie, de l'Espagne, de la Serbie, de la Bulgarie, de la République Argentine, de TAustralie. Il s'agissait, entre autres questions, de décider si les antagonismes de classes vont s'accentuant et si la lutte politique de « classes » doit se grefler sur les antagonismes éco-

nomiques. En fait deux tendances socialistes existent : Tune veut l'indépendance absolue du parti socialiste, Tautre admet les alliances politiques en vue de hâter les réformes sociales. Ces deux tendances s'affirment dans tous les pays et voici comment elles se manifestèrent au congrès d'Amsterdam.

Ce fut d'abord en une séance de commission, le lundi 15 août, que les tenants des deux écoles se mesurèrent. On avait là comme une « répétition » des harangues qui devaient passionner le nouveau parlement d'Amsterdam. Tous les grands chefs du socialisme prirent la parole.

M, Jules Guesde, — Nous ne venons pas chercher, dans un congrès international, des armes pour une lutte que nous livrons à Tintérieur de notre pays. Ce que nous avons voulu, c'est indiquer une déviation qui devient un mal international.

M, Jaurès, — Si, profitant du régime républicain, nous croyons que l'intérêt de notre prolétariat nous oblige à aider la bourgeoisie républicaine à résoudre de graves problèmes, tels que ceux de l'instruction ou de la sécularisation de l'État, nous ne trahissons pas le principe de la lutte des classes, non plus que l'intérêt du prolétariat qui est notre loi suprême.

M. Kaulsky. — Nous acceptons la politique réformiste, quand le socialisme ne s'appuie que sur la bourgeoisie démocratique qui veut rénover notre régime social, mais nous ne l'acceptons pas, comme les amis de Jaurès quand ils s'allient à ceux qui flattent le roi d'Italie, à ceux qui ont sur la conscience le crime de Kischineff.

M, Bebel, — Jaurès se fait l'avocat de la République, je dois me faire l'avocat de la monarchie. En Allemagne nous avons eu des grèves, mais jamais la force armée n'est intervenue. En est -il de même en France, en Suisse, au Colorado?

M. Jules Guesde. — La République comme la comprend Jaurès est la pire des banqueroutes de la démocratie. L'émancipation intellectuelle et morale ne précédera pas, mais suivra

l'évolution de l'économie politique 73

rafTranchissemenl économique et social. Le prolétariat ne veut pas l'aunaône ; il veut la table tout entière.

Le vendredi 18 août eut lieu la séance publique. Tout ce que la dialectique, le sophisnae, la passion peuvent fournir d'arguments, M. Jaurès le fit éloquemment servir à la défense des socialistes ministériels de FMUice. Il reprocha aux délégués allemands de n'être* ni des socialistes parlementaires, ni des socialistes révolutionnaires. Mais M. Bebel bondit sous la critique. Il refit le procès de la république bourgeoise et déclara que les quelques réformes obtenues en France amusaient la démocratie, en la détournant de la lutte active et permanente. Qu'^rrive-t-il ?C'est que tous les éléments jeunes, ardents, désintéressés du socialisme vont grossir les rangs de l'anarchie et sont perdus pour Tarmée socialiste. Le congrès, secoué par l'éloquence entraînante de Bebel, fit au vieux lutteur une longue ovation et quand il s'agit de voter, la motion du député allemand triompha. Celait une nouvelle affirmation des décisions jadis adoptées au Congrès de Dresde et qui, à Amsterdam, furent ainsi formulées :

« Le Congrès, persuadé, contrairement aux tendances révisionnistes existantes, que les antagonismes de classes, loin de diminuer, vont s'accentuant, déclare :

« V Oue le parti décline toute responsabilité, quelle qu'elle soit, — dans les conditions politiques et économiques basées sur la production capitaliste, — et ne saurait, par suite, approuver aucun des moyens de nature à maintenir au pouvoir la classe dominante ;

« 2^ Que la démocratie socialiste ne saurait accepter aucune participation au gouvernement dans la société bourgeoise, et ce, conformément à l'ordre du jour Kautsky voté au Congrès international de Paris, en 1900. »

Tel est le programme déjà ancien que les socialistes d'Amsterdam ont remis en honneur. La plupart des journaux, français et étrangers, ont commenté la < défaite » des socialistes

74 LIVRK PHEMIKR

révisionnistes et particulièrement de M. Jaurès. Si le vote leur fut défavorable, leur influence ne fut pas amoindrie. Ils répondaient avec raison que, dans aucun Parlement européen, les socialistes ne sont aussi puissants qu*en France. Devant eux s'inclinent les ministres dociles et les majorités servîtes. Qui ose parler de défaite, lorsque les socialistes français régnent sans gouverner et que toujours ils sont obéis ! Est-ce en Allemagne, en Autriche, en Italie, que pareille tactique aurait pu réussir? Que chacun reste donc c nationaliste » en son pays et « internationaliste «dans les Congrès! La vraie tactique est celle que couronne le succès. Telle fut la conclusion qu'emportèrent les socialistes d'Amsterdam. On devine que la science économique fut vivement critiquée et que les économistes ne furent pas épargnés.

Si nous laissons les attaques « internationales » contre Tordre économique contemporain pour nous attacher au milieu socialiste français, nous trouvons un < programme », des « chefs », des <» troupes » disciplinées. La France serat-elle quelque jour, selon le vœu de hardis novateurs, la terre promise du socialisme ? Nul ne le sait. Dès aujourd'hui, elle s'ofl^re comme une terre d'élection à ceux qu'une triple haine conduit à la bataille,

Jlli rohur et œs tiydex

la haine du christianisme, du capitalisme et du militarisme. Des plus lointains pays les réformateurs suivent d'un œil attentif le mouvement socialiste français. Hommes de l'idée ou hommes du fait, philosophes ou naturalistes, jeunes ou vieux, tous aiment la France. En elle ils saluent la nation généreuse, longtemps guerrière, aujourd'hui pacifique, toujours libératrice. C'est elle, disent-ils, qui, après s'être éman-

l'évolution de l'égonomik politique 75

cipée des dogmes et de la tyrannie capitaliste et mililaire, doit affranchir rhumanité. Tel est le rêve ! Mais aux adeptes du socialisme français le rêve ne suffit pas ; il faut l'action, la propagande, la lutte ; aussi ont-ils tenu un Congrès d'une haute importance, où Tunité de doctrine non moins que de propagande s'est victorieusement affirmée (1).

Comment l'unité socialiste a-t-elle été réalisée ? Au prix de quels efforts nationaux et internationaux a-t-clle été conquise ? Dans quelles conditions verrons-nous se maintenir l'accord depuis si longtemps désiré? C'est ce que diront les futurs historiens. Mais le congrès de 1905 marque une ère nouvelle dans les destinées des partis socialistes français, c II y a longtemps, écrit rJïaman/7^ (2), que tous ceux d'entre nous qui sont pénétrés de la hauteur et de l'urgence de notre tâche, de la beauté de notre idéal, de l'incommensurable supériorité de la conception collectiviste ou communiste, il y a longtemps que ces hommes souffraient de nos querelles intestines et de nos néfastes divisions. Nous prenons l'unité au sérieux. Il ne s'agit pas d'une victoire de Tun sur l'autre, mais d'une union assortie. » Et pour réaliser, assurer, conserver cette union, les trois cents délégués des groupements socialistes français ont nommé une commission permanente composée de MM. Allemane, Bracke, Camélinat, Chauvin, Cherechewski, Dubreuilh, Groussier, Guesde, G. Hervé, Lafargue, Landrin, J.-B. Lavaud, Longuet, Jean Martin, Pédron, Renaudel, Révelin, Roland, Albert Thomas, Viviani, Verlin et Wilm .

Enfin ils ont décidé que désormais un moniteur officiel, le Socialisle, sera le journal obligatoire de tous les groupements socialistes et qu'il portera ce sous-titre : « Organe central du parti socialiste ; section française de ITnternationale ouvrière. > C'est lui qui conduira la campagne antichré-

(1) Congrès d'unité socialisle^ tenu à Paris, les 23, 24, 25 avril 1905.

(2) Numéro du 26 avril i905.

tienne, anticapitaliste, mais surtout antimilitariste dont va bénéficier le prolétariat « conscient et déGnitivement organisé ».

Les € chefs » du socialisme unifié étant connus, il y a quelque chose de plus important, c'est leur programme et c'est ce que M. Jaurès a voulu expliquer au Parlement (1). Il constate que l'immense majorité des hommes ne détient qu'une part infime de la richesse sociale, tandis qu'une minorité est maîtresse des moyens de production. D'où vient ce fait, sinon de la consécration légale de la propriété individuelle que les économistes présentent comme une cause nécessaire de richesse, une « loi économique ? ».

« Comment expliquez-vous ce prodigieux écart entre la fortune énorme des uns et le néant des autres ? Est-ce que vous l'expliquez, par hasard, par une différence dans la puissance du travail et dans l'habitude du labeur? Allez- vous dire qu'il n'y a eu que travail et peine au sommet de cette échelle de milliards, et qu'il n'y a eu qu'oisiveté, paresse et incapacité dans la grande classe productrice? D'où vient donc cet écart ? Simplement de ceci : c'est que les uns, en venu de la constitution actuelle de la propriété, en vertu de ce que vous appelez la propriété individuelle, les uns, possédant le capital sans lequel les autres ne peuvent ni travailler ni vivre, possédant les vastes domaines, les usines, les mines, les chantiers, les maisons à loyer, prélèvent ainsi un tribut incessant sur le travail productif de millions et de millions de citoyens. Eh bien, nous, nous vous disons : « Allez- vous condamner éternellement ceux qui produisent à subir cette forme de propriété ? Et une société où les moyens de travail seraient possédés non par une minorité de capitalistes dirigeants, mais par la totalité des producteurs eux-mêmes, groupés et fédérés, est-ce que cette société ne serait pas meilleure, plus

(f) Journal officiel des 13 et 15 juin i906.

juste, plus humaine? Répondez, avant de jeter l'anathème (1). »

Ce discours s'adressait au gouvernement, — car il s'agissait de la politique générale et des interpellations traditionnelles ; — on devine que le gouvernement aurait eu quelque peine à répondre. Aussi bien Torateur cherchait-il bien moins l'assentiment ministériel que l'approbation des socialistes parlementaires ; elle ne lui a pas manqué. Soutenu par ses amis de Textrôme-gauche qu'enfiévrait sa parole, M. Jaurès a voulu préciser son programme. Puisque la propriété privée et capitaliste est cause de tout le mal, il s'agit de lui substituer la propriété sociale, c'est-à-dire le collectivisme. Comment procéder? Par expropriation pour cause d'utilité publique. Mais la première question qui se pose est celle-ci : l'expropriation se fera-t-elle ai^ec ou sans indemnité? M. Jaurès a cité ses auteurs sacrés : Karl Marx, Engels et Liebknecht ; tous réclament l'expropriation, mais exigent la préalable indemnité. C'est Liebknecht qui disait : « Nous ne méditons aucune mesure violente, soudaine, contre les situations sanctionnées par la loi et nous sommes résolus, dans l'intérêt d'une évolution tranquille et paisible, à réaliser le passage de l'injustice légale à la justice légale avec le plus de ménagement possible pour les personnes et la condition des privilégiés (2). » Appuyé ainsi sur les prophètes socialistes, M. Jaurès a rassuré les détenteurs du capital, et comme on lui objectait que les propriétaires « indemnisés » disposeraient librémentde cette indemnité et reconstitueraient peut-être une force capitaliste, il répondit : « Quand la loi a aboli l'esclavage et indemnisé les propriétaires d'esclaves, ceux-ci ne pouvaient plus, le lendemain, se servir de l'indemnité pour acheter des esclaves. Eh bien ! quand la propriété capitaliste

. (i) Journal officiel du 13 juin 1906, p. 1949. (2) Ibid., 15 juin 1906, p. 1957.

78 LIVRK PREMIER

aura élé socialisée, les détenteurs dindemnilé ne pourront plus acheter ni des moyens de production, ni des producteurs ; ils ne pourront acheter que des produits (1). » Voilà bien la théorie marxiste qui fait de TÉlat Tunique détenteur et exploitant de la richesse sociale.

Mais que fera TEtat, devenu maître de toutes les forces productives? M. Jaurès a déclarée la Chambre que l'État futur réaliserait les plus grandes réformes. 11 s'occuperait d*abord des foyers domestiques pour « arracher les hommes aux logis félidés et sordides où les fait végéter aujourd'hui le capital et la tyrannie du loyer ». Il s'attacherait ensuite à Télévalion des salaires, pour « accroître proportionnellement les salaires les plus modestes et continuer ainsi, au fur et à mesure que s'accroîtra la productivité sociale ». Enfin, l'État, dispensateur de toutes les ressources nationales, « assurerait amplement contre tous les risques de la vie non seulement ceux qui sont les salariés d'aujourd'hui, mais ceux qui appartiennent à cette classe moyenne qui n'achète parfois un peu de bien-être que par infiniment d'insécurité et d'angoisse (2) ». Si tel est le programme, il s'agit de le réaliser et quelles que soient la science, la puissance et la générosité des pouvoirs publics, on ne voit pas exactement comment ils procéderont. Aussi, prévoyant les objections non moins que le scepticisme de ses auditeurs, M. Jaurès a eu soin de leur dire que ce n'est pas l'État < bureaucratique » d'aujourd'hui, mais TÉtat « démocratique » de demain qui réalisera les réformes, et il sera aidé dans sa tâche par les groupements populaires, par les associations prolétariennes « qui se constituent maintenant dans toutes les catégories du travail humain ».

Ebauché ainsi, le plan de la société future a mérité autant de critiques que d'éloges. Les critiques sont venues des

(1) Journal o/ficiel du 15 juin 1906, p. 4958*

(2) Ibid., p. 1958.

l'évolution de l'économie rOLlTIQïIE 79

«observateurs » et les éloges sonl partis des cercles socialistes, OÙ Tulopie revêt des formes innombrables. Prévoyant les unes et les autres, M. Jaurès a tenu à formuler la double loi qui, d'après lui, va de plus en plus régir les rapports sociaux.

« En même temps que nos sociétés sont dominées par la « loi d'unité », dit-il, se manifeste, par un juste et heureux équilibre, la tendance à la constitution du groupement autonome : communes dont vous avez, en quelque façon, accru l'indépendance, groupes professionnels, syndicats ouvriers ou syndicats patronaux, dont les attributions s'étendent, dont l'action se développe. Lorsqu'il faudra que le travail administre enfin la propriété, il n'aura pas besoin de créer des forces nouvelles, il n'aura besoin que d'appliquer, d'harmoniser à son profit les deux forces, les deux tendances qui se combinent de plus en plus dans les sociétés humaines. Il créera des organes généraux d'administration qui coordonneront les efforts professionnels, et il laissera en même temps dans chaque catégorie de travail, sous la réserve de règles générales d'équité, une large part d'indépendance, d'autonomie, aux groupes corporatifs et aux groupes locaux, de façon que l'activité et l'initiative de chacun soient stimulées sous la règle générale du travail souverain (1). »

Les journaux socialistes ont vanté la clarté et T « admirable » précision de ce langage. Nous reconnaissons que la Chambre l'a écouté avec grand intérêt et que l'extrêmegauche Ta maintes fois salué de ses applaudissements. Mais M. Jaurès a d'autres qualités que la précision et on le flatterait inutilement en vantant sa clarté. Disciple de K. Marx, le plus obscur des maîtres, il a tenu à rester son élève et n'a pas voulu s'affranchir des nébuleuses conceptions d'outre- Rhin. Comment se fera l'expropriation de la propriété privée et avec quelles ressources l'État paiera-t il les indemnités ?

(l) Journal officiel du 15 juin 1906, p. 1959.

Comment empêcher dans lavenir, au moyen de l'épargne, la reconstitution du capital ? A quelles règle3 obéira l'État pour produire et exploiter la richesse ? Verrons-nous, d'une part, des millions d'hommes asservis à un pouvoir central et, d'autre part, ce pouvoir central chargé de toutes les fonctions nécessaires à la vie sociale ? Voilà bien des questions troublantes qui restent sans réponse et que les chefs socialistes esquivent trop facilement en laissant à TÉtat futur le soin de les trancher. L'État « futur », tel que Técole socialiste l'entrevoit, sacriGe la liberté de l'homme et détruit toute indépendance. Maître de la richesse non moins que des personnes, il rendrait intolérable la vie individuelle et collective. C'est bien ce qu'a répondu M. Clemenceau, alors ministre de l'intérieur. Adversaire des idéologues et dédaigneux de la chimère, M. Clemenceau s'est agréablement moqué des socialistes « unifiés ». « Entre la société actuelle et la vôtre, disaitil à M. Jaurès, entre ces deux extrêmes il y a un nombre infini de conceptions sociales. Je ne peux donc pas admettre que vous nous donniez à choisir entre ces deux seulement et que vous terminiez en nous disant ; a Prenez garde, si vous n'acceptez pas mon projet, c'est la faillite de l'esprit humain (1). » Et M. Clemenceau, se jouant de l'utopie sociahste, montrait qu'elle suppose des êtres absolument différents de ceux que nous connaissons et qu'à l'heure actuelle il faut nous résigner à vivre avec des ouvriers comme avec des patrons, ce qui suppose le salariat et le patronat. Ainsi réapparaît toujours l'enseignement des économistes.

Cependant quelques auteurs socialistes, constatant le a vague » du programme collectiviste, ont tenu à formuler un projet accessible aux travailleurs « conscients. »

Chose rare 1 c'est de l'Allemagne socialiste, si souvent nuageuse, que nous vient aujourd'hui le plus net et le plus précis

(i) ibid., 20 juin 1906, p. 2007.

l'évolution de L'ÉrX)NOMlE POLITIQUE 81

des programmes. Grâce à M. Karl Kautsky, nous savons enfin comment Técole socialiste peÏÏt « légalement » confisquer l'ensemble des richesses ; avec lui nous comprenons ce que sera le lendemain de la révolution sociale (1).

M. Karl Kautsky dissipe les craintes de ses amis ; il les éclaire, il les persuade. Cet homme est véritablement extraordinaire. Il suppose que le prolétariat est maître du pouvoir. Est-ce par une révolution sanglante ou non sanglante, par une voie pacifique et légale ou par un coup de force ? L'auteur voit dans la révolution sociale un c processus de longue durée ». H paraît dédaigner les méthodes violentes de feu Blanqui et il laisse à d'autres les luttes meurtrières. Il imagine que de longues années se sont écoulées et qu'un jour est venu où la conquête politique a couronné le long effort des prolétaires. Il importe donc que ce jour de victoire ne contienne pas le germe de la défaite. Comment l'Etat s'emparera-t-il de l'ensemble des richesses d'un pays ? Est-ce par expropriation ou par rachat ?

Si le parti socialiste choisissait l'expropriation sans indemnité, ce serait une confiscation. Or, rien n'est plus difficile et plus dangereux. « La confiscation directe des capitaux les frappe tous également, ceux des invalides du travail comme ceux des travailleurs, les petits comme les grands. Avec cette méthode il est difficile, souvent impossible de distinguer les gros revenus des petits, les uns et les autres étant engagés dans les mômes entreprises financières » (2). Il ne faut pas une confiscation directe, rapide, générale qui jetterait dans le peuple l'émotion et la crainte. Une autre opération plus habile et plus ingénieuse s'impose au gouvernement socialiste: le rachat. On rachètera d'abord les grandes propriétés collectives telles que les chemins de fer et les mines ; puis on continuera par les

(1) Voy. le Mouvement socialiste^ revue bi-mensuelle internationale, Paris, !«' février et !«'' mars 1903.

(2) Op. cit., p. 219.

forges, les filatures, les grands domaines ruraux. Les propriétaires « rachetés » recevront des rentes sur TEtat pour prix de leurs exploitations, et les citoyens de la nation seront, tous, peu à peu, créanciers de l'Etat. Alors apparaît l'idée vraiment « socialiste » du projet. Dès que la propriété « capitaliste » aura pris la forme d'une créance inscrite au grandlivre de la dette publique, l'Etat établira par les voies légales le fonctionnement de l'impôt progressif sur la rente. Tel qui aura 4,000 francs de rente devra payer 1,000 francs et plus tard 2,000 francs d'impôts. Toutes les richesses nationales étant connues par suite du rachat, on aura estimé la fortune de chacun et il sera facile de la taxer à volonté, c II ne sera plus possible, dit M. Karl Kautsky, d'échapper à l'impôt par l'émigration, car, les intérêts étant payés par l'Etat, il lui sera facile de retenir l'impôt sur les revenus à payer. Dans ces conditions, il sera possible d'élever l'impôt progressif sur le revenu et sur la fortune autant qu'il le faudra. En cas de besoin, cette élévation ressemblera fort à une confiscation des grandes fortunes (1). »

Ainsi apparaît la confiscation légale et indirecte des richesses. M. Karl Kautsky nous dit que l'opération s'effectuera par € un lent processus » et qu'elle paraîtra « moins douloureuse ». Bon docteur î votre c processus » nous importe peu ; votre € rachat » est une vulgaire spoliation. En résumé, les disciples de Karl Marx, après avoir erré de longues années dans les voies nuageuses de la métaphysique sociale, précisent aujourd'hui leur programme caractérisé par deux opérations : le rachat des richesses et l'impôt progressif sur la rente. Pourquoi M. Kautsky ne dit-il pas que la France est aujourd'hui le meilleur champ d'expériences pour les théoriciens socialistes? N'avons-nous pas des majorités toutes préparées pour voter les rachats et les impôts les plus progressifs ? Déjà on € liquide » — sans acte législatif — les biens des congréga-

(1) Op. cit., p. 219.

l'évolution de l'économie politique 83

lions religieuses. Voudra-t-on, du moins, faire une loi pour racheter les instruments de la production et les biens des laïques? On comprend combien le spectacle de la France réjouit les socialistes européens.

Mais en supposant la révolution sociale accomplie et l'école socialiste maîtresse du pouvoir, comment va-t-elle organiser la production ? Grâce au « processus » de M. Karl Kautsky les entreprises de TÉlat feront de plus en plus concurrence à l'industrie privée, et un jour viendra où, grâce aux « rachats » successifs des instruments de travail, les citoyens seront tous employés de TÉtat. Jusqu'à cette heure lointaine, entrevue avec confiance par la démocratie européenne, le mécanisme de rÉtat admettra la même variété qu'aujourd'hui. « Ce qui disparaîtra, c'est notre agitation enfiévrée, c'est cette lutte à outrance où il s'agit de vaincre ou de mourir, à laquelle nous condamne le système actuel de la concurrence ; ce qui disparaîtra enfin, c'est l'antagonisme entre les exploités » (1). Quant aux petits producteurs, paysans propriétaires, ouvriers chefs de métiers, on nous dit d'une façon très nette que l'organisation socialiste les laissera se mouvoir et opérer à leur guise, s'ils préfèrent cette indépendance périlleuse aux emplois rétribués par rÉtat. « L'exploitation peut être bureaucratique, syndicale, individuelle. Le mécanisme économique d'un État socialiste admet la même variété qu'aujourd'hui » (2). Ainsi se déroulera, dans l'harmonie et dans la paix, la production matérielle.

Quant à la production intellectuelle, à laquelle veut bien songer M. Karl Kautsky, elle aura toute l'ampleur désirable. Elle n'obéira pas, comme la production matérielle, à des directions centrales et automatiques ; elle sera libre ; mais le penseur, l'artiste, le lettré, travailleront pour la masse et non

(1) Op. cit., p. 400.

(2) Op. cit., p. 400.

84 LIVRE PREMiEil

pour quelques-uns, et l'Étal, représentant la collectivité, achètera leurs produits. Il serait trop long d'énuraérer ici tous les bienfaits que Torganisation socialiste donnera à nos sociétés futures. Le mot qui revient sans cesse sous la plume de M. Karl Kautsky, c'est c organisation ». A chaque page, il nous dit : « Il faudra organiser ceci et réorganiser cela, substituer Tordre au désordre, la régularité à Tanarchie actuelle. » Alors on verra apparaître un être humain plus élevé que ne Test Thomme moderne. Il sera bon, serviable, dévoué ; il n'aura plus le souci du lendemain et ne sera plus livré à tous les hasards de Tisolement, de la concurrence et de la lutte. « Ne sommes-nous pas autorisés à croire que, dans ces conditions, il se formera un nouveau type de Thorame qui surpassera tous ceux que la civilisation a produits jusqu'à ce jour? Un surhomme, si Ton veut, mais qui sera la règle, non Texceplion, un surhomme en comparaison de ses ancêtres, mais non en comparaison de ses contemporains » (1).

Si nous sommes renseignés sur la production matérielle et intellectuelle, nous ne savons pas et nous ne pouvons deviner, par Texposé des théories allemandes, ce que sera la vie morale. M. Karl Kautsky passe brièvement sur les graves problèmes que soulèvent la liberté et la responsabilité des hommes. C'est très consolant de croire à Tavènement du « surhomme » ; encore faudrait-il nous dire ce que seront, au lendemain de la révolution sociale, la famille, Téducation, la religion, la justice, la police, toutes choses indispensables aux groupements humains. Déjà d'autres réformateurs, comme Cabet, Babeuf, Robert Owen, Saint-Simon, Pierre Leroux, Fourier, Louis Blanc ont omis de renseigner sur ces graves problèmes. Dédaigneux du passé et d'expériences séculaires, refusant « d'observer » les sociétés humaines qui ont réalisé le maximum de bien-être et de paix, ils ont échafaudé d'ingénieuses théo-

(1) Op. ciL, p. 418.

l'évolution de l'économie politique 85

ries du bonheur. Mais leurs systèmes ont vécu ce que vivent les roses et nous croyons bien que le « surhomme » de M. Karl Kautsky ne sera qu'une aimable fiction comme les demi-dieux d'Homère et les héros de la fable.

On s*est souvent demandé comment le socialisme « scientifique » pouvait être enseigné à la jeunesse universitaire et sous quelle forme il pouvait séduire un étudiant. Si le collectivisme apparaît à beaucoup aussi décevant qu'utopique, l'idée d'une intervention permanente de TElat a été souvent précisée et voici comment elle est formulée dans les cours donnés à TEcole polytechnique de France.

Parmi les diverses réformes qui signalèrent, au ministère de la guerre, le passage de M. le général André, figure l'introduction d'un cours « social » dans l'enseignement de l'Ecole polytechnique. La joie fut grande dans le camp socialiste. Les journaux d'avant-garde célébrèrent le ministre ingénieux et hardi, l'habile réformateur qu'aucune innovation n'effrayait, le « voyant » dont nulle critique ne pouvait décourager l'ardeur. A qui allait être confié l'enseignement ? Qui recevrait la charge et l'honneur de former à la culture c sociale » toute une élite de jeunes gens ?

Bientôt, on apprit que M. Eugène Fournière, socialiste de marque et ancien député, était le professeur choisi. Lui-môme nous explique quelques raisons de cette préférence.: « Je ne surprendrai personne en disant que ma qualité d'ancien ouvrier a été un puissant coefficient dans la décision prise par le ministre de la guerre. Il aurait même été content que j'eusse manié l'outil plus longtemps encore. J'eusse été ainsi, à son estime, plus proche de ceux que j'ai la mission de faire connaître aux élèves. Que savent-ils, en effet, de l'ouvrier, ces ingénieurs de demain ? (1). » M. Fournière est trop mo-

(1) La Législation du travail. Conférences faites à TEcole polytechnique par M. Eugène Fournière. Paris, Charles Lavauzelle, 1904.

desle ; c'est à tilre de socialiste et de socialiste avancé qu'il a été choisi. M. le général André connaissait ses écrits ; il avait lu la petite brochure de propagande où M. Fournière résume ses doctrines, c Ce n'est pas pour réaliser un rêre, écrivait-il, et pour donner satisfaction à notre esprit que nous voulons socialiser les moyens de production, mais parce que nous voyons dans la socialisation seule les garanties de liberté individuelle en même temps que d'égalité économique sans lesquelles il n'est pas de justice sociale » (1). On voit que M. Fournière est un disciple de Karl Marx, mais c'est un disciple indépendant, qui aime la clarté, les solutions netles et qui veut, dès maintenant, un socialisme pratique, c Tout en poursuivant la socialisation des entreprises privées, les groupes politiques arrachent, une à une, des lois de liberté, d'assistance, d'hygiène publique qui, aux mains des syndicats, deviennent autant de moyens propres à soustraire le prolétariat aux conséquencesextrémesdel'exploitation capitaliste ))(2j. La tactique présente est donc de créer et de fédérer les syndicats professionnels ; ceux-ci obéiront à la pensée socialiste et arracheront peu à peu aux Parlements des lois réparatrices. Le cours donné à l'Ecole polytechnique se présente sous le nom de cours d'économie sociale. Il y a des congrès, des musées d'économie sociale ; il y a môme des expositions qui traduisent aux yeux du public l'ensemble des pratiques, des institutions économiques, des coutumes adoptées dans tel pays, à telle époque déterminée. M. Fournière a de l'économie sociale une autre conception. « On dit communément de l'économie politique qu'elle est une science, et de l'économie sociale qu'elle est un art appliquant les principes de la science économique et les combattant au besoin.

(1) Eugène Fournière, Les moyens pratiques du socialisme, Paris, 4900, p. 11.

(2) Ibid., p. 16.

l'évolution de l'économie politique 87

Sans s'en douter, ceux qui émettent une opinion aussi erronée rendent h, l'économie sociale, qu'ils veulent subordonner et traiter en révoltée, le plus éclatant hommage. Ils avouent ainsi que les conclusions de l'économie sociale sont plus souvent utilisées, parfois et môme souvent d'une manière empirique et sous la pression des nécessités sociales de temps et de lieu, que celles de l'économie politique. La vérité est que Féconomie politique est le fondement de la science économique et que l'économie sociale en est Tachèvement » (1). Faut-il objecter à M. Fournière que les conclusions sociales dont ses écrits fourmillent sont précisément des c règles » pratiques et que ces règles constituent l'art social dont les expositions nous donnent le tableau ? Mais le professeur nous répond : « S'il m'est permis d'emprunter à Auguste Comte son vocabulaire expressif, je dirai que l'économie politique est une science statique et l'économie sociale une science dynamique » (2). La première observe les rapports nécessaires et relève les lois générales ; la seconde étudie les rapports volontaires et légaux. On pourrait discuter longuement ces questions de terminologie comme on discute les questions de méthode ; ce qui est plus intéressant et plus pratique, c'est de connaître l'enseignement.

Si M. Eugène Fournière entrevoit dans l'avenir la « socialisation » des forces productives, ses leçons nous le montrent surtout socialiste d'État, disciple des socialistes de la chaire dont il exagère la doctrine. Comme les docteurs allemands, il reconnaît que chaque peuple a son économie nationale, mais il affirme que celle-ci résulte avant tout des lois et de l'intervention du pouvoir. Chaque pays a son ordre économique particulier; qui dit ordre dit réglementation, organisation, législation. « La liberté, écrit M. Fournière, est un

(1) La Revue socialiste^ mars 1904, p. 257, (2)//)ic/.,p. 257.

produit de l'organisation. La violence et l'arbitraire sont de l'état naturel ; la loi et le contrat sont de l'état spcial. Plus on se rapproche de Tétat naturel, moins on est libre , plus on développe la loi et le contrat, plus on acquiert de liberté « (1). Tout cela manque de clarté. Qu'est-ce que Tétat naturel ? M. Fournière ne le définit pas, mais nous comprenons ce qu'est pour lui « Tétat social » ; c*est le régime de la contrainte. Lui aussi estime que le pouvoir central est le cerveau du corps social dont les individus sont les cellules. 11 croit que les sociétés « passent de Tétat de troupeau, groupe formé par la nature et maintenu par Tinstinct, à l'état d'association volontaire et délibérée » (2) : puis ces groupements acquièrent, sous l'action du pouvoir, autonomie et liberté. C'est donc le pouvoir central qui est le moteur par excellence ; il est l'appareil régulateur qui dirige les forces vives de l'économie nationale : forces économiques, morales et politiques.

Ainsi compris, le rôle de l'Etat varie suivant les milieux et suivant les périodes historiques. Comment M. Fournière l'envisage-t-il en France ? Pour lui, « l'interventionnisme prépare la révolution sociale, fille légitime de la révolution industrielle du xix® siècle et de la révolution humaine du xviii«. Et cette révolution de nécessité et de justice n'a rien à demander à la violence. Le droit y suffira » (3). Sans doute les élèves de l'Ecole polytechnique pourraient objecter que cette réglementation n'est pas nouvelle, que les plus vieilles sociétés en ont souffert et que, sans remonter au delà du xviii® siècle, lorsque les physiocrates lancèrent, les premiers, leur cri de ralliement: « laissez faire, laissez passer», ils voulaient précisément affranchir la France de l'excès des réglementations corporatives. Mais M. Fournière a deviné

(1) La législation du travail, p. 38.

(2)//)ic/., p. 49.

(3) Ibid.y p. 12.

l'évolution de l'économie politique 89

robjection. Pour lui les réglementations anciennes sont oppressives, mais la réglementation socialiste est tout autre ; elle porte en elle raffranchissement. « La législation nouvelle, dit-il, ne met pas de vin nouveau dans les vieilles outres de la tyrannie sociale et économique d'autrefois. Elle réalise, en les adaptant au milieu social et économique, transformé si profondément en un sièclejes promesses de liberté et d'égalité contenues dans le statut fondamental de la démocratie » (l). Voilà de bien grands mots, mais le vague des formules n'empêche pas le sophisme ; ce qu'on nous offre c'est la tyrannie socialiste. En vain, M. Fournière traitera-til, dans son cours, des syndicats, des mutualités, de la coopération, toujours la môme et uniforme pensée dominera l'enseignement : la liberté opprime, dira-t-il, mais la loi affranchit. C'est la thèse qui revient sans cesse ; c'est le leitmotiv sur lequel se déroulent d'ingénieuses variations ; c'est l'obsédante idée du professeur socialiste.

Cependant les faits ne peuvent s'emprisonner dans des textes de lois ; la vie économique déborde de toute part, et si puissante, si étendue que soit l'intervention législative, il faut bien que l'initiative privée agisse et que Thomme, maître de sa liberté, sache et veuille, avec elle, améliorer son sort. M. Fournière Tadmet, et, dans les conférences qu*il a publiées (2), il reconnaît l'effort individuel et collectif, mais il fait à l'initiative privée une place bien minime. 11 semble que tout le chagrine dans nos modernes sociétés , et son pessimisme dépasse toute mesure. Les lois ne répondent pas à son attente, si même elles ne découragent pas son espoir. Ainsi la réglementation du travail et en particulier la loi Millerand-CoUiard, du 30 mars 1900, a des répercussions qui l'étonnent et dont il ne prend pas facilement son parti. Ne sa-

(1) La législation du Iravail^p, 14.

(2) Voir La Revue socialiste, juin, novembre, décembre 1904.

vail-il pas que la loi, comme l'impôt, a son influence apparente et son incidence définitive ? La loi Millerand-Colliard a donc réduit le travail à dix heures dans les fabriques où les femmes et les enfants travaillent avec les hommes, mais le travail peut être de douze heures dans les ateliers où, seuls, les hommes adulles sont employés. Il est donc advenu que, çà et là, les adolescents ont été remerciés et, dans nombre d aleliers, l'apprentissage a été sacrifié. En outre, on a constaté, depuis deux ans, la renaisssance des ateliers de famille où le travail n*est pas réglementé. Les causes de cet essor sont nombreuses ; parmi celles-ci, la distribution de la force motrice à domicile est une des plus remarquables. M. Fournière n'est pas satisfait ; l'atelier de famille lui déplaît; il voit en lui la généralisation du travail à outrance, du sweaiing System. Elargissant le champ de ses critiques, il conclut : « Protestons, faits en mains, contre le verbiage des reconslructeurs du foyer et restaurateurs de la famille, contre les dons pernicieux que Ion veut faire à l'ouvrier en le rendant propriétaire de la maison, qui l'attachera au sol, contre la niaise poétique des jardins ouvriers, contre toute cette cruelle philanthropie qui écrase les travailleurs sous le pavé de ses bonnes intentions. Surtout, ne supportons pas que les pouvoirs publics continuent d'accorder leur complicité à une action aussi néfaste » (1). Voilà une condamnation bien sommaire, et nous connaissons maint socialiste qui refuserait d'y souscrire, témoin M. Millerand qui, le 30 novembre 1904, rendait un hommage public aux efforts de l'initiative privée, secondée par l'Etat (2).

Tel est, brièvement résumé, l'enseignement social donné, récemment, à notre Ecole polytechnique. Dès sa première leçon, M. Fournière a tenu loyalement à mettre en garde

(4) La Bévue socialiste, janvier 1905, p. 14. (2). Journal officiel, l*"^ décembre 1904, p. 2775.

l'évolution de l'économie politique 91

ses jeunes auditeurs. « Le cœur, a-t-il dit, peut égarer celui que la raison n'éclaire point. La vôtre, formée par des maîtres éminents, ne court point ce péril. Elle saura même remettre au point, s'il y a lieu, les vagabondages de pensée auxquels, dans son ardent désir de conformer la réalité à son idéal, l'incorrigible utopiste qui vous parle pourrait se laisser entraîner » (1). C'est donc à un utopiste social que M. le ministre de la guerre avait cru devoir confier le cours d'une science « dynamique >..Nous ne sommes pas très rassuré. Nous le sommes d'autant moins que le professeur, très réservé et très prudent, a eu sur ses élèves un ascendant indiscutable . Comme nous demandions à un de ses auditeurs ce qu'il pensait de cet enseignement :« Il est excellent, répondit-il; c'est un cours très complet et très suggestif; je n'imagine pas qu'on puisse apprendre différemment l'économie politique. » Aussi s'explique-t-on la joiedessocialistesdoctrinaires ; partout, en France, ils forment des disciples, môme à l'Ecole polytechnique.

Nous venons de voir l'argumentalion des théoriciens socialistes. Ces adversaires de la « science des richesses » ont formé des disciples ; ce sont eux qui constituent aujourd'hui l'armée syndicale révolutionnaire.

Le rêve de Karl Marx se réalise ; toute région industrielle devient un centre d'antagonisme et de discorde. Tantôt, c'est le Nord de la France qui est en grève ; demain, ce sera le Midi, et nul ne sait si la cessation générale du travail, issue de nombreuses grèves particulières, n'étendra pas, quelque jour, sur ce pays désemparé, un long voile de deuil. A l'anarchie spontanée, dont Taine a décrit les forces mystérieuses, succède une anarchie méthodique, lentement préparée, orga--

(1) La législation du travail^ p, 22.

nisée à ciel ouvert. Les mêmes hommes, qui commencent une grève, l'ont décidée de longue date, et si même Témeute éclate çà et là, on peut être certain qu'elle était décrétée.

Les disciples « avancés » des socialistes marxistes sont, en France, les membres de la Confédération générale du travail. C'est elle dont la puissance se révéla si redoutable en l'année 1906, notamment dans les grèves minières du nord de la France. Qu'est-ce donc que cette organisation dont tout le monde s'occupe et qui cause aux gouvernants autant d'effroi que de tourments ? Au sommet, figure un Comité général ou confédéral ; au-dessous de lui, nous rencontrons les Bourses du travail adhérentes ; enfin apparaissent, dans les diverses régions de la France, des syndicats ouvriers, socialistes révolutionnaires. Les Bourses et les syndicats ont leurs représentants au Comité confédéral. C'est lui qui élabore les programmes, trace la ligne de conduite, envoie partout ses émissaires et se vante d'être le vrai Comité de salut public. La Confédération générale du travail se flatte de commander à 500.000 syndiqués ; elle distingue, dans la société française, deux classes d'hommes : les c voleurs » et les c volés » ; elle espère que ces derniers auront le courage de reprendre, même par la force, les biens indûment possédés par une infime minorité de propriétaires. Si elle adopte les idées de Karl Marx sur la lutte des classes, elle se sépare des marxistes en ce qu'elle dédaigne l'action politique pour la propagande par le fait ; elle veut une c action directe ». Il faut comprendre sous ce nom toute mesure individuelle ou collective, violente ou non violente, qui a pour résultat la dépossession des propriétaires. Comme mesure immédiate, le Comité confédéral réclame la journée de huit heures et fait appel à la grève générale.

On peut discuter la question de la journée de huit heures, et nombre de publicistes, s'appuyant sur des faits recueillis soit en Europe, soit en Amérique, admettent la possibilité de réduire à huit heures dans nombre d'industries, la journée

l'évolution de l'économie politique 93

de travail (1). Mais ce qui est inadmissible, odieux et répugnant, c'est la grève générale, imposée par la force à toutes les industries d'un pays, au risque de paralyser toute la vie nationale. Tel est cependant le vœu, souvent et très éloquemment défendu par M. Aristide Briand, ministre de l'instruction publique. Nous avons cité autrefois le véhément discours de M. Briand en faveur de la grève émancipatrice et nous venons de relire cette harangue enflammée, où l'avocat du prolétariat le convie à l'expropriation de la classe capitaliste par la grève générale (2). c Citoyens, la grève générale est une conception à laquelle j'ai tout particulièrement consacré mes efforts de propagande, et que je me félicite d'avoir fait adopter par le premier Congrès corporatif auquel elle fut soumise. Ce sont des antécédents qui m'imposent en quelque sorte un devoir de paternité. » L'orateur entre ensuite dans tous les débats. Il montre les fédérations de syndicats obéissant à un mot d'ordre général et arrêtant en France la vie industrielle. Il voit déjà le patronat affolé cédant aux exigences du peuple révolté et il salue la révolution sociale libératrice. A ceux qui lui objectent la résistance de l'armée, il répond que cette armée, faite de prolétaires, refusera son concours et que si les fusils partaient, ce ne serait pas « dans la direction indiquée ». Enfin, après avoir raillé la pusillanimité de Jules Guesde et de Paul Lafargue, il termine en ces termes : « Croyez-moi, citoyens, cette idée de la grève générale est féconde. Ne la combattez plus ; aidez-nous, au contraire, à la propager. En lui faisant bon accueil, le parti socialiste fera œuvre révolutionnaire. » On comprend que la Confédération générale du travail ait voulu publier le fameux dis-

(1) V, A. de Morsier, La. journée de huit heures et le salariat iri' dustriel, Genève, 1906.

(2) V. La Réforme sociale, i^^ décembre 1902 — La grève générale et la révolution, par Aristide Briand. Paris, 1899.

cours de M. Briand, et c'est par centaines de mille exemplaires qu'elle porte dans toutes les régions de la France l'appel révolutionnaire du citoyen Aristide Briand, ministre de l'Instruction publique.

Tandis que ces faits se produisent, les syndicats ouvriers s'agitent çà et là, réclament la journée de huit heures et ordonnent la grève. Les régions minières du nord de la France sont le théâtre de scènes de sauvagerie (1) et cette armée, si souvent injuriée, méprisée, bafouée, reste le seul espoir du gouvernement. Qu'on se représente les populations ouvrières,livrées aux excitations des syndicats révolutionnaires et d'une presse socialiste dont les organes modérés s'expriment en ces termes :

La Petite République (2) — « Oui ! les compagnies minières sont criminelles qui, pour sauvegarder leurs scandaleux bénéfices, s'opiniàtrent dans une résistance que le gouvernement a le devoir de faire cesser par tous les moyens possibles ! Oui ! nous comprenons la colère et la révolte de travailleurs trop longtemps exploités qui se refusent à accepter des salaires de famine pour un labeur exténuant et périlleux 1 Mais nous nous méfions des gens étrangers au pays qui, au lieu d'orgîiniser méthodiquement la résistance, au lieu d'empêcher les effusions du sang, comme le faisaient jadis ceux qu'on appelait des meneurs, s'acharnent à rendre ces colères encore plus aveugles et à les tourner contre des soldats irresponsables du rôle qu'on leur fait jouer. »

La Lanterne (3). — « Depuis que ce conflit a pris un caractère inattendu de violence et de révolte, nous n'avons cessé d'adresser de bons conseils aux travailleurs. Au lendemain de la catastrophe de Courrières, nous fûmes les premiers à

(4) V. le Journal des Débats et VEclair des 21, 22, 23 avril 1906.

(2) 21 avril 1906.

(3) 22 avril 1906.

l'évolution de l'économie politique 95

accuser les patrons coupables et à demander leur châtiment. Quand la grève éclata, nous fûmes les plus véhéments à crier que les revendications ouvrières étaient jusles et que les Compagnies, riches à millions, devaient augmenter les salaires. Est-ce que nous allons voir aujourd'hui, au milieu de la bataille électorale, les travailleurs se faire les instruments inconscients des ennemis de la République? Non, cela n'est pas possible. Il y a eu, parmi ces mineurs tant éprouvés, tant exploités, une minute d'affolement. Mais ils vont réfléchir, ils vont comprendre, laisser les mauvais conseils et renoncer à une erreur qui pourrait compromettre cet avenir de justice qu'ils espèrent et qui viendra. »

Ces journaux auxquels il faut joindre T/TM/nan//^, VAurore^ le Badical, la Baison, se considèrent comme les propagateurs d'idées « politiques » réfléchies et ils ont le patronage indiscutable des gouvernants. Quant à la presse t avancée » dont les organes souvent cités sont la Voix du Peuple, le Libertaire, VAnarchie, elle chante sa première victoire et fait appel à « Taction directe » ; elle salue les premières émeutes dont elle voudrait la généralisation et elle voit dans les grèves partielles multipliées les prodromes du soulèvement général.

Le Libertaire (1). — « La croissance prolétarienne est à l'étroit dans la camisole de force qui l'étreint. Le patronat et l'Etat font obstacle à son épanouissement. Cet obstacle doit être brisé. C'est l'action antimilitariste qui désarmera la bourgeoisie et le mouvement syndicaliste qui l'expropriera. Le présent s'est survécu, et il faut aborder l'avenir, sous peine de rétrograder vers les abîmes du passé. Nous sommes à un tournant d'histoire. Ayons du flair, du doigté et de la résolution. ». L'Anarchie (2). — « Disons-le bien haut : que le bétail électoral soit tondu, mangé, accommodé à toutes les sauces,

(1) 22-29 avril 1906.

(2) 19 avril 1906.

qu'est ce que cela peut bien nous faire? Rien. Que le bétail électoral soit mené à coups de Ianières,cela nous importe peu, mais il construit des barrières dans lesquelles il se parque et veut nous parquer, il nomme des maîtres qui le dirigeront et veulent nous diriger. Ces barrières sont les lois. Ces maîtres sont les législateurs. Il nous faut travailler à détruire et les unes et les autres, dût on, pour cela, disperser au loin le fumier où poussent les députés, le fumier électoral. »

Tandis que les journaux stimulent les syndicats ouvriers, ceux-ci multiplient leurs appels en faveur de la journée de huit heures et la Confédération générale du travail prêche ouvertement la révolution. On se rappelle que le gouvernement dut, en vue du l®"" mai 1906, organiser une véritable « défense » de Paris.

Ainsi nous apparaissent les disciples des théoriciens socialistes. Il faut reconnaître que certains d'entre eux se livrent à une propagande dont l'intensité est particulière à la France.

Je me souviens avoir assisté, le 26 mai 1905, à l'Hôtel des Sociétés savantes, à une conférence du citoyen Hervé, de l'Yonne. Dans la salle, les amis du conférencier distribuaient les journaux où l'on oppose « au néo-nationalisme le vieil internationalisme des sans-pairie ». C'étaient V Avant-Garde^ la Femme affranchie^ le Conscrit , V Anarchie. Lorsque les assistants eurent terminé la lecture de ces journaux « éducatifs », ils entendirent le citoyen Hervé, dont l'argumentation empruntée à J.-J. Rousseau fut la suivante : « L'homme est né libre et partout il est dans les fers (1). » Si, par un « contrat social », il a cru devoir aliéner sa liberté, c'est par un nouveau pacte qu'il peut s'affranchir de toute servitude. « La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués (2). » C'est aussi la force qui crée les « patries », mais il appartient aux hommes libres de se libérer du joug patriotique.

(1) J.-J. Rousseau, Du contrat social, liv I, chap. i.

(2) Ibid,, chap. ii.

L'ÉVOLUTION DE l'Économie politique 9^

Lorsque M. Hervé se crut maître de son auditoire, il commenta cette pensée qu'il avait déjà développée dans la presse : « Nous sommes des antipairiotes ; nous n'avons à aucun degré Tamour de la patrie et nous ne savons pas ce que c'est que rhonnieur national. Les patries actuelles ne sont pas pour nous des mères, mais des marâtres, d'ignobles mégères que nous détestons (1). » Comme l'auditoire restait froid, le conférencier déclara qu'une logique implacable l'avait amené à de telles conclusions et que si ses amis du socialisme prétendaient le « lâcher », lui ne les « lâcherait » pas. N'avaient-ils pas célébré les mêmes principes internationalistes et chanté ensemble les vers libérateurs \^). Le temps est donc venu de conclure, et la conclusion, M.Hervé la demande encore à Rousseau : « L'homme est un être naturellement bon et il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain. » Comment l'homme est-il devenu méchant, pervers, haineux, militariste? Par l'éducation, les influences du milieu et les institutions oppressives. C'est donc à nous de nous libérer de telles entraves, en commençant par la servitude militaire (3).

Peut-être pensera-t-on que les chefs socialistes, les « scien-

(i) Voy. Correspondance hebdomadaire, 21 juin 1905, et V Eclair, 21 mai 1905.

(2) S'ils s'obstinent, ces cannibales, A faire de nous des héros,

Ils sauront bientôt que nos balles Sont pour nos propres généraux.

(3) Un des derniers ordres du jour, voté parla Fédération socia* liste de V Yonne, fut celui-ci :

La Fédération, considérant que peu importe aux prolétaires l'étiquette nationale et gouvernementale des capitalistes, répudie le patriotisme bourgeois et gouvernemental, qui affirme mensongèrement l'existence d'une communauté d'intérêts entre tous les habitants d'un même pays et invite tous les citoyens à répondre à toute déclaration de guerre, de quelque côté qu'elle vienne, parla grève

militaire et l'insurrection.

tifiques » du marxisme sont hostiles à une telle propagande. La réponse nous a été fournie par le Congrès des socialistes uniQés tenu à Limoges, en novembre 1906.

Dans ce labyrinthe socialisle, où le Congrès de Limoges nous conviait naguère (1), il eût fallu le fil d'Ariane pour indiquer aux congressistes la pensée directrice des chefs. Dès la première séance, on vit trois tendances, sinon trois partis, se dessiner dans l'assemblée et les délégués suivirent trois orateurs, MM. Jaurès, Jules Guesde et Hervé, dont le verbe enflammé fit merveille. Certes, tous trois se déclarent socialistes « unifiés » ; ils ont souscrit au même programme ; ils obéissent à un seul comité ; ils reconnaissent un moniteur unique : le Socialiste (2). Mais quelles divergences de vues et de lactique. Tandis que M. Jaurès met sa confiance dans tout gouvernement qui favorise les revendications ouvrières, M. J. Guesde ne veut à aucun prix un pouvoir hostile au collectivisme intégral ; tous deux fraternisent cependant dans leur amour du Parlement. Mais voici le citoyen Hervé qui raille ces représentants du peuple et Tinanité des procédés législatifs. Lui, Hervé, disciple de Bakounine,veut « Taction directe », les grèves sanglantes ou non sanglantes, Taffranchissement du peuple par le fer et non par le vote, Tinsurrection révolutionnaire. Comment concilier tant de contradictions ?

Pressés par les troupes socialistes, les adversaires durent choisir un vrai champ de combat. Chacun, à son tour, descendit dans l'arène et c'est ici que le tournoi commence. La principale question fut la suivante : Faut-il, dans un parti « unifié », laisser le socialisme révolutionnaire, libre de ses mouvements agir en toute indépendance et pratiquer, comme il l'entend,

(1) III' congrès national du Parti socialisle (section française de rinternationale ouvrière), tenu à Limoges les !•'•, 2, 3, 4 novembre

(2) Le Socialisle, organe central du Parti socialiste, paraissant le dimanche, Paris, 16, rue de la Corderie.

l'évolution de l'économie politique 99

l'action direcle?Tel était le vœu bien connu de la Confédération générale du travail défendu par M. Hervé. Pour faire admettre une pareille théorie, il fallait beaucoup d'habileté et autant de hardiesse que d'éloquence , ce fut la tâche de M. Jaurès. Avec quelle souplesse et quel art consommé le député du Tarn défendit la « coopération amicale » des fractions révolutionnaires et pohtiques du socialisme, ceux-là ne s'en étonnent pas qui connaissent les ressources de tactique, de dialectique et de casuistique dont use et abuse M. Jaurès. Aux révolutionnaires, il disait : « Vous êtes notre avant-garde, héritière des traditions héroïques, qui, par vos grèves incessantes, maintenez les énergies en éveil et faites peser sur le capitalisme épouvanté une menace de tous les jours. » Aux organisations purement politiques, l'orateur disait : « Vous êtes Témanation la plus haute de la classe ouvrière ; vous poursuivez légalement et méthodiquement l'émancipation du prolétariat. Je salue en vous les libérateurs de l'humanité consciente. » Et M. Jaurès proposa au vote la « motion du Tarn » qui synthétisait ses pensées et qui était ainsi libellée :

« Le congrès, considérant que la classe ouvrière ne pourra s'affranchir entièrement que par la force combinée de l'action syndicale et de l'action politique, du syndicalisme poussé jusqu'à la grève générale et du socialisme conquérant tout le pouvoir politique en vue de l'expropriation générale du capitalisme ;

ft Considérant que celte double action sera d'autant plus efficace que l'organisme syndical et l'organisme politique auront une pleine autonomie ;

« Convaincu que cette concordance fondamentale amènera nécessairement, sans confusion, ni subordination, ni méfiance, une libre coopération des deux organismes :

« Invite tous les militants à travailler de leur mieux à dissiper tout malentendu entre la Confédération générale du Travail et le parti socialiste. »

A peine M. Jaurès avait-il terminé que M. Jules Guesde demanda la parole. Héritier de Karl Marx, doctrinaire impénitent, inaccessible aux influences parlementaires et aux compromissions des partis, le leader du collectivisme intégral répondit avec âpreté. Il rappela le programme du parti a unifié » : la lutte politique des classes et la conquête de TEtat. Il ne ménagea pas Tépigramme aux agités du syndicalisme, qui croient transformer la société en brûlant une usine et il conclut, en appuyant la « motion du Nord » qui réclamait l'unité d'action politique sous la direction des chefs du parti. Cette « motion du Nord » était la suivante :

a Le congrès, considérant que c'est le même prolétariat qui s'organise et agit, qui doit s'organiser et agir, en syndicats ici, sur le terrain corporatif; en parti socialiste là, sur le terrain politique ;

« Que si ces deux modes d'organisation et d'action de la même classe ne sauraient être confondus, distincts qu'ils sont et doivent rester de but et de moyens, ils ne sauraient s'ignorer, s'éviter, à plus forte raison s'opposer, sansdiviser mortellement le prolétariat contre lui-même et le rendre incapable d'affranchissement ;

« Déclare qu'il y a lieu de pourvoir à ce que, selon les circonstances, l'action syndicale et l'action politique des travailleurs puissent se concerter et se combiner, »

Si les textes manquent de clarté, la pensée des chefs s'était suffisamment précisée dans leurs discours. Il s'agissait donc de voter. Ceux qui admettaient avec M. Jaurès que les factions révolutionnaires puissent agir librement et sans en référer au comité directeur du parti « unifié » devaient voter la « motion du Tarn » ; les partisans de M. Jules Guesde et de la discipline à outrance devaient se prononcer pour la « motion du Nord ». Il y avait, au Congrès de Limoges, 287 votants ; la majorité absolue était donc de 144. Le scrutin eut lieu dans une salle enfiévrée. M. Jaurès rallia 148 suffrages; M. Jules

l'év oi,ution de l'économie politique 101

Guesde 130 ; il y eut 9 abstentions. Au lendemain du congrès le Moniteur officiel du socialisme français s'exprimait en ces termes: « D*un avis unanime, le congrès de Limoges a été un grand et remarquable congrès. Le parti socialiste, comme tout organisme vivant, a ses tendances divergentes, parfois contradictoires, mais cela est utile et bon. Une seule réserve s impose, à savoir que les fractions, les personnalités n'aient pas d'objectif extérieur au parti, qu'elles ne tendent à l'emporter qu'au sein du parti. Or la preuve a été faite évidente à Limoges que le socialisme français avait atteint ce stade de conscience et de sagesse (1) ». Ce « stade » n'a rien de rassurant; c'est le stade de l'action directe et de la révolution organisée. Nous voyons où en arrivent les disciples de Marx, et ce que signifie pour eux les « antagonismes de classes ». On comprend qu'ils attaquent la science économique, dont les leçons enseignent que la lutte des classes est une cause d'affaiblissement, de décadence et de ruine.

Quelle que soit la complexité des faits et des idées que nous venons d'enregistrer, l'enseignement ne doit pas les passer sous silence. La tâche principale de l'économiste réside dans l'exposition des doctrines ; il nous semble qu'à l'heure actuelle cette tâche est triple et consiste à montrer : les lois économiques naturelles, les initiatives économiques, enfin les contraintes économiques légales.

On ne nie plus aujourd'hui les « lois économiques naturelles », dont nous parlons plus loin, mais le professeur qui, actuellement, se contenterait d'enseigner les lois économiques, verrait peu à peu les étudiants déserter son cours; ce qu'ils veulent connaître, ce sont les réalités du moment et partir des faits actuels pour remonter aux causes. Si les lois écono-

(1) Le Socialiste y 18 novembre 1906,

miques « naturelles » existent et si elles sont les conditions de la richesse, il s'en faut que les milieux leur soient également favorables ; certains milieux semblent même absolument réfractaires. Qu'on compare le Maroc, la Chine, l'Angleterre î Plaçons-nous dans nos pays européens et voyons les libres groupements des hommes appliquer plus ou moins heureusement les lois économiques. Nous distinguerons d'abord les « initiatives économiques » qui témoignent de l'esprit, du caractère et de l'éducation d'une nation. Il est bien certain que les salaires, par exemple, obéissent aux lois économiques et que l'offre et la demande, comme la productivité du travail, agissent sur le prix du travail. Mais quelles sont les causes qui influent sur les offres et sur les demandes de travail ? Du côté patronal, ce seront souvent les syndicats, les cartels, les trusts et, du côté ouvrier, ce seront les coalitions et les grèves. Ainsi, deux forces ennemies apparaîtront çà et là, luttant avec plus ou moins d'énergie et de constance. De même, si vous observez la productivité du travail, vous serez amené à mettre en évidence les mille combinaisons qui, sous la forme de primes, de sursalaires, de participation aux bénéfices, accroissent la force productive de l'ouvrier et augmentent sa rémunération. Tout cela, c'est l'organisation du travail, ce sont les initiatives économiques ; ce sont, avec les mille combinaisons de l'association, des éléments de paix qui intéressent l'étudiant et que nul maître ne saurait laisser dans l'ombre. A quoi serviraient les expositions et les musées d'économie sociale, si ce n'est à illustrer et à éclairer l'enseignement (1).

Il est une autre force que l'économiste ne pourrait passer sous silence à moins d'être incomplet et imparfait, c'est la « con-

(1) Cfr. E. Cheysson, le Musée social, compte rendu de rAcadémie des sciences morales et politiques. Paris, janvier 1906. Ch. Gide, Economie sociale. Paris, Larose, 1905.

l'évolution de l'économie politique 103

trainte économique »,ou l'action des lois. Qu'on l'approuve ou qu'on le désapprouve,rEtat moderne,avec son organisme compliqué et ses incessantes interventions s'impose à l'attention des maîtres. Mais qu'est-ce que l'Etat ? Il y a aujourd'hui toute une pléiade d'économistes et de juristes, qui opposent l'exemple des sociétés riches, libres et prospères aux conceptions de Vélatisme contemporain. Ils montrent que l'Etat est, certes, l'organisation politique de toute société, mais sous une triple forme : communale, provinciale et nationale. Ils enseignent que,dans la commune, l'initiative privée — individuelle ou collective — doit avoir la plus complète liberté, que la province ne doit intervenir qu'à défaut de la commune, et qu'enfin le pouvoir central doit se charger des services « nationaux » intéressant la collectivité générale, laissant aux collectivités inférieures — officielles ou privées — le soin de réglementer librement leurs intérêts «décentralisés». Les mêmes juristes et économistes enseignent encore que la loi écrite n'est qu'une source du droit et que la coutume peut régler utilement et souverainement de multiples rapports humains, provoqués par la production et la répartition des richesses. Ils prétendent que, dans l'organisation du travail, les coutumes professionnelles — locales ou régionales — sont la meilleure expression de la volonté populaire. Ils soutiennent enfin que les faits économiques variant sans cesse, le droit d'un peuple est soumis, lui aussi, à d'incessantes transformations (1). Ce sont là des questions d'un grand intérêt, qui marquent les rapports de l'économie politique avec le droit et que nous avons essayé jadis de mettre en lumière (2).

(1) C'est ce qu'ont montré, à l'occasion du centenaire du Code civil français, les beaux travaux de MM. Esmein, Boistel, Lyon-Caen, Terrât, Saleilles, Thaller et Larnaude. V. Le Code civil — 1804-1904 — Livre du Centenaire, publié par la Société d'études législatives, Paris, Rousseau, 1904.

(2) Le droit et les faits économiques, Paris, Guillaumin et Cie,i889.

Ainsi nous apparaît le large domaine offert aux recherches de Ténonomisle contemporain. Pour lui, Téconomie politique est une « science » et un « art » : comme science, elle étudie les lois économiques naturelles ; comme art, elle met en lumière les pratiques de l'initiative privée et l'action législative ou coutumière ; elle trace ainsi les règles que suggère Texpérience. C'est donc comme science et comme art que l'économie politique doit être enseignée au temps présent. Mais la science économique ne va-t-elle pas alors verser dans la sociologie ou dans l'économie sociale? La question mérite d'être posée, puisque certains auteurs demandent à l'économiste de faire de fréquentes excursions dans ce double domaine du savoir. On sait que la sociologie se vante d'être « la science des lois selon lesquelles les sociétés humaines se fondent, s'organisent et se transforment », tandis que l'économie sociale, plus modeste, off're à l'observateur « les rapports volontaires » que les hommes forment entre eux pour réaliser le bien-être dans la justice et dans la paix. L'économie politique peut-elle se désintéresser de tant d'efforts intellectuels et matériels (1)? En aucune façon, mais il importe que les maîtres restent fidèles à leur programme, qui consiste à étudier la richesse des nations et les rapports que font naître entre les hommes la production et la répartition de la richesse (2). La tâche de l'économiste se précise d'elle-même par le cadre de l'enseignement. Puisque tout, dans la vie économique, se rattache à des lois naturelles, c'est selon ces lois et dans le domaine où elles opèrent qu'il faut recourir aux investigations des autres sciences : droit, économie so-

(1) Gfr. Emile Worms, la Méthode d* enseignement en économie politique, compte rendu de TAcadémie des sciences morales et politiques, Paris, décembre 1906.

(2) Cfr. E. Levasseur, Aperçu de révolution des doctrines économiques et socialistes en France^ sous la troisième République, Paris, A. Picard, 1906.

l'évolution de l'économie politique 105

ciàle, sociologie, histoire. Et Téconomie politique, enseignée comme « science » et comme « art », reste, au vingtième siècle, ce qu'elle était au temps d'Adam Smith, la science de Tordre économique et des richesses. Ce qui importe, c'est d'en vulgariser les notions et, à Texemple de maîtres éminents de France et de l'étranger, d'en rendre l'enseignement populaire (1).

(1) D' K. Walcker, Geschichie der Nationalœkonomie und des Socialismus. Leipzig, 1902. — R. Diesel, Solidarisnius, Mûnchen, 1903. — D' Fridrichowicz, Kurzgefassies Kompendium der Staaiswissenschafien. Berlin, 1903. — W. Sombart, Die Gewerbliche Arbeiterfrage, Leipzig, 1904. — E. Gannan, Elemenlary of polUical Economy, LondoD, 1903. — A. de Foville, la Monnaie. Paris, Lecoffre, 1907.

I. Comment la méthode diductive a priori a fourni les premières doc. trines, Vœuvre des physiocr&tes. — II. Ad&m Smilh et la ci*éation de V Economie politique. — III. Caractères distinctifs de l'école individualiste, — IV. Persistance de la méthode dédnctive. — V. Les lois économiques naturelles. — VI. Appui de la méthode psychologique, — VII. Véducation individualiste. — VIII. Systèmes français et étrangers, — IX. Action de Vécole individualiste. La liberté du travail et de la con» currence. — X. La liberté du commerce. — XI. La liberté des conventions. — Xl\. Effets de la liberté illimitée. Les conflits d'intérêts et Vantagonisme.

Dans le langage courant on oppose souvent ces deux mots : «individualisme» et « élalisme »;run éveille Tidée d'initiative, de liberté, d'indépendance, Taulre fait penser à Tinlervention, à la réglementation, à Timmixtion des pouvoirs publics. Depuis des siècles, les philosophes dissertent à l'envi des droits individuels et de la mission de TÉtat. Mais comment s'est formée, dans les temps modernes, Técole économique « individualiste » ? Pourquoi l'appelle-t-on « orthodoxe » ou « classique » ?

Il serait difficile d'expliquer la doctrine c< individualiste » si on ne se plaçait au xviii« siècle, au moment où les physiocrates formulent leur théorie générale. Ce sont eux qui font un exposé a priori des lois naturelles suivant lesquelles s'exerce l'activité des hommes. Ils n'étudient pas seulement la richesse, mais la morale, mais le droit, mais la politique, et c'est Tordre

social tout entier, appelé par eux ordre naturel, qu'embrassent leurs recherches. Ainsi raisonnent aujourd'hui les « sociologués », mais tandis que ceux-ci partent de l'observation et de la comparaison des faits pour édiiier les doctrines, les physiocrates raisonnent toujours a priori et conçoivent un ordre rationnel que les hommes, groupés en sociétés, ont pour mission de réaliser dans la pratique. Une autre idée, chère aux physiocrates, c'est que l'intérêt particulier et la satisfaction des besoins de chaque individu sont conformes à l'intérêt général, que les gouvernements doivent éviter de s'immiscer dans les affaires privées. Enfin ils font reposer sur la liberté des arrangements humains Tordre et la paix des sociétés. Plus la liberté est étendue dans un pays, disent-ils, plus la richesse s'y développe et ils résument leur programme d'action dans cette maxime devenue célèbre : « Laissez faire,laissez passer ». Quesnay, Gournay, Turgot arrivaient à des conclusions uniformes et ce fut ce dernier qui présenta, comme ministre en 1776, les fameux édits sur la liberté du travail et du commerce.

On voit par ces quelques lignes combien le système physiocralique prêle à la critique. Il nous suffira de rappeler que Turgot pour justifier la liberté du travail, écrivait en 1776 : « La source du mal est dans la faculté même accordée aux artisans d'un même métier de s'assembler et de se réunir en corps. » C'était la négation du droit naturel d'association, à une époque où chaque écrivain dissertait des droits naturels « imprescriptibles ». De même la liberté Illimitée que réclamaient, pour tout individu, nombre de physiocrates, faisait supposer la bonté native de l'homme et ramenait les esprits aux conceptions philosophiques de J.- J. Rousseau . Mais.grâce aux physiocrates, un champ nouveau d'investigations était ouvert aux économistes.

Ad. Smith synthétisa, le premier, dans son ouvrage sur la Richesse des nations, un ensemble de doctrines économiques et financières ; je dis à dessein « financières », car on ne rappelle pas assez qu'il mit excellemment en lumière les règles de l'impôt, les recettes et les dépenses nécessaires d'un Etat. Il établit victorieusement que la richesse réside dans le travail, puisque chaque pays doit au labeur des habitants les produits de l'agriculture et de l'industrie et les profits du commerce ; il montre la nécessité de la liberté du travail, de la division du travail, de l'offre et de la demande, bref de tout un ensemble de conditions que nous nommons aujourd'hui les « lois économiques ». Il utilise les recherches des physiocrates, mais il assigne à l'économie politique un champ déterminé ; il la sépare de la morale et du droit ; il en fait la « science des richesses ». Cependant il limite trop l'objet de ses études ; il voit la richesse dans la multiplication des produits, sans considérer les producteurs — palrons et ouvriers — et les rapports que font naître entre eux les différentes évolutions de la richesse. Pour lui, la loi de l'offre et de la demande règle souverainement la production comme la répartition de la richesse. Les successeurs d'Ad. Smith formuleront d'autres prétendues lois dont le sociaHsme devait s'emparer et qui jetèrent un grand discrédit sur les doctrines de l'école individualiste.

Le système d'Ad. Smith, comme celui des physiocrates, explique que toute l'activité économique a sa source dans Vinlérêt individuel, dans la nécessité de satisfaire à nos besoins. L'intérêt personnel apparaît donc comme le moteur principal des actes humains et forme, par son universalité, l'intérêt général ou commun ; celui ci, qu'on a appelé aussi « utilité sociale », se résume dans le développement progressif

des facultés de rhomme. Que faut-il pour que rinlérêl personnel ait toute satisfaction ? Un régime de liberté. Cela suppose-l-il l'indifférentisme absolu du pouvoir et la nonintervention de TElat. Certains disciplesde Smith l'ont soutenu, mais lui-même raisonnait tout autrement (1) : « Tout homme, tant qu'il n'enfreint pas les lois de la justice, demeure en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt, et de porter où il lui plaît son industrie et son capital, concurremment avec ceux de toute autre classe d'hommes. Dans le système de la liberté naturelle, le souverain n*a que trois devoirs à remplir ; trois devoirs, à la vérité, d'une haute importance, mais clairs, simples, et à la portée d'une intelligence ordinaire. Le premier c'est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d'invasion de la part des autres sociétés indépendantes. Le second, c'est le devoir de protéger, autant qu'il est possible, chaque membre de la société contre l'injustice ou l'oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d'établir une administration exacte de la justice. Et le troisième, c'est le devoir d'ériger et d'entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l'intérêt privé d'un particulier ou de quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n'en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoique à l'égard d'une grande société, ce profit fasse beaucoup plus que rembourser les dépenses. »

On a donné le nom d' « orthodoxe » à l'école individualiste en raison de la prétention des premiers économistes de cette école de représenter « seuls » la science économique. Lorsqu'on les attaqua, ils répondirent vigoureusement qu'il n'y avait pas deux manières de concevoir la vérité économique, que celle-ci résultait de la nature des choses. C'est

(1) Op. cit,, t. 11, p. 327.

l'école individualiste m

ce qu'aimait à répéter Joseph Garnier (1): « L'économie politique est la science de la liberté dans la société laborieuse ; et la liberté est le principe moteur des forces productives, le principe de la justice distributive. La Liberté ne va pas sans la Responsabilité; elle est, comme ont dit les physiocrates, le signe du droit, la source du devoir. C'est là, entre autres, le caractère général qui la distingue de toutes les théories qui ont inspiré les vieux systèmes réglementaires et les diverses combinaisons des socialistes modernes, qu'elle réfute en montrant la véritable nature des choses et ce qu'il y a d'irrationnel dans la réglementation. Il n'y a pas plus d*économie politique française qu'il n'y a d'école anglaise ou américaine. »

On a aussi appelé c classique » l'école individualiste. La nomme-t-on ainsi parce que, la première, elle a enseigné ses théories dans des « classes » et que ses livres furent ainsi « classiques », ou bien parce que ses œuvres sont de premier ordre, de première classe, ou encore parce qu'en économie politique comme en littérature certains livres s'imposent à l'étude et sont le fondement de toute recherche vraiment sérieuse? Ce qui est certain, c'est que les créateurs de l'économie politique ont conçu la science des richesses d'après un plan ingénieux et que ce plan est devenu < classique »« Cette école, bien connue de nos lecteurs, défend les lois économiques « naturelles », mel sa confiance dans un régime de liberté absolue et déclare que moins les gouvernants interviennent, mieux ils comprennent leur mission. Héritière des physiocrates, l'école d'Adam Smith a repris la devise « laissezfaire, laissez-passer » et elle ne cesse de défendre rigoureusement la liberté du travail et la liberté du commerce. Vers la fin du xviu' siècle et pendant une grande partie du xix®,

(1) Traité d'Economie politique^ sociale ou industrielle^ par Joseph Garnier, 8' édilion, p. 662, Paris, 1880.

112 LIVUE 11

Técole individualiste fut puissante. Elle a compté d'illustrés représentants dans tous les pays : Ad. Smith, Bentham, Ricardo, Malthus, Fawcett, H. Sumner-Maine, Herberl-Spencer, G. de Humboldt, J.-B. Say, Dunoyer, Bastiat^ Minghetti, et elle trouve aujourd'hui ses plus chauds adhérents dans Içs pays anglo-saxons.

Parmi les écrivains qui ont traité de V € intérêt personnel » et de r « utile », nul n'a eu plus d'influence queBentham sur les économistes de la fin du xviii« siècle et du commencement du XIX®. Cependant les économistes considèrent Bentham comme un philosophe et, tout en subissant son influence, ils évitent de le citer. La « science de l'utile » devait, à certains égards s'inspirer de la « morale utilitaire » de Bentham dont les principes se formulent ainsi : « Utilité exprime la propriété ou tendance d'une chose à préserverr de quelque mal ou à procurer quelque bien. Ma/, c'est peine, douleur ou cause de douleur. Bien^ c'est plaisir ou cause de plaisir. Ce qui est conforme à l'utilité ou à l'intérêt d'un individu, c'est ce qui tend à augmenter la somme totale de son bien-être. Ce qui est conforme à l'utilité ou à l'intérêt d'une communauté, c'est ce qui tend à augmenter la somme totale de bien-être des individus qui la composent. La nature a placé l'homme sous l'empire du plaisir et de la douleur. Nous leur devons toutes nos idées, nous leur rapportons tous nos jugements, toutes les déterminations de notre vie. Le principe de l'utilité subordonne tout à ces deux mobiles. » Ce n'est pas là, certes, la morale stoïcienne et c'est plutôt la contradiction de la morale chrétienne. Quand on objectait à Bentham les tendances matérialistes de son système, il répondait : € Je n'ai en vue que le plus grand bien du plus grand nombre. » Ceux qui lisent l'œuvre juridique de Bentham, telle que la présentent ses Principes de le'gislation, sont frappés de l'importance qu'il accorde aux prescriptions législatives et de la confiance qu'il témoigne dans la « loi » ; ceux qui étudient au contraire son

l'école INDlVlDUAtlSTIi: 113

Manuel d* économie politique, admirent le libéralisme de sa doctrine. Il est difficile d'expliquer ces contradictions ? Bentham resta toujours un « individualiste >, pour qui Tintérôt personnel demeure le mobile des actes humains. Il eut de brillants disciples comme John Stuart Mill, Sumner Maine et H. Spencer qui épurèrent et transformèrent sur bien des points sa doctrine.

Si l'on se reporte aux travaux des premiers économistes, voici, croyons-nous, les caractères distinctifs de Técole individualiste :

V Elle étudie, spécialement au moyen de la méthode déductive, a priori, les causes de la richesse des nations. Sous le nom de richesses, elle comprend l'ensemble des biens obtenus par le travail de Thomme et destinés à la satisfaction de ses besoins ;

2* Les causes premières de la richesse ce sont les « lois » économiques, comprises et observées, lois « naturelles » dont le libre jeu ne doit être entravé par aucune intervention des forces privées ou publiques. La mission de la science consiste donc à rechercher et à proclamer ces lois de Tordre économique ;

3** Tout homme, en poursuivant Tacquisition de la richesse, agit sous rinfluence de l'intérêt personnel et c'est de la satisfaction des intérêts matériels individuels que résulte le bienêtre général et l'harmonie économique ;

4® Il faut à Tétre humain, homo œconomicus, un régime de complète liberté et ainsi, quel que soit le milieu et quelle que soit la période historique, l'homme développe ses facultés, contracte souverainement avec ses semblables et améliore graduellement sa destinée.

On a objecté aux disciples d'Adam Smith le désaccord des

conclusions de Téconomie politique, science de V « utile » et des enseignements de la morale, science du « bien ».

Y a-l-il des choses ou des actes vraiment utiles à une société qui soient contraires à la morale ? Non, répondent aujourd'hui les plus fidèles représentants de l'école individualiste. L'école anglaise compte donc encore des adhérents ? Oui certes, et de nombreux auteurs, en Europe comme en Amérique, soutientiennent toujours que l'autonomie de Tindividu est le fondement des théories économiques, que TÉtat est fait pour les particuliers, que chacun a son intérêt, son droit et son devoir dans la société et que celle-ci doit précisément garantir à tout homme la libre satisfaction de ses intérêts, le libre exercice de ses droits, le libre accomplissement de ses devoirs. Ainsi parlaient, au xviu* siècle, les physiocrates, les Quesnay et les Gournay. Héritier des physiocrates, Adam Smith a perfectionné leur système et édifié une doctrine, très combattue aujourd'hui, mais dont les tenants forment toujours une « école ». Comment les individualistes contemporains nous présentent-ils leur système ?

La doctrine individualiste a un double fondement : philosophique et utilitaire. Dans le premier cas, nous nous trouvons en face de l'homme, être libre et responsable, ayant, seul, une existence réelle et étant, seul, titulaire de droits indiscutables. Ces droits sont autant de libertés naturelles, qui se manifestent dans tous les domaines de l'activité humaine : liberté de conscience, liberté du travail, liberté de circuler, de s'associer, d'enseigner. L'État n'a pas d'autre mission, nous dit-on, que

de consacrer, que de garantir les droits individuels. La Constitution de 1791, élaborée par les partisans de l'individualisme, statuait en ces termes : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. » Telle est la pensée souvent formulée par

M. G. de Molinari, qui la complétait récemment, en rendant à César, c'est-à-dire à l'État, ce qui appartient à l'État : « Une société, écrivait-il, ne peut exister qu'à la condition d'imposer à ses membres des règles de conduite, autrement dit des lois commandées par son intérêt. Sous peine de se dissoudre ou d'être vaincue dans ses luttes avec les sociétés concurrentes, il faut qu'elle oblige ses membres à prendre part à la défense commune et aux entreprises que sa conservation et sa prospérité peuvent exiger (1). » Il n'y a pas d'économiste, si « orthodoxe » qu'il soit, qui ne souscrive à ce jugement.

Mais la doctrine individualiste repose, d'autre part, sur un fondement utilitaire. On l'a dit souvent avec Stuart Mill : « Tant valent les individus, tant vaut la collectivité. » Or, c'est l'intérêt personnel qui dicte nos actes et il apparaît, chez la plupart des hommes, sous forme d'intérêt pécuniaire. D'une façon générale, les hommes obéissent plus à l'égoïsme qu'aux sentiments d'altruisme. Mais les individualistes s'en consolent, en montrant que l'intérêt personnel est le stimulant de l'activité économique, l'aiguillon du progrès, la source intarissable de la richesse. Que lui faut-il, sinon un régime de complète liberté, et alors la satisfaction des intérêts individuels a pour résultante la satisfaction générale de la collectivité. On peut concevoir l'intérêt personnel sous un aspect plus large et dire avec M. de Molinari : « Le mobile de la peine et du plaisir, véhicule universel de l'activité des êtres vivants, auquel nous obéissons, en pourvoyant à nos besoins égoïstes ou altruistes, nous l'appelons Viniérêt. C'est donc restreindre abusivement la signification de l'intérêt, que de le confondre, comme on le fait d'habitude, avec l'égoïsme. » Mais l'habitude étant pour la plupart des hommes une seconde nature,

(1) G. de Molinari, Questions économiques à l'ordre du jour. Paris, Guillaumin et Cie, 1906, p. 343. — Voy. notamment: Nicholson, Principles of pulilical Economy, 2 vol., London, 1893.

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il ne faut pas s'étonner si la conception générale de l'individualisme confine à Tégoïsme et ramène celui-ci à la pure satisfaction des besoins matériels.

On devine quelles objections a soulevées une doctrine dont Herbert Spencer dans son livre : VIndividu contre VEiat, a déduit les conséquences extrêmes. Les philosophes chrétiens ont, les premiers, signalé Terreur qui fait dériver toute la vie sociale de la satisfaction des besoins matériels de Thomme. Tls répondirent aux premiers économistes qu'ils matérialisaient la science, en ne considérant que l'intérêt personnel, la multiplication des produits et Textension indéfinie des besoins de rhomme. Ils objectèrent avec succès que la connaissance des intérêts ne suffit pas aux hommes pour leur tracer leurs devoirs et que ce n'est pas sous l'impulsion seule des besoins matériels que s'accomplit le progrès humain.

On s'explique d'autant plus les exagérations et sur bien des points les erreurs des premiers économistes que leurs théories abstraites étaient la conséquence de leur méthode. Ils négligeaient les faits du passé et les observations du présent. Adam Smith ne dédaignait pas l'expérience, mais généralisait trop rapidement ; d'autres, comme Ricardo, faisaient reposer leurs théories sur d'ingénieux raisonnements et non sur l'observation des phénomènes économiques. Leurs livres se distinguent par l'enchaînement des formules et l'habileté des abstractions. Dans leurs créations systématiques, les économistes « individualistes » enseignent comment la richesse se forme, grandit, se multiplie, mais ils ne se préoccupent pas de savoir ce que devient l'homme, le créateur de cette richesse. Dans leur optimisme confiant, ils croient que le bien-être de tous se développe forcément, d'après des lois naturelles, constantes, universelles, tandis que les faits leur donnent,

çà et là, sous le régime de la libre concurrence, de rudes démentis. Que de prévisions ont été déjouées par les crises de surproduction, les chômages et les grèves ! C*est ce que M. Marshall a bien mis en lumière (1) : « Ricardo et ses élèves faisaient souvent, écrit-il, comme s'ils considéraient l'homme comme une quantité constante; ils ne se préoccupaient jamais assez d'étudier ses aspects divers. Les gens qu'ils connaissaient le plus intimement étaient des hommes d'affaires de la Cité et ils se sont exprimés parfois avec assez peu de soin pour donner presque à penser que les autres Anglais leur ressemblent beaucoup. Ils savaient bien que les habitants des autres pays présentent des particularités propres qui méritent d'être étudiées ; mais ils semblaient considérer ces différences comme superficielles et destinées à disparaître, dès que les autres peuples arriveraient à connaître la bonne voie, que les Anglais étaient prêts à leur enseigner. La même tournure d'esprit qui amena nos juristes à imposer le droit civil anglais aux Hindous, conduisit nos économistes à construire leurs théories en supposant facilement que le monde était composé d'hommes semblables à ceux de la Cité. »

La méthode logique ou déductive a gardé ses tenants convaincus, notamment en France et en Angleterre. J. E. Cairnes, qui aimait à se dire le disciple fidèle de Stuart Mill et qui enseigna brillamment à Dublin et à Londres, ne concevait pas l'établissement des vérités économiques en dehors de la méthode a priori. Dans son beau Hvre sur Iql Méthode logique de l'économie politique (2) dont la 2® édition parut en 1875, il écrivait au sujet de la méthode d'observation :

« L'homme d'études doit commencer par recueillir et classer les phénomènes de la richesse, les prix, les salaires, les

(1) Op, cit., Il, p. 82.

(2) Le caractère et la méthode logique de Véconomic politique, par J. E. Cairnes, traduit sur la 2° édition par G. Valran. Paris, Giard et Brière, 1902.

rentes, les profits, les exportations, les importations, Taccroissement et le déclin de la production, les changements dans les modes de distribution, en un mot, aussi loin qu'ils comportent une détermination, tous les faits de la richesse tels qu'ils se présentent dans les différents pays ; et après ce travail, il devrait se servir des résultats ainsi obtenus comme de données par lesquelles il s'élèverait, par inférence directe ou indirecte, aux causes et aux lois qui les gouvernent. Maintenant, pour percevoir l'extrême futilité, l'impuissance fatale d'un tel procédé comme moyen de résoudre les problèmes économiques, on n'a qu'à considérer quelle est la nature de ces problèmes » (1).

L'auteur passe alors en revue les phénomènes économiques dont il montre la diversité el la complexité ; il les compare aux phénomènes physiques pour lesquels l'expérimentation veut confirmer les observations précédemment recueillies et facilite la recherche et la proclamation des« causes ». Dans l'ordre économique l'expérimentation, dit-il, est impossible et quant aux observations faites elles viennent à l'appui des lois économiques, déduites rationnellement, mais elles sont impuissantes à établir les dites lois. L'auteur reconnaît cependant l'influence du fait mais il affirme <' l'insuffisance de la méthode inductive comme moyen de résoudre les problèmes dont s'occupe l'économie politique » (2). Ce qui est vrai, c'est que les deux méthodes — inductive et déductive — secomplètent et que les exagérations de la méthode a priori ne nous empêchent pas de reconnaître la réalité des lois économiques naturelles, mais nous les croyons d'autant plus exactes qu'elles sont établies sur des observations multiples et précises. Le grand mérite des premiers économistes est d'avoir recherché et proclamé l'existence de ces lois « naturelles ».

(1) Op. cit. y p. 81.

(2) Op. cit., p. 87.

Depuis lors et pendant longtemps, les <( lois économiques «> ont été Tobjet des sarcasmes et des quolibets. « J'en connais une, une seule, s'écriait le doyen de la Faculté de droit de Paris, parlant à son collègue Balbie. Si on m'en cite une autre, je dirai que l'économie politique est une science. » Il me souvient qu'en causant, en juillet 1905, du même sujet avec M. L. Brentano, à Munich, je l'entendais dire : « Certes oui, les lois économiques existent, je les enseigne, mais elles ne sont pas nombreuses. » A quoi j'aurais pu répondre : « 11 en existe au moins quatre-vingt-quatre. » Je me rappelle, en effet, qu'un de mes anciens étudiants, après avoir observé et comparé tout un ensemble de phénomènes économiques, s'était donné le plaisir, — trahit sua quemque voluptas \ — d'en établir les causes et avait relevé, dans quatre-vingt-quatre formules, les lois desdits phénomènes. Si les chimistes observent sans cesse les faits pour en rechercher les causes et si les physiciens procèdent de même, pourquoi les économistes ne constateraient-ils pas, dans l'ordre économique, des causes permanentes de bien-être qu'ils appellent les « lois de la richesse »? Cette idée de « loi » se trouve aujourd'hui commentée par tous les auteurs, quelle que soit du reste l'école à laquelle ils appartiennent. Tous nous donnent une même idée de la € loi économique > et aboutissent aux mêmes conclusions. Voici un Anglais, M. Marshall, professeur à l'université de Cambridge (1): « Une loi scientifique n'est pas autre chose qu'une proposition générale, l'exposé de tendances plus ou moins certaines, plus ou moins définies. On trouve dans toute science un grand nombre d'exposés de ce genre ; mais on n'a pas l'habitude de leur donnera tous un caractère formel et de

(1) Op. cit., p. 139.

les désigner sous le nom de lois. Ainsi une loi de science sociale, ou loi sociale, est re\'posé de tendances sociales ; c'està-dire qu'elle indique qu'on peut, dans certaines conditions, s'attendre à voir les membres d'un groupe social agir d'une certaine façon. Les lois économiques, ou exposés de tendances économiques, sont, parmi les lois sociales, celles qui s'appliquent aux catégories d'actes pour lesquelles la force des mobiles en jeu peut se mesurer par un prix en monnaie. » C'est la môme pensée qu'exprime M. Ad. Wagner (1) : «c On peut appeler a lois » dans le sens le plus général du mot : l'uniformité dans la production des phénomènes, la régularité de leur retour, considérée d'après les principes des probabilités. Les lois économiques expriment donc de simples tendances de la production réelle des phénomènes. Mais toutes ces lois n'ont, comme nous l'avons exposé, qu'une très faible analogie avec les lois de la nature ; elles se rapportent à des causes bien plus variées, elles sont bien moins exactes, les phénomènes réels s'en écartent bien plus que dans la nature, tout cela parce que les mobiles psychiques individuels, qui déterminent les actions humaines et par suite les phénomènes économiques se différencient trop pour être compris dans de simples formules. »

On a essayé d'objecter que l'ingénieuse liberté des hommes enlevait toute constance aux lois économiques et qu'il était oiseux de chercher la € permanence » où il n'y a que diversités, modalités et variétés. La réponse a été souvent donnée, spécialement par M. L. Cossa, professeur à l'université de Pavie (2) : « C'est une science, au sens le plus large du mot, parce que l'économie politique comprend un système de vérités générales sur l'ordre social des richesses ; cet ordre

(1) A. Wagner, op. ci7., t. I, p. 345.

(2) L. Cossa, Histoire des doctrines économiques, avec une préface de A. Deschamps. Paris, Giard et Brière, 1899, p. 55.

résulte d'un ensemble de phénomènes étroitement connexes entre eux, qui, par leur importance, méritent une recherche théorique. C*est une science qui a fait de notables progrès, non pas à la vérité aussi marquants que ceux de quelques autres disciplines, comme la physique, par exemple, mais plus que suffisants pour donner un démenti à ceux qui lui refusent cette qualification par des démonstrations qui ne peuvent que démontrer leur incapacité à comprendre le véritable caractère de la doctrine qu'ils combattent et que, par une singulière contradiction, ils sont parfois chargés d'enseigner. » M. Philippovich dit à son tour (1) : « Le premier objet de Téconomie politique est de décrire les faits qu'elle reconnaît comme économiques, à une époque donnée ; le deuxième objet consiste à observer la régularité de l'apparition des phénomènes économiques, leurs causes et leurs effets... Nous trouvons, par l'observation et la réflexion, que le rapport entre les phénomènes est si intime que nous le regardons comme nécessaire et, par conséquent, nous pouvons considérer tel phénomène comme cause et tel autre comme effet. »

Les économistes historiens, et notamment leur chef actuel en Allemagne, M. Schmoller, sont amenés, eux aussi, à reconnaître, au milieu des phénomènes étudiés, la constance des causes (2) : c Les phénomènes relativement simples du marché, de l'échange, de la population, la marche générale du développement économique, nous les voyons à peu près : nous savons que certains phénomènes économiques élémentaires et certaines institutions sociales apparaissent partout d'une manière assez uniforme à un certain degré de culture. Nous avons, dans la considération de ce qui s'est passé aux étages inférieurs de l'éditîce, la possibilité de prédire jusqu'à un

(1) Op. cii.y t. I, Introduction, p. 18.

(2) G- SchmoJler, Principes d'économie politique^ traduit par G. Platon. Pafis, Giard et Brière, 1905, t. I, p. 263.

certain point Tavenir, possibilité qui n'est point à dédaigner. Au moment même, où nous avouons ne pas connaître de lois historiques, nous parlons de lois économiques, de lois de la statistique. Ces lois ne sont, pour nous, il est vrai, en partie, que des séries de phénomènes se répétant d'après une certaine règle et en conformité d'un certain type ; c'est ce qu'on appelle des lois empiriques. »

Quant aux économistes français, — anciens ou contemporains, — ils reconnaissent, tous, les lois « naturelles » économiques que les lois « positives » des hommes ne contrarient pas impunément. C'était la pensée qu'afifectionnait Bastiat et qu'il développait en ces termes dans le Journal des Economistes de janvier 1848 : « S'il y a des lois générales qui agissent indépendamment des lois écrites et dont celles-ci ne doivent que régulariser l'action, il faut étudier ces lois générales ; elles peuvent être Tobjet d'une science et l'économie politique existe. » L'erreur de quelques économistes fut d'attribuer une importance exagérée à ces fameuses lois, « de vouloir transformer les lois économiques en « dogmes » économiques ; des lois, ce sont des forces qui agissent toujours également et uniformément, mais qui peuvent, dans la complexité des phénomènes, être modifiées, accrues, annulées par l'intervention de forces d'une autre nature (1) ». C'est en vain que M. E. de Laveleye a essayé à maintes reprises de créer uncourant scientifique contraire aux lois économiques (2). Ceux mômes qui, comme M. Ch. Gide, ont signalé avec sympathie la force du socialisme d'Etal, n'ont pas suivi le professeur liégeois (3).

(1) Paul Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique. Paris, Guillaumin, 1906. 4* édil. T. I, p. 37. Gfr. d'Eich- Ihal, la Formation des richesses, Paris, Alcan, 1906. Préface.

(2J De Laveleye, Eléments d'éaionomie politique, Paris, Hachette, 1887, pp. 3, 5 et n.

(3) Gh. Gide, Principes d'économie politique^ iO® édit, Paris, Larose, 1906, p. 4.

Si les économistes « classiques » ont rencontré, en Allemagne, de rudes adversaires (1), ils ont trouvé, en Autriche, depuis vingt ans, un appui qu'explique le développement de la psychologie économique. Les psychologues sont des gens heureux ; Tâme humaine leur livre ses secrets. Depuis que Socrate a donné le précepte: «Connais-toi toi-même », des milliers de penseurs scrutent, analysent et pénètrent les profondeurs de notre être. Les économistes pouvaient-ils dédaigner l'étude du « moi » et rejeter les phénomènes intérieurs qui engendrent les actes humains ? Déjà Adam Smith, dans sa fameuse Théorie des sentiments moraux, avait mis en lumière cette spontanéité de sympathie et d*anlipalhie qu'éveille en nous la conduite de nos semblables ; il était naturel que certains économistes étudiassent plus particulièrement la volonté libre de l'homme, les instincts cachés, les appétits, les sensations, les passions, les douleurs, toute cette vie intérieure dont nous sommes les prisonniers involontaires ou volontaires. Telle a été la méthode de plusieurs économistes autrichiens; ils ont formé une école dont les principaux représentants sont MM. Karl Menger, Sax, Bœhm-Bawerk et Wieser, qui ont particulièrement étudié la « valeur », les « prix » et V « intérêt » (2).

Les fondateurs de l'économie politique, ceux que les socialistes appellent aimablement a les vampires de Manchester », affectionnaient les doctrines abstraites, et s'ils coUigeaient les

(1) Richard Schûller, Les économistes classiques et leurs adversaires, Paris, Guillaumin, 1896.

(2) Cpr. K. Menger, Die Irrlùmer des Ilistorismus in der deulschen Nationalœkonomie, Wien, 1884 ; Wieser, Der naturliche Weri. Wien, 1889 ; Bœhin-Bawerk,Hw<otre critique des théories de Vinlérêt du capital, traduit par J. Bernard. Paris, Giardet Brière, 1902.

faits économiques, c'était surtout pour appuyer les théories a priori, La réaction vint de l'Allemagne, où Fécole historique opposa à la méthode déduclive des Anglais la méthodeféconde d'observation et d'induction. Mais Yhisiorisme exagéra ses conclusions, et, dans ses recherches « micrologiques « et « monographiques », il s'attacha tellement aux faits concrets, passagers, transitoires, variables suivant les lieux et les époques, qu'il négligea les causes des phénomènes observés. Avec l'école historique, maint écrivain passa sous silence les lois économiques « naturelles » pour s'attacher aux lois « positives », œuvre des parlements, et ne vit plus, dans l'organisation économique, que la toute-puissance du pouvoir; alors apparurent les socialistes d'Etat. C'est contre les exagérations de la méthode historique que se sont élevés les économistes autrichiens. En France, M. Tarde leur a apporté l'appui de ses méditations et de son talent (1).

Il faut bien le reconnaître, les théories subtiles et quintessenciées sur la psychologie économique, l'interpsychologie, les mobiles subjectifs et collectifs des actes humains ne peuvent intéresser que des esprits privilégiés, si toutefois c'est un privilège de vivre sur les hauteurs de l'abstraction. Ce qui est intéressant à noter, c'est la faveur rendue à la méthode « déductive » et à l'examen des questions purement théoriques, volontairement abandonnées par les économistes historiens.

Faut-il attendre des études autrichiennes un retour au système de Yhomo œconomicus, type abstrait, isolé de tout milieu ? En aucune façon. Les économistes psychologues embrassent l'homme tout entier ; ils savent que s'il est influencé par mille circonstances indépendantes de sa volonté, il agit, lui aussi, sur la nature et sur le monde qui l'entoure. Les mobiles qui dictent notre conduite sont innombrables et,dans l'échelle des biens, les préférences de chacun varient à l'infini.

(1) Psychologie économique, 2 vol. in-S*. Paris, Alcan, 1902.

Si les théories individualistes devaient susciter de vives contradictions, elles ont eu un résultat que ne prévoyaient pas les premiers économistes, mais que les tenants de Tindividualisme, comme H. Spencer, devaient mettre en lumière, c'est la formation, Téducation de l'homme dans le sens d'une vigoureuse initiative et d'un particularisme énergique. L'éducation, en effet, peut habituer l'individu à compter sur ses propres forces ou sur le groupe auquel il appartient; une éducation « socialiste » sera le contraire d'une éducation « individualiste ». 11 nous est difficile de passer sous silence une question à laquelle les individualistes attachent le plus grand prix. On sait que pour la formation de l'homme, l'influence du milieu physique a toujours été prépondérante, et qu'elle se prolonge pendant toute la vie. Ici, c'est l'influence amollissante d'un pays chaud où des milliers d'hommes trouvent, dans les productions spontanées du sol, les moyens d'existence ; là c'est le climat rude de la montagne et des régions du nord qui réclament l'effort continu des travailleurs. L'organisation de la famille reçoit l'empreinte de la nature et on s'explique que de petites nations, comme la Suisse et la Norvège, supportent la concurrence de leurs puissants voisins. C'est qu'il y a des causes morales qui influent puissamment sur l'essor économique des peuples modernes. Les affaires valent ce que valent les hommes, et c'est la formation initiale de l'homme qui prépare la réussite des entreprises. Voici un petit pays montagneux où les familles sont nombreuses et les moyens de subsistance limités. La vie est dure comme le climat ; au foyer domestique, chacun travaille, et l'enfant, dès ses plus jeunes années, reçoit de fortes impressions qui trempent sa volonté. A l'école, on lui dit que nombre de ses aînés ont émigré, les uns, pour revenir enrichis,

les autres, pour fonder au loin des établissements industriels et commerciaux. S'il a le goût des affaires, il ira à Técole commerciale la plus voisine ; il y apprendra quelque langue étrangère, et bientôt ira rejoindre, en quelque lointain pays, tel ou tel de ses compatriotes qui lui aura trouvé un emploi. Ce n'est pas lui qui songe à Théritage paternel ; il sait que chacun doit « gagner sa vie ».

Ainsi apparaissent toujours les deux grandes forces nationales : la famille et l'éducation, et on a raison de répéter que le foyer domestique est le centre de toutes les forces économiques et morales d'un peuple. Voyez les colonies ! Tandis que TAngleterre a affirmé depuis des siècles, au delà des mers, sa suprématie d'expansion, l'Allemagne avec les 800.000 unités que lui donne, chaque année, la fécondité de ses familles, envoie au loin ses enfants et veut un empire colonial. Quant à la France, dont la population reste quasi stationnaire, elle essaime péniblement au dehors quelques rejetons dont l'unique préoccupation est le retour à la métropole.

C'est le miheu physique et la formation initiale de l'enfant qui expliquent l'émigration régulière de nombreux pays. Ainsi nous apparaît la Norvège dont un livre, fait d'observations précises, nous décrivait naguère la vie matérielle et morale (1).

(1) Le paysan des fjords de Norvège, par Paul Bureau. Paris, 1906.

On sait que la Norvège est entourée de petites îles et de rochers et que, de tous côtés, des bras de mer, sillonnés de canaux, pénètrent bien loin dans la terre. Tels sont les fjords norvégiens, défilés marins, tantôt pareils à de petits lacs, tantôt véritables goulets d'une grande profondeur, qui offrent les pêcheries bien connues au paysan.

Énergique, dur au travail, dédaigneux de l'obstacle, le paysan de Norvège doit à l'éducation et au milieu physique son esprit d'entreprise et un sentiment profond d'indépendance. Dans les fjords solitaires, où les habitations sont éparses, il faut que chacun trouve en soi-même et à son foyer les moyens de subvenir à ses besoins. C'est

Les c individualistes » aiment à citer aujourd'hui la vie américaine et ils l'opposent à la réalité française ; ils en appellent au témoignage de MM. Roosevelt et Carnegie (1).

Tandis que les hommes d'outre-mer vantent sans cesse la famille nombreuse, source de la vie, du travail et du capital, affirmant en toute occasion que le foyer domestique est le foyer de la richesse nationale, chez nous, la plupart des lettrés expriment sur le mariage, l'éducation, le but de la vie, des idées paradoxales qui, toutes, ont comme conclusion la jouissance sans l'effort et la richesse sans la vertu. Combien différents sont les conseils que donnait M. Andrew Carnegie aux élèves du « Curry commercial collège » à Pitlsburg : \^ Commencer sa carrière en acceptant les fonctions !es plus humbles ; 2** se distinguer des supérieurs en faisant toujours plus que son devoir; 3° se spécialiser au plus tôt et rester fidèle à la carrière choisie. Ils sont nombreux, en France, ceux qui se plaignent de ne pas réussir et qui se refuseraient à suivre les avis de M. Carnegie. Que demande-t-il, en effet, sinon les qualités traditionnelles qui assurent la victoire : le travail et la persévérance, c Les jeunes gens expliquent par toutes sortes de raisons comment, dans leur cas, l'insuccès doit être attribué à des causes exceptionnelles qui rendraient le succès impossible. Certains, à les en croire, n'ont jamais eu une

le développement de cette capacité personnelle que vise Téducation ; elle forme de robusles individualités, qui comptent non sur le groupe et sur les institutions collectives, mais sur leurs propres forces et sur leur personnelle capacité. Tels qu'on nous les décrit, les paysans norvégiens sont de fiers hommes, dont la conception de la vie, les habitudes et le caractère méritent d'être proposés en exemple aux paysans européens. Si l'existence est dure, la natalité n'a cependant jamais fait défaut, mais une émigration constante a essaimé au loin des rejetons trop nombreux. C'est le même fait observé dans les régions montagneuses de la Suisse.

(i) Voy. notamment Andrew Carnegie, V Empire des affaires, traduit de l'anglais par A. Maillet. Paris, Flammarion, 1904.

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chance. Cela est pure sottise . Il n'a jamais existé de jeune homme qui n'ait pas eu une chance, et même une magnifique chance, s'il a occupé un emploi (1) » Le célèbre Américain montre ensuite que c'est dans la famille modeste et souvent besogneuse que se recrute sans cesse l'élite des travailleurs américains. Il dit à ceux qui veulent réussir : « Ne pénétrez jamais dans un bar ; ne touchez pas aux boissons fortes, ou du moins touchez-y seulement aux repas ; dépensez moins que vous gagnez ; enfin ne soyez pas impatients, car, comme dit Emerson : « Personne ne peut vous enlever le succès final que vous-même (2). »

Il est utile d'opposer cet enseignement viril et sain aux leçons déprimantes de Técole socialiste I C'est elle qui vante « le droit à la paresse » et qui célèbre la joie de vivre dans l'indolence. Pour elle, la « loi du moindre effort » domine l'activité humaine. Il semble que tout individu qui s'élève nuit à la collectivité et que toute supériorité qui s'affirme entrave l'essor de la communauté. Aussi réclame-t-elle sans trêve la suppression de la liberté du travail et l'établissement des monopoles.

Il y a donc deux méthodes d'éducation en présence. Tune est individualiste, l'autre socialiste ; la première développe des êtres d'énergie et d'initiative, la seconde forme des hommes indolents, imprévoyants qui comptent moins sur eux que sur la collectivité. Il est bien certain que les hommes du premier type sont infiniment supérieurs à ceux du second type et ont une valeur sociale non moins supérieure. Mais comment former ces hommes ?

En France, il est curieux de constater que la plupart des

(1) A. Carnegie, op. cit., p. 55.

(2) A. Carnegie, op. cit,, p. 59.

pédagoguesqui veulent c former» des hommes,ne visent que les privilégiés de l'école secondaire et semble nt oublier les millions de Français dont l'école primaire façonnera Tesprit. Pour ceux-ci, dit-on, Téducalion est simple, rudimentaire, et aétéde tout temps résolue. Au contraire, on cherche, par l'instruction secondaire, une culture perfectionnée pour l'élite sociale et on trouve aujourd'hui deux systèmes : les études classiques avec les langues anciennes pour base et les études modernes, réaies, pratiques, avec les langues vivantes et les sciences. D'après la dernière réforme, quatre groupements d'études sont offerts à l'option des élèves :

1° Le latin avec le grec ;

2^ Le latin avec une étude plus développée des langues vivantes ;

S** Le latin avec une étude plus complète des sciences ;

4** L'étude des langues unie à celle des sciences sans le concours du latin.

Ces quatre groupements scolaires — différents mais proclamés équivalents — sont couronnés par l'examen du baccalauréat. Chaque diplôme confère les mêmes droits.

En tout cela, nous voyons bien comment on forme des bacheliers, mais on ne nous dit pas comment on va t former des hommes». 11 paraît du reste, que ce n'est pas tant l'intelligence, qui est en cause, que la volonté même de l'enfant. Alors dites-nous comment il faut former la volonté. C'est ici que le problème « éducatif » se corse et que les pédagogues sont hésitants. Depuis des siècles, des hommes ont paru qui illustrèrent l'Europe de leurs exploits. Sur tous les champs de l'activité humaine, littéraire, scientifique, militaire,religieuse, ces mêmes hommes ont accumulé des merveilles. Leur vie est connue ; elle a été écrite parles témoins de leurs œuvres ; pourquoi ne pas rappeler comment ils ont été élevés, formés, perfectionnés? Quelle a été la cause principale de leur individualité?

Pour nous, l'erreur contemporaine consiste à demander à l'école une formation initiale qui doit provenir avant tout du foyer domestique. Et c'est une autre erreur que de séparer Tenfant de sa famille et de vouloir qu'un internat de ville ou de campagne puisse suppléer à l'éducation familiale.

A la vérité, nombre de parents vantent l'internat, parce qu'il les dispense de remplir une mission délicate, persévérante et prévoyante. « La première condition pour élever des enfants, a dit M. de la Palisse, c'est d'en avoir, et c'est parce qu'on en a peu qu'ils sont généralement mal élevés. » Heureusement, les exceptions existent ! Mais voici le problème. Etant donné un petit Français, d'un naturel rien moins que bon (quoi qu'en ait dit J.-J. Rousseau), comment le former au travail, à la discipline, à la vertu? Certains maîtres américains, qui exercent une industrie bien plus qu'un sacerdoce, répondent : Donnez à l'enfant la liberté, entravez le moins possible sa volonté ; laissez-le grandir selon son naturel et vous aurez un prodige d'activité, de vigueur et de vie. Voyez Cecil Rhodes î En Europe, au contraire, nombre de pédagogues soutiennent une thèse contraire. Ils usent et ils abusent de l'Ancien Testament et vous citent les Proverbes : t Celui qui épargne la verge» hait son fils ; mais celui qui l'aime s'applique à le corriger. » — € Châtiez votre fils tant qu'il y a espérance. » — « La folie est liée au cœur de l'enfant, et la verge de la discipline l'en chassera. » — « La verge et la correction donnent la sagesse • mais l'enfant qui est abandonné à sa volonté couvre sa mère de confusion (1). »

Faut-il en conclure que l'écolier a sans cesse besoin de verge, de cachot et d'arrêts ? Il parait que sous le premier Empire certains lycées de province se distinguèrent par ce régime.

Les deux systèmes supposent que l'enfant est soustrait à l'influence du foyer domestique et confié à des maîtres étran-

(1) Proverbes, XIII, 24. — XIX, 18. — XXII, 15. — XXIX, <5.

gers. Mais alors, à quoi sert la famille? Si vous admettez, au contraire, comme les plus grands éducateurs, que la famille a pour première mission de former Tenfant, il doit exister certaines règles que Texpérience a permis d'observer. Dans plusieurs voyages, j'ai cherché à m'instruire sur ce point. Rarement les étrangers me parlaient de baccalauréat, de sport, de langues vivantes ou de langues mortes. Ils tenaient ces questions pour secondaires dans la formation du jeune homme. Ils disaient que le pédagogue, laïque ou religieux, n'est qu'un suppléant, qu'il doit aider et compléter la famille. Quant aux maisons d'éducation, ils préféraient, à l'internat des villes ou de la campagne, l'externat, où l'élève ne reçoit que la culture intellectuelle (1). Invariablement, ils revenaient à l'éducation domestique et rappelaient certaines règles qui n'ont rien de bien nouveau. \^ Le premier devoir des parents est d'instruire les enfants par l'exemple; 2° grâce à un judicieux mélange de force et de persuasion, ils cherchent à corriger, dès les premières années, les penchants vicieux de l'enfant ; ils élèvent celui-ci dans la crainte de Dieu et dans l'observance de sa loi ; 3^ ils tempèrent la sévérité par un dévouement et une sollicitude inlassables ; 4» à mesure que le fils grandit, le père l'initie à la science de la vie parla confiance qu'il lui témoigne et la responsabilité qu'il développe en lui. En résumé, l'éducation doit commencer par la contrainte et finir par la liberté. Voilà la pratique suivie dans toutes les sociétés bien ordonnées.

L'éducation familiale, ainsi comprise, se complète pour les lettres et les sciences par l'instruction scolaire. L'expérience

(1) Us blâmaient surtout, dans l'internat français, la longueur des exercices scolaires, la brièveté des récréations, la rareté des grands congés où l'enfant fait provision de bon air, de santé et de vie. Un Hollandais me disait : « Il y aurait une belle étude comparative à faire en France, entre les régimes scolaire, militaire et pénitentiaire. »

ayant montré que Texternat est le système préférable, si, pour des motifs dont ils sont les seuls juges, les parents se séparent de Tenfant, ils devront choisir comme maîtres d'internat ceux qui s'inspirent des règles traditionnelles que nous venons de rappeler, et qui considèrent l'éducation de la volonté comme la base de toute pédagogie. Pour être un homme de caractère, d'initiative et de devoir, l'enfant doit apprendre à se vaincre et savoir obéir. Les méthodes peuvent varier; le principe est indiscutable. Les maîtres qui l'oublient ne sauraient réussir. Qu'ils sachent bien, du reste, qu'en complétant l'œuvre de la famille, ils ne pourront que difficilement la remplacer. Le « remplaçant » dans l'éducation, le pédagogue qui, à lui seul, a la prétention de « former » des hommes, entreprend une tâche surhumaine.

Aujourd'hui, les réformateurs sont légion et leurs systèmes sont surtout d'importation anglaise. Sont-ce vraiment des nouveautés, et en cherchant bien ne retrouverait-on pas beaucoup d'idées de Pestalozzi et de ses disciples ? Parmi les écoles nouvelles, on nous a signalé comme type de hardiesse pédagogique rétablissement du docteur Hermann Lietz, à Ilsenbourg, dans le Harz : il s'appelle Deutsches Lands Erziehungsheim, c'est-à-dire, Home éducatif allemand à la campagne. L'idée est anglo-saxonne ; la réalisation a une saveur toute germanique.Voici, d'après les prospectus, quel est le but de l'éducation :

« Formation de caractères équilibrés et indépendants, d'esprits capables d'un travail intense dans tous les domaines, pratique, scientifique, artistique, d'hommes sains et forts de corps et d'âme, dont la pensée soit claire, précise et rapide, dont les sentiments soient chauds, la volonté énergique et courageuse. »

Sans nul doute, ce programme a quelque chose d'alléchant : voyons comment il est réalisé, et pour cela, suivons l'enfant

depuis son lever jusqu'au tard de la nuit. Tout a été minutieusement décrit (1).

Lorsque l'enfant se lève, il voit dans son dortoir, comme en classe, un vrai musée de gravures, de lithographies et de phototypies. « Tous les grands chefs-d'œuvre de la sculpture antique, de la peinture classique el moderne sont là : Toeil reçoit, presque sans le savoir, des empreintes de beauté ; le goût se forme dans l'inconscience du recueillement scolaire ou pendant celui de la toilette du matin. Il y a là un vrai trésor d'art en reproductions populaires. Tout y est combiné pour que l'esprit de l'enfant recueille les vibrations du génie, pour qu'en lui se réveillent les germes possibles des forces sommeillantes (2). » L'enfant se rend alors au travail, où le plan d'études l'amène à s'instruire : 1° des langues vivantes (allemand, français, anglais) ; 2® de l'histoire el de la géographie ; 3° des sciences mathématiques et naturelles. Chaque élève doit tenir un journal de sa vie quotidienne. « J'ai suivi le docteur danslessallesd'études, écrit le narrateur ; j'ai assisté à deux ou trois des leçons qu'il donne. Elles sont d'un haut intérêt. L'élève y est appelé à une incessante collaboration intellectuelle. Les allures sont assez libres. On ne se préoccupe pas de discipline, pas plus que si les élèves étaient des hommes de vingt ans. Cependant, on devine que l'intérêt ne doit pas faiblir, et que dans ces jeunes corps pleins de sève, il faut que l'esprit soit sans cesse en éveil (3). » Puis viennent les récréations, qui n'ont rien de banal. Les maîtres jouent toujours avec les élèves. A ceux-ci une grande liberté de sortie est accordée. « Parfois quelques amis demanderont à faire une course de la journée, même de deux ou trois jours, ou à aller un soir coucher dans la montagne. Ils partent, munis de leur

(1) L. Perrière, Un essai d'éducation sociale (Extrait de la Revue de morale sociale. Genève, 1901).

(2) Op. cit., p. 8.

(3) Op. cit., p. 9.

couverture, s'enfoncent dans la forêt, ou bien le docteur luimême, à la tête d'une grande bande, dévorera les kilomètres par cinquantaine à pied, par centaine à bicyclette, brûlant les étapes (1). »

On devine qu'après ces derniers exercices les jeunes élèves ont besoin de repos. Mais auparavant, c'est l'heure de la prière et de la méditation. « Rien de froid, de rationaliste ou de dogmatique. Attentifs et recueillis, quatre-vingts garçons, dont les deux tiers n'ont guère plus de quatorze ans, assisteront à la lecture d'une page des plus grands penseurs de l'humanité antique ou moderne.

« Le plus souvent la lecture est accessible à toutes les intelligences ; cetera un conte moral de Tolstoï, une page sur Frédéric le Grand, sur Napoléon ou sur Moïse, quelques vues historiques dues à la plume d'un Harnack, d'un Carlyle, une pensée d'Epictète ou d'Egidy, de Montaigne ou d'Emerson (2) . » Puis la jeunesse se rend au dortoir, c Les fenêtres restent ouvertes la nuit, quelquefois, de la volonté des élèves, grandes ouvertes ; le lit le plus rapproché recevra la pluie, la neige ; le grand souffle de la plaine jouera sur le front de celui qui y dort, roulé dans son épaisse couverture de laine (3). »

Tout cela est joliment décrit, et bien certainement quand nos lecteurs voyageront dans le Harz, ils iront visiter le /^ome éducatif allemand à la campagne, mais nous doutons qu'ils y placent leurs enfants. Ils trouveront sans doute que la formation morale est faible, mais c le dimanche, il y a sermon proprement dit. Le docteur communique à ces jeunes âmes le sens de la distinction entre les religions et la religion, entre la doctrine et le sentiment religieux, entre l'homme d'Eglise et l'homme tout court ; il évoque toujours l'humain dans sa

(1) Op, cit., p. 9.

(2) Op, cit., p. 10.

(3) Op. cit., p. 7

fruste grandeur (1) ». Heureux docteur ! Heureux bambins de quatorze ans qui comprennent « la fruste grandeur » de leur être !

C'étaient les mêmes préoccupations d'éducation « individualiste y> qui se manifestaient, en ces dernières années, dans nombre d'assemblées et notamment au Congrès mondial de Mons, en septembre 1905.

Ce fut la section de l'enseignement qui provoqua les plus vives et les plus intéressantes discussions. Comment former des hommes? Les congressistes réclamèrent d'abord et avant tout la culture physique que plusieurs pays délaissèrent au dix-neuvième siècle. L'éducation morale ne devait pas rencontrer d'adversaires. Quant à la formation intellectuelle, un brillant débat, très oratoire et très suggestif, eut lieu au sujet des études classiques, des langues vivantes et des sciences expérimentales. La plupart des orateurs ont soutenu qu'il fallait réorganiser le programme des humanités anciennes. Un jésuite porta la hache dans les taillis universitaires : € Le programme des humanités, par son exagération toujours croissante et par son caractère de plus en plus encyclopédique, dit-il, entraîne fatalement le pire des surmenages, et ce qui est encore plus fâcheux, il ruine les études sérieuses ; il rend impossible le travail essentiel auquel doit se livrer l'adolescent pour acquérir l'énergie de la volonté et l'esprit de bonne initiative » (2). Mais comment alléger les programmes? Un chirurgien de Charleroi déclara qu'il fallait amputer le grec (3) : a Avec la foule des pères de famille qui

(1) Op. cit,, p. 10.

(2) J. Verest, Bapport sur la nécessité de réorganiser le programme des humanités anciennes^ dans le but de préparer les jeunes gens à V expansion économique. Mons, 1905.

(3) Faut-il réorganiser le programme des humanités anciennes et modernes ? Rapport présenté par M. Lemaître, docteur en médecine. Mons, 1905.

pensent comme moi, nous regrettons d'avoir étudié celte langue et nous considérons comme une perte sèche tout le temps consacré à cette étude. » Un professeur de Bruxelles s'est élevé avec vigueur contre le thème latin, « cet exercice vieillot qui, s*il apprend le latin, a le grave inconvénient d'affaiblir l'esprit d'initiative » (1). On a rappelé le mot de Montaigne : « Il faut que le maître lime sa cervelle contre la cervelle de l'enfant. » On a critiqué non seulement les programmes, mais les méthodes d'enseignement (2). Ni les maîtres, ni les élèves n'ont été épargnés : les premiers, parce qu'ils songent plus à l'intelligence qu'à la volonté de l'enfant, les seconds parce qu'ils manquent de caractère. Et toujours, malgré la brillante défense des humanistes, on voyait la vieille forteresse classique céder peu à peu sous les coups répétés des assaillants.

Mais^ de Paris où il suivait l'assaut, M. Brunetière envoya aux humanistes, quelque peu éperdus, le réconfort d'un discours de combat. Que voulaient les utilitaires? Former des hommes énergiques, courageux, persévérants? Le procédé n'était pas inconnu, et depuis des siècles, avec ou sans éludes classiques, des hommes s'étaient illustrés dans le commerce, la banque, les colonies. Mais ce n'est pas du passé qu'il s'agit : nous voulons, disent les réformateurs, que nos enfants reçoivent désormais un enseignement « pratique » et « démocratique ». A quoi M. Brunetière répondit : « Un fâcheux préjugé, à notre humble avis, domine tout le sujet, et ce préjugé le voici : on croit que l'objet de l'enseignement secondaire est de munir l'enfant ou le jeune homme de toutes les notions

(i) L'expansion mondiale dans les humanités, anciennes. Rapport présenté par M. Collelle, professeur à TAthénée royal de Bruxelles. Mons, 1905, p. 3.

(2) Cpr. les rapports de MM. Feytmans, Dony, Mansion, Van der Linden, de Geuleneer.

dont il aura besoin pour se tirer tl affaire .dans la vie (1). » M. Brunetière réfute cette erreur et montre que renseignement secondaire ne doit pas être un enseignement « professionnel», de même que renseignement primaire ne doit pas fournir l'apprentissage. C'est après l'école que l'ouvrier commence l'élude de son métier, et c'est après le collège que le jeune homme se spécialise dans la préparation de sa carrière. Jusque-là l'enseignement secondaire ne vise que la culture intellectuelle générale. Faut-il plus ou moins de langues anciennes, plus ou moins de langues vivantes, plus ou moins de géographie et de sciences naturelles, cela importe peu. Ce qui est nécessaire, c'est de donner un enseignement vraiment «^humain » et d'apprendre au jeune homme à distinguer le vrai d'avec le faux et Futile d'avec le superflu (2). Quant à un enseignement c démocratique», on ne nous dit pas ce qu'il doit être ; dès lors, nous estimons qu'il existe en France sous la forme d'enseignement primaire offert gratuitement à tous les enfants du pays.

Et maintenant si on nous demandait de décider , nous répondrions que les conclusions varient suivant la future carrière du jeune homme et sa situation familiale. Tel qui se destine à la magistrature, au barreau, à la médecine, h l'administration, à la diplomatie, à la politique, à renseignement, au sacerdoce, choisira toujours les études classiques ; tel autre, sans fortune, qui rêve au commerce, à l'industrie, à la banque, aura grand soin de se préparer, dans des écoles pratiques ou dans le plus modeste emploi, à la carrière lucrative qu'il ambitionne. Mais que décider du jeune homme riche, auquel la situation industrielle et commerciale de ses parents assure une position enviable ? Nombre d'industriels et de grands négociants commencent par donnera

(1) Sur la place des humanités dans renseignement secondaire, rapport présenté par M. Brunetière. Mons, 1905, p. 8.

(2) Loc. cit., p. 9.

leurs fils l'enseignement classique, puis les dirigent en pays étranger, où ils apprennent alors avec les langues, la pratique industrielle ou commerciale. Que si le futur manufacturier ou banquier n'a aucun goût pour Tétude littéraire, alors il faut le lancer immédiatement dans les écoles commerciales, françaises ou étrangères. L'important, c'est de discerner au plus vite les aptitudes des jeunes gens et d'avoir à leur disposition les modes les plus variés d'éducation. La réussite dans la vie ne dépend ni des langues mortes, ni des langues vivantes, car s'il en était ainsi, la question d'éducation serait bien simplifiée ; elle dépend, certes, de la formation intellectuelle, mais la famille, l'hérédité, le milieu, sont autant de causes qui expliquent les brillantes entreprises de quelquesuns, et aussi la faiblesse, l'apathie et la passive résignation du plus grand nombre. Tout cela a été dit maintes fois. La formation individualiste, le développement harmonique des facultés humaines est bien plus la conséquence de l'éducation familiale que des programmes scolaires ; ceux-ci éduquent l'esprit ; celle-là forme le caractère. L'école individualiste ramène les esprits à des vérités pédagogiques trop oubliées.

Pour comprendre l'influence économique de l'école individualiste, il faut se reporter à la fin du xv!!!** siècle, en France, lorsque les vices de la réglementation, des monopoles et de la fiscalité étaient dénoncés de toute part. La vie économique comme la vie politique appelait des réformes ; les économistes réclamaient les libertés industrielles ; les philosophes voulaient les libertés politiques. C'est la première question, celle des libertés économiques, que nous devons envisager ici.

La liberté du travail que les physiocrates avaient défendue comme un droit naturel, apparaissait à la plupart des producteurs comme une nécessité économique. C'était un désir

assez général que chacun pût travailler sans entraves, sans réglementation d'aucune sorte. On opposait la corporation « obligatoire » et « fermée », le servage rural, Tesclavage lui-même au travail libre et on n'avait pas de peine à montrer que celui-ci donnait à Thomme plus d'énergie, plus d'initiative et de constance dans l'efforL Certains écrivains ont soutenu que la liberté du travail el la destruction du régime corporatif avaient été réclamées beaucoup plus par les lettrés de l'époque que par les producteurs, patrons et ouvriers. Mais il suffit de se reporter, en 1789, aux « cahiers » des Élats généraux. Si le clergé ne s'était pas préoccupédelaquestion, il n'en était pas de même de la noblesse dont plusieurs « cahiers » concluaient à la suppression des corporations. Quant aux « cahiers » du Tiers Etat, ils se prononçaient en majorité pour la liberté du travail : quarante-quatre demandaient la liberté de l'industrie ; sept réclamaient des réformes sans suppression de la corporation ; seize voulaient le maintien (1).

Le triomphe des individualistes fut consacré par deux actes législatifs de l'année 1791. On les attaque souvcnl à l'heure présente sans les citer. En voici les principaux articles. La loi des 2-17 mars 1791 proclame la liberté du travail el du commerce. « A partir du l®"" avril prochain, il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d'exercer telle profession, art ou métier qu'elle trouvera bon ; mais elle sera tenue de se pourvoir auparavant d'une patente, d'en acquitter le taux ci-après déterminé et de se conformer aux règlements de police qui sont ou pourront être faits. »

Puis vient la loi des 14-17 juin 1791 : « Ari.l. L'anéantissement de toute espèce de corporation des citoyens de même état et profession étant une des bases de la constitution française, il est défendu de les rétablir sous quelques prétextes et quelques formes que ce soit,

(1) Cpr. E. Levasseur, Ilisloire des classes ouvrières et de rindustrie en France, 2*^ édition, t. I, p, 19. Paris, Rousseau, 1903.

Art, 2, Les citoyens d'un même étal et profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'un art quelconque ne pourront, lorsqu'ils se trouveront ensemble, se nommer ni président, ni secrétaires, ni syndics ; tenir des registres, prendre des arrêts ou délibérations, former des règlements sur de prétendus intérêts communs. »

Ainsi se trouvaient proclamées les libertés du travail et défendues les libertés d'association et de réunion. On imposait Tindividualisme et sous prétexte d'indépendance et d'affranchissement, on prohibait le droit naturel d'association. Ce fut une des erreurs souvent reprochées au législateur de 1791. Depuis lors, nombre d'Etats ont introduit la liberté du travail mais en même temps reconnu, en les transformant, les associations professionnelles. En France il a fallu attendre la loi du 21 mars 1884, pour retrouver une liberté que n'avaient cessé de réclamer patrons et ouvriers.

Les économistes de l'école individualiste ont fait reposer sur la liberté du travail toute la vie économique des nations modernes. De ce que le travail est libre, ont-ils dit, et que chaque homme embrasse la profession qui lui convient, il en résulte que plusieurs choisissent à leur gré le même état, et cette liberté de choix des professions est déjà une garantie des dispositions naturelles de l'individu. Mais tous les fabricants d'un même produit voudront écouler ce produit et comme le marché est limité, il advient que la rivalité et la compétition des fabricants développent et stimulent l'esprit de concurrence et d'initiative. Ainsi admise la libre concurrence règle à la fois la production et la valeur même du produit. Dans le premier cas, chacun cherche à produire au meilleur marché possible les objets qui répondent le mieux à la demande des consommateurs. Le prix d'une chose s'avilit-il, il faudra en ralentir la fabrication ; s'élève-t-il au contraire, c'est un signe que la production est inférieure aux besoins des consomma-

leurs. Les premiers économistes faisaient remarquer qu'il y avait là une balance d'une rare sensibilité. Dans le second cas, la libre concurrence règle' la valeur même et le prix des produits. Dès que plusieurs industriels fabriquent librement le même objet, il en résulte que le consommateur choisit Tobjel le meilleur et au prix le plus bas . De telle sorte que pour avoir la préférence, le producteur abaisse son prix dont la limite extrême sera fixée par les frais mêmes de la production.

Si tel est le régime normal de la concurrence, l'expérience montre que certaines exceptions se manifestent. Parfois un monopole de fait s'établit temporairement au profit de telle maison puissante qui aura peu à peu découragé les maisons rivales ; on a constaté en outre que l'entente entre producteurs peut imposera la consommation des prix artificiels ; mais ces faits observés au xix^ siècle ont été de courte durée et la libre concurrence apparaît toujours le régime économique constant des nations modernes. Les économistes individualistes devinaient les objections qu'opposeraient à la liberté du travail les partisans de la réglementation. On se rappelle que Proudhon notamment attaqua ce régime comme absolument anarchique. C'est lui qui écrivait : « Le monopole est le terme fatal de la concurrence, qui l'engendre par une incessante négation d'elle-même... Le monopole est l'expression de la liberté victorieuse, le prix de la lutte, la glorification du génie ; c'est le stimulant le plus fort de tous les progrès accomplis depuis l'origine du monde » (1).

Faut-il mettre au compte de la concurrence les fraudes, mensonges, intrigues, gains illicites, qui se rencontrent forcément sous le régime de la liberté du travail? C'est une objection que Ton a faite aux disciples d'Adam Smith. Mais ils

(I) Proudhon, Conlradiclions Économiques^ 4® édition, t. I, p. 220 et 221.

ont répondu que ce n'est pas la concurrence elle-même qui est en faute, mais le milieu où elle se développe et c'esl à l'homme qu'il faut s'en prendre et non à la liberté économique dont il jouit.

De toutes les libertés défendues par les économistes classiques, nulle, si ce n'est la liberté du travail, n'a été aussi vigoureusement propagée que la liberté des échanges — échanges entre individus, entre villes, entre provinces, entre Elals. Dans ce dernier cas, les théories classiques n'ont pas encore gain de cause. C'est peut-être Bastiat qui a le mieux posé la question de la liberté commerciale. « Il est deux vérités, dit-il, hors de toute contestation. La première, c'est que l'homme est d'autant mieux pourvu de toutes choses qu'il tire un meilleur parti des forces de la nature. La seconde, c'est que les agents naturels sont répartis sur le globe d'une manière inégale. Or s'il est vrai que les forces naturelles diffèrent sur les divers points du globe et si d'un autre côté les hommes sont d'autant plus riches qu'ils s'en font plus aider, il s'ensuit que la faculté d'échanger augmente, dans une proportion incommensurable, l'utile concours de ces forces. » Bastiat ajoutait excellemment : c Dans l'isolement.nos besoins dépassent nos facultés ; dans l'état social, nos facultés dépassent nos besoins » (1). De ces trois phénomènes, diversité des aptitudes, division du travail, échange, on doit conclure que le commerce entre nations est une nécessité économique comme pour les particuliers, les nations apparaissant comme les familles d'un grand peuple, dont les intérêts sont solidaires. Le commerce international offre ainsi trois grands avantages : 1° il procure a chaque peuple les produits que son territoire ne lui fournit pas ; 2^ il stimule et active la concur-

(\) Harmonies économiques, chap. iv.

rence des nations rivales ; 3** il atténue à la fois les crises de surproduction et de disette.

Les économistes classiques,auxquels Thistoire offrait le tableau successif du système prohibitif, du système protecteur et de la liberté commerciale, étaient forcément amenés par leur théorie sur la valeur et sur l'échange à donner la préférence à la liberté commerciale. Qu'il s'agisse de l'échange entre individus ou de l'échange entre nations, disaient-ils, il faut dans les deux cas estimer les produits échangés puisqu'ils sont déclarés équivalents; ici c'est un bœuf qu'on échange contre un cheval ; là ce sont les importations françaises venant d'Angleterre, qui ont comme conséquences des exportations françaises pour l'Angleterre.

Entre les différents pays les importations se paient par les exportations ; tout produit ou service s'échange contre un produit ou un service ; la production a pour débouché la production. Ainsi se formulait la théorie des débouchés illustrée par J.-B. Say.On en a conclu que chaque pays a avantage à importer des produits dont le prix de revient, augmenté du prix du transport, est inférieur au prix de revient, du pays qui importe. D'autre part chaque pays,ayant ses productions spéciales, a tout profit à les exporter ; on a donc avantage à importer comme à exporter ; le pays qui importe aura des produits moins chers que ceux qu'il pourrait fabriquer et le pays qui exporte place avantageusement les produits dont la quantité dépasse ses besoins.

Les objections tirées des crises commerciales, de la balance du commerce, des intérêts politiques des Etats, n'ont pas découragé les tenants de la liberté commerciale ; mais plusieurs avec Stuart Mill se sont montrés moins absolus que les premiers économistes. Nous n'avons pas à rappeler ici un débat séculaire, dont les péripéties sont bien connues de nos lecteurs. Ce qu'il est intéressant de constater, c'est que, au début du xx^ siècle, pour éviter les douanes, pour échapper dans leur

propre pays à tel impôt qui accroît leurs frais généraux, pour lutter plus efficacement contre leurs rivaux de l'étranger, les manufacturiers vont planter leur tente au delà delà frontière. Anglais, Français, Belges, Allemands et Suisses s'installent un peu partout, et quand on leur reproche d'enlever à leur pays d'origine une part de richesses, d'intelligence et d'aclivite, ils ont une triple réponse : l^' « Les affaires sont les affaires », et la patrie est partout où l'homme travaille et honore son nom et sa profession. 2"* C'est un moyen de mettre en valeur des capitaux improductifs et de lutter efficacement contre l'étranger et sur son propre sol. 3o C*est enfin une émigration « riche », qui devient un centre d'opérations industrielles et un débouché normal pour la mère patrie. Qui voudrait blâmer nos fabricants français d'aller en Russie, en Espagne, en Italie, — comme ils le font aujourd'hui, — produire des fils et des tissus ? Si on nous objecte que nos concurrents de l'étranger viennent fonder en France de nouvelles et importantes industries, nous répondrons que la France ne peut qu'y gagner, puisque ouvriers, contremaîtres, ingénieurs, trouveront là des emplois et qu'il y aura pour nous un accroissement de richesses.

Ainsi s'établit un libre échange des industries qui fait échec au régime douanier. Tandis que nos productions vont se faire naturaliser à l'étranger, nous acclimatons et nous naturalisons les productions rivales. Cette pénétration industrielle est un bien ; nos chambres de commerce ne négligent aucune occasion de la mettre en lumière, et souvent, dans des documents d'une haute valeur, nous trouvons l'expression de cette même idée (1): « Nous pensons que cette pénétration industrielle des peuples est une forme neuve et supérieure de

(i) Commission permanente des valeurs en douane, ^industrie textile en France en 1901 ; rapport par MM. Grandgeorge et L. Guérin, Paris, 1902.

la civilisation, qu'au point de vue dir développement général, réchange des individus, — lorsque ces hommes sont des capitalistes entreprenants, des ingénieurs instruits, des contremaîtres habiles, -r- a plus de portée sociale que l'échange des produits, ou du moins qu'elle s'adapte mieux aux nécessités du temps présent. » Mais avec ce système de pénétration industrielle, si nos manufacturiers s'en vont à l'étranger, nos exportations diminueront, et si les étrangers viennent fabriquer chez nous, nos importations subiront un déchet. Voilà de quoi faire réfléchir les statisticiens qui consultent sans cesse la balance du commerce, qui n'est pas une balance de précision. En tout cas, ce sera lélonnement de nos petitsneveux, lorsqu'ils apprendront qu'au vingtième siècle on voyait, dans maint Etat européen, disséminés sur la frontière, des hommes costumés en mousquetaires, ayant le droit d'arrêter au passage hommes, femmes et enfants, de retenir, de questionner, de fouiller le voyageur, d'arrêter bêtes et gens qui paraîtraient suspects, enfin de pourfendre quiconque essaierait d'entrer en franchise des produits taxés par la douane. Et ce ne sera pas un moindre élonnement, lorsque les historiens raconteront que républiques et monarchies se plaisaient aux luttes de tarifs.

Où les économistes individualistes ont affirmé avec véhémence les principes de liberté et de responsabilité individuelle, c'est dans le domaine si varié des contrats civils, notamment dans le contrat de travail et dans le prêt d'argent.

Voici le contrat de travail par lequel l'homme loue ses services à un autre homme et débat librement le prix de ses services. Les deux contractants agissent, disait Ad. Smith, en toute indépendance et leurs relations seront ce qu'a spécifié

le contrat. Le travail est une marchandise soumise à la loi

de Toffre et de la demande ; tout salaire obtenu par un libre débat entre patron et ouvrier est « naturel » et « normal » . D'après certains économistes classiques le salaire « normal » doit comprendre les éléments suivants (1) :

1° Ce qu'il faut à l'ouvrier pour vivre dans le milieu où il se trouve et où il veut rester, sans monter ni descendre dans l'échelle sociale, tant pendant la période de travail que pendant le temps des chômages habituels de sa profession ;

2* L'entretien et le renouvellement de ses outils et l'intérêt des petites avances qu'il est obligé de faire (pour son entretien, en fournitures diverses) ;

3<* L'amortissement du capital employé par ses parents à son éducation et à son apprentissagey qu'il reconstituera sous forme d'économies ou d'apprentissage de l'enfant qui le remplacera un jour dans la société ;

4° L'équivalent de l'usure de ses facultés productives eldudéchet de la vieillesse, qu'il économisera pour parfaire à ses besoins, à mesure que l'âge engourdira ses membres et pour s'entretenir le jour où il sera obligé de cesser le travail, s'il ne veut pas tomber à la charge de ses enfants (en admettant qu'ils puissent venir à son aide) et s'il ne veut pas finir toujours aux dépens de la société, composée en grande partie de ses semblables, dans un hospice ou dans un dépôt de mendicité où il n'y a d'ailleurs pas toujours de place vacante.

5<* Un produit net de son travail avec lequel — il entretiendra sa compagne, si elle ne se suffit pas à elle-même, — il augmentera sa famille ou son bien-être, — il soutiendra ses vieux parents, — il fera face aux maladies, aux accidents imprévus, — il fera la charité à ses semblables, — il montera dans l'échelle sociale, etc.

Tout cela témoigne de l'optimisme si souvent reproché aux premiers économistes. Si on tient compte des causes purement économiques qui agissent sur le taux des salaires, telles que la loi de l'offre et la demande,la productivité du travail de Touvrier,raccroissement du capital, le prix des subsistances,combien il est difficile d'admettre que le seul salaire de l'ouvrier puisse procurer l'ensemble des satisfactions indiquées plus

(1) V. Joseph Garnier, op. ci/., p. 498»

haut. Aussi une autre théorie fournie par Turgol,Mallhus et Ricardo a paru répondre plus exactement aux faits de la vie quotidienne, c En tout genre de travail, a-t-on dit, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui est nécessaire pour assurer Texistence d'une famille moyenne. » On a fait remarquer que si la population est très dense dans un pays, les patrons sollicités de tous côtés par la main-d'œuvre, paieront des salaires aussi bas que possible ; si au contraire la population ouvrière est clairsemée, celle-ci élève ses prétentions et le salaire hausse, jusqu'à ce que l'accroissement des hommes ramène la rétribution du travailleur au minimum, qui leur est nécessaire pour vivre. C'est cette combinaison de la loi de l'offre et de la demande et de la loi de Malthus sur la population qui a formé ce qu'on a appelé la loi d'airain du salaire.

En fait, les deux théories, la première optimiste et la seconde décourageante, ont reçu un démenti du xix® siècle. Dans mainte région industrielle, le salaire a été suffisant, par suite d'une ingénieuse organisation du travail, pour assurer la satisfaction des besoins de l'ouvrier moyen ; mais dans un plus grand nombre de pays manufacturiers, la rétribution des travailleurs, subissant des crises de surproduction ou de chômage, a été une cause d'instabilité, d'antagonisme et de trouble. Quant à admettre dans le contrat de travail l'égalité des contractants et l'idée qu'ouvriers et patrons, envisagés individuellement, bénéficient d'une même liberté, cette idée est contredite par l'expérience. Il est certain que, considéré isolément, l'ouvrier dépend de son patron et qu'il ne peut échapper aux conditions que lui impose le capital. C'est la grande industrie et le machinisme qui ont accentué la dépendance des travailleurs manuels, mais ils ne méritent pas les critiques dont les accable l'école socialiste (1).

(1) L'expérience du xix® siècle dément les affirmations socialistes ; la grande industrie a multiplié la main-d'œuvre, elle a élevé les sa-

Lorsqu'au sujet du capital-argent et de la liberté du prêt à intérêt, Turgot et les premiers économistes formulèrent leur doctrine libérale, ils rencontrèrent, chez nombre de moralistes, des adversaires décidés. Pourquoi, disaient les économistes, traiter différemment le capital-argent et le capital foncier? Un homme loue 5.000 francs par an un immeuble; pourquoi, s'il vend Timmeuble, ne pourrait-il retirer 5 ou 6.000 francs de son argent? C'est là toute la question du prêt à intérêt.

L'argent est une marchandise comme toute autre, disaient les économistes et les transactions auxquelles il donne lieu doivent être soumises au droit commun. Le prêt d'argent est un louage de capital.

Les mêmes économistes ajoutaient que dans le contrat de prêt le capitaliste offre librement le capital-argent que solli-

laires et elle a, dans mainte région manuracturière, maintenu l'harmonie entre patrons et ouvriers. Si certains centres industriels sont devenus des centres d'antagonisme et de haine, ce n*est point le machinisme qui doit en être rendu responsable,ce sont les hommes, patrons et ouvriers, qui n'ont compris ni leurs devoirs ni leurs intérêts. Les critiques contre le machinisme sont d'autant moins fondées que la grande, la moyenne et la petite industrie ne peuvent s'en passer. Le trait caractéristique du xix* siècle a été la concentration du capital et du personnel ouvrier dans de vastes fabriques. On croyait que le travail en grand atelier finirait par supprimer la petite industrie, mais celle-ci s'est maintenue dans les villes comme dans les campagnes et aujourd'hui, grâce à la décentralisation de la force motrice, on constate de plus en plus qu'il est possible de combiner les avantages économiques de la grande industrie avec les avantages sociaux du travail en petit atelier. La science, après avoir concentré la force mécanique dans de vastes usines, vient compléter son œuvre et elle distribue cette même force à domicile, grâce aux moteurs domestiques, actionnés par l'eau, la vapeur, le gaz, l'air et l'électricité.

cite l'emprunteur. Pourquoi la loi interviendrait-elle pour fixer un maximum d'intérêt ?

On a souvent répondu, d'une part, que l'argent est une marchandise différente de toute autre, puisqu'elle achète toutes les autres et, d'autre part, qu'il n'y a pas égalité de liberté chez l'emprunteur et chez le préteur. Cependant l'ensemble des arguments présentés par les économistes ont été si puissants ei les nécessités économiques si impérieuses que les anciennes réglementations du prêt d'argent ont été peu à peu abandonnées. Certains Etats ont admis la liberté complète du taux de l'intérêt ; d'autres ont distingué le prêt civil et le prêt commercial et n'ont admis la liberté illimitée que pour ce dernier. D'autres enfin ont admis dans tous les cas la liberté du taux de l'intérêt, mais avec répression de l'usure, celle-ci étant envisagée comme l'exploitation de la situation de l'emprunteur.

Aujourd'hui, le capital, quelle que soit sa forme, subit les plus vives attaques. Cependant qu'est-il, sinon l'ensemble des richesses créées ou transformées par le travail, et destinées à une production future? C'est bien là, en effet, le capital que nous montrent les sociétés modernes, civilisées et perfectionnées. Il est partout : dans la terre qui porte nos récoltes, dans les matières premières, dans ces milliers de machines et d'outils qui font marcher la petite et la grande industrie. On le retrouve encore sous forme de bâtiments et d'approvisionnements. Tout cela c'est le capital c fixe », tandis que le capital « circulant », tel que le numéraire, active et multiplie à l'infini les échanges. Lors donc que nos réformateurs socialistes, reprenant des objections séculaires contre le droit de propriété, ne cessent d'incriminer le capital, ils attaquent sans s'en douter ces millions d'ouvriers modestes qui travaillent sans relâche, qui épargnent et qui ajoutent chaque jour un élément nouveau à la richesse de la société. En France, notamment, la répartition des capitaux fonciers

et ipobiliers est la meilleure réponse aux attaques socialistes. C'est chez nous que les caisses d'épargne présentent 12.300.000 livrets environ, formant un avoir de plus 4 milliards. C'est chez nous encore que les actions et obligations de chemins de fer sont réparties entre 2 millions de propriétaires et que Ton trouve des titres de nos grands établissements financiers disséminés dans les plus petits patrimoines, — comme le témoignent chaque jour les héritages. C'est en France, enfin, pays de petite propriété, que sur 5.600.000 exploitations enregistrées par la statistique, on compte plus de 4 millions de domaines formant la « petite culture » du pays. Et les mêmes phénomènes de répartition s'observent dans le petit commerce, toujours vigoureux, et dans la petite industrie qui se maintient partout, malgré le développement de la fabrique. Ainsi divisés, les capitaux travaillent sans cesse au développement de la richesse. L'attaque contre les capitalistes s'adresse donc à tous les travailleurs qui épargnent et accumulent la richesse au lieu de la dissiper immédiatement. Le capital est donc la plus légitime des propriétés, puisqu'il a pour source initiale le travail, et il se défend par les mêmes arguments que le droit de propriété. Que certaines fortunes aient une origine usuraire, c'est indiscutable; que l'héritage dépose entre des mains indignes un capital très justement produit parle travail, c'est très fréquent ; qu'enfin, nombre de grands capitalistes abusent delà fortune et la rendent haïssable, on n'en saurait douter. Ce n'est pas le droit de propriété, mais l'exercice du droit qui justifie, dans nos sociétés contemporaines, la violence des attaques socialistes.

Parmi les opérations commerciales, habiles et rapides, vantées par les premiers économistes et pour lesquelles ils réclamaient la plus large liberté, figurent les opérations de bourse. Sources d'enrichissements considérables, causes fréquentes de pertes, elles ont été très discutées et les réglementations qu'elles ont subies çà et là n'en ont pas arrêté l'essor. Aux ob-

jections que provoque ropéralion de bourse, l'économiste répond qu'en fait il est bien difficile de distinguer la spéculation légitime et l'agiotage. On se rappelle la dernière guerre entre la Russie et le Japon. Cette guerre était déclarée depuis 15 jours par le Japon lorsque le samedi 20 février 1904 il y eut à la Bourse de Paris, une bourrasque bien inattendue qui, pour nombre de spéculateurs, fut une véritable panique. Nul ne sait qui a le plus bénéficié de l'effondrement des cours, mais l'effondrement fut complet, d*abord pour les fonds russes et les fonds japonais, puis pour Tensemble des fonds publics,comme le témoigne le tableau ci dessous (1).

Entre le samedi 12 février et le samedi 20 février, rien d'anormal n'était survenu, sinon un /o//e presque général contre l'entrée en scène des Japonais et leur habile coup de main contre la flotte russe. Le droit des gens avait-il été violé ou respecté ? Cela importait peu aux hommes de bourse, et l'événement n'avait pas extraordinairement influencé les cours. Dès le 17 février, les joueurs à la baisse commençaient à répandre des bruits sensationnels et, le 20 février, ils annonçaient que la Chine mobilisait son armée, que l'Angleterre encourageait le Japon et que la France, elle aussi, allait faire ses préparatifs. Ces graves nouvelles provoquèrent un véritable affolement. C'est à qui vendrait du russe, du portugais, de la rente française ou turque : l'un, très habile, espérant racheter les titres à un prix moindre que celui auquel il les avait vendus et profiter ainsi de la différence ; l'autre, pris

Fonds d'Etat

20 /eu. 1904

13 /eu. 1904

Baisse

Russe 3 0/0 1896 . . .

Russe 4 0/0 1901 . . ,

France 3 0/0 perpétuel.

France 3 0/0 amortis. .

Italien 5 0/0

Portugais 3 0/0. . . .

Espagnol 4 0/0 ....

d'épouvante, écoulant le mot d'ordre de vente, docile et résigné, comme la brebis tremblante, qui, au jour d*orage, suit aveuglément son berger. Naturellement les nouvelles étaient fausses. Pour rassurer le marché, il y eut entente entre le ministre des finances et la compagnie des agents de change ; la presse de tous les partis sollicita l'épargne de se porter sur les valeurs momentanément dépréciées ; les affaires à terme furent suspendues et, aux personnes qui continuaient à vendre des fonds publics, on demandait la production des titres, tandis qu'aux acheteurs on réclamait le versepient préalable du prix. De telles mesures — ces dernières assez draconiennes — ramenèrent promptement le calme, mais le tour était joué et les baiasiers avaient réalisé des bénéfices considérables.

Voilà bien l'agiotage, le jeu à la hausse ou à la baisse, stimulé par des nouvelles émotionnantes dont les habiles ont le secret et qu'on retrouve dans toutes les Bourses européennes. C'est le fait d'hommes qui vendent à terme des choses qu'ils n'ont pas, qu'ils ne pourraient pas se procurer ou qui achètent des choses qu'ils ne pourraient jamais payer. C'est Topération qui, ne visant que les « différences », se poursuit per fas et nefas, car, à la Bourse, tous les moyens sont bons, disent les agioteurs, et les affaires sont « l'argent des autres ♦). On devine si les spéculateurs sans scrupules acquièrent une primauté facile. Pour eux, les périodes de guerre sont les périodes bénies. Propagateurs de nouvelles pessimistes, telles que la destruction d'une armée ou la mort d'un général en chef, ils inventent un jour une catastrophe pour la démentir le lendemain. Leur talent consiste à faire baisser les cours, afin d*acheter à bas prix ce qu'ils revendront plus chèrement. Devant eux, les joueurs à la hausse usant de représailles, provoquent les fausses bonnes nouvelles et vendent aux crédules des valeurs qu'ils ne possèdent pas. Tout se liquide par des « différences » comme, en d'autres lieux, tout

se termine par des chansons. Ce sont là les jeux de bourse que les petits capitalistes devraient fuir comme une peste et que les moralistes condamnent sévèrement.

Ces jeux modernes, où la mauvaise foi tend à remplacer Thabileté, ne se peuvent comparer à la loyale opération à terme. On a voulu parfois incriminer celle-ci et la rendre responsable des abus de Tagiotage. C'est une erreur non moins qu'une injustice. La spéculation est aussi légitime que le commerce ; elle est même inhérente au commerce. Tel qui achète h crédit, espérant revendre plus chèrement, dans trois mois, une marchandise très demandée, est un spéculateur. Tel autre qui vend sa récolte future et qui compte sur le soleil pour dorer sa moisson, est encore un spéculateur. Tous ceux enfin qui vivent d'opérations à terme sont des spéculateurs. Et lorsque la Bible nous montre le judicieux ministre du Pharaon, prévoyant sept années de disette et achetant en gros les céréales qu'il revendra plus tard avec grand bénéfice aux Egyptiens, elle nous laisse un exemple à jamais célèbre de la spéculation prévoyante. Tout autre est l'agiotage qui repose sur le jeu et sur les manœuvres souvent frauduleuses des joueurs. C'est en vain que jurisconsultes et moralistes ont cherché les moyens efficaces d'entraver sinon de supprimer l'agiotage. On ne dira jamais mieux que le chancelier d'Aguesseau. Mais trop de gens aiment le jeu, Tenrichissement rapide, les émotions de la loterie, du pari el de la Bourse. Comment les économistes auraient-ils suggéré des mesures de contrainte, en matière d'opérations de bourse, alors qu'ils réclamaient la liberté illimitée du travail et du commerce ?

Le grand mérite des fondateurs de l'économie politique a été de mettre en honneur le travail, source de toute richesse. Lorsque juristes et lettrés de la Rome païenne

dissertaient avec mépris du travail manuel, des métiers et du commerce, artes sordidae, ils savaient que l'esclavage assurait aux privilégiés de la vie une existence enviable. Si, avec le christianisme, Terreur esclavagiste fut victorieusement combattue et si, plus tard, les moines d'Occident remirent le travail en honneur, il resta chez les classes élevées un préjugé aussi tenace qu'orgueilleux. L'agriculture, l'industrie, le commerce, n'étaient-ils pas des professions infimes ? Mais les temps changent et l'esprit public se modifie. La terre reprit, la première, l'ascendant social qu'elle mérite et la féodalité lui donna une officielle consécration. Puis, au xvii* elauxvui® siècles, on vit, en France, les exploitations minières, les forges, les verreries assurer aux chefs d'entreprise une véritable prééminence. Avec le xix" siècle et les manufactures, avec les échanges multipliés, il se créa partout des centres industriels où une situation prépondérante fut acquise aux carrières commerciales. Aujourd'hui, ceux qui produisent la richesse sont à Thonneur et les économistes ne sont pas étrangers à ce résultat.

Mais le grand reproche adressé aux économistes classiques a été celui-ci. Votre système individuahste a contribué, leur a-t-on dit, à procurer la richesse matérielle, il n'a pas apporté l'harmonie et la paix entre ceux qui coopèrent aux mêmes travaux.

L'indépçndance absolue entre employeurs et employés a certes engendré la discorde. L'histoire du xix* siècle est une histoire de luttes économiques et de conflits entre le capital et le travail. Aujourd'hui encore, au commencement du xx* siècle, chaque fois qu'une grève éclate, on entend les mêmes récriminations contre le libéralisme économique et l'anarchie industrielle. Voici quelques exemples les plus probants. A Milan, du 8 au 15 septembre 1904, en trois endroits du territoire italien, à Buggerru (Sardaigne), à Castelluzzo (Sicile) et à Sestri Ponente, près de Gênes, des troubles eurent lieu

qui forcèrent les carabiniers à intervenir. Des ouvriers furent tués. Grande fut Témotion dans les milieux populaires, à Milan surtout où le parti socialiste est fortement organisé. Le jeudi soir, 15 septembre, les chefs socialistes organisèrent un meeting de protestation et Tordre du jour suivant fut adopté : « L'assemblée des ouvriers réunis à la Bourse du travail, à la suite de nouveaux massacres causés par la passion sanguinaire des bandits du gouvernement homicide, vote la grève générale en signe de protestation et d'indignation, afin que la troupe n'ait plus à intervenir dans les conflits entre le capital et le travail (1). » Deux discours avaient particulièrement impressionné rassemblée, ceux des deux directeurs de VAvanguardia socialislaj M}A. Mocchi et Labriola. Ce furent eux qui donnèrent à la grève son impulsion et au soulèvement son programme.

La première démarche de la Commission executive, à laquelle le meeting du 15 septembre avait donné plein pouvoir, fut pour les journaux. Défense fut faite à la presse de publier aucun journal, mais la Bourse du travail conservait son organe. Les grévistes vinrent surveiller les ateliers et aucun ouvrier typographe ne put reprendre son service. Le 16 septembre, les délégués de la grève empêchèrent, par persuasion non moins que par la force, les ouvriers de réintégrer les boulangeries et les autres magasins d'alimentation. Le gaz fît défaut. Les tramways se mirent en grève et les fiacres eurent la défense de circuler. Le samedi 17 septembre, la situation s'aggrave, les magasins se ferment, les étrangers quittent la ville, dont Taspect désolé rappelle les villes mortes de la Péninsule . Le service postal est assuré par les soins des carabiniers. Le dimanche 18 septembre, on apprend que les ouvriers des chemins de fer refusent de participer à la grève et que les communications étant maintenues, les vivres comme

(1) Carrière délia Sera, 21 septembre i904.

les troupes ne cesseront d'arriver. Le Comité de la grève comprend alors que la partie est perdue et il publie le manifeste suivant : « La Bourse du travail, au nom du prolétariat milanais, s'est virtuellement rendue maîtresse des pouvoirs publics et,à l'heure qu'il est, gère, de fait ,1e mécanisme administratif et politique de la cité. Il est certain qu'un tel événement sort des limites étroitement légales d'une démonstration de force et de solidarité ; car il prend la signification profondément révolutionnaire d'une Commune de prolétaires » {Corr. délia Sera, 21 sept. 1904).

Telle a été la grève de Milan, la plus rapide et la plus complète que nous ayons encore enregistrée en Europe. Elle a réussi quelques jours, grâce à la faiblesse — d'aucuns diraient la lâcheté — d'une municipalité qui céda à la peur collective. Elle eût duré plus longtemps, sans le refus très net des ouvriers des chemins de fer de s'associer au mouvement révolutionnaire. Grâce à eux, la « commune » de Milan n'eut qu'une vie éphémère et un seul assassinat déshonora la cité. On connaît répilogue de la grève. Le gouvernement italien, obligé de désapprouver ses amis de la gauche, abandonné du parti socialiste, crut que sa majorité était perdue. Il savait, en outre, que les chefs socialistes, profitant d'une trop longue impunité, soulevaient, çà et là, les passions populaires. Il voulut rassurer l'opinion et n'hésita pas à dissoudre la Chambre des députés.

A Marseille, une des dernières grèves a montré, elle aussi, ce que devient, en fait, la liberté individuelle du travail. Le 24 août 1904, le port de Marseille devenait désert et le Journal officiel publiait la note suivante : « En présence du désarmement général des navires de la marine marchande à Marseille, l'administration des postes a pris, de concert avec le ministre de la marine, les dispositions pour assurer dans la mesure du possible le service des dépêches et celui des colis postaux. » Que s'élait-il passé?

Dès la finjcle juillet, matelots et dockers crurent devoir reprendre la coutume de « l'index » et demandèrent le déplacement ou le remplacement d'officiers ou de contremaîtres « qui avaient cessé de plaire ».Plus d'une fois,la mise à l'index avait réussi et rien ne faisait prévoir qu'il n'en serait pas de même au mois d'août 1904. Les Compagnies allaient-elles céder ? Quelques-unes semblaient incliner vers la résistance, d'autres voulaient à tout prix éviter la grève. Le 22 août, les contremaîtres des quais, mécontents des dockers, après s'être assuré l'appui des états-majors de la marine, adoptèrent un ordre du jour de protestation et déclarèrent que le mardi 23 août, à midi, ils cesseraient leur travail et ne le reprendraient que le jour où ils auraient reçu toute garantie pour l'accomplissement de leur service. Cette décision connue, les officiers des états-majors votèrent à leur tour la cessation de tout service à partir du 23 août. C'était la grève générale de la marine marchande. Enfin, le syndicat des armateurs déclara à son tour qu'il entendait « faire sienne la cause de tous ceux que frappent les index arbitraires », et il avertit que l'armement attendrait c que les ouvriers de toutes les catégories revinssent à la conscience du mal qu'ils causent en perpétuant le désordre ».

Du côté des dockers et des inscrits maritimes, le mot d'ordre des syndicats annonça d'abord la résistance à outrance et l'appel à tous les syndicats de France. Mais, pour la première fois, ils sentirent devant eux une telle entente et une telle volonté que les chefs du mouvement ouvrier, dès la fin du mois d'août 1904, se prêtèrent aux négociations. Nous ne rappellerons pas ces négociations qui, pendant tout le mois de septembre, réunirent les représentants des ouvriers et des armateurs, ni les essais de conciliation, ni l'arbitrage que nombre d'ouvriers refusaient. Cependant l'accord finit par s'établir et, au commencement d'octobre, les conditions de l'arbitrage furent acceptées (1).

(1) La grève a eu une conséquence heureuse, c'est la fondation, h

Les économistes individualistes acceptent philosophiquement les grèves comme une nécessité de la liberté du travail et de la concurrence.Ils sont obligés de reconnaître qu'elles sont fréquentes. Ainsi, en France on a compté, en 1905, 830 grèves comprenant 177.666 grévistes, occupés dans 5.302 établissements; ces grèves ont entraîné un chômage de 2.744.684 journées (1).

604 grèves ont atteint I seul établissement :

Quel a été le résultat de ces grèves? La statistique officielle nous dit que 184 ont été suivies de réussite ; 361 ont abouti à une transaction ou réussite partielle ; 285 ont échoué. Les six départements quin'ontpaseude grève en 1905, sontles Hautes- Alpes, les Côtes-du-Nord,rEure-et-Loir, la Lozère, les Hautes- Pyrénées et le territoire de Belfort. Ce qu'il est intéressant de connaître, ce sont les dispositions conciliatrices des patrons

Marseille, d'un groupement professionnel qui peut avoir une influence décisive : VUnion maritime. C'est un syndicat mixte réunissant des patrons et des ouvriers de Tinduslrie maritime. Ce syndicat a ses statuts ; il fixe pour ses membres les conditions du travail, les prix de la journée et il offre aux ouvriers qui en font partie des avantages économiques déterminés. C'est un syndicat d'union, d'entente, de paix sociale. Déjà de grands ports comme Gênes et Anvers ont vu des groupements professionnels du même ordre créer entre le capital et le travail une union féconde. Les armateurs de Marseille avaient de nombreux motifs de fonder un syndicat nouveau en face des syndicats plus politiques que professionnels dont souffre la grande cité.

(2) Ministère du commerce : Statistique des grèves et des recours à la conciliation et à ^arbitrage survenus pendant Tannée 1905. Paris, Imprimerie nationale, 1906.

comme des ouvriers et Tinfluence des lois. On sait que chez nous une loi du 27 décembre 1892 prévoit et organise la conciliation et Tarbitrage. Cette loi a fonctionné, en 1905, dans 246 différends seulement. Mais il faut remarquer, en outre, qu'en dehors des applications bienfaisantes de cette loi,87 grèves ont été terminées par l'intervention des préfets, souspréfets, maires et commissaires de police.

Quel que soit l'optimisme confiant des économistes individualistes, ils ne peuvent nier l'accroissement continu des conflits industriels. Les campagnes elles-mêmes n'échappent pas aux coalitions et aux grèves. Au mois d*août 1903, un congrès régional réunit, à Béziers, les délégués des syndicats ouvriers ruraux de THérault, de l'Aude, des Pyrénées-Orientales, des Bouches-du-Rhône et du Var. Le congrès fut long, puisqu'il dura les 15, 16 et 17 août; il fut peu nombreux, mais pratique, puisqu'il aboutit à la création d'une « Fédération régionale » dont les statuts furent acclamés. En voici quelques dispositions : I. La Fédération a pour but : 1® d'unifier et de préciser le mouvement syndical paysan ; 2» de faire exécuter les décisions des congrès. II. Un congrès aura lieu tous les ans au mois d'août. III. La Fédération adhère à la Confédération générale du travail. — Cette dernière disposition atteste l'esprit nettement socialiste des syndicats ouvriers du Midi.

Le court résumé des délibérations du congrès de Béziers (1) permet de conclure que le socialisme agricole suivra la même méthode d'action que le socialisme industriel. 11 aura, dans le Midi, ses chefs, ses syndicats, son programme. Le citoyen Seguy, président du congrès, en ouvrant les délibérations, a tenu à rappeler le but poursuivi : hâter l'organisation prochaine d'une Fédération nationale des ouvriers ruraux; pré-

(i) Voy. le Mouvement socialiste f revue internationale, 15 novembre 1903.

parer la fusion du mouvemenl ouvrier et du mouvement paysan en vue de l'émancipation commune ; travailler à l'organisation corporative, pour libérer Touvrier des champs du joug capitaliste (1). Ces principes posés, les membres du congrès se sont occupés des questions intéressant l'ouvrier agricole : des lois de protection qu'il doit réclamer, des grèves auxquelles il est convié, d'un journal corporatif à créer, d'un « manuel du paysan », etc. Une des plus intéressantes questions fut la suivante : En cas de grève générale de Tindustrie manufacturière, quelle doit être Tatlitude des paysans ? Les uns répondirent que « les organes delà production rurale seraient tenus de cesser de fonctionner au même titre que ceux de l'industrie ». Les autres soutinrent que les ouvriers des campagnes devraient « fournir au prolétariat urbain les objets de consommation nécessaires à sa résistance ». Lorsqu'on passa au vote, le premier mode d'action recueillit la majorité des suffrages (2). Est-ce cette décision qui troubla quelques têtes? Est-ce l'influence de la presse socialiste qui envahit de plus en plus les régions du Midi? Toujours est-il que l'idée de la grève, commentée, discutée dans les milieux ruraux, hantait depuis plusieurs mois les esprits lorsque, dans le courant de janvier 1904, quelques impatients se décidèrent à agir.

Les ouvriers vilicoles, mécontents de leurs salaires et de l'accueil fait à leurs revendications, prirent le mot d'ordre de leurs syndicats et refusèrent de travailler. C'étaient surtout des journaliers, des ouvriers « volants » qui ne se fixent sur aucun domaine. Partie de Béziers, la grève se dirigea vers le littoral et éclata presqu'en même temps à Capestang, dans l'Hérault, et à Narbonne, dans l'Aude, pour se répandre dans nombre de communes du Narbonnais. Tandis que les délé-

(1) Op. cit.y p. 450.

(2) Op, cit., p. 452.

gués des syndicats ouvriers entraient en pourparlers avec les propriétaires ruraux, les grévistes, inoccupés el bruyants, se répandaient dans les campagnes empêchant leurs camarades de travaillée, arrêtant la circulation, prenant des mesures d'ordre ou plutôt de désordre, bref affectant le mépris absolu de la loi et des gendarmes. Ceux-ci^ habitués aux manifestations bruyantes, se montrèrent pacifiques. Préfets et souspréfets apaisèrent le conflit, et au bout de quelques jours, après avoir entendu patrons et ouvriers, proposèrent des accroissements de salaire qui furent acceptés. Malgré les excitations de quelques meneurs, les grèves du Midi n'eurent pas le caractère de généralité qu'on pouvait redouter. L'éparpillement des grévistes, la diversité des revendications, le défaut d'entente, furent pour eux des causes de faiblesse. Mais à voir les violences qui, dans quelques villages, jetèrent l'épouvante, on devine qu'un mouvement révolutionnaire serait facilement victorieux. Aussi faut-il féliciter les citoyens qui, depuis quelques mois, prévoyant le désordre de la rue et l'attaque des propriétés, constituèrent des « ligues de défense locale » pour protéger énergiquement leur personne et leurs biens et suppléer à Tinertie d'une administration indifférente et souvent complice.

Comme toute grève importante a sa répercussion sur les pouvoirs publics, on entendit, le 5 février 1904, M. le député Lasies poser une t question » à M. le président du conseil. 11 expliqua les causes de la grève, en raconta les péripéties el termina par ces mots : « Peut-être l'intérêt de parti vous dictera-t-il de nier ces événements ou d'en diminuer la portée. Je vous demande de faire entendre une parole de gouvernement qui, sans porter atteinte au droit sacré de grève, rassurera tous ces propriétaires honnêtes et laborieux, en ce moment justement effrayés. Si vous n'assurez pas Tordre et le calme

dans nos campagnes, il est à craindre que de graves conflits

n'éclatent (1) ». Telle était la pensée qu'exprimait la presse indépendante du Midi, et il fallait un singulier optimisme pour ne pas avouer la gravité des faits qu'on avait relatés. Mais M. Combes dédaignait les agitations qui n'avaient rien de clérical. Où il n'y a pas de moines, il n'y a pas de péril. Il répondit donc simplement : « Je donnerais volontiers la grève agricole du Midi, telle qu'elle a fonctionné et qu'elle fonctionne, comme modèle aux grèves à venir (2). » On sait, du reste, que le président du conseil avait réponse à tout. On lui fait remarquer que les grévistes ont arboré le drapeau rouge ; il répond : « C'est la bannière du syndicat. » On lui dit que le tocsin appelait les ouvriers à la rébellion, il répond : « Vous connaissez assez les méridionaux pour savoir qu'ils sont remuants au possible. L'idée leur prit de sonner la cloche de l'église ; alors le vicaire eut l'amabilité d'apprendre aux gréviste la manière de tirer la corde... Pendant ce temps, la jeunesse de Capestang, filles et garçons, dansait gaiement sur la place publique (3). » Ainsi il n'y a eu ni violences, ni illégalités, mais des manifestations très exagérées par la presse. Telle fut la conclusion de M. Combes qui, après avoir déclaré qu'il ne faisait jamais de « déclamation », demanda à la Chambre d'adopter Tordre du jour suivant : « La Chambre, approuvant les déclarations du gouvernement et repoussant toute addition, passe à l'ordre du jour. » Voici quel fut le résultat du scrutin :

Nombre des votants 543

Majorité absolue 272

Pour l'adoption 343

Contre — 200

L'addition que la Chambre avait refusée, à la demande de

(1) Journal officiel, 6 février 1904, p. 275.

(2) Ibid,, p. 275.

(3) Ibid,, p. 277.

M. le président du conseil, invitait le gouvernement « à protéger le droit de propriété et la liberté du travail ». Cet ordre du jour ne recueillit que 215 voix contre 349.

Mieux organisés que les ouvriers viticoles, les bûcherons du Centre offrent au prolétariat agricole un exemple curieux de persévérance, non moins que d'habileté. Franchement socialistes, reliés aux bûcherons de tous les départements, affichant en toute occasion leurs sentiments d'internationalisme, les ouvriers bûcherons du Cher et de la Nièvre se sont constitués en syndicats et tiennent aujourd'hui des congrès. Il y a donc des congrès de bûcherons ? dira le lecteur, surpris d'une organisation que peut-être il ne soupçonnait pas. Oui, certes, il y a aujourd'hui 7,000 bûcherons, constitués en Fédération nationale et répartis en syndicats, dont 30 pour le Cher, 12 pour la Nièvre, 7 pour l'Yonne, 4 pour le Jura, 2 pour l'Indre, et 1 enfin dans les départements suivants : Allier, Eure et Haute-Marne (1). Le premier congrès des bûcherons eut lieu à Bourges le 29 juin 1902 ; ce fut là le berceau de la fédération. Le deuxième congrès se tint le 30 août 1903, à la Maison du Peuple de Nevers, où les syndicats, nommés plus haut, étaient représentés. En ouvrant la séance, M. Bornet, secrétaire général de la Fédération nationale des bûcherons, caractérisa en ces termes l'esprit socialiste du congrès : o Nous avons tous la même idée ; nous voulons voir réaliser, dans le plus bref délai possible, toutes les réformes susceptibles d'améliorer le sort des ouvriers de la campagne, et cela en attendant qu'une société mieux organisée ait remplacé la société bourgeoise dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Mais ce changement, ce bouleversement de la société actuelle seral-il un simple effet du hasard ou s'opérera-t-il en suivant la lente évolution des siècles ? Nous ne croyons ni à l'une ni à l'autre de ces hypothèses. Il n'appartient qu'à nous, à nous

(1) Voy. le Mouvement socialiste, 15 novembre 1903.

seuls, par de vigoureux efforts, d'en précipiter ravènement(l).» C'est donc le syndical et l'union des syndicats des ouvriers ruraux qui apparaissent aux bûcherons français les meilleurs instruments d'émancipation. Mais qu'est-ce que cette émancipation, et comment y travailler pratiquement ? Tel était l'objet des délibérations du congrès.

Toute association ou fédération, qui réunit ses adhérents dans un congrès, doit aboutir à un triple résultat : h attester une organisation puissante ; 2** affirmer un programme de revendications ; 3° obtenir des conclusions immédiates et précises. Il semble que le congrès de Nevers a bien compris sa mission. Dès qu'on eut vérifié les mandats des délégués, — dont deux étaient venus de Dôle représenter le Jura, — le camarade Manger fut invité à montrer comment le prolétariat agricole doit être organisé. On commence à constituer un syndicat purement ouvrier dans une commune ou, si la commune est insuffisante, dans un canton. Les syndicats s'unissent, par départements, pour arriver ensuite à la fédération nationale. Tel est le cas pour les bûcherons français, qui obéissent à un conseil fédéral dont le secrétaire général est le camarade J. Bornet. Comme il existe d'autres fédérations ouvrières, elles sont, toutes, conviées à envoyer leurs délégués à la Confédération générale du travail, qui est, en France, « l'émanation suprême du prolétariat organisé ». Quel est le programme des bûcherons français ? C'est d'obtenir, au moyen de syndicats, créés dans toute région boisée, le bénéfice de toutes les lois ouvrières existantes ou futures et surtout la réglementation des heures de travail ; c'est ensuite de saisir l'opinion publique des besoins et des réclamations de la corporation, afin d'obtenir Tappui de la presse et des membres du Parlement ; c'est enfin « de s'occuper de

(1) Fédération nationale des bûcherons , 2* congrès : compte rendu des travaux, Bourges, imprimerie ouvrière, 1903.

toutes questions susceptibles d'élever le niveau intellectuel et moral des travailleurs des bois et d*en faire ainsi des hommes conscients de leurs devoirs et de leurs droits. » Jusqu'ici nous ne trouvons pas un programme différent de celui que nous présentent, depuis vingt ans, les syndicats ouvriers de mineurs, de tisseurs, de limonadiers ou d'horlogers. Tous veulent faire des hommes c conscients de leurs devoirs et de leurs droits ». Mais voici les conclusions plus précises du congrès de Nevers.

Quelle que soit la confiance qu'ils aient dans leurs jeunes syndicats, les bûcherons ont voulu d'abord s'adresser aux pouvoirs publics et en cela, ils sont bien dans la tradition socialiste. Ils ont donc décidé, à l'unanimité, qu'une délégation serait envoyée au ministre de l'agriculture pour lui exposer les c revendications bûcheronnes (1) ». Ils ont formulé ensuite les revendications urgentes. Ils demandent que pour l'exploitation des forêts communales, départementales et nationales, le tarif des travaux soit arrêté par un commun accord entre l'administration forestière et les syndicats. Ils demandent la création de tribunaux de prud'hommes pour l'agriculture et l'extension de la loi sur les accidents du travail aux entreprises agricoles et forestières. Ils forment le vœu que le Parlement mette au plus vite à l'étude la question des retraites ouvrières. Enfin leur délégation doit réclamer que l'Etat exploite directement et en régie ses forêts.

Les économistes individualistes ont longtemps considéré comme vaines et sans portée les manifestations ouvrières. Cependant la tyrannie syndicale les effraie et la pensée que des grèves partielles, multipliées, pourraient aboutir à une grève générale leur inspire de mélancoliques réflexions sur le défaut de culture des populations ouvrières.

Ce projet de grève nationale, après avoir séduit les chefs

(1) Compte rendu des travaux, p. 24.

remuants du socialis[ue,hante aujourd'huilesmilieuxouvriers. Acclamée aux congrès nationaux corporatifs de Marseille, de Paris, de Nantes, de Limoges, de Tours, de Toulouse et de Rennes, l'idée d'une grève générale fut adoptée à Tunanimité moins deux voix, au congrès socialiste de Paris, le 6 décembre 1899. Mais, en 1901, à Lyon, au congrès national corporatif, qui se tint du 23 au 27 septembre, les adversaires de la grève générale et légale reprirent TofTensive et réclamèrent des moyens d'action plus révolutionnaires. La situation était critique. Pour sauver le principe de la grève et ne pas mécontenter les réformateurs à outrance, on proposa l'adoption du texte suivant : <' La grève générale ne peut être seulement un moyen d'amélioration d'une catégorie de travailleurs quelle qu'elle soit. Le congrès déclare que le mouvement qui peut se produire en faveur des mineurs,et dont nul ne peut prévoir ni l'importance ni la portée, et qui peut aller jusqu'à l'émancipation commune, sera en tout cas un mouvement de solidarité qui n'entamera en rien les principes révolutionnaires que tous préconisent parla grève générale. » Cette formule cabalistique fut votée par 355 congressistes contre 41. On compta en outre 85 bulletins blancs.

Malgré l'opposition de nombreux socialistes parlementaires ou révolutionnaires, Tidée d'une grève générale pénètre de plus en plus dans les syndicats ouvriers, où elle est, depuis plusieurs années, étudiée, discutée, recommandée. Les chefs socialistes sont divisés sur cette question, comme le remarque une enquête assez récente (1). Ecoutons les dépositions :

M. Lafârgue. — Le mot « grève générale » n'a pas de sens précis ; il est par conséquent dangereux. Nous avons toujours défendu et aidé les grévistes, mais nous n'avons jamais pris l'initiative d'une grève. Devrions-nous donc, dès maintenant,

(1) V. Mouvement socialiste, revue internationale, août et septembre 1904.

changer cette tactique au désavantage de Taction politique?

M. Jules Guesde. — La grève générale, c'est la barricade des fainéants. Elle est le succédané de la barricade. Notre devoir est de libérer les travailleurs syndiqués de la nébuleuse idée d'une grève générale. Une résolution en sa faveur n'augmenterait pas la force de notre parti dans la masse ouvrière ; elle la détruirait, car elle serait la condamnation de Faction politique.

M. Kautsky. — Les capitalistes peuvent supporter plus longtemps que les travailleurs un arrêt général de la production. Les travailleurs sont complètement hors d'état de les affamer. Si la victoire n'intervient pas dès la première semaine, les provisions des travailleurs sont épuisées ainsi que celles des petits commerçants^ leurs créditeurs. Alors il n'y a plus qu'à se soumettre ou à sortir de la légalité. Mais par là on abandonnerait le terrain de la grève économique pour celui de l'insurrection (1).

M. A. LoRENzo. — La grève générale nous apparaît comme une vaste action commune, instantanée et spontanée, des travailleurs, non pour demander au patronat quelques améliorations, mais pour supprimer au contraire le patronat, en expropriant les détenteurs de la richesse sociale (2).

M. LE D' Friedeberg. — Ce qui importe, ce n'est pas tant de développer la puissance matérielle du prolétariat que de fortifier en lui la vie intérieure, les aspirations révolutionnaires. Il nous faut un fort mouvement ouvrier bien homogène, avec les syndicats pour pivot- Et ce qui donnera à ce mouvement un large horizon et un caractère révolutionnaire, c'est l'idée de la grève générale (3).

(1) M. Karl Kautsky, directeur de Torgane socialiste allemand Die neue Zeit,

(2) M. Anselmo Lorenzo, de Barcelone, représente le socialisme révolutionnaire ; il demande que les chefs socialistes « se mêlent à l'activité anarchiste » {op. ci7., p. 538).

(3) Extrait d'une conférence faite à Berlin en juillet 1904 (op. cit. p. 507.

Quelles que soient les divisions des chefs socialistes, ils subissent peu à peu Tinfluence des partis révolutionnaires, et ceux-ci envisagent la grève générale comme un des modes pratiques de bouleversement.

En présence de ces faits, les économistes individualistes se divisent. Les uns acceptent comme une nécessité Tinstabilité et les conflits entre le capital et le travail et ils attendent de Téducation populaire et de Texpérience une pratique industrielle et sociale plus conforme aux intérêts des employeurs et des employés ; les autres demandent au syndicat une organisation normale du travail (1). « Dans le grand atelier mécanique moderne, écrit M. P. Bureau (2), le groupement syndical des salariés est une institution nécessaire, dont on n*a pas découvert dès le début les conditions et le rôle, mais dont on peut apprécier aujourd'hui les admirables résultats, dans les milieux industriels, qui ont été capables de cohésion organique et stable. On avait craint naguère que ces groupements ne servissent la cause des salariés qu'au détriment de celle des employeurs et des consommateurs ; ces craintes ont été vaines,et ceux qui les partageaient oubliaient que l'harmonie des intérêts, si justement exposée par Bastiat, est le résultat nécessaire de toute organisation économique normale. Les bons citoyens doivent donc collaborer activement au développement d'une institution qui sauvegarde à la fois la paix sociale et les droits sacrés de tant de familles ouvrières. »

Les coalitions patronales devaient être Taboutissement normal des fédérations ouvrières que la poussée socialiste conduit à la bataille. Certes, l'idéal social reste toujours l'union du capital et du travail, mais si les travailleurs « organisés » rêvent sans cesse aux luttes prolétariennes, comment

(1) Paul Bureau, Le contrat de travail ; le râle des syndicats pro' fessionnels, Paris, Alcan, 1902.

(2) Op. cit., p. 268, 269.

s'étonner que le patronat s'organise à son tour pour sa défense ? Lorsque le 18 juin 1906 M. Clemenceau montrait à la Chambre des députés le rôle néfaste de la Confédération générale du travail, les maisons patronales attaquées, les maisons ouvrières pillées, les non-grévistes traqués, frappés par des bandes misérables qui déclarent représenter le prolétariat « conscient » et « agissant », c'était pour le ministre de l'intérieur l'occasion de rappeler que le maintien de l'ordre est le premier devoir des gouvernants. Mais si le pouvoir est faible ou inerte, si, en temps normal, toute liberté est laissée aux chefs socialistes pour organiser les forces ouvrières, il est du devoir des chefs d'industrie de préparer la résistance et d'opposer à la coalition socialiste les unions patronales. Telle était la question qu'avait mise à son ordre du jour du samedi 9 juin 1906 la Fédération des industriels et commerçants français. C'est aux Etats-Unis que les associations patronales ont très habilement organisé leurs relations avec les ouvriers coalisés (1). La lutte était inévitable, puisque les grèves ne cessaient de se multiplier et le lock-out fut la réponse des patrons. Parmi les plus énergiques groupements patronaux, il faut citer la National association of manufacturers et YIndustrial association of America, C'est un but de défense sociale que poursuivent aussi les t Alliances de citoyens », telle que l'alliance des citoyens de Denver » ; elle entend « assurer la stabilité des affaires, s'opposer aux grèves et aux boycotts, défendre ceux de ses membres que menacent les syndicats ouvriers ». L'esprit des groupements patronaux apparaît très net dans le programme du syndicat des industries métallurgiques. National métal trades association ; c'est un esprit de solidarité, de confiance réciproque et de lutte contre les excès des syndicats ouvriers. Les organisations des patrons anglais n'ont pas moins servi la paix sociale ; telle la Fédération ma-

(1) Le Musée social, mémoires et documents, septembre 1905.

ritime, Shipping Fédération qui, lors de sa constitution en septembre 1890, définissait ainsi son but : « Nous nous occuperons des questions ouvrières de tout ordre, nous protégerons les officiers, les équipages et, d'une façon générale, tous les employés des armateurs, contre les mesures d'intimidation provenant de syndicats ou de membres de syndicats. »

L'Allemagne, à son tour, offre aux industriels français bien des exemples à imiter. Les syndicats ouvriers, abusant çà et là de leurs forces, ont provoqué la création des syndicats patronaux non pas seulement dans les grandes industries, mais dans les petits métiers. Tel est le syndicat général des patrons boulangers, Allgemeiner deutscher Arbeitgeber- Schuizverband fur das Baeckerhandwerk^ qui déclare vouloir « défendre les maîtres contre les prétentions illégitimes des garçons boulangers, soutenir ses membres en cas de lutte et représenter Tensemble des maîtres boulangers en tant que patrons ». Mais le syndicat patronal le plus intéressant est sans nul doute celui de Hambourg-Altona dont le secrétaire général, M. de Reiswitz, a décrit l'organisation et qu'a fait connaître récemment la Fédération des industriels et commerçants français (1). Le syndicat de Hambourg-Altona a été fondé en 1890, alors que les ouvriers choisissaient le P' mai pour fêter le travail et le programme socialiste. D'après ses statuts, le syndicat de Hambourg-Altona « a pour but de maintenir des relations amicales entre patrons et ouvriers : il prend en considération les réclamations légitimes et s'oppose aux réclamations illégitimes et aux attaques illégales des ouvriers et de leurs associations ». Pratiquement, le syndical central, qui réunit vingt-six associations et six mille cinq cents patrons, reçoit les cotisations de tout patron adhérent et forme ainsi un fonds de résistance ; il organise Tassurance contre la grève (2) ; il est juge des nécessités de

(1) Voy. /a Défense patronale, Paris, Larose, 1906.

(2) Voy. le Correspondant du 10 mai 1906 ; l'Assurance patronale contre la grève en Allemagne, par P. Saint-Girons.

la défense et décide, s'il y a lieu, la fermeture des ateliers et le lock'Out général. Il est bien certain que les industriels français seront peu à peu obligés d'entrer dans cette voie ; comment s'opposeraient-ils sans cela à tant de revendications plus révolutionnaires que professionnelles ?

• Déjà parmi les fédérations patronales, Tf/zi/on des industries texlilessi pris une place exceptionnelle et elle la doit à l'activité de son bureau. A l'assemblée générale du 25 mars 1905, le président M. Carmichael annonçait avec quelque fierté que la Fédération compte 58 syndicats, représentant 2.800 établissements employant plus de 600.000 ouvriers (1). Sait-on combien de salaires annuels paient à leurs ouvriers les patrons syndiqués ? 500 millions (2). On ne s'étonnera donc pas si une telle fédération cherche à se faire entendre des pouvoirs publics et à résister aux prétentions exagérées des syndicats ouvriers. Les fédérations patronales, par l'étude méthodique des questions ouvrières si souvent agitées dans les milieux parlementaires, rendent un service signalé aux députés et sénateurs, en leur montrant la répercussion économique des mesures législatives. Les partis socialistes ont coutume de négliger ce côté du problème. Quand ils ne demandent pas à l'État d'intervenir officiellement, ils imposent au patronat les charges financières dontdoit, paraît-il, bénéficier le prolétariat. Ils semblent ignorer que toute charge fiscale ou toute contribution patronale a sa répercussion sur le prix de revient des produits ou sur le budget de l'ouvrier et que, dans la plupart des cas, c'est l'ouvrier beaucoup plus que le patron qui supporte déiinitivement les nouvelles contributions. Il appartient aux fédérations patronales de mettre en pleine lumière ces faits économiques et c'est à elles aussi que s'imposent, dans les grèves révolutionnaires du temps présent, les mesures de solidarité

(1) Bulletin de l'Union, février-mars 1905, p. 566.

(2) Loc, cit., p. 566.

et de résistance sociale. Le lock-oul deviendra peut-être la sauvegarde de l'organisation pacifique du travail.5/ i;£s/>acem, para hélium. Telle est une des principales conclusions de récole individualiste et on ne peut nier qu'elle rencontre aujourd'hui de très solides adhésions. C'est cet antagonisme continu que combat le socialisme d*Etat et qu'il considère comme un des traits caractéristiques de la vie économique moderne.

I. Caractères du socialisme d'Etat. — II. Causes philosophiques du socialisme d*Etat, — III. Causes économiques. Les transformations dans le régime du travail. — IV. Causes politiques. Avènement du suffrage uni' versel. — V. L'organisation du suffrage universel. — VI. Les théoriciens du socialisme d'Etat. — VII. Le christianisme social. — VIII. Le socialisme marxiste et Vidée religieuse. — IX. Formes du socialisme d'Etat. — X. L'action législative et le régime du travail. — XI. La réglementation du salaire. — XII. La réglementation de la prévoyance. — XIII. Uimpôtf instrument de justice sociale.

Les vérités, comme les erreurs, sont mêlées à Tair que nous respirons ; on s'en imprègne, on en vit. Théoriquement, les erreurs del'école individualiste et,pratiquement,lesabus d'une liberté économique sans frein et sans limites appelèrent la contradiction des savants. Partie des universités allemandes, la réfutation a gagné la France, l'Italie, les Etats-Unis. Au lieu d'une économie politique abstraite, générale, on a enseigné, çà et là, une économie politique concrète et nationale. Chaque peuple, a*t-on dit, se distingue par son économie particulière, qui résulte du milieu physique, du travail de rhomme et surtout des lois et de Tintervention du pouvoir. Chaque peuple, à un moment donné de son histoire, a son ordre économique spécial ; qui dit « ordre »,dit organisation, législation. Une doctrine a été formulée, qui porte le nom de socialisme d*Etai ; nous avons déjà dit qu'elle a eu pour protagoniste officiel M. Adolphe Wagner, professeur àTUniver-

174 LIVRE iir

site de Berlin (1) ; voici ce qu'il enseigne et ce que vulgarisent ses disciples: ce Le socialisme d^Etat proprement dit est, comme Tindividualisme économique et le socialisme, une doctrine économique particulière, et un système de politique économique. En théorie et dans l'application, il cherche un terrain de conciliation entre l'individualisme et le socialisme; il a des tendances et un but déterminés et ses conséquences sont voulues. L'Etat désigne ici tous les autres corps politiques constitués, particulièrement les communes. De plus, le mot Etat, dans socialisme d'Etat, n*est pas seulement consi< déré comme une administration commune, qui entreprend directement certaines tâches matérielles, mais aussi comme le facteur du développement et du perfectionnement de toute législation en général, de la législation économique en particulier, chez les peuples civilisés. Le mot socialisme d'Etat n'implique donc pas la pensée qu'on chargera l'Etat de toute la production et de toute la répartition, il ne signifie pas davantage l'exclusion par principe du système d'économie privée. Mais le terme indique d'une façon assez satisfaisante la tâche qu'a l'Etat, dans l'intérêt social, de réglementer toute l'organisation juridique de l'économie, même de l'économie privée, au moyen de l'Etat et dans l'intérêt social. Dans certains cas particuliers, il faudra des délimitations plus précises, il faudra parler de socialisme d'Etat, de socialisme communal, et autres appelfations analogues (2). »

Des causes multiples expliquent que le socialisme d'Etat, tel que nous venons de le voir formulé, ait trouvé en Allemagne l'appui de tant de maîtres éminents. Les études historiques devaient les amener peu à peu à cette conception du rôle de l'Etat. List, vonThûnen, Hildebrand, Knies, Roscher

(i) Ifis Fondements de V économie politique^ par Ad. Wagner, traduit par L. Polack. Paris, Giard et Brière, 1904. (2) Wagner, op. cit., p. 83 et 86.

surtout opposèrent aux théories a priori de Técole individualiste les recherches précises a posteriori que fournit Tétude minutieuse du passé.Roscher voulait répondre par des conclusions économiques aux affirmations d'Ad. Smith. Aujourd'hui, le chef delà nouvelle école historique, M. Schmoller,nous explique en quoi sa méthode diffère de celle de Roscher (1) : « L'école historique moderne, dit-il, se distingue de Roscher en ce qu'elle veut être moins prompte à généraliser, qu'elle sent un beaucoup plus vif besoin d'abandonner cet amas de données empruntées indistinctement à toutes les histoires pour s'en tenir à la recherche spéciale d'une époque, d'un peuple, d'un certain état de l'économie. Ce qu'il lui faut tout d'abord, ce sont des monographies d'histoire économique, ce sont des recherches spéciales modernes, suivant Tinstilution jusque dans ses racines historiques. Ce qu'elle veut expliquer c'est plutôt le devenir de chaque institution économique spéciale que le développement de l'économie politique entière et celui de l'économie mondiale. Elle rattache à la méthode positive les recherches d'histoire du droit; elle cherche en même temps aussi à compléter le savoir livresque par les enseignements des voyages, et les enseignements des enquêtes directes par les résultats de la recherche philologique et psychologique, qu'elle appelle à son aide. »

Ainsi devait se constituer une économie « nationale ». Puisque l'état social des peuples varie dans le temps et dans l'espace et que les diversités historiques et géographiques, dit-on, enlèvent toute permanence à un ordre économique « naturel », il faut connaître les forces d'où provient,dans chaque période historique, l'ordre d'un pays, et cet ordre résulte particulièrement de l'action législative.

(1) Schmoller, op, cit,^ t. I, p. 286 et suir.

176 LIVRE m

Telles étaient aussi les conclusions auxquelles arrivaient les maîtres de la philosophie d'outre-Rhin. Frédéric EngelsJ'ami et le confident de K. Marx,n*a cessé de l'écrire : « Sans la philosophie allemande et surtout sans la philosophie de Hegel, le socialisme allemand, le seul socialisme scientifique qui ait existé, ne se serait jamais produit.» Une telle affirmation paraîtra sans doute exagérée à nombre de nos lecteurs. Ce qui est certain, c'est que les philosophes allemands du commencement du xix° siècle, Hegel notamment, assignèrent à TEtat une mission de « direction » et de « protection », qui contredisait absolument l'enseignement des philosophes et des économistes « individualistes ». Hegel, qui succéda à Fichte, en 1818, dans sa chaire de philosophie à l'Université de Berlin, fut le plus écouté des maîtres allemands du xix» siècle. Son livre, la Philosophie du droit, fut publié en 1821, mais il continua son enseignement universitaire jusqu'à sa mort, en 1831. Les socialistes allemands s'imprégnèrent absolument de ses théories. C'est ce qu'a montré avec une grande abondance de preuves un professeur français (1). « Les habitudes de l'esprit allemand au xix* siècle, écrit-il, furent cause que la philosophie fut plus attentive aux relations de l'individu avec l'Etat qu'aux relations des individus entre eux. La notion de l'Etat policier fut chez les philosophes allemands très forte. Il ne leur venait pas à l'idée qu'il pût y avoir des faits de la vie sociale sur lesquels TEtat n'aurait ni contrôle ni action. Au nombre de ces faits, les habitudes françaises mettaient tous les actes de la production et de la répartition des richesses, c'està-dire toute la vie sociale (2). » L'Etat apparut donc comme

(1) Charles Andler, Les origines du socialisme d'Etat en Allemagne^ Paris, Alcan, 1897.

(2) Op. cit., p. 2i.

LE SOCIALISME d'ktAT 177

« policier », puis comme « prolecteur », enfin comme « initiateur » des réformes. Si Ton veut résumer, d'après Hegel, la mission complexe de TEtat, il faut lui reconnaître la triple fonction: 1® de protéger la personnalité juridique en réprimant le crime ; 2* de surveiller les échanges ; 3" d'assurer du travail à tous les hommes (1). Hegel explique que la liberté des hommes ne sera pas sacrifiée ; elle sera « éclairée », « fortifiée », « dirigée ». Les socialistes ont surtout retenu le pouvoir de € direction » qui appartiendra à TEtat. La thèse de Hegel a exercé une grande séduction sur les esprits. Qu'étaitce qu'une somme plus ou moins grande de libertés individuelles, en présence de l'organisation puissante et tutélaire de l'État ? Et comme tout s'enchaînait et s'expliquait dans l'organisation politique I c L'Etat a sa propre pensée, a-t-on dit, par où il arrête les principes généraux qui dictent sa conduite : c'est le pouvoir législatif. Il a son vouloir, par où les actes particuliers sont soumis aux lois générales, idéalement par l'autorité judiciaire et réellement par le pouvoir administratif. Il a enfin son moi représenté visiblement parle monarque. Il a une âme, en un mot, et il poursuit des fins à lui (2). » Comme première conclusion de ces prémisses, les socialistes d'Etat ont reconnu la nécessité de l'élaboration d'un droit u social » par opposition au droit « individualiste » d'origine et de tradition romaines.

Ilï

Les transformations économiques appelaient, elles aussi, un ordre juridique nouveau, fondé non pas sur la libre activité des individus, comme le réclamaient les économistes anglais, mais sur une intervention permanente du pouvoir.

(1) Op. cit., p. 33.

(2) Op. cit., \K 33.

Avec le xix* siècle, tandis que la production, servie par de nouveaux modes de transport, allait, grâce à un machinisme puissant,transformer les échanges,on voyait les grandes agglomérations urbaines se fonder çà et là, attirant des campagnes toute une jeunesse avide de salaires plus élevés et d'une vie plus mouvementée. L'existence des villes a subi Tinfluence des nouveaux arrivants. Avec la grande industrie, chaque cité nous offre ses quartiers ouvriers, où s'entassent lesémigrants des campagnes. Logements à bas prix, dit-on, mais, en réalité, très coûteux ; débits de boissons, lieux de plaisir sinon de débauches, tels sont les traits distinctifs de ces agglomérations hâtives et malsaines, où tout conspire contre la santé morale et matérielle des travailleurs. Par un contraste saisissant, l'extrême richesse voisine avec l'extrême misère ; les demeures opulentes écrasent l'habitation ouvrière, et depuis plus d'un siècle, dans nombre de cités, le contraste s'accentue plutôt qu'il ne s'efface.

La rapide formation des villes, à l'époque contemporaine, a surpris un peu partout les administrations publiques, mais elle ne justifie pas leur inaction et leur imprévoyance. L'histoire de la grande industrie sera, çà et là, l'histoire de l'incurie municipale. Qu'on prenne, en France ou à l'étranger, une grande cité industrielle, qu'on en fasse la monographie,qu'on' signale, de dix ans en dix ans, les améliorations urbaines, on verra que les conquêtes de l'hygiène et de l'assainissement datent d'hier, et que peut-être la somnolence des édiles durerait encore sans l'appel énergique de quelques citoyens éclairés, sans l'initiative d'associations désintéressées et sans l'entrée en scène des socialistes. Ce sont, en particulier, les socialistes d'Etat qui, en présence du développement extraordinaire de la grande industrie et des abus de la liberté illimitée du travail, ont fait appel à la puissance protectrice du pouvoir et réclamé une législation ouvrière.

Certains économistes prétendent que l'accroissement des

habitants bien plus que le machinisme ou Textension de Téchange, explique tous les changements de la vie économique. Telle est notamment la pensée de l'économiste russe Kovalewski (1).

« Ce qu'on considère, écrit-t-ii, comme la cause (par exemple l'introduction des machines) n'est, en somme, que TeiTet de la marche ascendante de la population. Aussi ceux qui prétendent que la grande industrie a commencé à se former avant l'introduction des machines, ont mille fois raison. Car il a suffi au capitaliste de fournir à des familles ouvrières, travaillant pour son compte, la matière brute nécessaire à l'exercice de leur métier, pour poser les bases d'une production en gros, production qui a en vue de créer non des valeurs de consommation, mais des valeurs d'échange. D'autre part, il suffit d'une accumulation considérable d'habitants dans l'enceinte d'une même ville, pour forcer les marchés voisins au libre échange de leurs produits contre les marchandises dont la cité est le dépôt. Le commerce s'élargit au fur et à mesure que la population devient plus dense, et la circulation des richesses apparaît comme le résultat nécessaire de cette extension. t>

Nous croyons que, suivant les pays, l'évolution économique a eu pour cause tantôt l'accroissement de la population, tantôt le développement du machinisme. A certaines époques, sous l'influence croissante de la population, les peuples ont redoublé d'activité ; ils ont émigré et souvent colonisé, parfois ils ont cherché, dans la conquête de nouveaux territoires, les débouchés nécessaires. C'est alors que les guerres meurtrières ont simplifié le problème de la population. A d'autres époques, les procédés techniques, l'outil, la force animale,

(1) V avènement du régime économique moderne au sein des campagnes, par Maxime Kovalewski, ancien professeur à l'Université de Moscou, Paris, Giard et Brière, 1896.

les forces mécaniques, plus tard le machinisme ont modifié la production des richesses et créé des centres de travail et d'échange. Mais, quelle que soit Timporlance des phénomènes économiques, ils ne sont pas les seuls à considérer, lorsqu'on veut expliquer la vie et le développement des sociétés humaines ; sinon, il faudrait se rallier aux théories décevantes de Karl Marx et de ses disciples. Ce qui est propre au xix° siècle, c'est l'extraordinaire développement du machinisme et, avec la liberté illimitée du travail, des abus de tout genre. Mais la liberté ne peut pas être la licence et c'est contre les abus d'une concurrence sans limites et d'une exploitation sans frein des forces de l'homme, de la femme et de l'enfant que se sont élevés les économistes allemands. Pour cela ils firent appel à la puissance protectrice de l'Etat.

TV

Les événements politiques devaient, à leur tour, imprimer à l'Etat moderne une vive impulsion, dans le sens d'une intervention légale des pouvoirs publics. Dans la plupart des pays, le peuple a été associé, par ses représentants, à la direction des affaires publiques ; dans quelques-uns, le peuple est absolument souverain. Aussi la science politique se préoccupe-t-elle, même dans les parlements, du rôle de l'Etat.

En France, la Chambre des députés en discute à chaque législature ; voici la séance du 5 décembre 1905 * :

M. Charles Benoist. — Nous voulons prendre de l'Etat une connaissance plus exacte, non pas de cet Etat abstrait que chacun imagine et construit à son gré, mais de l'Etat tel qu'il est, tel qu'il vit. Nous voulons avoir de l'Etat concret une notion réelle.

M. Aynard. — Il faudrait savoir ce que c'est.

(1) Journal officiel du 6 décembre 1905, p. 3723.

LE SOCIALISME d'ÉTAT 18l

M. Charles Benoist. — Ne m'obligez pas à risquer une définition. J'en ai jadis hasardé une : L'Etat, c'est la personne vivante et perpétuelle de la nation.

M. Lbmire. — Vous avez dit l'autre jour : « Omnis definiiio periculosa. »

M. Charles Benoist. — Oui, mais j'ai eu bien soin de dire que c'était un axiome à l'usage des théologiens ; ce n'en est pas un à l'usage des juristes.

M. Lemire. — Je vous rends le latin que vous m'avez adressé.

M. Aynard. — Vous vous rappelez le mot de Bastiat, mon cher collègue. Il disait : <c J'instituerai la plus haute décoration du monde et je donnerai une prime énorme en argent à celui qui m'expliquera ce que c'est que l'Etat. »

M. Charles Benoist. — Eh bien, Monsieur Aynard, je suis candidat.

M. Jaurès. — Définissez l'Etat historiquement.

M. Charles Benoist. — L'interruption de M. Jaurès me ramène à un point que je voulais toucher d'un mot. Il y a certaines matières où il est très difficile à TËtat d'intervenir, parce que l'Etat ne peut intervenir que par la loi et qu'il est en ces matières très difficile de légiférer. Au premier rang est la matière ce sociale ».

Ainsi parlaient ces honorables représentants du peuple, et ils discuteraient encore, si M. Charles Benoist ne leur avait apporté un ouvrage sur l'organisation du travail et le rôle de l'Etat (1). Ce livre s'adresse aux gouvernants, car il fait appel à leur intervention et il leur dit ce qu'est TEtat moderne. Est-ce le « peuple misérable et souverain » ou encore le « nombre malheureux et législateur » ? Ces formules sont un peu

(1) La crise de VÉtat moderne, V organisation du travail, t. !«', Le travail^ le nombre et VEtat ; enquête sur le travail dans la grande industrie, par Charles Benoist, député de Paris, professeur à TEcole des sciences politiques (Paris, Pion, Nourrit et Cie, 1905).

excessives, et beaucoup les trouveront décourageantes. La vérité est que, dans plusieurs pays, le nombre seul fait la loi, et qu'est-ce que l'Etat, c'est-à-dire les pouvoirs publics, sinon les représentants du « nombre » irresponsable, mais toutpuissant ? Cependant l'Etat a une mission à remplir. Quelle est cette mission, notamment dans le domaine du c travail » ? C'est ce que M. Charles Benoist a entrepris de mettre en lumière. Il connaît les écrits des socialistes d'Etat et la littéra ture économique de nos voisins, mais au lieu de disserter, comme les auteurs allemands, des forces multiples de l'économie nationale, il voit surtout le « nombre » qui devient la force prépondérante des sociétés modernes. Voici comment il pose la question *. c Agir, mais en a-t-on le droit ? — Scrupule honorable, mais un peu naïf et un peu tardif : dans le temps de révolution, toutes les questions se posent non en droit, mais en fait. Celle-ci la première, et, quoi qu'on en puisse penser en droit, qu'elle se pose inévitablement en fait, par cela seul elle est tranchée, sommairement, mais définitivement. En fait, demander : « En a-t-on le droit ? » se ramène à demander « Le peut-on ? » ou plutôt « Peut-on ne pas agir ? » Mais au fond, qui est-ce que : On^ — On, c'est l'Etat, l'Etat moderne, et qu'est-ce que l'Etat moderne ? C'est « le Peuple misérable et souverain » ; c'est le « Nombre malheureux et législateur » ; c'est lui et ce sont ceux qui le représentent ou qui le conduisent ; ce sont les pouvoirs publics de tous les degrés, lesquels sont issus de lui, et ne sont que par lui ; c'est tout ce qui détient un fragment de l'autorité, une parcelle de la puissance et qui ne les détient qu'en son nom et pour son usage. »

(1) Op, cit,y t. I, Avant'propos, p. 25.

Quel que soit le pays que nous observions, que le peuple soit seul souverain, comme aux Etats-Unis ou en Suisse, ou bien qu'il partage avec un monarque héréditaire, comme en Angleterre ou en Allemagne, l'exercice de la souveraineté, ce qu'il faut, c'est qu'il ait, de par la constitution et les lois, une représentation exacte du corps électoral ; or, à cet égard, les socialistes des diverses écoles comme leurs adversaires n'ont encore rien trouvé de mieux que la représentation proportionnelle des partis.

On se fait illusion, en demandant à la représentation proportionnelle un parlement sage et sans passions, mais on ne se trompe pas, en voyant en elle le moyen de donner satisfaction aux revendications légitimes de tous les groupements politiques.On a reproché longtemps aux partisans de la R. P. d'être confus, inexpérimentés, peu pratiques. Ils ont répondu victorieusement, en montrant l'exemple des Belges et de nombreux cantons suisses. Ce qu'il faut à l'électeur, c'est un système clair et commode ; il ne veut pas changer ses habitudes, mais il admet que le bureau électoral joigne à Yaddition des suffrages une division qui répartisse exactement entre chaque liste les votes obtenus. Voici le point le plus discuté à l'heure actuelle et que M. Deschanel a mis jadis en lumière (1) : « Il faut que l'électeur puisse composer à sa guise son bulletin de vote. Mais s'il choisit des candidats sur des listes différentes, à quelle liste comptera ce vote « panaché » ? A aucune, disent les uns ; à telle ou telle liste, disent les autres, au hasard de présomptions arbitraires. Les solutions se multiplient sans qu'aucune s'impose ; c'est l'écueil. c'est le point vif de la réforme. Peutêtre y aurait-il un moyen simple et décisif de concilier la li-

(1) Voy. la République française, du 2 avril 1906.

berté du « panachage» avec les avantages du c vote compacte *. L'élecleur choisirait à son gré les noms sur les listes 11 voterait comme il a l'habitude de voter aux élections municipales. Mais, pour donner à son vote une portée politique, on lui demanderait seulement d'indiquer en outre la liste qu'il préfère. Pratiquement, rien n'est plus facile, une simple mention en tôle du bulletin suffirait. La commission de recensement compterait les en-tête, les suffrages de liste, et, d'après leur nombre, répartirait les sièges entre les listes. Elle compterait ensuite les voix recueillies par les candidats et proclamerait élus, sur chaque liste, ceux qui auraient le plus de suffrages. L'électeur émettrait ainsi un vote parfaitement clair ; il se prononcerait pour une politique et pour des candidats ; il serait sûr que sa volonté serait comprise et respectée. »

Cette innovation, proposée pour la première fois pas un ingénieur de l'Etat, M. Paul Imbert, demande quelques explications que l'auteur a bien voulu nous fournir. Il eslime que tout électeur français, désireux de voir triompher le scrutin de liste avec la représentation proportionnelle doit se rallier au syslème belge, imaginé par M. d'Hondt (1). C'est là d'abord la tâche du bureau électoral, la mission des scrutateurs, des contrôleurs de l'élection. Ce qui nous intéresse avant tout, c'est l'électeur lui-même. Pouvons-nous deviner ses désirs ? En Belgique, l'électeur doit voter pour une liste entière, sans rayer, sans ajouter aucun nom, sans « panacher » sa liste. En France, ce vote « compacte », nous dit M. Imbert, est contraire à nos habitudes et aboutirait à la tyrannie des comités. Jamais nos électeurs ne voudront s'astreindre à voter pour une liste « imposée ». Déjà aujourd'hui,pour les élections municipales, les votants se plaisent à « panacher » leur liste. Acceptons

(1) Voy. Ch. Benoist, Rapport sur la représentation proportionnelle y Chambre des Députés. Session de 1905^ annexe au procès-verbal de la séance du 7 avril 1905.

donc le vote « panaché ». Mais alors comment connaître la pensée de l'électeur ? S'il inscrit sur sa liste des libéraux et des radicaux, quelle est son opinion politique ?

Le problème est simple : il s'agit de répartir des sièges entre des listes et, dans chaque liste, de désigner les candidats élus. Puisqu'il faut deux classements, il faut demander deux indications à Télectcur. D'abord, il déclarera en tête de son bulletin le nom de son parti et écrira « liste libérale », ou « liste radicale » ; au-dessous de cette mention il placera ses candidats préférés. Que font alors les scrutateurs et la commission de recensement ? Ils comptent les en-tête et le nombre de suffrages obtenus par chaque liste. Puis ceux-là sont élus dans chaque liste qui ont obtenu le plus de suffrages. Avec ce système rélecteur français émet un vote parfaitement clair; il se prononce pour une politique déterminée et il choisit librement ses candidats. Il nous semble que celle solution ralliera tous les proportion nalistes de France.

Parmi les motifs qui nous font préférer à tout autre système électoral le scrutin de liste proportionnel, c'est qu'il permet aux grands courants politiques de se produire et à de puissantes minorités de faire entendre leur voix. Aucun parti, aucun intérêt n'est sacrifié dans ce système. Comme toute réforme a sa répercussion dans le budget, et que la charge de l'impôt incombe à tous, pourquoi exclure de la représentation nationale des millions de citoyens (1) ?

(1) Voici quelques exemples de la non-représentation des électeurs français ; il s'agit des élections pour la Chambre des députés de 1876 à 1906:

En 1876, les élus ont obtenu 4.458.584 voix et 5.422,283 voix n'ont pas été représentées.

En 1877, 5.059.106 voix représentées, 5,048.551 non représentées.

En 1881, 4.567.052 voix représentées, 5.600.000 non représentées.

En 1885, 4.042.964 voix représentées, 6.OUO.O0O non représentées.

En 1889, 4.526.089 voix représentées, 5.800.000 non représentées.

Supposons le corps électoral exactement représenté et le parlement devenu Timage fidèle et réduite de la nation, fautil, dans un pays de suffrage universel, reconnaître aux femmes le droit de vote? Oui, disent les socialistes marxistes, et nombre de socialistes d'Etal partagent le même sentiment. Une des meilleures enquêtes sur ce sujet a été faite en Suisse (1) et elle apporte quelque lumière dans une question que plusieurs déclarent « troublante » mais que certains Etats ont résolue. Il s'agit du droit de vote en matière politique et de rétablissement d'un suffrage vraiment universel. Aux Etats- Unis, plusieurs gouvernements admettent l'égalité politique de rhomme et de la femme et les pays d'Australie accordent aux femmes les mêmes droits qu'aux hommes.Mais si elles ont usé jusqu'ici du droit de vote, elles ne demandent pas à être élues. L'enquête dont nous analysons les résultats a été faite auprès de philosophes, d'hommes politiques et de ministres du culte. Les arguments pour ou contre le vote des femmes varient à Tinfini ; il y a les arguments moraux, politiques, sentimentaux, économiques et physiologiques. Enfin, nous enregistrons l'opinion de quelques femmes qui, elles aussi, ne sont pas d'accord.

Voici d'abord les philosophes, hommes de l'idée ou hommes du fait, qui se plaisent à l'étude des questions féministes et qui, tous, témoignent d'une vive sollicitude pour les revendications de la femme moderne. M. Ernest Naville estime que la société peut être comprise de deux façons, ou comme col-

En 1893, 4.513.511 voix représentées, 5.930.000 non représentées.

En 1898, 4.906.000 voix représentées, 5.633.000 non réprésentées.

En 1902, 5.159.000 voix représentées, 5.818.000 non représentées.

En 1906, 5.209.606 voix représentées, 6.383.852 non représentées.

Voy. rapport de M. Flandin, Chambre des députés, annexe au procès-verbal de la séance du 29 mars 1 907.

(1) V. La semaine liltéraire, Genève 1904 (n^* des 20, 27 février, 5, 12, 19 mars).

lectivilé àUndividm ou comme collectivité de familles. Dans le premier cas, tous seront égaux en droits civils et politiques et la femme jouira des mêmes droits que l'homme. Dans le second cas, — et c'est bien la vérité expérimentale, — une société est un groupement de familles et elle est bonne ou mauvaise dans la mesure où les familles sont elles-mêmes bonnes ou mauvaises, a Lorsque les femmes seront lancées dans Tarène des luttes politiques, leurs préoccupations, souvent passionnées, ne risquent-elles pas de porter des atteintes funestes à la vie des familles, déjà menacées de tant de manières dans la civilisation contemporaine? La distinction des œuvres du foyer et de ce que j'appelle les œuvres de la place publique et l'attribution des premières aux femmes et des secondes aux hommes n'a-t-elle pas des bases naturelles qu*il est impossible de méconnaître (1) ? » Tel n'est pas Tavis de MM. Flourny et Gaston Frommel, professeurs à l'université de Genève. Le premier écrit : « Je ne connais aucune raison valable ni physiologique, ni morale, ni d'aucun genre, de refuser aux femmes le droit de vote politique^si elles le désirent, pourvu qu'on ne transforme pas ce droit en obligation de leur part (2). » Et le second ajoute : « On commence à se rendre compte qu'il y a, chez la femme, des réserves d'énergies saines et bienfaisantes, inemployées jusqu'ici et dont la mise en œuvre légale servirait de correctif aux lacunes et aux corruptions de notre vie publique. Concluons donc que la démocratie moderne étant admise , la plus élémentaire logique comme la plus simple équité exigent l'admission correspondante de l'électorat féminin (3). »

Beaucoup penseront que ni la logique, ni l'équité ne réclament aussi impérieusement le vote des femmes et, qu'en tout

(1) Loc, cit.^ p. 98.

(2) Loc. cit., p. 99.

(3) Loc, cit., p. HO.

cas, il faudrait d'abord organiser le vote municipal. Ainsi raisonnent la plupart des hommes politiques, c Le suffrage universel, écrit M. E. Secrétan, député au Conseil national, appelle à l'administration de TEtat tous les hommes quels qu'ils soient, sans distinction aucune et à égalité de droits. Pour rheure présente, cela me paraît devoir suffire. Quand tous les hommes seront des « citoyens », au sens vrai du mot, — et nous n'en sommes pas là, — nous pourrons songer à former des citoyennes (1) ». Un autre conseiller national, M. Gustave Ador, estime que si on accorde aux femmes le droit de vote on sera forcé de les déclarer éligibles. On ne voit pas le bien qui résulterait d'un scrutin de liste où les femmes représenteraient telle opinion, tandis que leurs maris seraient candidats du parti opposé. Quelques députés font remarquer que le vote des femmes devrait être organisé par étapes successives et que rien ne s'opposerait à leur intervention lorsqu'il s'agit des écoles ou du culte.

Le savant évêque de Saint-Gall, Mgr Egger, disait : « Je réponds qu'il n'existe point d'infériorité de la femme vis-à-vis de l'homme, mais que la tâche des deux dans la société humaine est différente. La place de la femme est dans la famille et non dans la vie publique. Les preuves en sont : a) Les dispositions physiques et morales de la femme ; 6) l'histoire de la société, historia magistra vitœ ; c) les intérêts mêmes de la société, parceque l'activité publique delà femmeestpréjudiciable à l'éducation et à la vie domestique (2).» D'autres prêtres catholiques ne voient pas dans Télectorat féminin une question de principe, mais estiment que la femme moderne n'est pas suffisamment préparée à un rôle politique. M. le pasteur Doret, de Genève, n'envisageant que les femmes suisses, préfère qu'elles ne participent pas à la vie politique, mais il voudrait, cepen-

(t) hoc. cit., p. i23.

(2) Loc, cit,f p. 134.

LE SOCIALISME d'ÉTAT 18*J

dant, qu'elles pussent, en des questions déterminées, manifester leur opinion. « Je ne les consulterais ni sur les élections, ni sur une foule de questions administratives ou économiques, je les consulterais sur les questions de moralité et de mutualité, etc., qui touchent aux sources mêmes de la vie nationale. Ici les intérêts de la femme ne sont pas moins enjeu que ceux de rhomme. Pourquoi ne les défendrait-elle pas ellemême (1) ? » Quant à M. Wertheimer, grand rabbin de Genève, il rappelle que toutes les traditions israélites tendent à exclure la femme de la vie publique, c Chez nous, dit-il, il est de principe que la femme se confine exclusivement dans la vie domestique. Même dans le culte, la femme israélite occupe une situation inférieure à Thomme, au moins dans les cérémonies publiques. Toute l'activité religieuse de la femme s'exerce dans Tintérieur de la maison où, à la lettre, elle est la prêtresse du foyer (2). » N'est-ce pas là une des causes principales de la stabilité et de la vitalité du peuple juif?

Voici enfin l'avis de quelques femmes, plus intéressées que personne, à nous confier leurs secrets sur la conduite des affaires humaines. Telle écrit qu'il faut l'homme et la femme « pour créer le monde social à la place du monde inique, antisocial d'aujourd'hui ». Telle autre estime que refuser à la femme le droit de vote, ce serait son « arrêt de mort. » Et voici son explication. Si l'homme entre dans la vie collective, publique, autrement qu'il le faisait jadis, lorsqu'une petite élite gouvernait la plèbe, il faut que la femme « partage sa vie nouvelle, ses intérêts croissants, qu'elle y apporte sa part de sagesse et de bon conseil et qu'elle devienne ainsi la femme accomplie que Dieu a voulue ». Nous trouvons dans plusieurs réponses le désir d'un changement d'éducation de la jeune fille et d'une orientation nouvelle vers les études et les réali-

(1) Loc, cit., p. 13t).

(2) Loc. cil.f p. 137.

lés sociales. Quelques femmes appartenant à la religion protestante estiment que dans les pays où règne le catholicisme, le vote des femmes peut devenir une arme dangereuse. Elles redoutent Tinfluence du clergé. Une Française, dont le nom résume les plus précieux services aux œuvres sociales catholiques, se prononce pour l'action extérieure et même politique des femmes, mais elle ajoute : «Notre premier devoir et notre première mission est de construire, de sauvegarder, de pacifier et d'embellir notre foyer (1). » Telle sera notre conclusion. Dans l'échelle des devoirs féminins, la première place sera toujours à la famille et nul ne comprendrait que la femme désertât le foyer pour la cité. Mais entre la vie du forum et la vie domestique, il y a pour la femme bien des domaines d'activité. Les législateurs, qui accordent à la femme le droit de vote dans les affaires municipales, ne l'ont pas regretté. Si on voulait essayer quelque jour une réforme en France, c'est par la commune qu'il faudrait commencer. Mais cette réforme en entraînerait d'autres, puisqu'on répète sans cesse que le suffrage universel est un régime brutal, inorganique, amorphe.

Nous venons de parler de la « commune » ; c'est bien là le champ principal de la vie politique d'un pays. Mais si les socialistes d'Etat reconnaissent théoriquement qu'elle est le fondement de Torganisation publique d'une nation, ils sont loin d'admettre, en France, la nécessité de la liberté communale. Les Français, en effet, sont encore soumis à la constitution consulaire de l'an VIII.

En l'an VIII, Bonaparte fit prévaloir une double idée fondamentale. L'une se formulait ainsi : c Le gouvernement central représente le peuple souverain ; il ne peut y avoir d'opposition contre le souverain. » L'autre idée n'était pas moins autoritaire : € Délibérer est le fait de plusieurs ; agir est le fait

(1) Loc cit,j p. 88.

d'un seul. » Lorsque le Premier consul devint empereur, il incarna en sa personne un imperium absolu •et, résumant en lui et en ses conseils toutes les forces vives de la nation, il apparut l'image vivante d'une centralisation sans limites. Le système fit fortune. L'empire tombe, mais l'idée impériale résiste à six révolutions. Les légistes redisent l'aphorisme romain : Imperium nullum nisi unum, « le pouvoir unitaire et personnel fait l'État. » Tandis que le législateur de 1815, de 1830, de 1848, de 1852, de 1870, de 1875, s'ingénie à perfectionner le mécanisme administratif et politique, toujours la centralisation se maintient. Ainsi s'expliquent notre passivité, notre indolence pour tout ce qui touche aux intérêts publics, « notre goût prononcé pour les formules et notre dédain des réalités, l'insuffisance de nos rapports mutuels, nos dispositions si répandues au parti-pris, à l'exagération, à l'intolé rance, à l'irresponsabilité, et, comme aboutissement synthétique, notre inaptitude à nous gouverner nous-mêmes. » Tel est le jugement d'un esprit libre, observateur consciencieux, dont l'œuvre impartiale méritait d'être publiée (1).

Quelle est la première des libertés publiques, sinon la liberté communale ? Or la France, comparée aux pays étrangers, républicains ou monarchiques, fait à ses nationaux une situation aussi irrationnelle qu'injuste. On a dit et répété que la commune est la petite patrie, et que là se concentrent nos principaux intérêts, économiques, moraux, intellectuels. Quelle est donc l'action des citoyens, leur influence sur les affaires locales ? Voici, brièvement résumés, les traits caractéristiques de notre vie communale.

1° Le Conseil municipal n'est en aucune façon l'image fidèle et la reproduction du corps électoral. Nommé au scrutin de liste, il ne représente qu'un parti dont le triomphe s'affir-

(1) Joseph Ferrand, Césarisme et démocratie, Paris, Pion, 1904. Avant-propos, p. 6.

ine bien souvent par quelques voix de majorité. Deux listes sont en présence : Tune atteint 3003 voix, l'autre 3000 et celleci n'a droit à aucun représentant. Ce n'est pas là, comme on le dit parfois, la souveraineté du nombre, mais c'est la tyrannie du petit nombre.

2° Qui a le droit de voter ? La loi municipale du 5 avril 1884 n'exige que six mois de séjour dans la commune et elle appelle ainsi nomades et passants à la direction des affaires. Ce n'est pas tout. La loi concède le droit de vote aux indigents secourus par l'Assistance publique. Qu'arrive-t-il ? C'est que l'élite des citoyens est trop souvent exclue des conseils communaux, que les deniers publics sont à la discrétion des hommes qui ne paient pas l'impôt et que les dettes municipales s'accroissent de jour en jour.

3» Supposons une municipalité sagement constituée, représentant exactement le corps électoral et désireuse de gérer consciencieusement les intérêts de la cité. Le pourra-t-elle ? Oui, si elle est bien en cour et si ses idées politiques répondent à l'attente du parti au pouvoir. En tout cas, elle est à la discrétion du préfet et soumise à une tutelle administrative de tout instant. Le préfet suspend les maires de leurs fonctions ; il refuse de sanctionner leurs arrêtés et il les annule ; c'est un potentat.

Telle est la suprématie exercée sur nos 36.000 communes dont 18.000 ont moins de 500 habitants, tandis que 10.000 n'en ont pas 300. Si la puissance bureaucratique s'affirme d'autant plus que les pouvoirs locaux sont faibles et timides, on devine ce qu'est l'omnipotence préfectorale et sous-préfectorale. Aussi électeurs et élus se désintéressent-ils un peu partout des affaires locales. Même à Paris, la vie publique est à charge à la plupart des citoyens ; l'expérience politique, chez nombre de votants, est absolument nulle. Ils préfèrent ne pas voter et laisser tout faire à l'Etat.

C'est ainsi que dans tel pays l'indifférence et l'incurie des ci-

loyens favorisent Tingérence de rEtat,tandis que dans tel autre les souffrances du peuple appellent Tinter vention des pouvoirs publics ; si on ajoute que la^cience philosophique proclame à son tour avec Hegeletses disciples queTEtat est le ccerveau » du corps social, on comprend que les gouvernements modernes abusent de leur toute-puissance. Voilà donc des causes scientifiques,économiques et politiques, qui, pour la période historique que nous traversons, justifient l'intervention des pouvoirs publics. Faut-il voir dansTEtat, à toute époque, l'agent naturel du bien-être, Tinitiateurdu progrès et surtout le protecteur des faibles ? Nous arrivons ainsi à la doctrine du socialisme d'Etat.

Nous avons dit que la réaction contre Técole individualiste a été générale en Allemagne, à partir de 1840. Ecrivains, hommes politiques, ministres du culte, sont venus au socialisme d*État, les uns pour des raisons scientifiques, les autres pour des raisons économiques, morales ou politiques. Rodbertus-Jagetzow, Lassalle, Gerlach, Rudolph Meyer, Mgr de Ketteler,évêque de Mayence, le pasteur Stœcker, ont dénoncé successivement l'individualisme et la liberté du travail et de la concurrence (1). Mais ce sont les universités qui ont fourni les armes de combat, synthétisé les arguments et formulé la doctrine. Ce qu'il faut retenir, c'est que pour le socialisme gouvernemental l'Etat est le facteur du progrès, l'agent indispensable des réformes. Mais le droit individuel ne serat-il pas sacrifié au droit social ? Si Ton déclare que l'intérêt personnel et la libre concurrence ne peuvent réaliser l'harmonie économique, faudra-t-il une intervention régulière.

(1) Cf.E. de Laveleye, Le Socialisme contemporain, 2® édit., Paris,

Germer-Baillière, 1883.

conslante, permanente de la collectivité ? Tel est bien le vœu de l'école marxiste, mais n'est-ce pas un péril plus grand que cette « anarchie économique» dont on se plaint ? M. Ad. Wagner a vu nettement les difficultés : c L'économie individualiste ne respecte pas assez Tégalité ; le socialisme néglige trop la liberté. Ce sont là deux dangers, mais le second est le plus grand. Il faut trouver un juste milieu. C'est précisément l'objet de la science économique et du droit. Ils ne tiennent pas pour impossibles les réformes qui n'offrent que des difficultés psychologiques et pratiques plus ou moins grandes, et dont la solution réclame les sacrifices des classes possédantes, ce qui équivaut à une impossibilité pour Téconomie individualiste, qui identifie trop facilement l'intérêt général avec celui des classes possédantes ; — procédé assez commode, mais empreint d'égoïsme. — D'un autre côté, on ne tiendra pas les possibilités pour réalisables, lorsque, comme par exemple pour les rêves du socialisme sur « l'état social » futur, il n'y a pas seulement d'énormes difficultés pratiques, mais lorsqu'un examen sérieux, approfondi de la nature humaine, de ses rapports avec le monde extérieur, des rapports de l'individu et de la collectivité, des individus entre eux, montre qu'il y a d'insurmontables obstacles psychologiques (1) ».

Gomment triompher de ces obstacles ? Il existe, pour la recherche et la découverte du vrai, deux procédés distincts que les savants se sont de tout temps partagés : la méthode déductive, qui déduit d'un principe connu et affirmé les conséquences nécessaires et la méthode inductive qui remonte de l'examen scientifique des faits aux lois dont ils dépendent. On discutera longtemps, peut-être discutera- t-on toujours la valeur des deux procédés. M. Ad. Wagner prétend que nul économiste ne peut s'affranchir de Fune ou de l'autre méthode

(1) Wagner, op. cit., p. 29*

et qu'en fait, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, on subit la double influence des méthodes a priori et a posteriori . L'auteur est amené à parler de « l'individualité » du savant et il trouve que ce facteur, si souvent mis en lumière lorsqu'il s'agit des arts, est trop négligé lorsque les sciences sont en jeu :

« Les discussions courantes sur la méthode, conduites récemment avec tant d'aménité dans l'économie politique allemande, les critiques que Ton fait des travaux des autres écoles prouvent tout ce qu'a de fâcheux l'oubli ou la méconnaissance de l'action de ce facteur : on condamne d'un ton tranchant, pédantesque,toutce qui s'inspire d'autres vues que les siennes propres ou de celles de son école ; on juge tous les travaux toujours d'après sa propre individualité intellectuelle, qui naturellement devient la seule légitime, la seule infaillible. C'est là un procédé dont les fâcheux effets se répercutent même dans les relations sociales et qui parfois paralyse les efforts personnels. Le savant « idéal », c'est bien celui qui réunit dans une égale mesure les qualités d'un esprit déductif à celles d'un esprit inductif (1). »

Nous trouvons M. Ad. Wagner assez sévère pour ses compatriotes ; la rivalité des écoles est une preuve de leur vitalité et il en est des économistes comme des artistes, ils se passionnent pour ce qu'ils aiment. Nous comprenons que dans la hiérarchie des passions, M. Wagner refuse la première place à l'économie politique, mais ses propres écrits témoignent d'une intensité de sentiments, d'une fougue scientifique et d'une ardeur de polémique, qui font l'admiration des jeunes professeurs d'outre-Rhin.

Il faut bien reconnaître que le socialisme d'Etat a trouvé en Allemagne le plus favorable milieu. On ne parlait pas encore des systèmes socialistes que le système politique,

(1) Wagner, op, cit.f p. 40 et suiv.

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adopté depuis la Réforme du xvi® siècle,eonsacrait l'omnipotence de Tautorité civile. Et lorsque, plus tard, des philosophes, comme Fichte et Hegel, enseignèrent que l'Etat résume en lui toutes les forces vives d'une société et que l'individu n'a de valeur que par la fonction qu'il remplit dans l'œuvre commune, ils préparèrent toute un élite intellectuelle à l'adoption des mesures de contrainte réclamées par le socialisme d'Etat. Depuis 1870, la science économique allemande a trouvé un auxiliaire précieux dans la politique des gouvernants. Réglementation du travail, assurances ouvrières, régime corporatif, législation minière, voilà les exemples classiques de l'intervention du pouvoir en Allemagne. A peine les lois sontelles appliquées qu'il faut les réviser, car si les faits économiques varient sans cesse, le droit ne peut rester stationnaire. La tâche du législateur se complique en raison de la multiplicité des projets : les uns s'appliquent aux produits, les autres s'adressent aux producteurs. Rachat des mines, réglementation des karlells, législation douanière plus restrictive^ toutes ces mesures d'avenir ont pour elles des tenants convaincus, si bien qu'on a pu dire : « Les lois économiques naturelles n'existent pas, il n*y a d'autres lois de la richesse que celles dont les parlements se plaisent à doter leur pays. »

Nous devons reconnaître que M. Ad.Wagner s'est élevé avec vigueur contre une pareille conception de la science (1), et il a montré, délimité et caractérisé nettement le domaine des lois économiques. Pour lui, un double problème résume toutes les recherches théoriques et pratiques. D'une part, il s'agit d'étudier les phénomènes économiques dans leur naissance et leur développement, de marquer ce qu'il y en a eu d'essentiel et d'occasionnel, enfin de proclamer les causes. D'autre part, il s'agit de trouver les voies et moyens de réaliser, par la production et la répartition des richesses, le plus grande somme

(1) Op, cit. y p. 335 et suiv.

de bien-être. Ici, l'imagination créatrice peut se donner libre carrière, mais, quel que soit le domaine qu'il embrasse, le socialiste d'Etat met sa confiance, nous pourrions dire son idéal, dans Tintervention constante, régulière, automatique du pouvoir.

Cette conception de l'Etat devait amener nombre d'auteurs à étudier les transformations juridiques provoquées, disentils, par les transformations économiques. Citons notamment MM. Anton Menger (1), mort récemment, Kautsky (2) et Tarbouriech (3). Ces écrivains soutiennent que l'évolution économique entraîne forcément l'évolution du droit et s'ils n'ont pas tort de désirer les modiGcations de certaines institutions juridiques, ils s'abusent, en réclamant une transformation intégrale du droit moderne.

Voici d'abord l'esprit synthétique, le grand généralisateur, Anton Menger, qui a forgé de toutes pièces l'arme offensive du socialisme intégral. Il laisse dans l'ombre les divisions, les oppositions, les contradictions des théoriciens socialistes et pose comme axiome, au début de son livre, la formule suivante: « Tous les régimes qui ont existé jusqu'ici ont pour fondement dernier la force ; c'est la raison pour laquelle ils ont toujours visé à servir la petite minorité des puissants aux dépens des larges masses populaires (4). »

L'auteur rappelle ce qu'a été l'esclavage dans l'antiquité et le servage pendant de longs siècles dans l'Europe chrétienne. Il admet, lui aussi, que le salariat n'est qu'une phase de l'évolution économique. Mais où il se montre supérieur à la plupart des écrivains sociahstes, c'est dans sa conception du

(1) A. Menger, l'Etat socialiste , traduit par M. £dgard Milhaud. Paris, 1904.

(2) K. Kautsky, la Politique agraire du parti socialiste^ traduit par G. Polack. Paris, 1903.

(3) E. Tarbouriech, Essai sur la propriété, Paris, 1905.

(4) A. Menger, op. cit.j p. 3.

droit et notamment du droit privé et du droit public des nations. Comment a été élevé Tédifice qu'est l'Etat moderne ? « Ce n'est pas, dit Menger, le plan d'ensemble d'un architecte qui en a ordonné la forme ; c'est l'arbitraire, ce sont les caprices de quelques-uns des hommes qui l'habitent. Ces interventions arbitraires et primesautières engendrent et commandent la partie la plus importante de notre droit, à savoir le droit privé: dans ce domaine, l'Etat abandonne encore presque tout au libre jeu des forces individuelles (1). » Au contraire, les institutions qui importent au bien public sont, d'après les juristes, réglementées parle droit public. M. Menger estime qu'il y a là une confusion séculaire, car d'après lui ce que nous appelons « bien public » est l'intérêt politique et personnel d'hommes ou de groupes privilégiés. D'où il faudrait conclure que, quelle que soit la branche du droit que l'on envisage, il n'y a que privilèges au profit de certains hommes et que la masse est sacrifiée.

Que propose donc M. A. Menger? Il faut choisir, dans l'avenir, entre le droit « privé » et le droit « populaire » ou « socialiste ». Que réclament les classes non possédantes ? Elles veulent la sécurité de l'existence et ce mot de c sécurité» désigne la satisfaction normale des besoins. Comment y arriver ? Par une transformation du droit, et notamment du droit de propriété et de l'hérédité. Certes, toutes les réformes proposées par l'auteur méritent un examen, mais la question de la propriété et de l'hérédité est au premier plan. Ce qui révolte les théoriciens socialistes, c'est le régime traditionnel qui fait de la propriété un droit exclusif, héréditaire et perpétuel. Le moyen légal à recommander est, disent-ils^ sinon la suppression, du moins la limitation énergique de l'héritage. L'ordre légal de succession ne comprendra que les enfants, les parents, les frères et sœurs ;

(l) Ibui., p. 47.

au delà de cette limite, Théritier sera TEtat (1). Prévoyant que cette réforme paraîtra trop douce aux pionniers du socialisme, l'auteur recommande de lourds impôts successoraux. Il justifie ces mesures par les considérations morales suivantes • « Les défenseurs de l'hérédité affirment que l'activité des parents est extraordinairement stimulée par leur souci d'assurer l'avenir de leurs enfants ; mais le contraire ne saute-t-il pas aux yeux ? Ceux, précisément, qui appartiennent aux classes les plus actives de la société, les ouvriers salariés,les fonctionnaires d'administrations privées, les savants, les artistes, les serviteurs de l'Etat et les militaires professionnels reçoivent une rémunération qui prend fin à leur décès ; tout au plus, dans le cas le plus favorable, une maigre pension est-elle accordée à leurs veuves et à leurs orphelins. Seuls, les chefs d'entreprises privées sont fréquemment en mesure, par l'acquisition de terres et de capitaux, d'assurer à leurs descendants un revenu sans travail. D'où résulte ce fait étrange que nous ayons pu voir le petit-fils de Goethe vivre dans une condition tout à fait modeste, alors que les rejetons d'un fabricant de cirage, dont les affaires ont prospéré, pourront, s'ils sont avisés et économes, mener, des siècles durant, une existence sans travail et sans souci (2).

Ce sont les mêmes préoccupations économiques et juridiques qui ont inspiré les travaux de MM. Kautsky et Tarbouriech. Le socialisme intégral formule un double programme : politique et économique ; mais il faut bien reconnaître que c'est sous ce dernier aspect qu'il offre une véritable originalité et s'impose à la discussion. Si le dix-neuvième siècle a fourni, notamment en France, une légion de réformateurs socialistes, nous admettons que K. Marx et ses continuateurs ont fait du socialisme un a. système » économique, tandis qu'ils

(1) A. Menger, op, cit., p. 173.

(2) Ibid., p. 175.

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montraient le vide de nombreuses théories dites scientifiques qui avaient illustré Técole individualiste. Il n'y a pas jusqu'à leur conception matérialiste de l'histoire qui n'ait contribué aux études approfondies de questions purement c économiques ». Rodbertus et Engels ont développé l'œuvre de Marx et M. Kautsky Ta savamment vulgarisée. D'après lui, on peut concevoir, dans l'intérêt des populations agricoles, une triple nationalisation : la nationalisation du sol, la nationalisation des hypothèques et la nationalisation du commerce des céréales (1). La première ferait passer à TEtat la propriété du sol. L'auteur non seulement rejette toute idée de confiscation, mais explique que la petite propriété rurale, comme les métiers indépendants des villes, se concilie très bien avec le régime socialiste (2). Ce qu'il discute c'est la nationalisation de l'hypothèque et du crédit. Il estime que le créancier hypothécaire tient dans sa main le paysan débiteur ; il voit dans cette dépendance, qui permet si facilement l'usure capitaliste, la cause principale de la souffrance des paysans. Faut-il que celui-ci ne paie des intérêts qu'à l'État, en sorte que les hypothèques deviendront propriété nationale? Faut-il enfin réclamer pour l'Etat le monopole du commerce des céréales, de telle sorte que la variation des prix soit empêchée? Ces deux dernières réformes ont été souvent demandées par les représentants du prolétariat, mais M. Kautsky n'a aucune confiance dans l'Etat moderne ; ce qu'il étudie, c'est l'organisation future de l'Etat socialiste. Pour le moment, il estime que les réformes agraires doivent varier suivant les pays et que toutes procèdent de cette idée : la protection du paysan. Il examine les questions de travail, d'assurances, d'associations, d'instruction et donne sur la politique agraire des conseils que les socialistes d'Etat et les individualistes eux-mêmes ne

(1) Kautsky, op, cH,<, p. 34.

(2) Ibid., p. 210.

désavoueraient pas. Et cependant, ses amis disent de luiquH est un socialiste « intégral ». Il est vrai que dans d'autres écrits il se montre plus absolu, plus audacieux et qu'il entrevoit le jour où, grâce au socialisme compris et réalisé, un nouveau type d'homme se sera révélé : le surhomme.

Qu'il s'agisse du socialisme agraire, industriel ou commercial, le même postulat revient sans cesse ; il faut supprimer ou tout au moins modifier le régime séculaire de la propriété individuelle, traditionnelle et quiritaire. Les jurisconsultes romains, Ulpien, Gains, Papinien, ne pensaient pas que leurs noms reviendraient, au vingtième siècle, illustrer les écrits socialistes. Est-ce la propriété individuelle qui, peu à peu, disparaîtra au profit de la société collectiviste ou bien se maintiendra-t-elle, tandis que l'appropriation collective augmenterait en étendue et en puissance ? Un écrivain parisien

— que les hardiesses du socialisme intégral n'effraient pas

— apporte une conclusion très personnelle (1) : « Nos descendants, pour réaliser notre rêve, conserveront quelques-uns des types de propriété qui existent de nos jours ou en rétabliront d'autres que l'histoire nous montre dans le passé. Le Dominium ex jure quiritium des Romaine, par exemple, le droit défini par l'article 544 du Code civil, celui que les socialistes condamnent énergiquement sous le vocable de propriété individuelle, ne disparaîtra pas complètement, tout le monde en convient ; il subsistera pour les objets de consommation personnelle, vêtements ou mobiliers personnels, et même pour quelques outils. A côté de ce type on verra peut-être les particuliers investis, sur certains instruments de production, de droits analogues à ces concessions de l'Etat romain sur Vager pablicus^ ou de l'Etat moderne sur le domaine public et les terres coloniales. Peut-être aussi reprendra-t-on la conception féodale et verra- t-on des relations s'établir entre

(1) Tarbouriech, op. cii,y p. 337.

particuliers et personnes morales, comme autrefois de vassal à suzerain. >

Nous conclurons, à notre tour, que la propriété, grande, moyenne ou petite, répond, comme la grande, la moyenne et la petite industrie, aux conditions économiques, morales et politiques des divers Etats. Les formes de la propriété varient suivant les lieux et les périodes historiques ; le droit lui-même tient tellement à la nature de Thomme qu'on ne s*imagine pas « l'occupation » du sol ou le « travail > individuel, s'ils n'entraînent pas comme conséquence un droit exclusif, personnel, absolu. Les lois réglementeront le régime delà propriété, les confiscations le supprimeront, mais le droit lui-même renaîtra toujours, parce qu'il se fonde sur la personnalité, sur les besoins, sur les nécessités de la vie. L'Etat peut promettre d'assurer la subsistance de tous ; nous le défions de satisfaire l'insatiable besoin de ses administrés. Il agit, lorsque Thomme se refuse au travail ; il assiste celui que la misère étreînt ; jamais, dans une société d'hommes libres, il ne pourra supprimer la liberté et la propriété de tous. C'est pourquoi les doctrines desséchantes du socialisme ne s'implanteront définitivement ni dans les sociétés européennes où le particularisme a jeté ses racines profondes, ni chez les peuples nouveaux où, seuls, l'initiative et le caractère assurent le succès. Le socialisme aura cela d'excellent qu'il signalera les abus, dévoilera les injustices, rappellera des devoirs oubliés et contribuera ainsi à faire aimer le bien et la justice.

Ce sont ces préoccupations du « bien » et de la « justice », qui ont déterminé les différentes confessions chrétiennes à dénoncer les abus de l'individualisme et de la liberté illimitée du travail et de la concurrence. Dans la deuxième partie du XIX® siècle, on a vu apparaître le christianisme « social ».

Existe-t-il on christianisme social, et, s*il existe, est-ce le christianisme traditionnel ou un christianisme particulier à notre époque, spécial à la période historique que nous traversons ? Maintes fois posée dans la presse et dans les conférences publiques, cette question est encore débattue. Il ne nous semble pas cependant qu'elle puisse prêter à de vives controverses De quoi s'agitil, sinon du christianisme traditionnel, fondé sur TEvangile, qui n^enseigne pas seulement à l'homme ses devoirs envers Dieu et envers lui-même, mais encore envers ses semblables. Membre de divers groupements, — famille, atelier, commune, — l'homme connaît-il ses devoirs, les remplit-il ? Alors il est chrétien « social » , parce qu'il agit selon la justice qui ordonne et selon la charité qui conseille. Si non seulement l'homme accomplit sa tâche, mais si l'autorité civile, organe de la collectivité, assure, avec les libertés fondamentales, le respect du droit, alors vous verrez s'épanouir, dans un état privilégié, le christianisme vraiment € social ».

Ce qui a soulevé de légitimes discussions et contradictions, ce sont, dans divers pays, en Autriche notamment, les revendications des « catholiques sociaux ». Sur plusieurs points de leur programme on voyait une adhésion éclatante au socialisme d'Etat, si bien que le nom de € socialistes chrétiens » a été souvent donné aux « catholiques sociaux p. En France, les catholiques qui ont pris ce nom, ont un programme de réformes morales, économiques et politiques et il semble que depuis quelques années ils tendent à restreindre plutôt qu'à accentuer le rôle de l'Etat (1). Voici comment s'exprimait, à la Semaine sociale d'Orléans, en août 1905, le président français de 1' € Union des catholiques sociaux » : 1** « Nous voulons retrouver dans les diverses doctrines qui s'essaient à résoudre la question sociale, ce qu'elles ont d'inconsciem-

(1) V. à ce sujet la revue V Association catholique, revue du mouvement calholic[uo social, Paris, 14, rue de l'Abbaye.

ment catholique et pourtant de profondément vrai » ; 2o € Le dogme du péché originel et celui de la rédemption sont comme les deux pôles lumineux de la vie de l'humanité ; ils attestent, le premier, la nécessité d'une régénération, le second la certitude et le moyen de cette régénération » ; 3* € D'où un besoin pressant et un devoir impérieux : le besoin d'étudier, au moyen de V observation y la réalité, matière des réformes, pour éviter les abstractions dangereuses, susceptibles de rendre vaines les plus belles conceptions ou de dévoyer les esprits les plus généreusement inspirés ; le devoir d'approfondir sans cesse les enseignements catholiques, pour avoir toujours plus active la conviction de Teffort à exercer vis à-vis de la nature, plus ferme le sens de l'orientation à suivre, plus complète l'intelligence des principes à invoquer, plus vive la compréhension des conditions d'efficacité de leur application. » Nous comprenons que les théoriciens socialistes, aussi antichrétiens qu'utopistes, s'insurgent contre un pareil enseignement, mais nous pensons que tout esprit réfléchi en reconnaîtra la valeur. Les principes posés et la méthode ainsi définie, il convient de rechercher, dans chaque milieu social, les applications pratiques et les réformes nécessaires.

Lors de la Semaine sociale de Dijon, en août 1906, on retrouve les mêmes préoccupations économiques et morales. Un étranger qui avait suivi les réunions, écrivait, au lendemain du congrès (1) :

« Ce qu'ont voulu les orateurs, ce n'est pas tant nous montrer la complexité du problème social que troubler nos consciences, comme le disait M. Jean Brunhes, nous faire voir que dans les questions d'industrie, de salaire, de vente et d'achat, l'homme tout entier est en jeu et que les mœurs commerciales et industrielles réagissent puissamment sur les mœurs domestiques, si même, elles ne les créent pas. Ils ont

(1) V. le Correspondant, 10 octobre 1906, p. 481.

voulu nous faire suivre les prolongements de Tacte individuel dans le milieu social et la réaction que produit ce milieu sur l'individu ; nous rappeler le rôle que les catholiques doivent jouer dans la société moderne ; enseigner que leur responsabilité est très fortement engagée dans révolution de l'humanité. >

Telle est la thèse souvent défendue dans les groupes qui, sous le nom de « catholiques sociaux », de « démocrates chrétiens », de membres des « ligues populaires chrétiennes », cherchent la solution des différentes questions ouvrières du temps présent. Un pape, qui fut économiste, Léon XIII, a synthétisé, dans plusieurs encycliques, le rôle de Tinitative privée et de TEtat. Les catholiques sociaux aiment à se dire ses disciples et quelques-uns ses inspirateurs ; plusieurs ont commenté et même exagéré ses enseignements.

Dans Tensemble des questions qui sollicitèrent ses méditations et ses études, Léon XIll semble avoir choisi de préférence les questions sociales. Pour les résoudre il fait appel aux lumières de la foi, de la raison et de l'expérience. Si la direction générale de Tordre social a été flxée par la loi divine lelle qu'elle a été formulée par la révélation primitive, par le Décalogue, par TÉvangile et enfin par l'enseignement doctrinal de rÉglise, Dieu, en proposant aux hommes sa loi comme règle de conduite, leur a laissé toute liberté dans les arrangements temporels et l'organisation de leur vie matérielle. Léon XIII a,dans tous ses écrits, insisté sur la distinction des vérités fondamentales, nécessaires, universelles et des applications variables suivant les temps et les milieux (1).

Nous avons voulu relire les documents pontificaux concernant la famille, le travail , la propriété ^ le salaire, les associa-

(1) Encyclique Misericors Dei /îlius,23 juin 1883. Lettre à Mgr l'éyêque d'Autun, 20 décembre 1893. Lettre Restem bénévole ntix y 22 janvier 1899.

fions professionnelles, tassislance, la vie publique, le rôle de VÉtal et la démocrairie. Nous donnons ici les principales solutions doctrinales et les sources.

Famille. — La famille est Tunité sociale par excellence et non l'individu ; elle est le corps simple de toute société ; elle est le groupe essentiel des forces humaines, forces physiques, intellectuelles et morales. Quelles sont les conditions nécessaires de sa stabilité et de sa grandeur? 11 lui faut l'indissolubilité du lien conjugal, une forte puissance paternelle, Téducation chrétienne des enfants (1). u Ceux qui veulent en finir avec les institutions chrétiennes, dit Léon XIII, s'efforcent de s'attaquer aux racines mêmes de la famille, et de la corrompre prématurément dans ses plus tendres rejetons ; et ils ne se laissent pas détourner de cet attentat par la pensée qu'une telle entreprise ne saurait s'accomplir sans infliger aux parents le plus cruel outrage. Car c'est aux parents qu'il appartient, en vertu du droit naturel, d'élever ceux auxquels ils ont donné le jour avec l'obligation d'adapter l'éducation et la formation de leurs enfants à la fin pour laquelle Dieu leur a donné la vie (2). » On comprend que le pape se soit élevé avec force contre l'école neutre qui fait table rase de toute culture religieuse dans l'éducation primaire des enfants. « Séparer l'une de l'autre, c'est vouloir, en réalité, que lorsqu'il s'agit des devoirs envers Dieu, l'enfance reste neutre ; système mensonger, système par-dessus tout désastreux dans un âge aussi tendre, puisqu'il ouvre dans les âmes la porte de l'athéisme et la ferme à la religion (3) ».

(1) Encyclique Imniortale Dei, !•' novembre 1885. Encyclique Humanuin genus, 24 avril 1884. Encyclique Arcanum divinœ sapientiœ, iO janvier 1890. Lettre au Clergé de France, 8 septembre 1889. Discours au Sacré Collège, 18 mars 1895. Lettre sur les familles chrétiennes, 14 juillet 1892.

(2) Encyclique Sapieniiœ chrisiianœ, 18 janvier 1890.

(3) Encyclique Nobilissima Gallorum gens, 8 février 1884.

Travail. — Loi de Thumanilé déchue, le travail est à la fois un devoir et une peine. Quel que soit le domaine d'activité qu'on envisage, Tliomme rencontre toujours un obstacle ; c'est à sa volonté d'en triompher, mais il y trouve une double satisfaction, matérielle d'abord dans le résultat obtenu, morale ensuite, par le sentiment du devoir accompli. L'organisation du travail, variable suivant le milieu physique, met sans cesse en présence deux classes de personnes : les employeurs et les employés. Les rapports entre ces deux classes constituent le grand problème de l'économie sociale. La principale encyclique de Léon XIII a jeté sur ces graves questions la plus vive lumière (1). Elle trace nettement les devoirs du patron et de l'ouvrier, le patronage du fort envers le faible ; elle recommande la formation d'associations professionnelles ou corporations ; enfin elle délimite le rôle du gouvernement et des lois. « Puisque la religion seule est capable de détruire le mal dans sa racine, que tous se rappellent que la première condition à réaliser, c'est la restauration des mœurs chrétiennes, sans laquelle, même les moyens suggérés parla prudence humaine comme les plus efficaces, seront peu aptes à produire de salutaires résultats. Quant à l'Église, son action ne vous fera jamais défaut (2). »

Propriété. — Attaquée par toutes les écoles socialistes, mais spécialement par Karl Marx et ses continuateurs, la propriété individuelle a été magistralement défendue par l'encyclique Rerum novarum. « Qu'il soit bien établi, dit Léon XIII, que le premier fondement à poser par tous ceux qui veulent sincèrement le bien du peuple, c'est l'inviolabilité de la propriété privée. » Elle est pour l'homme un droit naturel et une

(1) Encyclique Herum novarum^ 16 mai 1891. Lettre à TEmpereur d'Allemagne, 14 mars 1890. Lettre à M. Decurtins, 6 août 1893. Lettre à M. le comte de Mun, 7 janvier 1893. Lettre aux évêques polonais, 19 mars 1894.

(2) Encyclique lierum novarum.

nécessité pour le bien-êlre de tous. Sans elle, les facultés individuelles resteraient stériles et la société végéterait dans l'indolence et la routine. r4'est à elle qu'on doit tous les progrès humains. Les coutumes et les lois de tous les peuples ont consacré le droit de propriété individuelle.

Salaire. — Si ce nom désigne toute rétribution d'un service public et privé, telle que la solde de l'officier ou la rémunération d'un ministre, il signifie plus particulièrement le prix de la main-d'œuvre. C'est en ce sens que Léon XIII a traité la question du salaire, en étudiant la condition de l'ouvrier moderne (1). On sait que les salaires varient suivant les causes économiques, morales et même politiques. Longtemps les économistes n'ont voulu voir que les premières, considérant le travail de l'homme comme une simple marchandise, soumise à Tunique loi de l'offre et de la demande. L'expérience a donné de nombreux démentis à une théorie contre laquelle protestait le bon sens aussi bien que la dignité humaine. Léon XIII a rappelé la notion du « juste salaire », qui doit assurer la subsistance de l'ouvrier « sobre et honnête i». Comme l'encyclique Rerum novarum traitait brièvement ce grave sujet, les commentateurs ont voulu Téclaircir, mais plus d'un, confondant la justice commutative et la justice distributive, a contribué à jeter le trouble dans les esprits. Rappelons que la première résulte des contrats et oblige chaque individu à parfaire l'obligation stipulée, tandis que la seconde, s'exerçant par les différents organes de la puissance publique, doit assurer à chacun la satisfaction de ses droits et de ses besoins lé-

(1) Encyclique Jampridem^ 6 janvier 1886. Encyclique In plurimis, 5 mai 1888. Encyclique Rerum novarum, 16 mai 1891. Encyclique Permoti Nos, 10 juillet 1895. Discours aux conférences de Saint- Vincent de Paul, 3 juin 1883. Discours aux Unions catholiques piémontaises, 21 mai 1882. Discours aux ouvriers français, 26 octobre 1889. Discours au Sacré Collège, 23 décembre 1891.

giiimes. On peut donc étudier le salaire d'après la justice cotnmutative et d'après la justice distributive. Dans le premier cas, le salaire est « juste », lorsqu'il résulte de l'exécution loyale et intégrale des engagements. Dans le second cas, il arrivera que le salaiie loyalement payé par le patron, sera insuffisant pour les besoins de l'ouvrier « sobre et honnête ». Le pape Léon XIII indique alors comment on peut remédier à une pareille situation et quels sont les devoirs de l'initiative privée et de l'Etal.

Associations professionnelles. — Parmi les diverses institutions destinées à maintenir l'harmonie sociale, Léon Xlll s'est plu à signaler souvent les corporations ouvrières. Il les voulait chrétiennes dans leurs statuts et dans les manifestations de leur vie collective. € Il est évident, écrivait-il, qu'il faut avant tout voir l'objet principal qui est le perfectionnement moral et religieux. C'est surtout cette fin qui doit régler toute l'économie de ces sociétés. Aussi est-ce avec plaisir que nous voyons se former des sociétés de ce genre, soit composées des seuls ouvriers, soit mixtes, réunissant à la fois des ouvriers et des patrons ; et il est à désirer qu'elles accroissent leur nombre et l'efficacité de leur action (1). »

Assistance. — Si parfaite et si bien ordonnée qu'on s'imagine une société, il n'est au pouvoir de personne d'empêcher la maladie, la mort, la pauvreté et la souffrance. Certains novateurs, la plupart socialistes, estiment que la solidarité sociale apporterait, grâce à la bienfaisance officielle, un remède suffisant à tous les maux de la collectivité. Léon XIII enseigne la thèse contraire. Après avoir rappelé les devoirs et les bienfaits de la charité, le Pape ajoute que des hommes, « fidèles échos des païens d'autrefois, en viennent jusqu'à se faire,

(1) Encyclique Reruiti novaruni. Lettre aux Évêques polonais, 19 mars 1894. Lettre au président des Sociétés catholiques du Piémont, 21 janvier I89i.

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d'une charité aussi merveilleuse, une arme pour attaquer r Eglise et Ton a vu une bienfaisance établie par les lois civiles, se substituer à la foi chrétienne. Mais cette charité, qui se voue tout entière et sans arrière pensée à Tutilité du prochain, ne peut être suppléée par aucune industrie humaine (1). »

Vie publique. — Quelles que soient les formes de gouvernement et si minimes que soient les libertés publiques, il y a toujours une vie collective rudimentaire qui réclame l'activité des citoyens. En supposant que, seule, la commune requiert le vote de l'administration des habitants, encore faut-il que ceux-ci connaissent et pratiquent leur devoir civique. Aujourd'hui, dans la plupart des pays, ce n'est pas seulement la commune,mais la province,maisrÉtattout entier dontlesdestinées dépendent de l'exercice des droits électoraux. Aussi Léon XI 11 n'a-t-il cessé de rappeler aux catholiques leurs devoirs civiques. Nul mieux que lui n'a montré « que toutes les formes de gouvernement sont bonnes, pourvu que chacun sache marcher droit à sa fin, c'est-à-dire au bien commun» pour lequel l'autorité sociale est constituée. Mais il convient d'ajouter qu'à un point de vue relatif, telle ou telle forme de gouvernement peut être préférable, comme s'adaptant mieux au caractère et aux mœurs de telle ou telle nation. C'est la nécessité sociale qui justifie la création de l'existence des nouveaux gouvernements, quelque forme qu'ils prennent (2). » Le devoir des catholiques, à quelque nation qu'ils appartiennent, est de prendre part à toute élection, de choisir ou d'appuyer les candidats qui veulent et défendent la liberté religieuse. De tous les intérêts dont ils ont la garde, nuls ne sont plus pré-

(1) Encyclique Rerum novarum. Encyclique Sapientiœ christianœ Discours au Patriciat romain, 23 mai i893. Discours aux Filles de la Charité, 25 janvier 1893. Discours au pèlerinage hongrois, 25 mai

(2) Lettre au Clergé et au Peuple de France, 16 février 1892.

cieux pour la grandeur et la paix de leur pays que les intérêts religieux (1). S'adressant particulièrement aux catholiques français, le pape Léon XIII les a maintes fois suppliés de faire trêve à leurs divisions politiques et de s'unir, sur le terrain constitutionnel actuel, pour la défense des libertés fondamentales et pour la lutte contre la franc-maçonnerie et le socialisme (2).

Rôle de l'Etat. — Tandis que les modernes « sociologues » nous décrivent, avec une grande abondance de détails, l'organisme social dont les individus seraient les « cellules », avec les familles comme « ganglions >, avec les cités comme « vertèbres » et la capitale comme « cerveau », Léon XIII a toujours dédaigné les métaphores naturalistes pour tracer, dans la belle langue latine, la constitution chrétienne des États. Vingt-cinq encycliques ont traité, de 1878 à 1903, de Torganisation des sociétés, du pouvoir, delà souveraineté, des rapports de TEglise et de TÉtat et des devoirs des gouvernements (3).

Démocratie. — A ce sujet, si discuté, le pape Léon XIII a voulu consacrer l'encyclique Graves de communi (4) et montrer les différences entre la démocratie politique, la démo-

(1) Encyclique ïmmortale Dei^ 1®"^ novembre 1885. Encyclique Sapienliœ christUnaB, 18 janvier 1890. Encyclique Diuturnum, 25 juin 1891. Discours au Pèlerinage hongrois, 8 avril 1893, Discours au Patriarcat romain, 23 mai 1893.

(2) Encyclique Nobilissima Gallorum gens, 8 février 1884. Lettre au cardinal de Reims, 6 janvier 1896. Encyclique au Clergé de France, 8 septembre 1899. Lettres de 1892 aux Cardinaux français, de 1893 à Mgr Perraud et au cardinal Lecot, de 1896 aux cardinaux Langénieux et Richard, de 1897 au cardinal Richard.

(3) Voir notamment les encycliques Arcanum divinœ sapienlide, 10 février 1880 ; Humannm ffenus, 20 avril 1884 ; Immorlale Dei^ !•' novembre 1885 ; Jatnpridem, 6 janvier 1886 ; Exeunte j'am anno, 25 décembre 1888 ; De Christo redeinptore, l®*" novembre 1900.

(4) 48 janvier 1901.

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cralie dite chrétienne et la démocratie socialiste. Nous avons jadis signalé les distinctions et les interprétations du document pontifical (1).

De tous les actes de Léon Xlll nul ne fut attendu avec plus d'impatience que Tencyclique Rerum novarum sur la condition des ouvriers. En Allemagne, en Autriche, en France, en Halie et en Belgique, des polémiques retentissantes avaient marqué le désaccord de catholiques illustres. Les uns croyaient pouvoir désarmer le socialisme en lui prenant une part de son programme ; les autres, redoutant la grande poussée démocratique, se montraient peu pressés d'adopter un programme réformiste. Le pape rassura ces derniers et dirigea le zèle des « catholiques sociaux » en précisant les réformes essentielles et urgentes. L'encyclique Rerum novarum contribua à la pacification des esprits et c'est, depuis ce moment — 14 mai 1891 — que nombre de catholiques, jusqu'alors étrangers aux préoccupations sociales, se sont mêlés activement aux œuvres populaires.

Léon XIII, qui aimait à lire les économistes, a dû s'inspirer des anglais et en particulier de Stuart Mill. A cette question : Qu'est-ce qu'un bon gouvernement ? John-Stuart Mill répond : ce Un bon gouvernement apportera beaucoup de soin à éloigner ce qui peut faire obstacle aux entreprises particulières ou les décourager, et à leur donner toutes les facilités, tous les conseils, tous les secours qui leur sont nécessaires : ses ressources pécuniaires seront employées, lorsqu'il le pourra, plutôt à venir en aide aux efforts particuliers qu'à leur faire concurrence, et il mettra en œuvre tout le mécanisme des récompenses et des honneurs pour provoquer des efforts semblables (2). » L'économiste anglais était un sage ; il connaissait l'histoire de son pays ; il savait tout ce quel'ef-

(1) Voir la Réforme sociale, t«' mars 1901.

(2) Principes d'économie poliiique, t. II, chap. xi, § 16.

fort individuel et les associations, soutenues et encouragées par l'Etat, ont montré d'énergie et de vaillance superbe. Aujourd'hui, la thèse contraire est enseignée ; le socialisme d'Etat sacrifie trop souvent les libertés les plus légitimes ; il était opportun qu'un pape-économiste mît en lumière le rôle nécessaire mais « secondaire » de TEtat.

Si la question a sociale > est économique, elle est aussi morale et religieuse. L'école socialiste ne veut voir que le. premier aspect de la question et nous savons comment elle résout la seconde ; une enquête assez récente nous a éclairés pleinement (1). Voici d'abord l'opinion de M. Vandervelde (2).

Un désaccord fondamental, dit-il, sépare le socialisme du christianisme et de l'Eglise romaine en particulier, « c'est la question du péché originel. Dès l'instant où le travail est considéré comme une expiation, la souffrance et la misère comme des conséquences inéluctables de la malédiction divine, la division des classes comme la réalisation d'un dessein providentiel et, par conséquent, la propriété capitaliste comme un droit inviolable, il est tout naturel d'en conclure que le socialisme est la plus détestable des erreurs (3) ». Dès lors, la lutte est inévitable entre le socialisme et le christianisme. Mais quelle lutte faut-il engager ? Quelles sont les armes que les socialistes doivent employer ? Ici, M. Vandervelde se sépare de la plupart des socialistes français. « Nous nous refusons à employer les moyens de contrainte et de persécution dont nous avons toujours condamné l'emploi chez nos adversaires.

(1) Le Mouvement socialiste, revue internationale, Paris i«^ nov. 1902, au 1" février 1903.

(2) Né à Ixelles, le 25 janvier 1866, docteur en droit de l'Université de Bruxelles en 1885 et, docteur en économie politique en 1892, est inscrit au barreau de Bruxelles.

(3) Op. cit., année 1902, p. 1935.

Nous plaçons toute notre confiance dans la force deTexemple, l'évidence de la vérité scientifique, et surtout dans Faction toute-puissante des transformations économiques. » Comme tactique et comme propagande, M. Vandervelde demande que Técole socialiste fasse appel au prolétariat tout entier, sans tenir compte des croyances de chacun. « Mais pour que cet appel ait chance d'être entendu, pour que les obstacles à Tunion ouvrière soient réduits au minimum, il faut que tous aient la certitude que leurs convictions intimes, leurs croyances individuelles ne subiront aucune atteinte (1). > Cette union permettra de triompher de la résistance capitaliste, d'obtenir légalement les réformes nécessaires qui prépareront la transformation économique intégrale. Avant de songer à Témancipation intellectuelle, il faut donc songer è Tamélioration du sort des travailleurs.

Tel est aussi le sentiment de M. de Vollmar, député socialiste au Reichstag d'Allemagne, où il représente la Bavière. Très écouté, très influent, très modéré, il est de ceux dont rhabile direction s'impose à la démocratie socialiste. « Surtout en Bavière, où nous avons principalement à lutter contre le parti du centre (catholique), nous observons la neutralité la plus absolue dans les affaires religieuses. C'est en suivant cette tactique que nous remportons des succès réels sur les ultramontains, qui, de leur côté, s'efforcent désespérément de transporter la lutte sur le terrain plus commode de la controverse religieuse (2). » M. de Vollmar rappelle qu'à l'époque du Kulturkampf, en Allemagne, lorsque l'Etat créa des lois d'exception contre les Jésuites et les autres ordres, le parti socialiste s'unit aux catholiques pour réclamer le droit communet la 1 iberté pour tous.

En Italie, la poussée socialiste se manifeste dans les milieux agricoles comme dans les centres industriels. M. En-

(1) Op. cU,, p. 1939.

(2) Op. ci7.,p. 1944.

rico Ferri, membre du Parlement, explique que, dans les campagnes où les socialistes ont fait une propagande purement économique, « les paysans et les paysannes sont devenus des anticléricaux sincères. Ma province de Mantoue en donne un exemple. Dans deux villages, lorsque le prêtre parlait de religion, on Técoutait, mais lorsqu'il attaquait le socialisme, paysans et paysannes abandonnaient silencieusement l'église. La conscience socialiste est la force la plus révolutionnaire qu'on puisse donner à une créature humaine (1). » M. Ferri demande donc à ses amis de ne pas faire, en Italie, une propagande anticléricale, de peur d'éloigner le paysan très attaché aux croyances catholiques, mais il ajoute que c< le socialisme ne peut être qu'anticlérical, puisque le cléricalisme^ avec son esprit de résignation, n'est que la dégénérescence graisseuse de la religion mise au service de la domination capitaliste (2) ».

Voici un Espagnol, M. Pablo Iglesias, secrétaire du Parti ouvrier socialiste de son pays, qui réclame d'abord la lutte des classes sur le terrain économique. Pour lui, le cléricalisme n'est pas l'ennemi principal à combattre. € Pousser le prolétariat à diriger son activité et son énergie contre les cléricaux plutôt que contre les patrons, c'est la plus grave erreur dont puissent être victimes ceux qui aspirent à en finir avec l'exploitation humaine (3) ».

La même conclusion ressort de la consultation très scientifique, très politique et très habile de M. Karl Kautsky. Il étudie successivement l'union du clergé et de l'Eglise, les rapports de la bourgeoisie et de l'Eglise, et la situation du prolétariat devant l'Eglise. Hostile au clergé comme à la bourgeoisie, l'école socialiste veut la séparation de toutes les Églises et de

(1) Op. cit,, p. 1947.

(2) Op. ci7.,p. 1147.

(3J Op, cit., p. 2044.

TEtat — la religion devant rester une affaire privée et de conscience. — La lutte pour l'émancipation du peuple est une lutte économique et politique. Sous ce dernier aspect, le prolétariat doit varier son action suivant les pays.c En France où les traditions de la Révolution française continuent à exercer une action si puissante, où les congrégations sont devenues des organisations de combat si prononcées au service de la réaction, il faut, en ce pays, demander la dissolution des ordres et la confiscation de leurs biens. La situation est difTérente en Allemagne. Aussi l'attitude de la démocratie socialiste à Tégard des congrégations n'est pas la même. Elle s'est prononcée contre toute restriction à la liberté d'association, même religieuse (1). » M. Kautsky prétend du reste que l'influence et la fortune des ordres religieux sont de peu d'importance dans les nations capitalistes et que les monopoles de fait et la situation des grandes Compagnies sont autrement redoutables. Lui aussi estime qu'il faut détacher les populations ouvrières des Eglises et les grouper d'abord — sans distinction de croyances — dans les cadres de la démocratie socialiste. Il faut gagner la confiance du peuple ; c mais nous ne gagnerons pas celte confiance en réclamant de l'Etat des mesures coercitives contre l'Eglise. Gomme classe inférieure, le prolétariat professe une horreur instinctive contre toute oppression (2). » L'auteur conclut donc que la démocratie socialiste doit, en principe, éviter toute adhésion à une politique de combat contre les Eglises et les croyances religieuses.

M. Edouard Bernstein, le savant critique de Karl Marx, déclare brièvement « que la démocratie socialiste allemande esi pour la science contre les conceptions basées sur des révélations surnaturelles, bibliques ou autres (3) » Il ajoute

(1) Op. cit., p. 2268.

(2) Op. cit., p. 2282.

(3) Op. cit. y année 1903, p. 46.

que son parti aspire à Texpropriation de TEglise et de toutes les corporations religieuses, en tant qu'agents de la vie sociale et économique de la nation. Sans entrer dans le détail de la tactique à suivre et sans donner son avis sur les luttes antireligieuses, il se contente de rappeler les articles 6 et 7 du programme socialiste (1).

Voici» enfin. M. Bebel, député au Reichstag allemand, le Sozialdemokrai par excellence, le vieux lutteur, toujours sur la brèche, Thomme de tous les congrès qu'il anime de sa parole imagée et brillante. Consulté sur la méthode à suivre pour Témancipation du peuple, il répond : « Chacun de nous peut croire ce qu'il veut. Comme démocrate-socialiste, il peut être catholique, protestant, matérialiste, athée ; dans le parti, la chose n'intéresse personne. Nous nous opposons de la façon la plus décidée à ce que TElat, grâce à la législation, grâce à ses moyens coercitifs, oblige quelqu'un à appartenir à une communauté ou à contribuer à l'entretien de cette communauté... Mais nous ne devons en aucune façon prendre texte de ce point de notre programme pour attaquer jamais les idées religieuses de l'individu (2). » En faitdepropagande,M. Bebel recommande donc la lutte contre le capitalisme et la constitution d'une forte démocratie socialiste, étroitement unie pour la conquête du pouvoir et la transformation de la vie écono-

(1) Art. 6. — La religion est déclarée affaire privée. — Suppression de toutes contributions du budget de la communauté (Etat et commune) à des buts religieux et ecclésiastiques. — Les corporations ecclésiastiques et religieuses doivent être considérées comme des sociétés privées, réglant elles-mêmes leurs affaires en toute autonomie.

Art. 7. — Laïcisation de l'école. — L'école publique d'instruction primaire obligatoire pour tous. Gratuité de l'enseignement, des moyens d'instruction et d'alimentation des élèves dans les écoles publiques primaires, etc.

(2) Op. cit., année 1903, p. 229.

mique. Lui aussi est hostile aux luttes religieuses et au système du Kulturkampf qui a si mal réussi en Allemagne- Telles sont les principales dépositions de cette curieuse en- «luéte. Les partis socialistes suivront-ils les conseils de modération et de prudente tactique de leurs chefs ? Nous en douions, et les chefs ne s'illusionnent pas sur la discipline de leurs troupes. Tant de motifs expliquent Tanticléricalisme de la foule ! N'est-ce pas l'école socialiste qui fait de la haine des classes la base de son programme économique et politique ? On comprend donc que les chrétiens « sociaux » des diverses confessions opposent aux âpres revendications socialistes un programme économique et moral où l'enseignement traditionnel de TEvangile ait sa place. Le danger, pour le ministre du culte, est de demander au pouvoir civil plus qu'il ne peut donner et de croire que plus TEtat intervient, mieux il comprend sa mission.

On peut concevoir autant de formes d'intervention de TÉtat qu'il y a de modes d'activité individuelle ou collective. Nous n'envisageons ici que le domaine économique, où Taclion de l'Etat moderne tend à se manifester avec le plus d'intensité et où elle a soulevé les plus vives discussions.

Si les milieux ouvriers sont de plus en plus accessibles aux appels des chefs socialistes, les parlements se montrent favorables aux revendications légitimes des travailleurs. Lorsque M. Clemenceau, ministre de Tlntérieur, répondant vigoureusement à M.Jaurès, lui montrait la chimère de son concept socialiste, il rappelait les réformes pratiques qu'avaient réalisées le parlement français. Opposant une politique réaliste au c fastueux mirage » du leader socialiste, il citait simplement les lois qui avaient amélioré la condition de l'on-

vrier (1). De ces lois nombreuses, nous ne voulons rappeler que les principales : loi du 21 mars 1884, autorisant la création des syndicats professionnels ; loi du 20 juillet 1886, réorganisant les caisses de retraite pour la vieillesse ; loi du 20 juillet 1891, créant un office du travail ; loi du 27 décembre 1892, organisant la conciliation et l'arbitrage ; loi du 12 juin 1893, concernant Thygiène et la sécurité des travailleurs dans rindustrie ; loi du 15 juillet 1893, organisant l'assistance médicale gratuite ; loi du 30 novembre 1894, sur les habitations à bon marché ; loi du 5 avril 1898, organisant la mutualité ; loi du 9 avril 1898, sur les accidents du travail ; loi du 30 mars 1900, sur le travail des femmes et des enfants ; loi du 14 juillet 1905, relative à l'assistance obligatoire des vieillards ; loi du 12 avril 1906, étendant à toutes les exploitations commerciales le bénéfice de la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail (2) ; loi du 12 avril 1906, complétant la loi du 30 novembre 1894 sur les habitations à bon marché (3).

Combien d'autres textes qu'il serait trop long deciter,mais qui attestent un effort législatif constant et la même et uniforme préoccupation du bien-être de l'ouvrier. On oublie trop, chez les réformateurs, ce qu'a été, depuis vingt ans, en matière sociale, Tiniliative parlementaire.

A cet égard, l'Allemagne, la Suisse, la Belgique ont été souvent plus loin que la France.

Les lois « ouvrières » ramènent invinciblement Tesprit au grand débat qui passionne les partisans et les adversaires de l'intervention de l'Etat. A ceux qu'intéresse cette question séculaire, nous signalons la forte et brillante discussion qu'une assemblée d'industriels et de commerçants entendait en 1906,

(1) Journal officiel, 20 juin 1906, p. 2009.

(2) Ibid,, 15 avril 1906, p. 2472.

à Paris (1). M. Raoul Jay, professeur à la Faculté de droit de Paris, résumant la thèse interventionniste, disait : « L'avenir de la législation ouvrière est aujourd'hui assuré. Les ouvriers ont en raain l'outil tout-puissant de leur relèvement. La législation ouvrière triomphera de toutes les résistances qu'on peut lui opposer. » A quoi M. Paul Beauregard, député de Paris, répondait : < Nous sommes depuis longtemps revenus de ces doctrines infiniment trop étroites qui, jadis, présentaient TEtat comme un mal nécessaire. Mais je me refuse à créer, dans l'ensemble de notre législation, un territoire réservé pour une certaine catégorie de citoyens ; je n'accepte pas que de celte masse de la nation nous fassions des âmes serviles. » On sait, en effet, que la servilité socialiste ne connaît plus de limites, et comme c'est l'Etat qui en bénéficie, on comprend que M. P. Beauregard dénonce le péril d'une absorbante législation. En ce débat plein d'enseignements, il fallait le témoignage de Texpérience et de la pratique des affaires : il a été fourni par un industriel du Nord, M. Louis Guérin. Avec quel art il a manié les chiffres, rappelé les faits, montré les variations du prix de revient et du prix de vente ! Tout était précis, vécu, réellement tangible. « Pour les progrès acceptables, il nous faut du temps, disait-il; nous ne repoussons pas de parti pris l'intervention de l'Etat, mais à la condition qu'elle soit prudente et restreinte; de plus, nous ne voulons pas que cette intervention soit tracassière. Deux ans, trois ans, vous paraissent longs, à vous. Messieurs les théoriciens, mais pour nous, c'est peu de chose. Vous seriez étonnés de voir que, dans une usine, un an ou deux se passent sans qu'on ait réalisé certains progrès matériels, qu'on désire soi-même introduire, parce que le temps manque, parce l'on n'a pas que cela à faire 11 faut des années pour modifier un

(1) Fédération des industriels et des commerçants français, Bulletin mensuel, n« 28, Paris, 1906.

état social et régler les questions ouvrières ; vous nous menez trop vile, vous nous essoufflez, ménagez-nous. »

C'est bien là l'impression que ressentent ceux qui, engagés dans l'industrie, voient les projets de loi succéder sans cesse aux projets ; ils s'effraient de la hardiesse des novateurs et devant les échéances qui les talonnent et la concurrence qui les étreint, ils ont quelque raison de résister aux entraînements des réformateurs à outrance. En tout cela, il faut patience et longueur de temps ; à quoi servent les généreuses promesses, si, non réalisées, elles doivent entraîner autant de déceptions que de regrets ?

La réglementation du travail dont nous avons traité dans un livre spécial (1), est devenue si complexe et si compliquée que plusieurs Etats ont créé ou projettent de créer un code industriel, ou ce qui est plus alléchant un « Code du travail ». La France sera peut-être, la première, dotée d'un volumineux code du travail. Ce code a une curieuse histoire.

Le samedi 15 avril 1905, à 1 heure 1/2 de l'après-midi, le président de la Chambre des députés déclara la séance ouverte. « L'ordre du jour, dit-il, appelle la première délibération sur le projet de loi portant codification des lois ouvrières. » A ce moment, nous regardons la salle et nous comptons six députés, MM. Charles Benoist, Groussau, de Casteinau, Colliard, Jaurès et Decker-David. La délibération commence ; voici comment le Journal officiel l'enregistre (2) :

M. Charles Benoist, rapporteur. — La Commission d'accord avec le gouvernement, demande l'urgence.

M. LE Président. — Personne ne demande la parole ? Je

(1) Paris, Lecoffre, 1904.

(2) Numéro du i6 avril 1905, p. 1441.

222 LIVRE m

mets aux voix la déclaration d'urgence. (L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)

M. LE Président. — Personne ne demande la parole dans la discussion générale ?

Je consulte la Chambre sur la question de savoir si elle entend passer à la discussion des articles.

(La Chambre, consultée, décide de passer à la discussion des articles.)

M. LE Président. — Je donne lecture du projet.

Et alors on entendit, jusqu'à 2 heures 40 minutes, la lecture présidentielle des différents articles du projet de Code du travail. Les cinq premiers livres, soumis au Parlement, furent les suivants :

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