‹ L'écoleChapitre 36 sur 65 · LIS ÉCOLES MIXTES · texte numérisé non relu

LIS ÉCOLES MIXTES

Le nombre des écoles publiques de garçons est supérieur à celui des communes de France ; il y en a 37,207 pour 35,811 communes. Quant aux écoles publiques de filles, on n'en compte, en tout, que 17,351. Cela fait, en faveur des garçons, une différence de 19,856 écoles.

Ce chiffre serait inexplicable sans les écoles mixtes. Une école mixte, comme nous aurons occasion de le démontrer plus tard, n'est pas une école pour les deux sexes; c'est une école de garçons qui reçoit des filles. 11 y en a 15,150 *. En tenant compte de tout, nous avons donc en France 22,057 écoles qui ne reçoivent que des garçons, 17,351 écoles qui ne reçoivent que des filles, et 15,150 écoles qui re-

4 13,490 dirigées par des instituteurs laïques, 1,707 dirigées par des losUta* triées laïques, 953 dirigées par des institutrices oongréganfatts. Tons ces chiffres •wrtesirtdsmj.

çoiyent à la fois des garçons et des filles, ou écoles mixtes.

Si Ton retranche du nombre total des communes (35,811) les 17,351 écoles de filles, on trouve qu'il y a 18,460 communes qui n'en ont pas. Et si, de ce dernier chiffre, on retranche 15,150 pour les écoles mixtes, on arrive à ce résultat définitif, qu'il y a en France, à l'heure qu'il est, 3,308 communes où les filles n'ont pas d'écoles communales et ne sont pas admises dans l'école communale des garçons *.

On pourra dire que ce sont de petites communes, de pauvres communes, des communes arriérées, qui ne sentent pas le besoin de l'instruction. Si elles sont arriérées, qu'on les civilise; si elles sont pauvres, qu'on les aide. Parce qu'elles sont les plus malheureuses, ce n'est pas précisément une raison pour les oublier ou les abandonner. Ce qu'on appelle, en général, une petite commune, est une grande commune avec une petite population. Ces 3,308 communes qui, en 1872, ne fournissent aux filles aucun moyen de s'instruire, représentent donc une partie très-considérable du territoire. Toutes les lois portant ouverture d'un nouveau crédit devraient être terminées par ces mots : « N'oublions pas qu'il

1 Ce calcul même est inexact, parce qu'à côté des communes qui n'ont pas d'écoles de filles, il y a de nombreuses communes urbaines qui en ont plusieurs. Ainsi le chiffre de 3,308, qui est pourtant si douloureux, n'est pas i

reste encore en France 3,308 communes où les filles n'ont aucun moyen de s'instruire. »

Mais peut-on dire qu'il y a véritablement des écoles de filles dans les 18,147 communes qui n'ont que des écoles mixtes? et les communes en apparence les plus heureuses, celles qui ont pour les filles des écoles exclusives, ont-elles au moins des institutrices capables, des écoles bien tenues? Il n'en est rien malheureusement, les institutrices qui les dirigent sont, presque partout, indignement traitées : on ne peut s'étonner de la faiblesse de l'instruction qu'on y reçoit ; les enfants sortent de la plupart de ces écoles sachant à peine lire et écrire et mal préparées pour les grands et sérieux devoirs qui les attendent.

Nous avons vu le .principe des écoles mixtes constamment condamné sous l'ancienne monarchie. Elles existaient cependant, malgré les prohibitions, par la difficulté d'avoir des institutrices. Quand l'Assemblée constituante s'occupa d'organiser l'en- * seignement primaire, elle ne manqua pas de prescrire la séparation des sexes ; mais prévoyant que, dans la plupart des communes rurales, on n'aurait pas d'institutrices sous la main, elle se résigna à tolérer la présence des filles de six à huit ans dans les écoles de garçons. Le rapporteur fut M. de Talleyrand, ancien évêque d'Autun, promis à de si hautes et si étranges destinées. A peine le rapport fut-il déposé, que les maîtres de pension de Paris pul'école. 9

blièrent uq mémoire pour combattre précisément cette promiscuité. M. de Talleyrand avait dit que, jusqu'à Tâge de huit ans, la morale est à peu près désintéressée dans l'affaire, et il est difficile de ne pas être de son avis. Les maîtres de pension de Paris, qui se prétendaient bien renseignés, étaient au contraire remplis d'alarmes. A les entendre, M. de Talleyrand regardait comme accomplie la régénération sociale qui venait à peine de commencer. « Lorsque nos sages et bonnes lois auront ramené les mœurs à leur ancienne simplicité, à leur pureté originaire ; enfin lorsque nous verrons revivre Tâge d'or parmi nous, peut-être verrons-nous aussi, comme nos fortunés aïeux, le tendre agneau bondir et se jouer au milieu des loups, qui auront oublié leur ancienne voracité ; nous serons alors sans inquiétude, comme M. de Talleyrand, sur le mélange des deux sexes *. » M. de Talleyrand pouvait dire pour sa défense que ces loups étaient des garçons 'dont les plus âgés n'avaient que treize ans. Son erreur était plutôt de croire que les filles tireraient quelque utilité d'une tolérance si restreinte. Est-ce bien la peine d'entrer à l'école, quand on doit en sortir à huit ans ? L'école, dans cette condition, estelle une école, et n'est-elle pas plutôt une garderie?

i Observations sur le Rapport que M. de Talleyrand-Périgord, ancien^érêqtie d'Autun, a fait à l'Assemblée nationale les 10, 11 et 17 septembre 1791, soi* vies d'un Plan d'Instruction primaire nationale, présentées à l'Assemblée nationale par les maîtres de pension de Paris, 1791,

Ii'ÉDUCATIOH DES FILLES 181

Et ne valait-il pas mieux se montrer jusqu'au bout fidèle aux principes * ?

Il n'est pas fort étonnant que le gouvernement de 1802, qui ne faisait rien ou presque rien pour les garçons, n'ait rien fait non plus pour les

filles.

L'orateur du gouvernement, c'était Fourcroy, en donna de singulières raisons. « Le projet de loi, ditil dans la séance du 20 floréal an X (30 avril 1802), ne s'occupe point de l'instruction des filles; mais ne prévoit-on pas que, dans les communes auxquelles cette organisation est confiée, on ne négligera pas de faire ce qui est convenable à cet égard? Ne sait-on pas encore que c'est dans les familles que cet apprentissage domestique, comme celui des ouvrages qui conviennent aux filles, s'établit naturellement ? Est-il besoin de dire que, dans les villes, les deux genres d'écoles ont toujours été distingués pour les deux sexes, et qu'il eût été superflu d'énoncer cette distinction ? » Ainsi, pour organiser l'enseignement des filles, il n'y a pas autre chose 4 faire que de prescrire la séparation des sexes, et il est inutile de prescrire cette séparation, « parce qu'elle a toujours eu lieu. » Fourcroy convient, du reste, qu'elle n'a eu lieu que dans les

1 Dam plusieurs pays du Nord, où l'on » des écoles mixtes, elles présentent moins dlnconyénientê qu'en France, n y a toujours, su matière d'éducation* des principes généraux si des nécessités looales.

villes, mais cela semble lui suffire. Est-ce parce qu'il regarde la morale comme le privilège particulier des villes? ou parce qu'il prévoit qu'il n'y aura dans les campagnes ni écoles séparées, ni écoles mixtes? Il n'était guère dans le tempérament du premier consul de s'en rapporter aux communes ou de s'en fier à l'usage pour les choses qui lui tenaient au cœur.

L'ordonnance du 29 février 1816 est bien près de s'en rapporter, comme Fourcroy, à la sollicitude des communes et à celle des familles, pour tout ce qui touche aux écoles de filles; elle ne réserve qu'un seul point, c'est celui des écoles mixtes, qu'elle proscrit absolument dans son art. 32, ainsi conçu : « Les garçons et les filles ne pourront jamais être réunis pour recevoir l'enseignement. » Il n'est pas fait autre mention des filles dans une ordonnance de quarante-deux articles, où tout ce qui concerne l'instruction des garçons est réglé d'une façon trèsminutieuse. Si nous avions à commenter cette abstention et cette proscription, nous les expliquerions ainsi : Indifférence pour l'instruction , sollicitude pour la morale. C'est seulement en 1819* sous le ministère de M. Decazes, qu'on rendit applicable aux écoles de filles l'ordonnance du 29 février 1816, en substituant toutefois à l'intervention du recteur celle de l'autorité administrative *. M. Decazes ne

1 Circulaire adressée aux Apafeta mx U ministre de l'intérieur, le *juia 1819.

l'éducation des pilles )38

fut pas obéi. Il a grand soin, dans sa circulaire, de renouveler la proscription des écoles mixtes. La séparation des sexes paraissait d'une telle importance au gouvernement de la Restauration qu'un des plus éminents ministres de l'intérieur, M. Laine, prévoyant le cas où il serait impossible de se procurer une institutrice ou même un second instituteur, conseille expressément de partager la journée entre les deux sexes et de consacrer le matin aux garçon* et le soir aux filles1.

Malgré tant d'efforts, il résulte du rapport de M. Lorain que les écoles mixtes étaient fort nombreuses dans les campagnes, et même dans les villes, jusqu'en 1833. Dans onze communes de l'arrondissement de Saint-Flour, des religieuses appliquant à rebours le principe de M. de Talleyrand, recevaient parmi les filles des garçons de cinq à dix ans; tout à côté, dans d'autres communes du Cantal, des sœurs moins scrupuleuses conservaient les garçons jusqu'à quinze ans 2. L'inspecteur de l'arrondissement de Schelestadt signale au contraire la présence de grandes filles dans les écoles de garçons 3. Celui d'Abbeville a trouvé dans plusieurs écoles des filles de quinze à seize ans mêlées à des garçons du même âge * : on avait pourtant

- Circulaire du ministre de l'intérieur aux préfets, du 20 mai 1816.

* Rapport de M. P. Lorain, p. 326.

* Rapport de M. P. Lorain, p. 328.

* Rapport de M. P. Lorain, p. 329.

des écoles de filles; mais les parents préféraient les écoles de garçons, parce qu'ils croyaient l'instituteur plus capable. Il en était ainsi dans beaucoup de localités1. À Paix, arrondissement de Mézières, où il y avait une école de garçons et une école de filles, l'école de filles était tenue par un homme *. A Perthes, arrondissement de Rethel, l'inspecteur prétendait avoir vu quatre-vingts élèves, garçons et filles, entassés au fort de l'hiver dans un espace de douze pieds carrés 3. Dans le Cher, un inspecteur avait trouvé deux filles de seize à dix-sept ans enfermées seules dans une chambre avec un jeune homme du même âge, pendant que l'instituteur, qui cumulait avec cet emploi celui de sacristain, était allé servir la messe *. Dans une commune du canton de Vanves, Eure-et-Loir, la classe était si étroite que les petites filles étaient obligées de monter sur les tables pour aller à leurs places5. Dans tout l'arrondissement de Mortagne, les garçons et les filles étaient réunis dans les écoles aux mômes heures et sans séparation bien distincte. Plusieurs des instituteurs étaient célibataires 6. On en citait un (à B. . ., dans l'arrondissement de Bazas, Gironde) qui* à

1 Rapport do M. P. Lorain, p. £2$.

• Rapport de M. P. Lorain, p. 328.

» Rapport de M. P. Lorain, p. 328.

4 Rapport de M. P. Lorain, p. 328.

• Rapport de M. P. Lorain, p. 328.

• Rapport de M. P. Lorain. j>. 329

l'éducation des filles 185

dix-neuf ans, avait des écolières de quatorze1. Dans plusieurs communes on avait été obligé de dissimuler des faits trop affligeants, afin d'éviter le scandale 2. L'immoralité venait quelquefois des maîtres eux-mêmes. L'administration, constituée sur des bases excellentes par la loi du 28 juin 1833, s'efforça d'obtenir la séparation des sexes ; elle agit constamment dans ce sens ; mais elle n'en fit pas, comme la Restauration, une prescription formelle; Son principe était celui-ci : dès qu'il y a possibilité de séparation entre les enfants des deux sexes, cette séparation doit avoir lieu 3.

Ainsi le conseil royal de l'instruction publique pensait, premièrement, qu'il est impossible d'avoir partout des écoles de filles, et, secondement, qu'il vaut encore mieux tolérer les écoles mixtes que de laisser les filles sans éducation. Nous sommes pleinement d'accord avec lui sur le second point. Nous ne croyons pas que les écoles mixtes soient nécessairement immorales; Nous sommes même bien loin de penser qu'elles le soient habituellement. Quoiqu'il y ait encore en France 10,744 communes qui ne sont pas propriétaires de leur maison d'école, on ne peut plus comparer nos classes actuelles à celles d'avant 1833. Il en est de même du corps enseignant : les écoles normales l'ont renouvelé, trans-

1 Rapport de M. P. Lorain, p. 330.

* Rapport oie M. P. Lorain, p. 330.

s Arrêté du conseil royal de l'instruction publique, 26 août 1836.

136 I/ÉOOLE

formé. Non-seulement les instituteurs sont honnêtes, mais ils connaissent leurs devoirs, ils ont le senti* ment de leur responsabilité. Leurs écoles sont fréquemment inspectées, soit par les délégués, soit par les autorités administratives, soit enfin par l'inspecteur officiel. Les places affectées, dans l'école, aux garçons et aux filles, sont distinctes; il y a des sorties différentes, aucune communication n'est permise ni possible. Dans de telles conditions, personne ne peut proposer de supprimer tout d un coup toutes les écoles mixtes, par un article de loi ou de règlement. On ne procède pas de cette façon sommaire et expéditive en matière d'instruction. D'autres peuvent penser qu'il vaut mieux n'avoir pas d'école que d'en avoir une mauvaise. Nous croyons au contraire que le premier de tous les malheurs est de n'avoir pas d'école. Il ne faut jamais supprimer que ce qu'on remplace. Si l'on est en mesure de créer en un clin d'œil 17,683 écoles de filles, il faut sans perdre une minute proscrire toutes les écoles mixtes; sinon, non.

Vainement soutiendrait-on que nos écoles mixtes ne font qu'entretenir le mal en le palliant, et que, si on les supprimait, la nécessité urgente d'instruire les filles ferait sortir de terre des écoles. Il n'en est rien : on s'accoutume à l'ignorance ; c'est un commencement d'éducation qui montre la nécessité d'une éducation plus complète. Les quatre cent quatre -vin^t- dix commissaires

l'éducation des filles 137

voyés par M. Guizot, en 1833, pour répandre partout les bienfaits de l'instruction, rencontrèrent do l'indifférence ou même de l'hostilité dans tous les hameaux où il n'y avait pas d'école. Il en est de même de la presse et de la vie politique; il importe de garder ce qu'on a, même quand ce qu'on a est peu de chose ; on ne recule jamais impunément. Il faut donc attendre que les législateurs se décident à ne plus faire d'économies aux dépens de la morale. Jusque-là il sera nécessaire d'améliorer les écoles mixtes et de les tolérer. Mais il nous sera permis de dire que de telles économies sont plus qu'une faute. Voici comment s'exprimait, en 1846, un membre du conseil royal de l'instruction publique, M. Rendu, Il venait de rappeler l'art. 32 de l'ordonnance de 1816, qui porte que les garçons et les filles ne pourront jamais être réunis pour recevoir l'enseignement : « Dans plus de 20,000 communes rurales, ajoute-t-il, il serait impossible que cette disposition, si sage en elle-même et si morale, fût rigoureusement observée; mais alors les comités locaux doivent veiller à ce que toutes les précautions soient prises pour empêcher les abus, soit dans l'école même, soit au dehors, aux heures d'entrée et de sortie. » Dure nécessité pour un homme de cœur, que de déclarer dans la même phrase qu'une mesure importe à la morale, et qu'elle est impossible dans 18,000 communes. On comprend bien que cette impossibilité n'est qu'une question de

188 l'écolb

chiffres. Le budget avait alors des limites qu'on croyait infranchissables. Ne faisons pas dire de notre temps qu'il n'a plus de pareils scrupules que quand il s'agit de l'instruction du peuple. M. Rendu lui-même ne s'abusait pas sur l'efficacité des précautions qu'il recommandait. On les comprend à l'intérieur de l'école 5 mais que faire à l'extérieur? Le maître n'est plus là pour surveiller, et les précautions mêmes, dans une telle matière, sont quelquefois aussi dommageables que l'absence de précautions.

Ajoutons qu'il ne s'agit pas uniquement du danger que courent les mœurs. On oublie trop qu'à côté de l'instruction* il f a l'éducation, fort différente à beaucoup d'égâfrds pottr un garçon et pour une fille. Dans les programmes de l'instruction primaire* en a soin d'énumérer tous les objets d'étude; on ne parle guère de l'éducation proprement dite 5 e'est parce que* grâce à Dieu, on n'a pas encore entrepris de la réglementer; On lit, dans quelques lois sur l'instruction primaire, que les instituteurs enseigneront la morale. Qu'ils s'en gardent bien; et que les pères de famille se gardent bien de le leur demander, où même de le leur permettre. Cela est bon aux professeurs de philosophie* pourvu qu'ils soient un peu âgés et très-éelairés. Ceux-là peuvent disserter sur l'origine et la nature de nos devoirs, en présenee de jeunes gens dont l'éducation est achevée et qui seront émancipés l'année suivante. Les choses

L'ÉDUCATIOIT DBS FILLES *189

se passent tout autrement entre un instituteur de village et des enfants de huit à douze ans. C'est par l'exemple de sa propre vie, par sa tenue dans Téeole, par la réserve, la douceur et la fermeté de sa parole, par le bon choix des modèles d'écriture, des sentences inscrites sur les murs de l'école, des livres de lecture et de classe, par des anecdotes citées à propos, par de bons conseils que l'occasion fait naître, c'est en un mot par l'ensemble de sa conduite que l'instituteur, en vrai père, fait réduction de ses élèves. Il n'y a rien à lui prescrire pour cela ; il suffit qu'il soit homme sensé et honnête homme. C'est une direction qui doit être donnée et reçue, à l'insu de celui qui la donne et de ceux qui la reçoivent. Elle sera d'autant plus forte qu'il s'établira entre le maitre et l'élève une affection plus intime. Là est peut-être la grande raison de confier les filles à une institutrice. Il n'y a pas un père de famille digne de ce nom qui ne le comprenne sur-le-champ. Quant aux mères, on n'a pas besoin de le leur dire.

On ne le dira pas surtout aux pauvres femmes qui passent douze heures par jour à la fabrique, et qui, ne pouvant plus vivre avec leur enfant, ni se charger elles-mêmes de son éducation, sentent bien qu'en la mettant à l'école elles la livrent et la confient tout entière1.

1 Voyez Jules Simon, l'Ouvrier*, première partie* eh. it, 7' éd., p. 85 •iraÎT.

Le législateur de 1850 a cru faire quelque chost en introduisant dans les écoles mixtes une maîtresse de couture1. L'idée est bonne ; la maîtresse de couture doit être conservée tant que les écoles mixtes subsisteront. La couture peut leur procurer plus tard un salaire ; elle est surtout nécessaire à la mère de famille pour entretenir le linge de la maison. Une fille élevée chez elle par sa mère sait toujours coudre bien ou mal; une fille qui n'a pas de mère, ou dont la mère est ouvrière de fabrique, ou qui est elle-même entrée dans une fabrique dès l'âge de huit ans, ne sait pas même enfiler une aiguille. Si

* Art. 48. Nous transcrivons ici une circulaire du 31 octobre 1854, qui contient d'excellents conseils, et qui prouve combien le ministre d'alors était préoccupé de la nécessité d'instruire les filles, et des inconvénients des écoles mixtes. « Dans les lieux où la création d'une école de filles rencontrerait des obstacles insurmontables, il est une institution très-propre & remédier en partie, sinon en totalité, aux inconvénients résultant de la privation d'un enseignement spécial : je veux parler des asiles-ouvroirs. Ces établissements sont destinés à donner aux jeunes filles la connaissance et l'habitude des travaux à l'aiguille, & mettre par conséquent entre leurs mains les instrument! tes plus habituels de leurs futurs travaux. Bien de plus simple ni de moins iOÛteux. Les asiles-ouvroirs se tiennent, soit dans les salles d'école, après les heures de classe, soit dans un local contigu. La femme de l'instituteur, ou, Jt son défaut, une couturière agréée par l'autorité, est chargée de la direction de •et ouvroir, moyennant la faible rétribution annuelle de 40 ou 50 fr., à laquelle on ajoute une somme très-minime pour l'achat des matières premières. On a soin de varier les travaux des jeunes filles, qui sont principalement occupées au raccommodage de leurs vêtements ou de ceux de leurs parents, pendant qu'une des monitrices fait à haute voix une lecture instructive. Dans les écoles mixtes tenues par des instituteurs, un ouvroir de ce genre est, vous lt voyez, U complément presque indispensable de l'éducation des filles. »

L'ÉDUCATION DBS FILLES 141

on pouvait enseigner aux filles, en même temps que la couture, un peu de cuisine, ce ne serait pas du superflu. Il ne s'agit pas d'en faire de bonnes cuisinières, mais tout simplement de leur apprendre à faire le feu et à préparer une soupe. Il faut aller dans les centres manufacturiers, et voir la douleur de ces pauvres jeunes mariées qui essaient, sans y réussir, de tenir un ménage, et sont obligées de rentrer à la fabrique par impuissance de faire autre chose, pour comprendre l'importance de ces détails, dont on n'aurait pas osé parler il 7 a trente ans, avant que l'exil des femmes eût commencé. Partout où on a fait des essais de ce genre (et ce n'est pas bien difficile; il y a toujours un hôpital, un bureau de bienfaisance, une crèche, un asile, qui fournissent l'occasion et la matière), on a obtenu les résultats les plus heureux pour le bien-être des familles, et par conséquent pour la morale. Ce genre de travaux fait le bonheur des petites filles ; il y a des maisons où les meilleures élèves demandent pour récompense d'être chargées de faire le ménage. Voilà des leçons qu'un maître ne donne pas; la maîtresse de couture, fort mal payée, et qui ne dispose que d'une heure, aura bien de la peine à se charger de cet enseignement pratique. Il n'y a là pourtant, il faut le reconnaître, qu'une difficulté et non pas une impossibilité. On viendra à bout, dans une école de garçons, d'enseigner aux filles tout ce qu'elles , doivent savoir; elles y seront, oela est possiblef

142 I/ÉCOLB

bien instruites, mais elles y seront mal élevées. Une tentative plus sérieuse que l'institution des maltresses de couture, et qui ne sert pourtant qu'à montrer la profondeur du mal, c'est la permission donnée au conseil municipal de faire diriger l'école par une institutrice quand il le juge à propos*. S'il n'y a dans la commune que de très-jeunes garçons, et en petit nombre, si d'ailleurs la population est d'une nature calme et docile, et qu'on ait sous la main une institutrice très-sensée et très-ferme, alors peut-être il 7 a lieu d'user de la permission. Sur 15,150 écoles mixtes, 12,190 sont tenues par des instituteurs, et 2,660 seulement par des institutrices. Dans beaucoup de villages où cet essai a été tenté, on n'a réussi qu'à remplacer l'école de garçons par une école de filles \ Les garçons ont été retirés par leurs parents. Le peu de capacité de la plupart des institutrices justifie en quelque sorte, ou du moins explique cette conduite, et il en sera ainsi tant qu'on n'aura pas transformé la carrière de l'enseignement pour les femmes, ep faisant aux in* stitutrices une position honorable et acceptable.

1 Eèglcment du 31 décembre 1853, art. 9.

> De l'ignorance des populations ouvrières et rurale* de 14 France, pu It Obviai Robert, Montbéliard, 1863, p. 61.

Page 1