CHAPITRE III
^B BUDGET D?jS INÇTITUTBIOIBS
En écrivant ce chapitre, en 1864, l'auteur s'exprimait ainsi ;
€ Il faut se défier des statistiques, même officielles. Celle des écoles est particulièrement difficile à faire. Il faut surtout se défier des moyenijes. En voici une q\\e nops ne pouvons gijère contester, mais qu'il est impossible de mentionner sans commentaire. Il s'agit 40 savoir ai Jes institutrices Qjit de quoi vivre. L'importance <\e |a q^stion nous fera trouver grâce pour nos calculs.
« L'Exposé de la situation de PErqpire déclare que le traitement moyen des institutrices est de 665 fr, 33 c. 4, On a trouvé cette moyenne en prenant le total de tous les émoluments et en le divisant par le nombre des institutrices. En procédant
* Exposé 4e la tituation. de r Empire. Novembre 1868, p. 70.
de la même manière, on est arrivé pour les instituteurs à un traitement moyen de 790 fr. environ *.
« A première vue, ce chiffre de 665 fr. 33 c. paraît trop élevé pour être vrai, surtout quand on le compare à la moyenne de 790 fr. attribuée aux instituteurs. Il semble que, dans l'état actuel des choses, la moyenne des institutrices devrait être plus faible, et que la différence en faveur des instituteurs devrait dépasser 125 fr. Il est difficile en effet de ne pas se rappeler que l'État donne 6,843,100 francs pour l'instruction primaire, que les départements donnent 6,582,000 francs, et les communes (dépenses obligatoires) 8,146,000 francs; que les institutrices ne prélèvent rien ou presque rien sur ces 20 millions; et qu'enfin la proportion des élèves reçus gratuitement est de 43 pour 100 dans les écoles de filles, et de 36 pour 100 dans les écoles de garçons1. Cependant, nous acceptons le chiffre de 665 fr. 33 c. pour vrai, quoiqu'il nous paraisse invraisemblable.
€ 11 importe seulement de remarquer deux choses : la première, c'est qu'une moyenne annuelle de 665 fr. ne fait après tout que 1 fr. 82 c. par jour ;
t Exposé, etc., p. 73.
* Séance annuelle des cinq Académie» de l'Institut, du 16 août 1864. Discours du général Morin, p. 22. L'exposé de 1» situation de l'Empire déclare que le nombre des élèves gratuits est de plus du tiers pour les gai" çons et dn quart seulement pour les filles. C'est qu'il compare le chiffre des élèves gratuits au nombre total des enfants dans les écoles publiques ou libres. U ne s'agit ici que des écoles publiques, et dans les écoles publiques de filles, il y a plus d'élèves reçus gratuitement que dans les éooles de gar-
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l'autre, c'est qu'il y a de grandes inégalités dans les revenus des institutrices. On a compté dans le total les revenus relativement très-élevés de quelques institutrices de grandes villes, et cette disproportion entre la richesse d'une minorité et le dénûment d'un très-grand nombre a complètement faussé la moyenne. C'est ainsi que, dans la Statistique de l'Industrie parisienne publiée en 1851 par la Chambre de commerce de Paris, on lit que le salaire le moins élevé des femmes qui décorent la porcelaine est de 1 fr., et le salaire le plus élevé de 20 fr. Seulement, le salaire de 20 fr. n'est touché que par une seule artiste1 sur 996, et presque toutes les autres sont obligées de se contenter d'un salaire inférieur à 1 fr. 50 c. La statistique a de ces surprises. Si l'on faisait la moyenne du revenu des institutrices dans les petites villes et dans les campagnes, en ne tenant pas compte des exceptions, il ne faudrait plus parler de revenus de 481 fr. Ce travail a été tenté ; on ose à peine dire qu'on est arrivé à 100 fr. pour l'allocation municipale, et à 200 fr. pour la rétribution des élèves payantes.
« Ce chiffre peut être contesté, parce qu'il repose sur des données insuffisantes et sur une classification arbitraire des écoles. Laissons-le de côté. Ce qu'on ne contestera pas, c'est le fait suivant, qui est officiel. Le ministre, dans sa générosité, dans
* Statistique de V Industrie à Paris, 1851, p. 15».
son humanité, a voulu porter A 500 fr. le salaire annuel des institutrices les plus malheureuses ; on a calculé qu'il ne fallait pas pour y parvenir moins de 1,600,000 fr. On peut juger par-là de l'immensité du mal. La Chambre a reculé devant cette dépense d'un ou deux millions : il eût été plus juste et plus habile de la doubler. 4,756 institutrices, qui sont loin d'être les plus malheureuses, ont un revenu flottant entre 400 et 340 fr., c'est-à-dire entre 1 fr. 10 c. et 0,93 c. par jour. Celles qui n'atteignent pas même le chiffre de 340 fr. sont réduites à des journées de 60 ou 75 c. qui doivent suffire à leur nourriture, à leurs vêtements et à leur entretien. Elles ne peuvent pourtant pas mendier, ni se faire inscrire au bureau de charité : comment viventelles? On ne peut s'empêcher de dire qu'en les mettant au-dessus du besoin, le pays ne ferait qu'acquitter une dette sacrée. »
Ces réflexions sont encore justes au bout de neuf ans. De nouvelles recherches nous permettent de dire que la moyenne du traitement des institutrices est de 704 fr., mais que, pour un grand tiers de ces malheureuses femmes, il ne s'élevait pas à 450 fr. avant le décret de juillet 1870 qui leur assure un minimum de500fr. En tenant compte de l'augmentation desdenrées, on doit conclure qu'iln'ya pas eu d'amélioration réalisée depuis 1863. C'est une situation à laquelle les législateurs doivent porter la main sans délai f .
■ Les Instituteurs et les institutrices ont maintenant une pension de ie»
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U ne faudrait pas qu'on vînt à ce propos nous parler d'économie. Voilà une économie bien meurtrière, qui condamne de pauvres femmes à souffrir de la faim. L'administration leur distribue quelques maigres secours ; mais cette sollicitude, dont il faut louer le ministre, est-elle une excuse pour le pays i Est-ce que le pain de ces cinq mille institutrices chargerait beaucoup notre- budget de 2 milliards? Qu'on y songe, il y a là une question de justice et d'humanité, non-seulement envers ces malheureuses qui portent le grand nom d'institutrices et remplissent la grande mission de nous élever des citoyennes, mais envers les filles du peuple, à qui l'on donne des maîtresses mal préparées, incapables pour la plupart, qui souffrent de la faim à côté d'elles, et qui gagneraient à se faire servantes.
On fait depuis longtemps de nombreux efforts, bien impuissants, pour le recrutement des institutrices. 11 ne s'agit pas tant de fonder des écoles normales que d'assurer une carrière aux élèves qu'elles auraient formées. Comment n'y a-t-on pas pensé? On y pensait bien ; mais on ne veut pas donner d'argent pour l'éducation des filles, c'est là ce qui arrête tout. Au reste, ici encore éclate l'inégalité entre les écoles de garçons et les écoles de filles. Nous avons
traite ; mais il faut, pour l'obtciiir, soixante ans d'âge et 30 ans de service. J'ai proposé de réduire la durée des services à 25 ans et la condition d'âge à 60. Voici quel a été le taux moyen des liquidations opérées en 1872 : Pour 561 instituteurs : 204 fr. Pour 72 institutrices : 167 fr. Pour 135 veuves : 108 francs
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pour les écoles de gafrçons 78 écoles normales tonte* tant 3,259 élèves, et 8 cours normaux Contenant 90 élèves : en tout, pour l'enseignement des garçons, 3,349 élèves1. Les écoles de filles sont bien loin de se recruter dans un personnel aussi nombreux d'é* lèves*maîtresses. Les 12 écoles normales ne renferment que 435 élèves ; les 24 (tours normaux en contiennent 552 ; en tout, 987 élèves pour le recrutement des écoles de filles : telle était la situation à la fin de 1872.
Plus de la moitié des élèteë-malfresses sont instruites dans les cours normaux, qui ne sont qtie des établissements d'une importance secondaire. On doit souhaiter*, on ose à peine espéf ef, la création d'un . j>lus grand nombre d'éôoles. Puisqu'on ne peut se décider à faire les choses en grand, il y aurait on attendant un grand avantage à annexer aux éCôles les mieux tenues un petit pensionnat; tt*ès-*peu coûteux, où l'on entretiendrait quelques jeunes filles, moitié élèves, moitié sous^maltresâes, qui terfflîne-
* Disons en passant que ce n'est même pas assez, et qn*H faudrait nue école normale par département, suivant le vœu de la loi de 1838. L'enseignement y serait mieux approprié aux besoins et au caractère du département, et le conseil général, ayant son école normale sous les yeux, serait plus disposé à s'en occuper sérieusement et à ne pas lésiner sur les dépenses. Puisqu'on vent, avec raison, faire intervenir les autorités locales dans la direction des écoles, cette influence presque paternelle du conseil général sur les élèves de l'école normale, et par suite sur les instituteurs, ne vaudrait-elle pas mieux que la transformation du préfet en recteur de l'instruction primaire ? Le préfet, après tout, est lui-même un fonctionnaire nomade ; il n'appartient patf an terroir, comme les conseillers généraux. Les écoles normales de garçons n'en •ont pas moins, tout considéré, dans une situation convenable.
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raieijt leur éducation et se formeraient par la pra tique aux méthodes d'enseignement. Mais surtout qu'on n'oublie p$s que, si l'on veut avoir des institutrices capables, \l f^ut les payer. On ouvrirait aujourd'hui une école normale de filles excellente dans tous }es chefs-lieux de département, qu'on ne trouverait pas d'élèves pour la remplir. Un tiers des institutrices communales gagnent, tout compris, un peu plus d'un franc par jour; ce n'est pas là, on en conviendra, un grand motif d'attraction. Pour g$r gner ce modeste salaire, il faut enseigner à lire et 4 éprire 4 des pet4*S enfants tous les jours pendant sppt heures; c'est une occupation £ssez fatigante. Il n'y a p$s d'espoir d'av4îicement,car une institutrice qui de-r ip^nde une meilleure école a tout juste la mêju0 chance d£ l'obtenir qu'une jeune fille sortant de l'école normale, et même plus elle vieillit, plus ses cftaucps diminuent ; on s'use vite dans cette -vie 4e privations et de labeur ! Et pourquoi ie copseil municipal donnerait-il la préférence à une maîtresse déjà épuisée? Sans argent ni avancement, l'institutrice a-t-elle au moins, dans sa pauvre école, la se-? curité, la dignité? Pas du tout : elle dépend de tout le monde, du maire, du curé, de l'inspecteur, des parents. Le curé n'a pas même besoin de provoquer sa destitution ; il n'a qu'à dire un mot pour la ruiner, ou bien encore il peut appeler des sœurs, et c'en est fait de l'école laïque. Telle est la position qu'une fille de vingt ans ira chercher dans un village
où elle n'a ni parents ni amis, où peut-être elle ne trouvera personne qui puisse causer avec elle des choses auxquelles elle s'intéresse, aucune femme qui sache lire ! Il est vrai qu'on lui promet une retraite, comme à l'instituteur, après trente ans de service nt soixante ans d'âge. Soixante ans d'âge! Le législateur n'y a pas pensé. Il ne sait pas ce que c'est que de faire l'école pendant trente ans sept heures par jour. Et sur quoi sera-t-elle fondée, cette retraite ! Sur un revenu annuel de 340 francs ? Elle ne sera pas de cinq sous par jour1.
Qu'arrive-t-il ? C'est que les écoles normales manquent d'élèves, et que les institutrices laïques, ou du moins les institutrices capables, font absolument défaut dans les campagnes. On n'y trouve que de malheureuses femmes que la perte de leur mari et la destruction de leur fortune ont déclassées, qui à grand'peine ont obtenu un brevet du dernier degré, et qui achèvent de mourir en surveillant languissamment quelques élèves illettrées et maladives. La plupart des écoles rurales sont dirigées par des religieuses.
I La commission nommée en décembre 1878 trouvera sans doute le moyen d'augmenter le chiffre de la retraite. On parle d'un minimum de 500 fr. pour ics instituteurs. Il faut renoncer à avoir des institutrices laïques, si on ne leur assure pas du pain dans leur vieillesse.
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