‹ L'écoleChapitre 27 sur 65 · ÉCOLE · texte numérisé non relu

ÉCOLE

les champs à glaner, les fruits à cueillir. S'il existe une manufacture dans les environs de la commune, dès l'âge de six ou sept ans les enfants 7 affluent. Faut-il s'étonner que dans une foule de communes 1 n'y ait pas d'écoles ? Dans les rapports des quatre cent quatre-vingt-dix inspecteurs, les mots: Pas d'école, ou : Mauvaise école, reviennent à chaque page. Dans l'Âriége, canton de Labastide, une école sur douze communes ; canton d'Ax, une école sur quatorze communes ; canton de Gabannes, une école sur vingt-cinq communes1. A Guillau, dans l'Aude, un groupe de sept communes : aucune école; au canton de Saugues (Haute-Loire), quinze communes : aucune école *. Ce n'est pas toujours dans des provinces reculées et arriérées. Dans l'arrondissement de Rochefort (Charente-Inférieure), les deux tiers des habitants n'ont jamais appris à lire ; dans le canton de Lorris (Loiret), il n'y a que deux écoles pour treize communes s. Le conseil municipal de Cognac prend une délibération expresse pour déclarer qu'il n'y a pas lieu de fonder une école ; qu'elle serait inutile. Il y a pourtant dans la commune cent vingt-huit enfants en âge d'aller à l'école. M. Lorain, qui recueille ces documents, remarque avec tristesse, parmi les signataires de

» Lorain, p. 12 et 174 jq.

1 Lorain, p. 175.

• Lorain, p. 173 et 176.

cette délibération, le nom d'un ancien garde des sceaux de France1.

Une école sur treize, quinze, vingt-cinq communes, c'est bien peu d'écoles sans doute ; c'est presque de la barbarie; on a peine à croire à de tels résultats après dix-huit ans de paix, après plus de trente ans d'ordre intérieur. Mais ce n'est pas tout ; il faut savoir dans quel état sont ces écoles. On est confondu de l'ignorance des instituteurs. Dans l'Ain, ils ne savent pas ce qu'ils sont chargés d'enseigner; dans l'Aube, ils n'en savent pas plus que leurs élèves *. Dans le canton de Belpech, qui comprend douze communes, il n'y a que quatre instituteurs, et sur les quatre trois ignorants 3. Dans la Dordogne, la plupart sont sans brevet et hors d'état de subir l'examen 4. Ceux des Landes ne comprennent pas ce qu'ils lisent ; quelques-uns même ne savent ni lire ni écrire, leur école n'est qu'un gardiennage 5. Pour l'orthographe , il n'en faut pas parler la plupart du temps. Dans la Loire-Inférieure, trois instituteurs au plus, sur vingt, savent un peu de grammaire.

Veut-on savoir d'où sortent ces instituteurs si bien instruits? Il y en a un qui sort du bagne. Est-ce le

* Lorain, p. 16 et 181.

1 Lorain, p. 266.

• Lorain, p. 267.

4 Lorain, p. 267 sq.

1 Lorain, p, 268 «t 316

éè L4ÉCOLlS

seul 4? Le métier, au surplus, n'est pas tenable. ïl n'y a pas de minimun de traitement fixé par la loi ; trop souvent il n'y a pas de traitement du tout. Il faut vivre des rétributions scolaires : maigre ressource quand on se souvient des villages où dix sou* par mois semblent un prix exagéré, de ceux où l'école est à la fois gratuite et déserte. D'ailleurs il n'y a d'école que l'hiver. Au premier rayon du soleil, tout fuit, tout se disperse. Que deviendra le maître, abandonné de tous ses élèves? L'école n'est pour lui qu'un accessoire, une industrie ajoutée à une autre. Beaucoup sont laboureurs, fermiers, valets de charrue *. D'autres sont sabotiers, cordonniers et travaillent pendant la classe s. D'autres sont cabaretiers : l'école, le cabaret, la famille, tout tient à la fois dans une même chambre 4. Les plus heureux sont secrétaires de mairie; mais prenez garde que cela signifie trop souvent valet du maire 5. Il y a aussi les bedeaux, heureuse combinaison, très-vantée par beaucoup d'amis de l'instruction primaire. Il n'est pas rare de voir la classe chômer pour un enterrement, pour un mariage, pour une volée de cloches à sonner, pour une fosse à creuser; car bedeau, chantre, sonneur de cloches,

» Lorain, p. 59 et 275. Cf. p. 273 •*,

• Lorain, p. 201.

• Lorain, p. 154.

4 Hautes-Pyrénées, commune delà Bastide. Sarthe, arrondissement de Saint-Calais. Lorain, p. 154, 159, 297 «g.

• Lorain, p. 66A

fossoyeur, tout cela ne fait qu'un dans certains villages *; et pour quel prix! Quelquefois l'instituteur est obligé, toujours pour ses 200 francs, de blanchir le linge de l'autel, de payer les hosties, d'acheter les balais *. Il fait l'école par-dessus le marché ; et le maire déclare « que c'est la dernière des choses3. » On trouve pourtant des concurrents; toutes les places sont demandées ; les infirmes surtout , incapables de faire un bon métier, d'être valets de ferme, se font maîtres d'école dans l'espoir d'avoir un morceau de pain. M. Lorain en a connu un qui avait le mal caduc 4.

Très-peu de communes ont une maison d'école ; c'est l'exception. L'école se fait dans la salle de la mairie, dans un cabaret 5, dans un corps de garde 6Y dans une salle de danse 7, sous le porche d'une église 8, dans une cave où l'on n'entre qu'en

1 Lorain, p. 59, 66, 294 sqq. A Saint- Antonin, département du Gers, arrondissement de l^eetoure, l'instituteur était valet de ville, sonneur et fossoyeur. Cf. p. 293,

2 Lorain, p. 65.

* Lorain, p. 65.

4 Lorain, p. 59, 275, 304. L'inspecteur de l'arrondissement de Pan s'exprime ainsi : c J'ai remarqué parmi oes mauvais instituteurs un tiers au moins d'estropiés, boiteux, manohots, perclus, jambes de bois, pour qui cette incapacité physique a été la seule vocation à l'état d'instituteur.!

* Lorain, p. 297.

• Lorain, p. 154.

» A Saint-Etienne do Baigory (Basses-Pyrénées); dans le Jura, canton de Lons-ie-Saulnier, Iyorain, p. 154,

• Iyorain, p. 6 et 167,

rampant, dans une sorte de bouge, sans lumière, sans air respirable, hanté par les reptiles, rendu infect par le voisinage d'un cloaque *. L'obscurité y est si grande que l'école est fermée trente-neuf jours en deux mois *. Un maître, faute de place, donne rendez- vous à ses élèves de l'autre côté de la frontière d'Espagne et leur fait la classe en plein air, sous le soleil 3. Un autre loge son pourceau dans l'école 4. Ailleurs, le maître et les élèves s'installent dans l'écurie pour avoir plus chaud5. Un inspecteur trouve une école installée dans une cave, « il faut se mettre à quatre pieds pour y entrer 6 ; » un autre y surprend des buveurs attablés ; un autre est asphyxié par la mauvaise odeur 7. Un autre arrive le lendemain des couches de la maîtresse ; les couches ont eu lieu dans la salle d'école ; le marmot est là et toute la famille; on y fait la cuisine ; il n'y a pas d'autre chambre pour le ménage 8. Plusieurs inspecteurs déclarent que le local de l'école est meurtrier ; qu'il y a des épidémies sur les enfants à cause du local humide, infect, privé d'air, où on les re-

* Lorain, p. 3 et 167.

1 Lorain, p. 6.

• ]Lorain, p. 7 et 166.

4 Lorain, p. 3 et 155.

* Lorain, p. 156.

• Lorain, p. 157 sqq.

* Lorain, p. 159 sq. Cf. p. 4 tq.

• Meuse, arrondissement de Verdun, commune de Leppes. Lorain, p. 3 et 155.

LÉGISLATION DK L'INSTRUCTION PRIHAIBB 71

tient. Dans le même temps, en France, beaucoup d'honnêtes gens pensaient que l'instruction primaire laissait bien peu à désirer, qu'elle était en progrès. L'honnête M. Lorain, un homme pieux, zélé, modéré, faillit être lapidé pour son livre. On cria au dénigrement, car c'est dénigrer que de dire la vérité quand elle est triste. Cette inépuisable complaisance pour les abus est précisément ce qui les rend éternels.

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