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LES CONGRÉGATIONS ENSEIGNANTES

Il y a trois espèces principales d'associations religieuses de femmes :

Les congrégations dirigées par une supérieure générale;

Les communautés régies par une supérieure locale, qui ne peuvent s'étendre au delà des limites de la commune où elles ont été autorisées à fixer leur résidence ;

Les maisons particulières, ou succursales, dépendant d'une congrégation à supérieure générale1.

Ces associations (ou ordres) considérées sous le rapport de leurs œuvres et de leur destination sont enseignantes, ou hospitalières, ou contemplatives. Il en est plusieurs qui se livrent en même temps à

' Loi du 24 mai 1825, art. 3.

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l'enseignement de la jeunesse et au soulagement des pauvres et des malades.

D'après la législation et la jurisprudence, les congrégations dirigées par une supérieure générale, lorsqu'elles sont purement enseignantes, ou enseignantes et contemplatives à la fois, ont seules le droit de former dans toutes les communes de la France des établissements, permanents ou temporaires, d'instruction primaire sous leur dépendance ; par conséquent, elles peuvent seules fournir des sœurs de leur ordre pour les écoles, soit en exécution d'une fondation, soit en vertu de traités passés entre les supérieures générales et les administrations municipales.

D'après la statistique de 1871, il existait en France 3,128 associations religieuses de femmes légalement reconnues, savoir : 251 congrégations à supérieure générale, 645 communautés à supérieure locale, 2,232 maisons particulières dépendant d'une congrégation à supérieure générale. Ce nombre a très-peu changé depuis deux ans. On remarquera que les 2,232 maisons particulières de religieuses ou succursales formées dans les communes représentent plus des deux tiers des 3,128 associations autorisées.

Parmi ces associations, on en compte 590 seulement enseignantes,381 seulement hospitalières, 2,232 à la fois enseignantes et hospitalières, 16 contemplatives, V après le recensement de 1856, le dernier dont

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les chiffres nous soieqt connu 3, ç#r nous a'ayons pour 1871 que le nombre des m^song^ et celai des religieuses nous manque, il 7 avait en France 23,359 religieuses vouées exclusivement à l'enseignement, 10,187 à la fois à l'enseignement et au service hospitalier, et enfin 6^845 vivant de la vie contemplative ; en tout, près de 40,500 religieuses. C'est tout un monde, composé des éléments les plus divers et recruté dans toutes les classes fle la société. Plusieurs communautés pont riches par elles-mêmes et ne reçoivent quedes personnes bien élevéps et en état de payer une forte dot. Vingt-deux m^ons appartenant à des congrégations autorisées, enseignantes ou hospitalières, se p&rfàgent unesoppqe de 98,QPQ fi\ inscrite annuellement sffi budgets Presque toutes les religieuses exercent une industrie pour augmenter leur reveny? et la plupart «J'entre elles sont

1 En Toici 1» nomenclature : Dames du Refuge, à Caen ; Sœurs du Refuge, à La RocheUe ; Sœurs de Charité, à Bourges ; id., à Besançon; Sœurs hospitalières de Saint-Maurice, à Chartres; Sœurs du Refuge, à Bennes; Sœurs de Charité, à Tours ; Sœurs de la Miséricorde, à Saint :Sauyeur-le- Vicomte (Manche) ; Sœurs de la Doctrine chrétienne et Sœurs de Saint-Charles, à Nancy; Sœurs de Charité, à Nevers ; Sœurs du Sacré-Cœur, à Beauvais ; Sœurs de la Miséricorde, à Sées; Sœur* de Saint-Charles, à Itfon; cinq communautés de Paris : les Dames Augustines, les Dames de Saint-Vincent-de-Paul, les Sœurs du Reruge-de-Ssint-Michel et les Sœurs de Saint-Thomas-deyaieneuve; Sœur* du Refuge, k Versailles ; Sœurs de la Sagesse, | Saint-Laurent-sur-S^vre (Vendée) ; Sœurs de Saint-Alexis, à limoges. — Deux congrégations d'hommes seulement participent à cette Jibéralit* de l'État t ce pont te» &■«**■*■ ** te» Misons étrangères.

obligées de mener une vie très-laborieuse. La couture, la confectionnes objets de lingerie, les fleurs artificielles, les dentelles, la préparation de diverses sortes de confitures et de dragées, qui ne sont guère dans certains couvents qu'un moyen de varier les occupations de la journée, deviennent pour d'autres une ressource indispensable et ne suffisent pas toujours à donner aux recluses une modeste aisance. Les principales branches de leur industrie sont le service des hôpitaux et des bureaux de bienfaisance, et l'enseignement. L'enseignement surtout est pour elles une sorte de vocation additionnelle, qui leur vient comme par surcroît avec celle de se consacrer au service de Dieu. Les religieuses qui n'enseignent pas forment tout au plus un sixième de la population des couvents.

Presque toutes les communautés, depuis les plus riches jusqu'aux plus humbles, les religieuses hospitalières, les ordres les plus rigoureusement cloîtrés, les simples associations charitables sans clôture et sans vœux solennels, ont ou un pensionnat ou une école. Les religieuses qui se tiennent, comme les frères des écoles chrétiennes, à la disposition des paroisses, et vont ouvrir école partout où on les appelle, ne se bornent pas à l'enseignement ; elles visitent les malades, entretiennent le linge, les ornements, le menu mobilier de l'église, font un peu de pharmacie et se mettent à la disposition du curé pour toutes sortes de bonnes œuvres.

Outre le désir d'avoir une école portant en quelque sorte, par la qualité des maîtresses, enseigne de catholicisme, et dont il est le régulateur et le directeur presque souverain, le curé est naturellement charmé d'avoir des sœurs dans sa paroisse. Ce sont en beaucoup de choses d'utiles auxiliaires. Il considère d'ailleurs comme une œuvre pie de rendre service aux communautés besoigneuses qui ont des sœurs inoccupées. Les communautés vouées à ce genre d'enseignement sont très-nombreuses. Nous ne pouvons citer ici que les congrégations enseignantes et reconnues par l'État, qui sont le plus souvent appelées à former des établissements primaires de leur ordre, ce sont : les filles de la Croix, dites sœurs de Saint-André, à Lappuye (Vienne); les sœurs de Saint- Joseph, à Bourg (Ain); les sœurs de Saint-Joseph de Cluny (Saône-et-Loire) — la maison mère est actuellement à Paris, rue Méchain, faubourg Saint-Jacques ; — les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, à Paris, rue du Bac; les sœurs de la Providence, à Portieux (Vosges); les religieuses de Saint-Maur, à Paris, rue Saint-Maur; les sœurs de l'Instruction chrétienne, à Nevers (Nièvre) ; les sœurs des écoles chrétiennes de la Miséricorde, à Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche) ; les sœurs de la Charité, à Evron (Mayenne); les sœurs de la Providence, à Ruillé-sur-Loir (Sarthe)1.

* Nous joindrons à dette énumération la liste des Congrégations

Il est rare qu'une religieuse aille s'établir seule dans une paroisse ; il en faut prendre deux, et le plus souvent trois ou davantage. Les congrégations des sœurs de la Providence, à Portieux (Vosges) et à Evreux (Eure), sont du petit nombre des ordres (jui consentent à ne fournir qu'une seule religieuse

*H dirigeaient de» écoles de filles dan» le département de la Seine, en 187»,

Religieuses de l'Assomption, à Auteuil.

Religieuses anglaises augustines, rue de Villers, à Neuifly.

Augustines dites du Sacré-Cœur de Jésus, rue de 1* Santé, 29.

Bénédictines du Temple, nie Monsieur, 20.

Religieuses de la Compassion de la Sainte-Vierge, à Saint- Dents.

Religieuses de la Congrégation de la Mère de Dieu, rue Picpus, 23.

Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, Abbaye aux Bois, nie de Sèvres, 16.

Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, rue de Serres, 16.

Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, avenue de la Ileine-Hortenie jM»

Religieuses de Sainte-Clotijde, rue de Reuilly, 99.

Sœurs de la Croix de Saint- André, rue de Sèvres, 108.

Dominicaines, rue de Cnaronne, 86.

Franciscaines de Sainte- Elisabeth, rue de Turenne, 60.

Religieuses de l'intérieur de Marie, é> Montrooge.

Sœurs de Saint- Joseph de Cluny, faubourg Saint- Jacques.

Sœurs de Sainte-Marie, hospice Cochin.

Religieuses de Saint- Maur, rue Saint- Maur-Saint-Gtermain, 9.

Religieuses de Saint-Michel, rue Saint-Jacques, 193.

Sœurs de la Miséricorde, rue Tournefort, 39.

Religieuses des Saints-Cœurs de Jésus et 4e Marie, me Picpus, 26.

Sœurs de la Providence de Portieux, rue Traversière-Salnt-Honore.

Religieuses du Sacré-Cœur, rue de Varennes, 77.

Religieuses de Saint-Thomas de Villeneuve, rue de Sèvres, 27.

Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, maison mère, rue du Bac, 14#. Duvroirs et écoles dans divers quartiers.

Monastère de la Visitation, rue d'Enfer, 98, et rue de Vaugirard, 140.

Sœurs de la Charité et instruction chrétienne de Nevers, chaussée des Martyrs, a l'hôpital des Quinze-Vingts, et au faubourg Saint-Antoine.

Sœurs des écoles chrétiennes de la Miséricorde, cinq maisons, faubourg Saint-Antoine, 170, rae deBabylone, 30, rue de Picpus, 60, Vaugirard, quartier de Plaisance, deux écoles» dont une communale.

Sœurs de Sainte-Marie, à Billancourt.

X»ames ^e l'Assomption, à Auteull, rue de l'Assomption.

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pour une école* En général, les congrégations enseignantes autorisées (les seules dont les statuts et les habitudes soient connus) refusent de laisser ainsi une religieuse exposée, sans appui et sans surveillance immédiate* aux dangers de l'isolement. Biles envoient dans les paroisses trois religieuses : la première est supérieure des deux autres et dirige l'école de filles; la seconde est institutrice, et la troisième s'occupe dii ménage et de la partie matérielle de rétablissement: on la charge en outre de visiter les pauvres malades à domicile, si les religieuses sont obligées, par l'acte de fondation ou par le traité fait avec la commune, d'assister les indigents.

Les habitudes des religieuses sont simples et îno* destes; on a peine A Comprendre comment elles peuvent subvenir à tous les besoins de l'existence atec les modiques sommes dont elles se contentent. Leur traitement individuel varie de 200 à 500 francs ; elles en augmentent ou diminuent la valeur suivant le nombre des élèveë et la population de la commune* Autrefois elles n'exigeaient guère plus de 200 francs dans les petites communes rurales; elles en demandent ordinairement 300 depuis l'augmentation du prix de toutes les denrées alimentaires. Elles apportent leur trousseau. On peut donc fonder un établissement de trois religieuses institutrices au moyeu d'une rente de 900 francs»

11 faut les logêf; dleS lie sont pas exigeantes,

mais elles sont trois. Leur ménage vit modestement avec 900 francs; mais ces 900 francs sont une lourde charge pour beaucoup de communes. Nous n'avons pas moins de 7,150 communes dont la population est inférieure à 300 âmes. Quant aux budgets de ces petites communes, on sait assez dans quelle déplorable situation ils se trouvent pour la plupart. On aurait une maîtresse laïque à meilleur marché; mais où la trouver? A qui la demander? Les élèves-maîtresses des écoles normales ou des cours normaux refuseraient. Supposons qu'elles acceptent; c'est en attendant mieux. On ne peut pas prendre une toute jeune fille, si elle n'est pas de la commune; au-dessusMe la question de capacité, il y a les mœurs. Une fille peut se marier, une femme doit suivre la fortune de son mari. Mille raisons obligent les communes à appeler des religieuses ou à se passer d'institutrices. Même dans les communes riches, où Ton peut compter sur beaucoup d'élèves et sur une rétribution mensuelle élevée, il faut l'assentiment du curé pour donner l'école à une maîtresse laïque, car, s'il juge à propos d'appeler des religieuses et de donner un mot d'ordre, l'école communale sera désertée. Et alors que deviendra le conseil municipal ? S'il s'obstine à maintenir l'institutrice qu'il a nommée, il faut qu'il établisse la gratuité absolue pour les élèves, qu'il remplace le produit des rétributions mensuelles par un traitement fixe ; et peut-être avec tout cela n'ar-

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rivera-t-il qu'à payer très-cher une Maîtresse qui ne fera rieu et qui verra faire sous ses yeux toute la besogne par ses rivales.

Il résulte de cet état de choses que, sur 17,351 écoles publiques de filles (en 1872), 9,008 sont dirigées par des religieuses et 8,343 par des laïques. A la vérité, les écoles privées, qui sont au nombre de 11,075, se partagent en sens inverse ; 5,743 pour les congréganistes, et 5,332 pour les laïques. Mais cela ne fait pas compensation. Pour s'en assurer plus complètement, il faudrait pouvoir compter le nombre des élèves, mais nous n'avons pas cette statistique pour 1872. Les derniers chiffres que nous ayons à notre disposition sont ceux de 1869. La population des écoles congréganistes de filles s'élevait alors à 1,215,952, et la population des écoles laïques à 994,522. Au contraire, dans les écoles de garçons, les congréganistes n'avaient que 497,792 élèves, tandis que les laïques en comptaient 1,878,414. La proportion n'a pas dû être sensiblement modifiée dans les trois dernières années.

Certainement plus de la moitié, peut-être les deux tiers des filles sont élevées par des religieuses (le Rapport du 6 mars 1865 dit 56 0/0); c'est un fait social en lui-même très-considérable. Voici ce qui en aggrave et en change peut-être la portée : c'est que les choses se passent tout autrement pour les garçons. Les congrégations n'en élèvent ni les deux tiers, ni la moitié, ni même le tiers ; elles n'en élèvent que le quart.

On se trompe assez génêralemeht sur la proportion dés écoles laïques et des écoles religieuses. Dans l'instruction secondaire, c'est à peine si les ôohgréganistes réunissent le tiers des élèves; dans rinstruction primaire ils n'arrivent pas môme au quart. Sur 41,404 écoles publiques et libres de garçons ou mixtes, 37,920 sont dirigées par des iaïques, et 3,S?4 par des congréganistés. Ce n'est pas tout & fait tiii diiième. Les frères reprennent un peu Fàvaiitâge ^liand On compte le nombre des élèves au lieu de compter les écoles. Cela tient à ce que la plupart dès frères, ne marchant que trois à la fois, et jamais isolément, né peuvent être appelés dans de petites communes. En somme, les écoles de garçons, publiques ou libres, dans lesquelles sont ôoïûprisés leë écoles mixtes, reiiférment une population de 2,268,756 élèves. Sur ce nombre, 443,732 garçons reçoivent l'instruction dans les écoles congrégahistes. Ce n'est pas tout â fait le cinquième *. Ëû y regardant dé très-près, et en pesant bien toutes choses, il est élair qu'on arrive à ce résultat définitif : un quart dés garçons, tout au plus , et les deux tiers des filles, sont élevés dans des écoles congréganistés.

Cela parait assez grave. Les garçons et les filles,

* VojèiÉ le Rapport en tête de la Statistique de l'instruction primaire fi 87; Le Rapport compte seulement 2,502 écoles de frères ; nous don* nons le chiffre de 3,574 parce que nous 7 ajoutons 1,072 écoles publiques mixtes dirigées par des sœurs.

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que nous voudrions séparer dans leur enfance, sont destinés à être réunis plus tard, et il faut les élever les uns pour les autres. Il importe assurément beaucoup au clergé d'élever les femmes, ou, ce qui revient au même, de les faire élever par des religieuses et dans des sentiments de ferveur religieuse, car si elles arrivent rarement à convertir leurs ma* ris, ce sont elles qui donnent la première éducation à leurs enfants. Dans les pays nominalement catholiques, où l'indifférence religieuse a envahi les hommes de toutes les classes, depuis le philosophe jusqu'à l'ouvrier, tous les enfants sont baptisés et font leur première communion, tous les mariages sont bénis à l'église, on réclame les prières du clergé dans toutes les funérailles. Est-ce inconséquence des hommes? Non vraiment, c'est le triomphe de l'influence des femmes. Plus cette influence ainsi exercée semble précieuse aux chrétiens fidèles, plus elle doit déplaire à ceux qui, n'ayant pas la même foi, redoutent comme une cause de perturbation pour la famille la différence profonde des doctrine* vu mari et des croyances de la femme.

Il est vrai que l'éducation religieuse est donnéa aussi dans les écoles laïques. La loi en fait un devoir aux instituteurs publics, et l'administration veut y contraindre les instituteurs privés ; mais qu'est-ce que la loi ? C'est l'expression delà volonté commune. La loi est stable jusqu'au moment où on la remplace; la volonté commune estmobilecomme l'onde on l'égolb. 11

comme la nature humaine. S'ensuit-il un désaccord, au moins momentané, entre la légalité et les mœurs? Oui et non ; le désaccord existe ; il est plus apparent que réel, car il n'y a de loi obéie que celle qui est voulue. Ainsi, par exemple, la loi ordonne d'ensei* gner la religion. Soit, on l'enseigne, voilà la loi satisfaite; mais comment? C'est ici que les mœurs prennent leur revanche. Partie des maîtres ne croient pas; parmi ceux qui croient, beaucoup ne comprennent pas. Ils n'enseignent que des lèvres, peine perdue : la foi seule peut engendrer la foi; c'est un privilège éternellement refusé au scepticisme. Ce n'est rien encore. La loi, dans un pays de liberté religieuse, ne peut préférer aucune religion ; elle est obligée de s'en rapporter aux familles. Tout est permis, en effet, aux pères de famille, excepté l'athéisme. Ils ont le droit de choisir entre toutes les religions, à la seule condition d'en avoir une. Il peut donc arriver, et il arrive en effet, qu'on enseigne deux cultes différents dans la môme école. Ce n'est pas certes le môme maître, et ce n'est pas non plus le même auditoire ; cependant chaque enfant sait bien qu'à côté de lui on enseigne une doctrine différente, et une doctrine d'autorité, car, si c'était une doctrine de démonstration, il n'y aurait que demi-mal, ou plutôt il n'y aurait pas de mal du tout, le propre de la liberté étant de discuter, comme le propre de l'autorité est d'imposer. Chacun aurait ses raisons qui lui paraîtraient démonstratives;

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mais non, fl s'agit tout simplement de la parole de Dieu : c'est au nom de Dieu, de la société et de la famille qu'on enseigne à la fois deux religions qui s'excluent. Pour comprendre que cette contradiction dans les conséquences d'un même principe condamne le principe lui-même, est-il nécessaire d'avoir l'esprit très-formé? Point, cette logique est de tous les âges. Quelle différence de cette école éclectique avec le couvent où tout est autorité, où l'autorité conclut toujours de la même façon, où tout parle, jusqu'aux murailles, jusqu'à l'habit porté par le maître et aux vœux mêmes qu'il a faits, qui sont éternels, et qui semblent mêler un reflet d'éternité à tout ce qu'il fait et à tout ce qu'il dit ! Ou l'éducation n'est rien, ou les âmes ne sortent pas du couvent et de l'école mondaine avec la même empreinte. Cette femme qu'une religieuse a formée et cet homme nourri des doctrines de tolérance, peutêtre d'indifférence, mariés ensemble, sont un vivant anachronisme» La femme est du dix-septième siècle, et l'homme de la fin du dix-huitième. Admettons qu'ils vivent en bonne intelligence, elle le croyant damné, lui la jugeant fanatique. Qu'arrivera-t-il, quand à leur tour ils enseigneront? Et ils enseigneront : être père, être mère, c'est enseigner. La mère répétera sa doctrine, puisée au couvent; le père, par prudence, se taira. Se taira-t-il? Si même il prend cela sur lui, son silence sera commenté par ses actes. Et que pensera l'enfant de cette

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contradiction, aussitôt qu'il pensera ? Il condamnera l'un ou l'autre, peut-être l'un et l'autre. Plus il aura l'esprit puissant, plus vite il perdra le respect.

Une modification semble en ce moment se faire dans les mœurs. Au sortir de la Restauration, qui avait voulu forcer tout le monde à être catholique, on ne rêvait que tolérance. Si le clergé était tolérant, c'est-à-dire s'il donnait ses bénédictions à tous les mariés et à tous les morts sans acception de doctrines, on lui en faisait un titre d'éloges. De même, quand un philosophe évitait les sujets de controverse avec l'Église, Dieu sait au prix de quelles concessions ; quand il distinguait avec subtilité les questions religieuses et les questions philosophiques, quand il prenait soin de ne pas empiéter sur le domaine théologique, non par peur assurément, mais par esprit de méthode, rigueur scientifique, amour éclairé de la paix, on applaudissait à cette prudence. Le grand point était de ne pas provoquer de scandale et de faire vivre la religion et la philosophie côte à côte, sans se confondre, mais sans se quereller, en feignant de part et d'autre d'oublier leurs dissentiments. C'était l'ère du pouvoir temporel, des concordats, des religions de la majorité qui ne sont plus des religions d'État, des universités bien pensantes quoique laïques; en un mot, c'était f'ère de l'indifférence.

La chose en soi n'est pas bonne. Si ce n'est de l'hypocrisie, elle lui ressemble de bien près. Le ré-

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sultat le plus clair, c'est d'opérer la paix par la suppression des croyances; ubi solitudinem fecerunt... Aujourd'hui l'opinion n'est plus aux compromis. Elle veut qu'on se prononce entre la foi et l'incrédulité, entre une foi et une autre. Au lieu de crier contre le clergé qui repousse le mort, elle crie contre le mort qui veut finir son rôle terrestre par un mensonge. Elle ne tourne pas au fanatisme, car elle ne demande ni oppression ni exclusion ; mais si elle accorde à tout le monde le droit de penser librement, elle impose à chacun le devoir de pi ofesser hautement sa doctrine. Bref, elle veut mettre la tolérance par respect à la place de la tolérance par indifférence. Ce changement, de plus en plus marqué, est de bon augure et semble annoncer une renaissance morale. La révolution est déjà faite dans tous les esprits qui pensent; elle ne l'est pas dans les habitudes, parce qu'il y a désaccord entre l'opinion des hommes et celle des femmes. C'est là peutêtre une question de quelque intérêt. On passe à côté d'elle sans y regarder, un peu parce qu'il y a du péril à s'en occuper, un peu aussi parce que nous avons vraiment de plus grandes affaires que d'obéir à la logique et de sauver de toute atteinte le principe sacré de l'autorité paternelle.

Indiquerons-nous du doigt le remède, comme nous avons indiqué le mal? Le remède 1 c'est un grand mot avec lequel on refoule toutes les plaintes. Si vous signalez une misera au lieu d'y compatir

sérieusement et de chercher à la diminuer ou à la guérir, on vous crie de toutes parts : Le remède ! le remède ! Et si vous avouez que tous n'en ayez pas, ou même que vous n'avez pas une foi entière, absolue, dans l'efficacité de celui que vous proposez, on vous reproche d'avoir parlé. Il fallait vous taire, il fallait nous laisser dans notre ignorance, dans notre sécurité. Voilà, il faut l'avouer, un sentiment peu philosophique. Ce n'est pas ainsi que pensait Socrate quand il disait que le commencement de la science était de savoir qu'on ne savait rien. Pour nous, nous soutenons d'abord qu'indiquer le mal, c'est commencer à le guérir. ïl vaut mieux avouer et même étaler ses ruines que de les plâtrer et de dire : « Admirez ma solidité. » Et quant aux remèdes, il y en a aussi qu'on peut signaler dès à présent, pourvu qu'on se rappelle que les sciences sociales diffèrent de la géométrie, et que les conclusions philosophiques ne se démontrent pas avec la même rigueur que les conclusions mathématiques. C'est la gloire de la philosophie, car c'est la preuve qu'elle a pour matière la liberté humaine, qu'il est impossible de soumettre aux règles du calcul. Voici donc les remèdes, car il y en a deux. Il faut demander l'un à la loi et l'autre à la science. Demandons à la loi, en matière philosophique et religieuse, de ne pas intervenir, de ne créer d'entraves pour rien, ni de privilèges pour personne. Demandons à la science d'opposer la foi à la foi, c'est-à-dire une

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force à une force, et non pas l'indifférence à la foi, c'est-à-dire une faiblesse à une force. Il semble à des esprits sans portée que l'indifférence et la foi vivront bien ensemble, parce que l'une exige et que l'autre cède ; mai* céder à une croyance sans l'accepter, c'est ne pas être. La paix entre deux âmes est possible quand elle est fondée sur l'identité de foi; elle est encore possible quand elle est fondée sur le respect réciproque d'une foi diverse et sincère ; mais appeler paix cette absence de lutte qui naît de l'indifférence, c'est confondre la paix avec la défaite, et la vie avec le néant.

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