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LES JEUX ANTIQUES : LA LUTTE, — LA DAX8E

Nous avons moDtré, dans le précédent volnme, combien l'école moderne est logiqae lorsqu'elle adopte pour Téducation physique on système absolament semblable à celai qu'elle sait en tontes matières; se basant sur ce principe de la nécessité de l'intervention directe et antoritaire de l'édacatear dans tons les actes de la vie de l'enfant, elle en a poussé les conséquences jusqu'au bout, et nous avons vu qae l'éducation physique consiste dans une rég^ftoiCTiBlion disciplinaire de la vie physique obtenue de la même manière que partout ailleurs, c'est-^-dire par une annihilation des impulsions spontanées. Organisée comme elle l'est, elle ne pourrait faire autrement, quoiqu'on sente là combien il Sfrt difficile de soutenir qu'une telle méthode wnt conforme à la nature, et le seul mérite qu'on doive lui reconnaiire est celui de ne confrevenir jauiais à la r^e qu'elle s'est imposée.

Noos ferons comme elle et, pour Tédoealion physique comme pour l'éducation intelleetnelle, nous ne demanderons qu'à la nature et à la vie les prin^pes de notre mètbode.

Comme dans tous les domaines de l'éducation, il faut distinguer des modes particuliers d'activité qui répondent aux périodes successives de l'évolution générale.

Le tout jeune enfant ressemble étonnamment, sous le rapport de la vie physique extérieure, aux jeunes animaux : il a d'eux les mouvements fous, désordonnés, presque convulsifs, les détentes brusques, les bonds, les fuites sans cause, une incessante envie de déplacement, une extrême versatilité dans la raison de l'acte. Il apparaît très nettement, à qui l'observe, que cette perpétuelle agitation n'est déterminée que par un instinctif besoin d'adaptation entre les diverses parties de l'appareil locomoteur ; nerfs, muscles, os, clierclient entre eux une stabilité, une certitude, la connaissance de la portée exacte de leurs fonctions respectives; ils s'exercent, se définissent réciproquement. De plus, il se révèle dans les mouvements des jeunes êtres comme une hérédité de gestes et d'attitudes, toute une technique inconsciente qui leur fait exécuter la mimique de certains sentiments sans raison définie, par jeu.

Remarquez que, sous l'empire d'un vrai désir, le petit animal a des mouvements précis et mesurés; les autres, si brusques, si étranges, mais si souples et si harmonieux, ont donc leur raison en eux-mêmes et, comme on ne peut pas dire que ce soit là de la gymnastique, la gymnastique étant l'exercice raisonné et poursuivi dans un but de développement, il faut reconnaître qu'ils répondent à une nécessité d'harmonisation entre les diverses parties de l'appareil de la locomotion.

Cette première activité de l'enfant, combinée plus tard îivec l'atavique besoin de lutte, constituera le jeu ; combinée plus tard encore avec le besoin de protection et de défense, avec les suggestions de l'instinct d'imitation, ainsi qu'avec les activités intellectuelles, elle constituera les différentes formes du travail.

Le jeu, le travail, telles vont donc être les raisons natu-

relies que nous donnerons à l'entraînement physique. Soutiendra-t-on qu'elles ne remplacent avantageusement la raison artificielle, la contrainte à laquelle on a recours actuellement ? Soutiendra-t-on que l'activité physique qu'elles déterminent ne vaille celle qu'on provoque par la leçon de gymnastique? Il tombe sous le sens qu'aucune gymnastique méthodique, raisonnée ne peut remplacer, au point de vue éducatif, la gymnastique naturelle du jeu et du travail. On peut admettre que L'exercice organisé ait une raison d'être pour les adultes quand ils cherchent, soit une préparation à un effort déterminé, soit un moyen de corriger des déformations originelles ou de faire disparaître certaines tares physiques professionnelles ou accidentelles; pour les enfants normalement constitués, elle n'en a pas. On peut reconnaître encore que les adultes apporteront à l'exécution des mouvements méthodiques une énergie suffisante; des enfants ne les effectueront qu'avec molesse et indifférence et pour eux ils ne seront que fatigue et ennui.

Spencer a montré pourquoi, comme quantité et comme qualité, la gymnastique est si inférieure au jeu. Les inconvénients de la gymnastique, dit-il, sont à la fois positifs et négatifs. En premier lieu, ces mouvements réglés, nécessairement moins divers que ceux qui résultent des exercices libres, n'assurent pas une répartition égale d'activité entre toutes les parties du corps ; d'où il résulte que, l'exercice tombant sur une partie seulement du système musculaire, la fatigue arrive plus tôt qu'elle n'arriverait sans cela ; — ce qui, par parenthèse, conduit, si l'on persiste dans ces exercices, à un développement hors de la proportion voulue des parties du corps entre elles. Puis, non seulement la somme d'exercice pris est inégalement distribuée, mais cet exercice, n'étant pas accompagné de plaisir, est moins salutaire ; même quand ils n'ennuient point les élèves, à titre de leçons, ces mouvements monotones

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deviennent fatigants faute du stimulant de l'amusement. On se sert, il est vrai, de l'émulation en guise de stimulant; mais ce n'est point là un stimulant continuel, comme celui du plaisir qui se mêle aux jeux variés. Cette absence comparative de plaisir qui fait qu'on abandonne vite les exercices artificiels, fait aussi qu'ils ne produisent que des effets médiocres. L'idée vulgaire qu'aussi longtemps qu'on obtient la même somme d'exercice corporel, il importe peu que cet exercice soit agréable ou non, renferme une grave erreur. Une excitation cérébrale accompagnée de plaisir a sur le corps une influence hautement fortifiante. Voyez l'effet produit sur un malade par une bonne nouvelle, ou par la visite d'un vieil ami ! Remarquez combien les médecins recommandent aux personnes faibles les sociétés gaies ! Souvenez-vous du bien que fait à la santé le changement de lieux ! La vérité est que le bonheur est le plus puissant des toniques. En accélérant les mouvements du pouls, il facilite l'accomplissement de toutes les fonctions; et il tend ainsi à augmenter la santé quand on la possède, à la rétablir quand on l'a perdue. De là, la supériorité intrinsèque du jeu sur la gymnastique. L'extrême intérêt que les enfants prennent au premier, la joie désordonnée avec laquelle ils se livrent à leurs plus folles gambades, sont aussi importants en eux-mêmes au développement du corps que l'exercice qui les accompagne. Et faute de ces stimulants mentaux, la gymnastique est radicalement défectueuse.

Nous n'admettrons, dans une école organisée de telle façon qu'on puisse laisser l'enfant se livrer à toutes les impulsions de la nature, aucune gymnastique, qu'elle soit allemande, française ou suédoise. La suédoise a été jugée par Guyau : elle n'est bonne, dit-il, que comme moyen thérapeutique, pour conserver ou rétablir l'activité de certains groupes musculaires. Il la condamne au nom de ce principe de Dubois-Reymond : que l'exercice du corps

n'est pas seulement, comme les observateurs superficiels le croient à tort, un exercice des muscles, mais qu'il est autant, et plus même, un exercice de la substance grise du système nerveux central. La gymnastique allemande est une gymnastique scientifique qui n'a pas sa place à l'école, nous avons dit pourquoi. Quant à la française, ce n'est, comme le dit M. de Coubertin, qu'un sport militaire qui ne peut produire de bons citoyens. Les nombreuses sociétés de tir et de gymnastique qui ont été fondées depuis 1870 forment, on ne saurait le nier, une école de discipline et de patriotisme, mais, d'autre part, l'appareil militaire dont elles s'entourent n'est propre qu'à engendrer des vues étroites, à éteindre l'initiative individuelle qu'elles auraient dû avoir pour but de développer.

Ce que nous voulons faire ressortir ici, afin que cette démonstration renforce celles que nous continuons à travers tout cet ouvrage concernant la possibilité et la nécessité de rechercher les seuls moyens d'éducation dans l'utilisation des impulsions naturelles et l'accomplissement des besoins spontanés de l'organisme, c'est que l'éducation physique n'est possible et vraiment effective que si elle est fondée sur la raison même de la vie.

Ce principe du respect de l'intégrité et de l'harmonie du développement de l'enfant condamne la gymnastique moderne sous toutes ses formes.

Ainsi que nous l'avons fait pour l'éducation intellectuelle, que l'on compare l'activité artificielle qui consiste à supprimer la raison de l'acte, à isoler les parties du système musculaire et à les entraîner séparément, à l'activité naturelle que créent le jeu et le travail. D'abord l'effort qui est provoqué et dirigé par le besoin aura le plus d'énergie possible, et non pas l'énergie factice et toute musculaire qui se déploie dans un mouvement gymnastique (nous ne tenons compte ici que de la qualité), mais une force réelle où se combinent toutes les volontés de l'être,

tant spirituelles que physiques. L'intelligence, en effet, intervient pour une large part dans l'accomplissement d'un tel acte. Donc, non seulement comme effet immédiat, mais en portée éducative, c'est-à-dire dans les conséquences qu'il doit avoir sur la formation et la vie personnelle de l'individu, il a une valeur infiniment supérieure à celui qui n'a qu'une signification tout artificielle, qui n'est que fictif dans son but et sa réalisation.

Ensuite, en tous moments de son exécution, il s'accomplira liarmoniquement. Les mouvements qu'ordonne un maître au cours d'une leçon de gymnastique doivent être, théoriquement, combinés de telle sorte que tous les muscles travaillent à peu près également. Quelle complication ! Et quelle absurdité ! On dédaigne ou on ignore ce qu'on pourrait obtenir sans peine de la seule nature, et on cherche par toute espèce de moyens à produire artificiellement un résultat qui, sous tous les rapports, ne peut être qu'inférieur. N'est-ce pas là un non-sens? Et dire que toute l'éducation actuellement est basée sur des inconséquences pareilles ! Elle ne s'explique que par cette étrange idée de la nécessité d'une intervention constante que nous avons relevée partout. Encore ne faut-il pas perdre de vue qu'en fait le principe d'une leçon de gymnastique est loin d'être réalisé. Ce qu'il faut dire, c'est qu'on empêche l'enfant de se livrer librement au besoin d'exercice physique qui le requiert pour lui imposer quelques mouvements ridicules. Voilà la vérité. Et il n'y a là rien d'étonnant puisque le maître subit lui-même l'ennui et la fatigue d'une telle leçon. On dira sans doute que ce maître manque de dévouement. Non, c'est le système qui est mauvais. Il doit finir par énerver les plus fortes, les plus sincères énergies.

Au point de vue de l'harmonie de l'exécution et du rythme, aucun exercice gymnastique ne peut se comparer au moindre mouvement que détermine le travail ou le jeu. Tandis que l'un immobilise la majeure partie du corps

pour appeler à l'activité, à tour de rôle, telle ou telle de ses parties, — en supprimant du reste toujours la direction intellectuelle ou instinctive — l'autre exige la collaboration effective de tout l'être, et de telle manière que toutes les énergies interviennent dans une proportion normale.

Nous avons eu l'occasion de montrer, à propos d'éducation intellectuelle, que tout notre enseignement moderne est purement théorique, que, la vie étant bannie de l'école^ on prépare les enfants à la vivre en leur faisant exécuter dans le vide et le vague de la fiction, des exercices qu'on suppose devoir leur être utiles dans l'avenir ; ce qui fait que les enfants ont tout à apprendre lorsqu'ils se trouvent en face de la réalité ; ils sont impuissants à appliquer à un travail quelconque les notions acquises sous forme de mots, de formules. N'eu est-il pas de même pour l'éducation physique? On leur enseigne des mouvements théoriques, sans signification, avec l'idée qu'ils seront ainsi préparés à exécuter mieux les efforts que la vie leur demandera plus tard, et rien de ce faux apprentissage ne peut leur être de la moindre utilité. Ceci nous est apparu avec la dernière évidence un jour que nous assistions à un concours international de gymnastique. Nous avions vu exécuter des exercices étonnants de force et d'adresse par des jeunes gens entraînés de la façon que l'on sait aux acrobaties ordinaires. Certains d'entre eux qui avaient été facilement éclipsés par leurs rivaux, dépaysés, semblait-il, devant les engins sur lesquels les autres voltigeaient avec tant de brio et n'ayant pu se faire valoir un peu qu'au saut et à l'escalade des portiques qu'ils pratiquaient du reste avec une remarquable facilité, eurent leur petite revanche vers la fin de la fête. Il s'agissait de soulever des poids; ils apportèrent les leurs et nous comprîmes qu'ils pratiquaient une gymnastique autrement intéressante que celle dont on venait de nous éblouir.

Leurs poids étaient des troncs d'arbres, des quartiers de pierre de taille, des sacs de pommes de terre. On s'en amusa beaucoup tout d'abord ; mais quand nos gaillards, après avoir joué avec les haltères, invitèrent leurs antagonistes à soulever les vrais fardeaux qu'ils maniaient, eux, avec tant de sûreté et d'aisance tranquille, ils n'eurent pas de peine à mettre les rieurs de leur côté ; les autres ne savaient réellement par quel bout prendre ces lourdes masses rétives qui s'arrachaient si brutalement à leurs mains. Il n'y avait pas là de fossés à franchir, de haies à sauter, de murs à escalader, de rochers à gravir, de puissants et véritables efforts à réaliser ; sinon les brillants acrobates eussent fait triste figure sur leurs barres, leurs anneaux, leurs trapèzes.

Est-ce à dire que nous désapprouvons entièrement la gymnastique aux appareils? Au contraire. Mais qu'on laisse les enfants s'y exercer librement et non pas seulement au cours de fastidieuses leçons au cours desquelles, comme le dit Guyau, chaque élève ne fait guère plus d'une culbute. « Pourquoi donc, demande M. de Coubertin, le gymnase n'est-il pas toujours ouvert, avec faculté pour les écoliers d'exercer leurs biceps toutes les fois que bon leur semble? » Pourquoi? Mais parce que l'école moderne ne peut tolérer de telles libertés. La gymnastique aux heures prévues et selon des ordres précis, sous le commandement d'un maître, voilà ce qui est, selon elle, de bonne et saine pédagogie.

Mais à toutes les gymnastiques aux appareils nous préférons le travail et le jeu. Il faut se représenter les enfants aux mille attitudes et mouvements que l'action nécessite et renouvelle sans cesse pour comprendre que l'exercice théorique est absolument inutile. Il faut n'avoir jamais regardé des enfants s'ébattre pour croire qu'il puisse être de quelque nécessité de les astreindre à une gymnastique conventionnelle.

Evidemment, il ne s'agit pas de les abandonner purement et simplement à eux-mêmes ; le travail doit être organisé de telle sorte qu'il soit, en même temps que la source et l'occasion de tout développement intellectuel, ainsi que nous venons de le voir, le moyen d'un harmonieux développement physique. Et pour qu'il atteigne ce but, nous n'avons rien à changer à la description que nous en avons faite précédemment. N'y a-t-on pas constaté qu'à côté du lourd labeur de l'homme des champs, ce labeur qui donne des muscles puissants, un torse vigoureux, des membres solides, une allure ferme, une stature robuste, il y a l'ouvrage précis et délicat de l'artisan intellectuel qui met dans le geste plus de légèreté et de souplesse, qui corrige ce que l'autre a de trop pesant et de trop fruste. Notre vie si spécialisée crée ou bien des êtres massifs et sans grâce ou bien des types débiles et contrefaits, et l'école ne fait rien pour réagir efficacement, c'est-à-dire par des moyens empruntés à la vie même et non par des pratiques d'une valeur purement théorique, contre les effets d'une situation qu'il n'est malheureusement pas encore en notre pouvoir de changer. La plupart des hommes ne savent se servir de leurs mains ; les uns ne sont aptes qu'à des travaux grossiers et brisent ce qu'ils touchent d'un peu fragile ; les autres ne sont capables que de manier des outils délicats et peinent sous le moindre fardeau ; d'autres enfin ne sont pas en état de remuer, de saisir, d'employer quoi que ce soit. Quelle est donc cette éducation qui ne laisse même pas aux individus l'emploi normal de leurs membres? car tous ces hommes, originairement, n'étaient certes pas condamnés à une telle maladresse. Et quand on songe que ce qui apparaît si clairement dans le domaine de l'éducation physique doit se retrouver partout ailleurs, puisque le système est partout le même, on se demande quelle peut être la valeur de l'enseignement moderne.

Le travail seul peut former des êtres normalement constitués sous tous les rapports; mieux que toute étude, il conduite la connaissance; mieux que toute gymnastique, il tend à nous donner la pleine possession de nous-mêmes. Que nous importe qu'un cerveau soit meublé d'une multitude de notions inutiles s'il ne peut fonctionner normalement, s'il est inapte à créer! Que nous importe que les muscles d'un bras soient bien formés si ce bras est incapable d'un effort utile ! On nous dit : la gymnastique développe le corps. Nous répondons : le travail aussi, et, de plus, il donne la pratique du mouvement réel et utile. Combiné avec le jeu, il produira le développement intégral et harmonieux de l'organisme physique.

Nous rapportant à la description que nous avons faite précédemment du travail des enfants à Novella, nous ne nous étendrons pas plus longtemps sur cette partie de notre programme ; mais il nous faut maintenant indiquer ce que nous entendons par jeu pour répondre à une dernière objection que ne manqueraient pas de formuler les partisans des systèmes actuels.

On dira, en effet, que la gymnastique, si elle n'a qu'une valeur restreinte quant à l'éducation du corps, a au moins cette utilité d'en provoquer un développement, un épanouissement plus complet, plus esthétique, si l'on veut, que le travail. Nous n'y contredirions point, malgré les multiples inconvénients que nous avons signalés plus haut, s'il n'y avait possibilité de pourvoir largement aux effets qu'on nous signale sans recourir à des moyens artificiels. Mais le jeu nous offre des ressources suffisantes pour nous permettre de nous en passer.

Nous réunissons sous la dénomination de jeu tous les exercices auxquels l'enfant peut être sollicité dans les milieux où doit se faire son éducation.

Nous aurons ainsi : i° ceux qui ont une raison naturelle, comme la course, le saut, l'escalade, tous les mouvements

auxquels se livre l'enfant par besoin spontané, pour la simple joie de son corps ; 2" ceux qui ont une raison d'utilité, comme la natation, le patinage, la nautique, la bicyclette, les exercices d'adresse et de force, le maniement d'engins de natures diverses ; 3° les jeux proprement dits, jeux de paume, foot-ball, etc. ; 4° ceux qui ont une signification de beauté et de grâce, comme la danse.

Rappelons d'abord que tous ces exercices s'accomplissent liors de toute contrainte ; que le plaisir ou l'émulation en sont les seuls stimulants ; qu'ils ont donc au point de vue physiologique un maximum de valeur.

Or, si nous les considérons au point de vue gymnastique même, quelle méthode peut-on comparer à celle qu'ils réalisent par la simple mise en œuvre de moyens tout naturels ? Evidemment on ne prétendra pas que les exercices aux engins ne puissent être avantageusement remplacés par la gymnastique naturelle à laquelle se livreront les enfants dans un lieu disposé à cet effet, c'est-à-dire offrant toutes les ressources nécessaires aux jeux spontanés et violents dont les jeunes êtres ont la passion; on ne contestera pas qu'ils y trouveront à déployer et à accroître leurs forces autant et plus qu'au gymnase. Dira-t-on que les exercices qui ont pour but de développer l'amplitude des mouvements n'ont aussi nombreuses applications dans ces jeux? Faut-il montrer que la natation, l'escrime, les jeux d'adresse donnent lieu presque exclusivement à des exercices d'amplitude ?

Mais on parlera du style du mouvement gymnastique ;• on rappellera qu'un exercice doit être exécuté dans des conditions d'harmonie et de grâce pour avoir une portée certaine. Or, on oublie que l'harmonie et la grâce ne peuvent s'acquérir qu'en dernier lieu, qu'elles se développent lentement dans un corps qui prend en quelque sorte possession de lui-même par l'exercice. La grâce apparaît lorsqu'un effort s'accomplit avec assez de facilité

pour que la peine en soit cachée ; elle n'est possible qu'après un long entraînement. La gymnastique veut tout à la fois et elle ne réalise rien qu'en théorie ; en laissant au corps et aux membres le temps de s'affranchir de leur faiblesse et de leur maladresse, en laissant s'y introduire peu à peu une coordination de plus en plus complète entre les diverses parties, on arrivera sûrement à l'harmonie. Voyez par exemple un rameur inexercé : comme il s'exténue pour produire de médiocres effets ! Revenez quelque temps après et vous constaterez que ses gestes sont devenus plus aisés et qu'en même temps l'effort est moins fatigant. Ses muscles sont en train de s'adapter au travail nouveau, le style peu à peu apparaîtra dans leur jeu ; et il faudra à peine quelques indications, en ce moment, pour les y plier. Comment apprenons-nous à nager? Quelle peine, quelle fatigue au début, et, après quelques séances, quel bonheur! Les mouvements se sont stylisés.

En consultant d'ailleurs le résumé que nous citons plus haut, on verra qu'il est des moyens de développer la grâce et la beauté du mouvement dans le corps humain autres que l'exercice théorique et fictif.

En somme, il ne s'agit que de restituer pour l'éducation physique la conception que s'en faisaient les Grecs de l'antiquité, et de l'adapter à la vie moderne. A côté de la palestrique, partie de la gymnastique qui comprenait les cinq exercices du pentathle : la lutte, la course, le saut, le disque, le javelot, combinaison imaginée pour mettre en valeur toutes les aptitudes physiques, il y avait l'orchestique, qui comprenait la danse et les divertissements de souplesse et de grâce qui s'accomplissaient au son de la musique. Une semblable application peut s'en faire parfaitement à l'éducation de maintenant, sans même qu'il soit nécessaire de dissimuler que tout exercice physique a comme raison naturelle la lutte, mais en lui donnant la signification de jeu courtois que lui attribuaient les anciens.

Notre vie physique a été complètement désorganisée non seulement par les nécessités de l'évolution sociale, mais par les inventions qui ont remplacé les activités naturelles d'autrefois. Le jeu, tel que le comprenaient les peuples d'autrefois, répond à un besoin de la vie ; il en est une évocation que nous recherchons dès que les luttes réelles de l'existence nous laissent quelque répit. Dès lors, puisqu'on avait là un si puissant moyen de développement physique^ pourquoi l'avoir remplacé par une gymnastique sans signification réelle ? La théorie, qui a envahi toute l'éducation, a dénaturé graduellement les goûts primitifs et sains des hommes, et pour la plupart à qui, logiquement, la gymnastique répugne — nous avons dit pourquoi — elle n'a laissé, comme distraction et comme assouvissement, que le plaisir de remuer des morceaux de carton, de bois ou d'os, au fond de réduits fumeux et malodorants. Et c'est ainsi que nous voyons les hommes de nos jours céder peu à peu aux basses tentations contre lesquelles plus rien ne les défend.

Nul peuple plus que les Grecs n'a aimé la gloire, et la gloire qu'il aimait, n'était-ce pas surtout celle que donnait la victoire aux jeux d'adresse et de force où l'on se disputait des couronnes? Cet amour-là a fait en somme la grandeur de ce peuple, car il a donné à sa vie ce caractère de beauté et de noblesse qui nous le rend si admirable après tant de siècles d'efforts ; c'est parce qu'il obéissait aux impulsions de la vie naturelle qui ne tend qu'à l'accomplissement des désirs salutaires, qu'il resta sain et fort. Aujourd'hui, dans nos sociétés où tout est si minutieusement réglé, le bel instinct de la lutte a fait place à la monstrueuse passion de posséder, d'accumuler, d'accaparer ; et c'est pour cela que l'humanité devient peu à peu si laide et si lâche. Bien rares sont ceux dont les sensations de la bataille relèvent les caractères, qui sentent quelque beauté dans leur vie de tous les jours ; les hostilités se mènent ]3ar moyens détournés, lents, compliqués, et les péripéties

en sont si vilaines qu'on a hâte d'en détourner le souvenir. Autrefois on luttait pour vaincre, aujourd'hui pour parvenir, et ces deux mots expriment la différence des vies ; autrefois on jouissait de la victoire parfois dans un débordement de frénésie et d'enthousiasme, insoucieux des lendemains et des défaites possibles, ivre et fou d'action et d'assouvissement ; maintenant, la fortune faite, année par année, prudemment, obstinément, traîtreusement, on organise sa domination par l'asservissement systématique des vaincus et on vit de ses rentes avec méthode, sans excès et sans joies. Il n'y a plus guère, à notre époque, que les aventuriers, les grands passionnés, tous ceux qui font l'effet de tard- venus dans notre société de petits bourgeois qui aient encore la sensation de la lutte. Aussi les considère-t-on comme des individus d'un autre âge.

C'est pour ces raisons que, aux vainqueurs comme aux vaincus, le tran-tran banal de l'existence est devenu si assommant. Quoique, en réalité, la vie soit aussi tragique, plus tragique peut-être que jadis, elle n'a plus cette violence d'allures qui peut exalter et emporter d'élan. Chez les uns il y a désespérance et résignation, chez les autres tranquillité froide, satisfaction égoïste.

Cependant nous avons gardé de notre primitive nature le goût de la lutte plus ardente et plus émouvante ; pourquoi donc le jeu ne pourrait-il être, pour nous comme pour les anciens, un moyen de culture individuelle et sociale? Ce goût, nous le voyons maintenant se manifester en quelque sorte en dépravations folles, tellement il est puissant et invincible : courses stupides, acrobaties terribles, tentatives stupéfiantes, combats cruels. Pourquoi ne lui restituerait-on, par l'éducation, sa signification réelle, afin qu'il rende à l'homme des préoccupations de beauté et de noblesse dont il a tant besoin?

La lutte, sous les aspects qu'elle prend dans le jeu, est donc la vraie forme d'une gymnastique qui répond aux

besoins de la nature. S'ajoutant au travail et aux exercices où l'exubérance naturelle de l'enfant se dépense, elle donnera au corps la pleine et harmonieuse possession de toutes ses énergies.

Le complément logique de cet entraînement, au point de vue de la grâce et de la souplesse du mouvement et des attitudes, se trouvera dans la pratique des évolutions qui constituaient l'ancienne orchestique. La danse fut de toutes les époques, depuis les plus primitives; c'est une expression symbolique des sentiments ; c'est un langage et mi art dont le culte a été fervent chez tous les peuples. Aussi, chez l'enfant en trouvons-nous le goût dès l'âge le plus tendre ; naïvement, spontanément il y traduira ses émotions; il sentira d'instinct les attitudes et les gestes.

Il ne peut être question ici évidemment que des danses de caractère et d'expression, les seules que l'enfant puisse aimer et comprendre. Mais on s'étonne, quand on songe à toutes les ressources qu'offre un tel moyen d'éducation, de ne le voir pratiqué pour ainsi dire nulle part. Il n'est peut-être rien de plus beau que le spectacle d'enrythmiques évolutions d'êtres humains dans un décor de lumière et de couleurs chatoyantes. Pourquoi ne pourrait-on reconstituer à l'école ces jeux qui étaient en honneur dans le gymnase de l'ancienne Grèce? Pourquoi n'y organiserait-on pas de ces fêtes qu'aimaient les anciens et les peuples naïfs dont l'âme était semblable à celle de l'enfant?

Nous résumerons donc ce qui précède en disant qu'on peut trouver facilement les éléments d'une éducation physique complète dans la nature et la vie et qu'il n'est pas nécessaire de recourir à des moyens artificiels quand l'enfant, de tous ses muscles, de tout son corps, tend si puissamment à son complet développement organique.

ELSLANUER. ~ LÉCOLE NOUVELLE. i4

SOMMAIRE : l'éducation morale. — la genèse de la

MORALITÉ. — LA VOLONTÉ. — LA MORALE DE JADIS : MORALE DE LA TERREUR. — LA VIE ET SES IMPULSIONS. — l'infini. LES INSTITUTIONS DU PASSÉ. — LES INSTITU- TIONS DE. l'avenir. — LA LOI MORALE ÉMANATION DE LA VOLONTÉ.

Nous avons montré, dans la première partie de cet ouvrage, comment, dans un milieu normal, se constitue la moralité de l'enfant ; nous n'y reviendrons donc plus iûi, nous contentant de faire remarquer que l'éducation dont nous venons d'esquisser à grands traits la conception et le plan, ayant comme objectif le développement spontané dô toutes les énergies physiques et intellectuelles, sera par cela même d'une portée morale certaine puisque, comme le dit Guyau, la genèse de la moralité est avant tout la genèse du vouloir. Le vouloir est un effet de la possession de soi-même. Celui qui veut le plus et le plus fortement est celui qui a conçu par lui-même sa propre puissance et toute cette éducation tend à accroître sans cesse en l'enfant cette faculté, en n'exigeant rien de lui par la contrainte, en l'aidant à s'élever par lui-même à une dignité supérieure.

On n'enseigne pas la morale. L'éducation morale est une résultante des influences des milieux. Nous voulons que ces influences soient telles qu'elles permettent à l'enfant

de se conduire selon son esprit et son cœur et non selon des règles et des conventions qu'il ne peut comprendre ; qu'elles lui créent une volonté et une conscience personnelles en harmonie avec les conditions générales de la vie et non une loi extérieure dont sa raison soit exclue. Nous croyons avec Guyau et avec Spencer que le principe d'action doit se trouver dans la vie la plus intensive et la plus extensive possible ; c'est pour cela que nous n'avons voulu recourir jamais qu'aux impulsions naturelles de l'enfant. Tout ce qui diminue les forces physiques ou mentales de l'enfant diminue sa moralité ; c'est uniquement en laissant à ces forces leur intégrité et toute leur puissance d'expansion que nous pouvons espérer voir se constituer en lui une moralité supérieure. Telle est la tendance morale de l'éducation que nous venons de décrire.

Nous savons bien que cette conception est contraire à celle qui régit l'école moderne ; mais elle est conforme à celle qui peu à peu s'impose à notre époque. Si l'école est si destructrice d'énergie, c'est parce qu'y prédomine encore l'ancien esprit d'asservissement et de terreur qui courbait autrefois l'humanité; elle s'en libérera parce que l'homme s'élève peu à peu à une philosophie plus forte et plus tranquille.

L'homme d'autrefois, en effet, subissait la domination de l'inconnu parce qu'il lui voyait, en sa faiblesse, une force écrasante, aussi écrasante que surnaturelle. Mais, à la suite de longs et opiniâtres efforts pour la conquête d'une vie moins précaire, il est parvenu à comprendre que cet inconnu lui est ouvert de toutes parts ; et la conception du surnaturel a fait place à celle de l'infini. L'une n'est pas moins grande que l'autre ; au contraire ; car si toutes deux témoignent de la puissance de l'intelligence humaine en ce qu'elles prouvent sa noble inquiétude de l'au delà, l'une l'agenouillé, l'autre le redresse et l'attire en avant.

Vaut-il mieux s'agenouiller, subir, s'anéantir dans l'extase de l'adoration, que de courir aux déceptions inévitables, aux découragements et aux amertumes des recherches sans fin? Il n'est pas en notre pouvoir de choisir. Il faut que l'homme marche, qu'il continue l'effort irrésistible et éternel. Même quand il se déclarait ébloui par l'ineffable mystère des choses, même quand il croyait renoncer, un sourd vouloir le possédait qui lui faisait scruter encore les ténèbres. Et il est venu un temps, après de longues périodes de silence et d'apparente résignation, où il a fallu quitter l'attitude de la prière pour se remettre en route et chercher une voie dans la pénombre du jour nouveau.

Depuis toujours l'homme a senti le danger de l'attirance formidable qu'il subissait. Les prêtres lui criaient de fermer les yeux, de s'abstraire, de se supprimer. Le mal et ses épouvantes, les visions de révolte et de châtiments disaient les résistances de la conscience humaine affolée par sa propre audace ; le prêtre ne faisait qu'exprimer les angoisses de la lutte que l'homme soutenait contre luimême, sentant qu'il allait perdre la quiétude du sommeil volontaire s'il cédait aux appels de l'inconnu, qu'il lui faudrait désormais marcher sans trêve à la poursuite d'un idéal toujours fuyant.

Malgré tout, il a fallu se soumettre. Parce qu'il est une force qu'on ne supprime pas, une force qui ne permet pas qu'on s'arrête : la vie. C'est elle qui pousse en avant, qui réalise la destinée.

L'homme, aux temps de ses longues résistances, sentait très bien que c'était contre elle qu'il fallait lutter. Aussi la réduisait-il en lui, le plus possible, l'enveloppait-il de ténèbres, craignait-il par-dessus tout ses embûches et ses séductions. Il n'eut pas la force d'être logique jusqu'au bout, car il eût dû la détruire. Il le sentait, mais il sentait aussi qu'il n'aurait pu. Et, dans sa terreur, il demandait

la délivrance aux puissances surnaturelles auxquelles il s'était soumis, l'anéantissement total qu'elles seules pouvaient accomplir.

C'était la défaite ; les puissances surnaturelles ne peuvent prévaloir contre la vie; elle devait triompher. Lentement elle arracha l'homme à sa torpeur, elle le saisit, l'entraîna.

Alors, peu à peu se dissipa le prestige redoutable du mystère et l'homme, enivré par la joie des premières conquêtes, s'élança en avant, se sentant libre, croyant que les plus grands espoirs désormais lui étaient permis.

Puis vinrent les désillusions. Bien souvent, aux heures de fatigue et de doute, quand se réalisèrent les prédictions de ceux qui niaient l'avenir, l'homme regretta l'anéantissement, la soumission d'autrefois. Et ce furent des périodes de pessimisme.

Quelque temps après, s'étant ressaisi, dans l'excès de son angoisse, de nouveau il s'en allait, d'un pas languissant d'abord, puis avec un enthousiasme fiévreux, vers de nouveaux rêves. Et c'étaient les périodes d'optimisme.

Ainsi, tour à tour espérant et désespéré, l'homme subit la destinée que la vie lui assigne, se demandant en vain où il va, pourquoi il lui faut accomplir cet effort dont il tire toutes ses joies et toutes ses douleurs.

Mais l'époque de renoncement est close pour jamais. Il n'est plus possible de se plonger au sommeil volontaire ; il faut accepter l'irrémissible loi; il faut marcher.

Cette conception a imposé à l'homme des devoirs nouveaux. Elle lui ordonne de vouloir, de rassembler ses forces pour une oeuvre que certains disent illusoire, mais à laquelle toutes les énergies s'acharnent et s'acharneront sans trêve peut-être éternellement.

Voilà pourquoi nous sentons tant de différence entre l'esprit des institutions anciennes et celui dont l'influence est si puissante sur nos vouloirs et nos pensées. Toutes

ces institutions sont régies par la loi du renoncement, de la soumission à une volonté supérieure et infaillible. Nulle part ne se décèle l'effort de comprendre, d'expliquer. Il y a un bien et un mal conformes à l'idée de terreur qui domine le monde. Le bien c'est de réduire, d'étouffer, de supprimer le plus possible le sourd et perpétuel effort de la vie. Tout ce qui lutte, tout ce qui s'insurge, tout ce qui tente quoi que ce soit — car la vie se sert de tout, du meilleur et du pire — tout cela est le mal. Il faut donc faire abandon de sa volonté, en remettre la direction à une volonté extérieure. Il faut avant tout obéir.

Cet abandon de la volonté constitue, en somme, l'action la plus efficace contre la vie ; elle abolit en l'homme la tendance la plus funeste, la plus favorable à la vie, celle qui le pousse à agir. Aussi cela a-t-il été de tous temps admirablement compris par les prêtres de toutes les religions. Ils se sont toujours efforcés de supprimer la volonté humaine et de détruire les possibilités d'affranchissement de la pensée : prêtres de l'antiquité qui gardaient jalousement les secrets de la science ; prêtres du moyen âge qui persécutaient les chercheurs ; inquisiteurs qui réduisaient par le fer et par le feu les révoltes des consciences; jésuites qui voulaient que l'homme fût un cadavre entre leurs mains; tous espérant préserver l'âme humaine des douleurs de la vie en en assumant eux-mêmes les désillusions et les angoisses.

Toute la morale ancienne se réduit donc à l'obéissance. La volonté se soumet au code édicté contre la vie. Il n'en faut pas plus pour expliquer le but de l'éducation morale qu'on maintient encore à l'école de nos jours; elle prépare l'enfant à l'abandon de sa volonté; et nous avons vu avec quelle rigoureuse logique elle accomplit sa mission. Elle détruit systématiquement toutes les impulsions spontanées, sans faire de distinction entre les bonnes et les mauvaises, sans se demander si tel défaut n'est pas la mani-

festation, grossière encore, d'une future qualité. Qualités, défauts, peu lui importe; elle n'a pas à en examiner la valeur; tout cela c'est de la vie, efforts de la volonté qu'il faut détruire. On la remplace par un code, un ensemble de règles qu'on apprend à observer sans que la raison intervienne.

Mais l'homme est arrivé à comprendre que la conception du bien ou du mal, au point de vue absolu est fausse, qu'elle est à peine exacte au point de vue relatif ; que, dans l'ensemble des forces qui se combinent dans les effets que nous constatons, aucune n'est bonne ou funeste en soi. Cela le conduit à supposer que les manifestations obscures de la volonté ont toutes leur raison d'être et qu'il convient de les respecter. Et ce sont ces idées qui tendent à changer les institutions dans le sens d'une large tolérance. La vie n'est plus considérée comme la cause du mal ; elle est devenue la force qui conduit l'homme à la conquête des espaces infinis de l'inconnu ; et c'est à la comprendre pour mieux lui obéir que les grandes intelligences se sont vouées.

Donc toute moralité réside en elle; le mal, c'est tout ce qui la diminue, tout ce qui lui nuit ; le bien, c'est tout ce qui la favorise, tout ce qui la grandit. Toutes les forces autrefois déprimées doivent lui être rendues; il faut que toutes les énergies trouvent leur mode d'action et s'unissent en harmonie.

Déjà les idées sur le déterminisme et l'irresponsabilité ont profondément modifié la signification de l'acte humain et ont attiré l'attention sur la grande faiblesse de la volonté humaine. On a constaté le résultat des grandes destructions accomplies par le passé. N'est-ce pas dans le sens du renforcement de la volonté que se font maintenant toutes les tentatives de rénovation intelligente? N'a-t-on pas compris, par exemple, que la charité, telle qu'on ne la pratique que trop encore aujourd'hui, attente à la dignité

humaine; que celui qui reçoit perd l'énergie de lutter, de vouloir encore ; et ne sent-on pas qu'il faut remplacer l'aumône par la reconnaissance du droit au travail ? N'at-on pas compris que l'homme qu'on condamne subit une dépression morale qui s'ajoute à sa propre faiblesse et n'essaye-t-on pas de lui donner l'occasion de se relever? Un sentiment de mépris, ou d'ironie, ou de colère saisit celui qui voit les autres s'humilier devant lui ; un sentiment de honte ou de haine frappe celui qui s'est humilié et le souvenir de son avilissement le rend hostile à lui-même. Mais pour juger de ce que vaut la conception nouvelle qui, lentement, se fait jour, il faut se rendre compte des conséquences étranges de l'organisation sociale à laquelle a donné naissance l'ancienne. L'homme est en constante révolte contre elle parce que la base en est instable et que les institutions, les conventions en sont toujours en retard sur ses aspirations renouvelées par son effort vers la vérité de la vie. On n'arrive à un équilibre apparent qu'à force de contrainte et d'artifices. A tout instant, pour se conformer à la loi, l'homme se sent en contradiction avec lui-même, se sent obligé de faire, en vertu d'il ne sait souvent quelle raison supérieure — en réalité inférieure à sa propre raison puisque venue d'un passé disparu — ce que sa conscience condamne ou méprise. Qu'on se représente, en outre, la faiblesse d'une loi morale établie sur une fiction et les incitations auxquelles elle laisse l'homme on proie, puisque ce qu'elle prétend surtout refréner, c'est la vie même, la vie toute-puissante dont elle déclare les tendances néfastes. La sauvagerie primitive, la fierté, la force, la ruse, la beauté, la passion, tout lui est ennemi. L'homme est sans cesse en proie à des désirs dont il ne comprend pas le danger, et ce n'est guère que sur les individus dont elle est parvenue à briser le caractère, chez qui elle a étouffé tous les germes d'indépendance, qu'elle a quelque puissance. Mais elle a beau les louer, les récom-

penser, l'homme sent d'instinct la méprisable faiblesse de ces êtres et qu'ils sont inutiles à leurs semblables. Ce n'est pas sur eux qu'il compte pour voir se réaliser les espérances qui sont en lui, ces espérances de vie et de délivrance qu'il veut à ses efforts. Il admire, malgré tout, le» indépendants, les révoltés, les passionnés en qui il sent les aspirations de son propre cœur. Tout son amour va à ces grands malheureux qui se débattent sous le joug du préjugé, en proie à ses propres souffrances. Sa conception de la beauté est toute en l'évocation de leurs luttes. Les tièdes, les médiocres sont méprisés. Chose bizarre, les esprits les plus asservis à l'erreur les méprisent euxmêmes. Une nécessité plus impérieuse que leur terreur les force à reconnaître les vrais hommes, ceux qui s'abandonnent à l'impulsion victorieuse de la vie.

Que l'on ajoute à toutes ces causes de révolte la dépravation qui induit l'homme au mal, le plaisir de braver le châtiment s'ajoutant à la secrète volonté de la nature, l'étrange sensation d'un mal conventionnel qui n'a rien d'humain, et on comprendra avec quelle peine on parvient à maintenir quelque moralité dans le monde, quelle force il faut pour la sauvegarder. C'est la raison d'être du formidable appareil de terreur de la religion, du lourd appareil de répression de la loi.

Pour croire à un avenir plus consolant, il faut songer à l'œuvre incoercible et éternelle de la vie. Il faut se dire que cette vie continue malgré tout son action lente et irrésistible; qu'elle pousse l'homme en avant, qu'elle fait tomber ses terreurs, qu'elle lui donne confiance en elle et en lui-même. Il faut concevoir une humanité qui puisse reconnaître et suivre les impulsions de la nature, qui puisse agir sans entraves conventionnelles ; et une société dont l'organisation ne soit pas basée sur la contrainte.

Mais, dira-t on, quelle serait alors la loi morale ou bien n'y en aurait-il pas? La loi morale ne serait pas autre que

celle d'aujourd'hui ; seulement, elle aurait pour les hommes dont nous parlons une signification réelle et ne les opprimerait pas. Il y aurait harmonie entre elle et la volonté humaine parce que, d'une part, toutes les fausses obligations seraient tombées et que, d'autre part, les consciences seraient plus fortes. Maintenant la loi morale n'existe qu'en paroles et ne se perfectionne qu'en théorie. Tous les perfectionnements moraux restent du domaine de la spéculation pure; l'armature sociale augmente sans cesse de force, réglant plus étroitement les luttes de la vie, mais l'humanité, dessous, reste toujours la même, agitée, ardente. Les belles pensées, les nobles sentiments sortent d'elle, en aspirations, comme des vapeurs qui vont former dans le ciel des rêves le chatoiement des beaux nuages.

Dans notre société, la moralité peut être très belle en conception, elle est très inférieure en réalité. Ce qui seul existe, c'est l'âpre bataille primitive régularisée par les lois, qui sauvent les apparences. C'est ce qui explique l'étrange contradiction que l'on sent partout entre la conscience humaine et l'acte humain; les hommes conçoivent la beauté morale, mais ils ne peuvent y conformer leur vie, sous peine de défaite, et ils se contentent d'y rêver ; les œuvres d'art l'évoquent.

Pour que la loi morale soit efficiente, il faut qu'elle apparaisse comme une émanation de la volonté humaine, il faut que chaque individu puisse la découvrir en luimême et non qu'elle doive lui être imposée ; il faut que chaque individu y puisse reconnaître son propre idéal.

L'homme a en lui tous les éléments de la plus haute puissance morale. Un être qui n'a pas subi de destruction, dont toutes les forces physiques et psychiques se seront spontanément développées selon toute l'étendue de leur pouvoir, un être normal en un mot, tendra tout naturellement vers la vie normale. Tout ce qui est contraire à la

vie lui causera malaise et tristesse. En lui-même elle sera si forte et si saine qu'il sentira d'instinct ce qui lui nuit. N'est-ce pas là le signe d'une moralité supérieure? On trouve parfois, dans notre société même, des hommes qui la possèdent, cette moralité ; ce sont précisément ceux qui étaient si fortement constitués que les destructions ne les ont pas atteints. Quel mépris ils ont pour les conventions! Avec quel haussement d'épaules ils se soumettent aux mesquineries de la loi ! Et comme, dans leurs actes, ils la dépassent, cette loi, simplement, naturellement, sans effort!

Or, cette santé morale serait possible pour tous les hommes si on s'efforçait de sauvegarder leur volonté. Devenue active et forte, cette volonté participerait à tous les perfectionnements qui, maintenant, ne se réalisent qu'en rêve. Et on pourrait espérer la fin de cette lourde peine que la contrainte fait peser sur la vie.

C'est en vue d'un tel accomplissement que nous avons essayé de définir cette conception d'une éducation qui soit le développement spontané et harmonieux de toutes les forces de l'individu.

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