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TROISIEME PARTIE

SOMMAIRE : une visite a novella.

On m'avait dit : ce Lorsque vous irez visiter Novella, montez, vers sept heures si c'est en été, vers huit heures si c'est en hiver, dans une des voitures électriques qui vont par là; vous ferez certainement le voyage avec quelques écoliers dont la conversation vous intéressera. »

Je suivis le conseil et je remarquai, en effet, lorsque j'arrivai à la station du tramway, six enfants de tout âge qui attendaient le passage du train. Celui-ci ne tarda pas à arriver. Ils y montèrent et je m'installai à côté d'un jeune garçon qu'accompagnait une petite fille moins âgée que lui, sa sœur sans doute. Un second boy, un adolescent, était assis seul sur la banquette précédente; les trois autres enfants, deux garçons et une fillette, avaient pris place à l'arrière de la voiture.

Mon voisin pouvait avoir dix ans, sa sœur sept, leur camarade assis devant moi treize ou quatorze. Je les observai. La petite fille avait sur les genoux une de ces longues boîtes en fer-blanc qu'on appelle vasculum et où

on serre les plantes fraîclies recueillies en herborisant; elle l'ouvrit et fit l'inventaire des objets qui s'y trouvaient; un transplantoir, de petits carrés de papier blanc enfilés sur une ficelle, un crayon attaché à un cordon à passer au cou, un petit garde-manger et une gourde.

« Alors, tu accompagnes l'excursion de M. Philippe, lui demanda son frère. Où allez-vous?

— A la forêt de Choisy.

— Si loin!... Tu vas être fatiguée...

— Tiens!... Ce n'est pas pourtant la première fois que j'y vais.

— Tu es allée déjà à Choisy?

— Mais oui, cet été môme... Oh! il y fait bien bon!... Et il y a à récolter par là!... De si jolies mousses!

— Oui, mais je sais bien que ce n'est pas pour les mousses seulement que tu y vas...

— Je ne dis pas... J'adore déjeuner sur l'herbe et c'est si amusant, courir dans la forêt... N'empêche que je rapporterai plein mon vasculum...

— De myrtilles, de framboises... »

La petite haussa les épaules, avec humeur.

(c Fiche-moi la paix, tiens ! » dit-elle.

L'adolescent assis devant nous à ce mot se retourna et, me jetant un coup d'ceil à la dérobée :

« Hélène ! » fit-il.

Elle rougit très fort et, prête à pleurer, car elle s'était aperçue, au regard de l'aîné, que je les écoutais :

« Mais oui, il me taquine, » repartit-elle.

L'autre n'insista pas. Le gamin riait et, brusquement empoignant sa sœur par le cou, l'embrassa. La paix était conclue.

« Et toi, que fais-tu aujourd'hui? demanda Hélène.

— Oh! moi... D'abord j'ai à terminer un panier à papier dont je me suis chargé pour la salle Réaumur, un panier superbe, tu verras... Ensuite j'assisterai à une démonstra-

tion de physique que nous a promise M. Falloise... Puis il y a la partie de foot-ball à trois heures... Puis, on verra... Ah! nous continuons la lecture du journal de Nansen... Beau ça!... Sapristi! et j'oublie que j'ai encore ma carte du ciel de juillet à dessiner... »

Le tram s'arrêtait. Une vingtaine d'enfants l'attendaient à cette station, toute une troupe un peu bruyante dont la montée menaçait d'être assez animée. Je vis avec surprise que le jeune homme assis devant nous se levait et imposait d'un geste et d'un mot le calme à leur turbulence.

« Doucement... »

Il descendit.

« Les petits d'abord, » dit-il.

Cela suffit. Il aida une mignonne fillette à monter, qui tenait une croûte de pain dans sa petite menotte ; quelques-uns l'imitèrent et rapidement toute la bande fut installée. Le tram repartit, plein cette fois d'un gazouillement de voix enfantines, le bruit de volière d'une conversation à l'étourdie, tout le monde parlant à la fois. L'adolescent s'était retiré sur la plate-forme d'arrière, ayant cédé sa place à la petite qu'il avait prise sous sa protection. Nous n'étions dans le tram qu'une dizaine de grandes personnes ; le reste des bancs était occupé par des gosses qui bavardaient à qui mieux mieux. Je remarquai que les enfants étaient très aimés ici et que la sollicitude des autres voyageui's les entourait très vigilamment. J'étais, moi, entouré maintenant d'une demidouzaine de fillettes et garçons dont je ne pouvais que difficilement suivre la conversation, mais à qui s'imposa bientôt l'autorité de mon jeune voisin qui discourait avec une assurance amusante, les autres l'écoutant, plus jeune» ou moins avancés que lui.

On parlait aéronautique, à l'occasion d'un accident survenu à l'inventeur de la dernière machine, au cour» d'une expérience.

ce Oli! moi, dit un bambin à l'œil naïf, ze ne monterai zamais là dedans; c'est bien trop danzereux...

— Oui, tu te contenteras de ramper en automobile!... Pourquoi pas en chemin de 1er, tout de suite?... Avec ça qu'il n'y a j)as de danger, en automobile!... Hier encore une dame a heurté la sienne, en voulant éviter une charrette, contre une borne et s'y est parfaitement tuée !... Et puis, et puis, on ne voit rien en automobile, pour peu qu'on fasse du cent cinquante... Tandis qu'en aéroplane!...

— Tu as été déjà en aéroplane?

— Non, elles sont encore à des prix inabordables... Il n'y en a que pour les gens très riches... Mais papa dit que dans quelques années on pourra les acheter... C'a été ainsi pour les automobiles... et pour ces drôles de petites machines dont on se servait dans le temps... des bicyclettes, je crois...

— Tiens ! voilà une aéroplane, » dit une fillette.

Tous se penchèrent. En effet, une machine à voler passait au-dessus de la ville, à une faible hauteur. On percevait le ronflement de son propulseur; on voyait les voyageurs emmitouflés dans des peaux épaisses. La machine, planant les ailes étendues, descendait selon une oblique très légère. On la vit se rapprocher au loin jusqu'à une très courte distance des toits; puis brusquement les ailes s'inclinèrent et elle remonta, filant en droite ligne dans la direction de Villoin.

« Eh bien, est-ce que cela n'est pas beau? » demanda mon voisin?

Les autres durent en convenir.

« Et pas de danger qu'on se jette sur une borne, hein, en virant? Il y a de la place...

— C'est égal, quand ça se détraque, on est flambé !

— Bah! on ne meurt qu'une fois... Et puis, il y a les assurances... »

Décidément, il était dans le mouvement, mon voisin.

C'était lui que j'avais choisi pour mon interview. La conversation tombait, j'en profitai pour l'interroger.

« Pardon, fis-je, vous êtes sans doute élèves à Novella. »

Ils me regardèrent tous.

(c Oui, Monsieur.

— J'y vais... Je suis étranger à la ville, et venu pour visiter votre école... Vous voudrez bien me conduire vers M. Grisard, auprès de qui je suis recommandé?

— Avec plaisir. Monsieur.

— Dites-moi, vous n'avez jamais fréquenté une autre école?

— Non, Monsieur... J'ai eu un ami qui avait été ailleurs... Ce qu'il me racontait de son école m'eût ôté toute envie d'y mettre jamais les pieds... Brr, il paraît que ce sont de vraies prisons?...

— Oui, j'en sais quelque chose.

— Ah! c'est vrai, vous devez les connaître... De votre temps il n'y en avait pas d'autres... Alors, mon ami n'exagérait pas? On y est enfermé du matin jusqu'au soir?...

— Oui...

— Et on ne peut sortir qu'à midi, pour retourner manger chez soi, vite, et deux fois par jour, aux... Comment disait-il?... aux récréations... Quel drôle de nom!... Il paraît que ces récréations consistent en promenades en rond dans une cour entourée de hautes murailles...

— Oui... »

Les autres écoutaient bouche bée.

(c Et pas de jardins?... Des classes, comme on dit, de vilaines salles tristes où on doit rester immobile pendant des heures et où on est constamment puni, pour des riens, on ne sait pas pourquoi, et où on s'ennuie ferme...

— Oui...

— Eh bien, ils sont à plaindre, là dedans, les pauvres... »

Il réfléchissait. Ses camarades me regardaient, étonnés.

Je devais leur paraître extraordinaire. Je vis qu'on allait me poser d'autres questions; c'était moi l'interviewé. Je rompis les cliiens.

« Et là-bas, fis-je, rien de tout cela?

— Oh ! non, s'écrièrent-ils avec ensemble.

— Pas de classes, pas de cour, pas de punitions, pas de cloche ?

— De cloche?...

— Oui, une cloche... pour indiquer l'heure des cours, de l'entrée, de la sortie, des... récréations?... »

Ils se mirent à rire.

« Mais, Monsieur, pourquoi une cloche?... On arrive, on va au travail, aux ateliers, aux jardins, aux cours auxquels on a été admis... Ceux qui n'ont rien à faire vont au jeu...

— Ainsi, vous faites ce qui vous plaît?

— Non pas!... Quand on a commencé une chose, il faut la finir, avant de pouvoir en entamer une autre... Les professeurs exigent qu'on montre la besogne achevée avant d'en autoriser une plus difficile.

— Mais rien ne vous oblige à commencer ? »

Mon interlocuteur me regarda, comme s'il ne comprenait pas, et regarda ses camarades, comme pour leur demander s'ils comprenaient. Mais eux causaient entre eux d'autres choses. Ma conversation avait cessé de leur plaire.

« Enfin, continuai-je, on ne vous force pas à entreprendre un travail quelconque, ni même à le finir... Vous pouvez passer vos journées à jouer, si cela vous plaît ?... »

Il hésitait à me répondre, n'ayant évidemment pas réfléchi à la baroque supposition que je venais de formuler.

« Non... Oui... Mais il ne faut pas... C'est très amusant de travailler !.. . On ne demande pas mieux que de pouvoir commencer et de finir au plus vite et assez bien pour pouvoir commencer autre chose... Jouer aussi est amu-

sant, mais on ne peut pas jouer toujours... Ainsi les petits sont très contents, quand ils sont admis à la vannerie... Et moi, tenez, je vais avoir fini mon dernier modèle de cartonnage... Je me vois déjà à la menuiserie... Pensez comme je serai fier quand je pourrai aller dire à mon père que j 'y suis accepté ! . . .

— Mais, pour les cours, comment juge-t-on que vous pouvez les suivre?...

— Les cours sont libres... Ceux qui s'y ennuient s'en vont, ceux qui comprennent restent... Mais généralement on ne quitte pas le professeur qu'on s'est choisi, celui avec qui on aime le mieux travailler, quoi... Et lui ne nous laisse jamais en peine, allez... Il est toujours là pour nous aider... Il est un peu notre père... notre bon grand camarade... »

Il dit cela avec un accent d'émotion contenue qui me fit comprendre quels liens d'amitié profonde devaient unir à Novella professeurs et élèves.

« Alors, fis-je après un silence, revenant à râon idée, il n'y a pas de paresseux parmi vous?...

— Des paresseux?... Il arrive à tout le monde d'être paresseux parfois, ou d'être indisposé... Mais cela ne dure pas, et on tâche de se rattraper, voilà tout... Ah! on n'est pas bien fier quand on doit avouer quelque négligence... et d'obliger les autres à vous attendre... »

Ce diable de gamin avait réponse à tout. Je fus forcé d'interrompre mon interview, on arrivait. Descente générale. Il n'y avait presque plus que des enfants dans le tram, une centaine de garçons et fillettes qui s'échappèrent comme une volée de moineaux, les plus jeunes se mettant tout de suite à courir, les aînés allant par petits groupes.

Devant nous s'ouvraient les allées du parc de Novella. Mon jeune ami était resté avec moi; il confia sa petite sœur à un camarade et nous cheminâmes, lui continuant à répondre obligeamment à toutes mes questions. Ce que

je voyais m'émerveillait. Ce parc était réellement superbe, avec ses allées bien entretenues, ses grands massifs d'arbres, ses retraites de silence et d'ombre où quelque siège rustique conviait à la causerie ou à la méditation solitaire. Mon compagnon jouissait de mon étonnement, se souvenant sans doute de la description que je lui avais faite de la triste école où j'avais passé ma jeunesse morose. Il m'apprit que c'étaient les pupilles de Novella, sous la direction des professeurs jardiniers, qui soignaient les plantations, ratissaient les chemins, exécutaient les travaux nécessaires d'abatage, d'émondage, etc.; que c'étaient eux aussi, avec l'aide des professeurs-menuisiers, qui bâtissaient et réparaient les bancs, entretenaient les petites constructions édifiées çà et là; qu'en général, du reste, tout se faisait le plus possible à Novella, par les colons eux-mêmes; ce n'était que pour les travaux très importants et très dangereux qu'on faisait appel au dehors.

Je vis les prairies et les bêtes autour desquelles déjà s'empressaient des fillettes et quelques personnes qui les aidaient et les conseillaient, les initiant sans doute aux soins à donner aux animaux; toutes étaient chaussées de sabots et avaient revêtu un costume spécial, longue blouse serrée à la taille par une ceinture de cuir, chapeau de paille. Les unes travaillaient aux étables, écuraient les auges, garnissaient les mangeoires ; les autres s'occupaient à la laiterie, nettoyant les ustensiles, teilles, cruches, barattes, et les dalles et les murs à grandes eaux. Les garçons amenaient dans de petites charrettes à bras la paille qui devait servir au renouvellement des litières ou la nourriture des bêtes, retournaient avec les produits de la laiterie.

Je vis les jardins où travaillaient de nombreux enfants de tout âge, sous la direction de professeurs^jardiniers, bêchant, plantant, semant, faisant la récolte des fruits mûrs, la cueillette des fleurs, nettoyant où il fallait. Je fus

étonné de l'ordre et de l'entente où s'accomplissait le ti-avail ; il y avait là des bambins d'à peine sept ans qui avaient l'air bien sérieusement occupés à de menues besognes sans doute, mais consciencieusement exécutées. Et je réfléchis qu'on obtenait ici si facilement ce qu'il eût été inutile de demander à nos enfants, cette application volontaire à un travail régulier, parce que, dès le début, ils n'avaient vu que cela autour d'eax et que l'initiation au labeur avait été commencée tout de suite et réalisée pas l'exemple, ce labeur toujours considéré comme chose sérieuse et belle. Lorsque quelqu'un était embarrassé, il s'adressait simplement à plus expérimenté que lui ; et c'était l'enseignement mutuel. On n'avait recours aux professeurs qui, eux aussi, travaillaient là à une besogne convenant à leurs forces que dans les cas trop difficiles. Et c'était joli à voir, ces enfants penchés sur une plante, causant entre eux de ce qu'ils remarquaient, s'instruisant l'un l'autre, s'aidant l'un l'autre. Je compris combien était simple et grande la pensée de ceux qui avaient conçu un tel enseignement. Non seulement, le but particulier que seul envisageaient les pédagogues du passé, l'acquisition des connaissances, était atteint bien plus logiquement et plus complètement que par les sèches leçons d'autrefois, mais une autre préoccupation y apparaissait, plus importante peut-être, celle du développement de ce sentiment de solidarité qui fait les sociétés harmonieuses. Ceux qui travaillent en commun, ceux qui s'aident dans l'accomplissement d'une même tâche, apprennent à s'aimer, sentent la noblesse de l'effort humain uni en une même volonté de progrès. Et c'est là peut-être ce qu'il y a de plus beau dans l'humanité ; c'est de ce sentiment de confiance et de bienveillance naturelles qu'il faut attendre la réalisation des espérances de l'avenir, et non de cette lutte ardente où certains voient la condition de tout perfectionnement et qui nous laisse en somme à l'état inférieur d'animaux acharnés à se disputer une proie.

Les plus âgés surveillaient le travail des plus jeunes et souvent, abandonnant le leur lorsqu'ils remarquaient quelque oubli ou quelque maladresse, allaient tranquillement montrer comment il fallait faire ou réparer sans en avoir l'air, et tout en l'expliquant, la faute commise. Jçi remarquai que d'ailleurs les professeurs souvent indiquaient d'un signe à un des grands la nécessité d'une intervention et que tout travail était vérifié et corrigé ou complété si besoin en était.

Comme nous nous éloignions, commençait dans un des jardins une de ces leçons occasionnelles dont on m'avait parlé. Sans doute, une chose nouvelle était apparue au hasard du travail, car je vis se faire autour d'un des jardi- ^'m niers-professeurs un groupement d'élèves qui écoutaient attentivement ses explications. Quelques-uns s'en allèrent, ne comprenant pas sans doute et retournèrent à leur travail. La leçon ne fut pas longue, et j'entendis le professeur dire à ceux qui l'entouraient : « Je vous montrerai cela demain, mes amis, au laboratoire. » Je pense qu'aucun de ceux qui étaient là ne manqua cette démonstration-là. Le travail reprit.

« Nous allons arriver maintenant à la plaine des jeux, me dit mon guide.

— On ne s'en douterait pas, fis-je, au silence qui règne

— Oh ! répondit-il, il n'y a probablement personne. Vous comprenez qu'à cette heure on n'a pas grande envie de jouer... On va d'abord au travail... »

En effet, la vaste plaine était presque déserte. Il n'y " avait çà et là que quelques marmots qui faisaient des trous dans le sable. Deux jeunes filles étaient avec eux, occupées à quelque menu travail de femme.

La plaine traversée, je fus surpris d'apercevoir, à quelque distance, les maisonnettes à toits rouges d'un petit village dont l'ensemble, joli et pimpant, parmi les fleurs

des jardinets et les grands arbres des allées apparaissait là tout à coup comme un décor de féerie. « Comment! fis-je, quel est ce village?

— C'est Novella, me dit mon compagnon. Vous voyez, là-bas, au bout de cette avenue, l'école. Nous allons y arriver.

— Mais, ces maisons !

— Ce sont les habitations de certains de nos professeurs et de quelques personnes qui exercent là leur profession et qui contribuent à certains travaux. Il y a aussi les fermes et des ateliers particuliers où on apprend les métiers qui ne s'enseignent pas à l'école même. »

Nous avions atteint les premières maisons du village et j'eus là l'impression de me trouver tout à coup au milieu d'une de ces communautés humaines dont on rêve pour ceux qui, dans l'avenir, auront pu s'affranchir de la fiévreuse vie moderne. Tout y était si calme, si gai et si riant qu'on se sentait envahi par un étrange sentiment de douceur et de bienveillance. On avait l'impression que dans ce milieu de quiétude le devoir devait être aisé et agréable; que, de même que ces plantes qui répandaient partout la joie de leurs couleurs et de leurs parfums, ces gens qu'on croisait et qui vous saluaient d'un sourire, ces ouvriers qu'on voyait à l'œuvre dans les cours des fermes ou dans de clairs ateliers, vivaient simplement pour le bonheur de tous, donnant le meilleur de leur effort. Et je compris que ces enfants, dont la présence rappelait partout la raison de l'œuvre commune, emporteraient plus tard de ces lieux des aspirations qui, sans doute, les sauvegarderaient des mesquines préoccupations qui nous font l'existence si décevante.

Nous arrivions à l'extrémité de l'avenue qui conduisait à l'école même ; on entrait directement dans le grand jardin du cloître, sur lequel s'ouvraient les différentes salles d'étude.

« C'est ici, probablement, que nous trouverons M. Grisard, me dit mon [compagnon... Je sais qu'il a commencé depuis quelques jours un cours de lecture et d'écriture qui se donne tous les matins, vers cette heure, à la salle Micbel- Ange. »

La salle Michel-Ange était de l'autre côté du bâtiment. Je vis en passant par la longue galerie les autres salles où des enfants de tout âge travaillaient en compagnie d'un ou de plusieurs professeurs. Les unes étaient presque remplies et, par la porte ouverte, nous arrivait ou le bruit léger de jeunes voix confondues en un ramage animé auquel se mêlaient celles plus graves des professeurs, ou le silence attentif d'un auditoire intéressé que l'influence d'une parole harmonieuse groupe en un même effort de pensée. Les autres étaient presque vides. Quelques enfants y travaillaient ou y causaient avec leur maître. Et c'était partout le joli spectacle de jeunes têtes levées vers l'aîné qui enseigne, d'une communion d'effort vers la connaissance librement désirée et donnée avec bienveillance.

Nous trouvâmes en effet M. Grisard à la salle indiquée, occupé, comme l'avait dit mon guide, à apprendre à lire et à écrire à une vingtaine d'enfants. Je m'arrêtai, ne voulant pas interrompre la leçon et, ayant remercié mon jeune ami qui partit en courant, sans doute vers les ateliers, finir la besogne dont il avait parlé, je fus au jardin m'asseoir sur un banc à l'ombre d'un magnifique catalpa.

La matinée déjà était chaude ; le soleil avait envahi de sa lumière éclatante presque tout le jardin où planait la paix profonde de l'été. Je songeais, laissant errer mes regards autour de moi, dans cette paisible oasis de fraîche et riche verdure que les plantes grimpantes de la] galerie entouraient d'un cadre fleuri, revoyant le beau parc que je venais de traverser, à la triste cour des écoles d'autrefois et de tant de celles d'aujourd'hui encore où quelques, arbres s'étiolent entre les pavés, symboles de la vie con-

trainte des pauvres gosses qui y jouent — parfois ! — sous la surveillance inquiète de malheureux instituteurs ; et je comprenais l'étonnement et le vague effroi de mon jeune ami quand il m'en parlait. Comment avait-on pu croire que l'emprisonnement de l'enfance fût nécessaire à l'éducation ? Comment cette aberration de pensée avait-elle été possible quand le spectacle tout entier de la vie parle de liberté et de spontanéité? Mais je reconnus qu'au fond cette erreur était en somme compréhensible, car n'est-ce pas l'invincible tendance de l'homme ignorant, qui ne craint pas de s'immiscer dans l'œuvre de la nature, d'y porter le trouble en prétendant présomptueusement y contribuer? L'idée de corriger, d'amender n'est-elle pas la première de l'homme sans savoir et n'est-ce pas avec la science que vient la circonspection, le respect des mystères de la vie?

Je fus tiré de mes réflexions par l'irruption soudaine dans la galerie d'une bande d'enfants, garçons et fillettes, qui filaient à toutes jambes vers l'avenue; ce fut un passage brusque de cris, de rires qui s'éparpillèrent au loin. Et je vis venir. vers moi un homme d'une quarantaine d'années, causant avec deux enfants que je devinai être des nouveaux venus, à leur air embarrassé, à leur mine un peu contrainte. Ce ne pouvait être que M. Grisard, car c'était son cours qui venait de finir. Je m'avançai et nous fîmes connaissance. Avec une amabilité charmante, il s'offrit pour me faire visiter Novella et me donner tous les renseignements que j'étais venu demander.

Il me conduisit d'abord aux ateliers. Partout tiavaillaient à cette heure de nombreux enfants de tous âges. Ce qui me frappa et ce que je suis le plus embarrassé de raconter, c'est l'extrême diversité d'aspect de tout ce que je vis. Nulle part, la moindre apparence de réglementation. Nous entrions dans des salles où deux ou trois jeunes ouvriers étaient sérieusement occupés à une absorbante besogne, dans le plus profond silence; plus loin, c'était l'animation

•et le bruit d'un véritable chantier un jour de presse; ailleurs, dans des salles presque encombrées, régnaient une activité tranquille, une atmosphère de travail heureux et facile. Ici on chantait, là on causait, on plaisantait; parfois dans un coin surgissait une discussion où un profes seur était amené à donner son avis ; on entrait, on sortait, on se montrait l'ouvrage, on se demandait des conseils, on s'aidait. Et partout les âges et les sexes étaient mêlés. La séparation se faisait tout normalement à mesure que les métiers se différenciaient ; on ne trouvait pas plus les garçons aux cuisines ou aux ateliers de couture que les filles aux ateliers de menuiserie ou aux forges ; mais il y avait des salles où le travail se faisait en commun parce qu'il était comme une initiation générale aux autres occupations : tels les ateliers de vannerie, de cartonnage, de brochage, de reliure.

C'étaient les plus amusants. A la vannerie, les plus jeunes enfants fabriquaient d'abord de petits paniers de forme très simple, de grandeurs et de destinations différentes; assis sur de petits bancs à leur taille, ils tressaient des baguettes blanches d'osier. Graduellement, le travail se compliquait, s'enjolivait, tandis que les matériaux devenaient plus fins et plus précieux. Je vis des bambins encore très maladroits bâtissant des corbeilles frustes et irrégulières en osier commun ou même simplement en paille tressée maintenue par de la ficelle. Et rien n'était plus agréable et plus intéressant que de suivre leurs efforts, de surprendre les regards dont les plus jeunes épiaient le travail des plus habiles pour saisir leur manière de faire, de voir l'application silencieuse, l'amour-propre qu'ils mettaient à réussir. Les uns, après quelques essais infructueux, bravement demandaient conseil ; les autres, plus fiers, défaisant et refaisant, s'acharnaient à réaliser par eux-mêmes. Les premières tentatives étaient sans doute les plus pénibles, car c'était auprès des petits que

travaillaient les professeurs. Sans en avoir l'air, ils surveillaient attentivement et offraient leur aide dès qu'ils sentaient naître le découragement dans les gestes plus lents, dans les soupirs des petites poitrines oppressées par l'effort du travail. Après, cette intervention se faisait plus rare. Par une lente gradation le travail se réalisait de plus en plus habilement et c'était pour ainsi dire sans explications que les grands arrivaient à construire les plus délicats, les plus jolis objets de vannerie; les uns copiaient des modèles dont la série se compliquait de plus en plus, les autres créaient à leur fantaisie.

M. Grisard m'apprit que les objets confectionnés par les enfants leur étaient payés dès qu'ils étaient suffisamment bien exécutés pour pouvoir être vendus sur les marchés de la ville ou achetés pour les usages de l'école, défalcation faite évidemment du prix de la matière première. Ce système, appliqué partout, avait d'excellentes conséquences, non seulement en ce qu'il donnait au travail une valeur que l'enfant apprend à apprécier, mais parce qu'il nécessitait une comptabilité assez compliquée dont les écoliers avaient eux-mêmes la charge.

« L'administration du budget de l'école, me dit mon guide, est une affaire très sérieuse et je vous assure que nos enfants y trouvent amples matières à de très réelles mathématiques. Tous y contribuent pour ainsi dire, parce que chaque atelier a sa comptabilité particulière à laquelle vous comprenez que chacun s'intéresse et finit par s'initier complètement. Vous verrez que le principe appliqué ici en toutes choses est de faire exactement ce qui se fait dans la vie même ; il n'y a que cela pour apprendre à vivre. Tout ce qui est factice est de très mauvaise éducation.

Aux ateliers de vannerie se faisait aussi la réparation. J'y vis fabriquer également ces nattes polychromes jetées à profusion dans toutes les salles de l'école ; ce travail est assez simple et des enfants très jeunes déjà y réussissaient

assez facilement ; les uns travaillaient seuls, d'autres confectionnaient ensemble un grand tapis dont le dessin était au milieu d'eux.

Nous visitâmes ensuite les ateliers de cartonnage. Debout autour d'établis composés de grandes planches sur tréteaux et recouvertes de zinc, les jeunes ouvriers et ouvrières dessinaient sur des feuilles de carton des formes qu'ils découpaient ensuite, qu'ils assemblaient. Ces ateliers étaient gais d'animation, d'activité légère et jolie ; dans la clarté vive tombant des grandes verrières, les couleurs et les formes des choses chantaient, les gestes des enfants mettaient une harmonie de vie heureuse et saine. Des boîtes de toutes dimensions sortaient des mains des jeunes artisans ; ils les ornaient de papier de couleur choisi sur la feuille d'échantillons étalée sur un des murs. Ce choix était souvent très discuté et des arbitres étaient demandés parmi ceux qui sans doute avaient fait preuve de goût; on ne se gênait pas pour critiquer les maladresses. Les professeurs n'intervenaient que très rarement, ou bien quand on leur demandait conseil. Un travail réussi était récompensé par la franche admiration et les louanges de tous. Il fallait voir la fierté de celui qui en était l'heureux auteur et l'application silencieuse de ceux qui recevaient quelque encouragement mérité ; on devinait chez les moins habiles une volonté ardente d'arriver à faire aussi bien que les autres. Et on fabriquait là des choses étonnantes. Des garçons de quatorze à quinze ans confectionnaient de jolies boîtes garnies de peluche, de soie, de satin de couleur harmonieuse; j'en vis même qui arrangeaient le fond et le couvercle en empreintes destinées à recevoir la forme des objets.

Je compris quelle heureuse influence exerçait sur ces jeunes gens le goût des jeunes filles qui travaillaient à leurs côtés ; souvent ils s'associaient à deux, trois ou quatre pour une besogne commune, et ce qu'ils réalisaient

ainsi avait alors, en même temps que la pureté et la hardiesse des lignes, une grâce de fini et de légèreté où se sentait l'intervention d'un travail de femme.

Dans ces milieux de calme labeur, de belle santé, de vie harmonieuse et forte, je n'eus pas un seul instant la préoccupation de ces pensées de défiance mauvaise et de répugnant effroi que répandent autour d'eux, comme les émanations de leur âme fétide, ceux qui redoutent et haïssent la vie.

M. Grisard me conduisit aussi aux ateliers de menuiserie. Dès l'entrée, on sentait la bonne odeur du bois travaillé et on était séduit par le spectacle animé de la grande salle où le travail était plus ardent, plus intense encore, semblait-il, qu'ailleurs. Un arbre de transmission la traversait dans toute sa longueur et le glissement rapide des courroies, le ronflement des machines-outils, les plaintes du bois qu'une scie mécanique entaille, que le rabot écorche, les coups de marteau et de maillet enfiévraient là le labeur.

Pour être admis à ces ateliers, il fallait avoir passé par d'autres où le travail était plus facile et d'ailleurs d'initiation préparatoire, de sorte que les jeunes ouvriers y avaient tous au moins une douzaine d'années et que certains étaient même déjà des artisans accomplis. De plus, l'organisation du travail y était différente de celle des autres. Tandis qu'ailleurs chacun travaillait le plus souvent pour soi, construisant selon ses forces tel ou tel objet, ici la besogne était collective et chacun y contribuait en raison de son savoir. L'intervention des professeurs s'affirmait dans la direction de l'ouvrage; on devine cependant que leur rôle n'était pas d'assurer la bonne exécution du travail nécessaire, à la façon d'un patron quelconque, et qu'ils avaient surtout souci de leur fonction d'éducateurs. La besogne était strictement divisée et chacun savait ce qu'il avait à faire et à qui il avait à demander avis ou conseil.

M. Grisard m'expliqua que tout travail, avant d'être commencé, était expliqué et commenté à tout l'atelier, de façon que chacun comprît la portée de ce qu'il aurait à exécuter et fût à même d'unir intelligemment son effort à celui de ses compagnons, fût à même aussi de s'initier graduellement à des tâches plus importantes. On obtenait ainsi un travail collectif d'une valeur intellectuelle complète. A mesure et aussitôt que l'apprenti faisait preuve d'habileté plus grande, il se voyait confié des besognes plus délicates et plus difficiles.

Au fond de l'atelier, il y avait un grand tableau noir et très souvent le travail, brusquement, s'arrêtait pour quelque démonstration nécessaire.

Longtemps nous nous arrêtâmes dans ces ateliers ; le travail du bois est un des plus intéressants, des plus variés, des plus instructifs qui soient. Que d'enseignements il permet, que de ressources, de matières à véritables leçons de faits et choses s'offrent à l'éducateur intelligent au cours de l'apprentissage de ce métier dont les outils sont si nombreux et si divers, où tant de notions de mathématiques et de mécanique trouvent leur application, dont le vocabulaire lui-même est si riche et si expressif qu'il donne nombre de mots au langage courant.

Nous passâmes à l'atelier de reliure. La régnait le calme et comme le recueillement d'un travail plus patient et plus délicat. L'organisation en était la même que pour la menuiserie. Les plus jeunes élèves aidaient les autres, préparant, rassemblant les matériaux et, comme aux ateliers de menuiserie, on avait le droit d'entamer sous la direction d'un camarade plus habile une besogne qu'on croyait pouvoir mener à bonne fin ; mais il fallait passer successivement par tous les grades du métier. Je dirai, à ce propos, que c'était là une règle appliquée partout et d'une façon très simple : tout apprenti devait prouver par l'exécution parfaite d'un travail du genre de ceux qui lui

étaient confiés qu'il possédait à fond telle ou telle partie du métier avant de pouvoir s'essayer à une autre ; et c'étaient ses camarades qui en jugeaient.

Nous vîmes ainsi relier, depuis les légers manuels classiques que l'on revêtait d'une solide couverture de toile, jusqu'aux livres précieux de bibliothèque qu'on revêtait de maroquin doré au fer, en passant par les volumes d'étude qu'on protégeait sobrement, mais toujours avec goût et élégance. Une bonne partie des ouvriers consacraient leurs soins aux réparations.

Ces ateliers de la menuiserie et de la reliure terminaient l'éducation manuelle générale ; tous les enfants y passaient et en apprenaient au moins les premiers éléments. Mais alors le travail se distribuait aux divers métiers dont chacun devait en posséder au moins un complètement, selon les dispositions et les aptitudes particulières. Préparés à toute espèce de travaux par cette initiation première — les deux derniers métiers avaient été choisi» pour permettre à la fois le développement de l'habileté manuelle et la culture du sentiment artistique — les enfants pouvaient aborder l'apprentissage d'une profession spéciale.

Aussi ne vîmes-nous plus, aux divers ateliers que nous visitâmes ensuite, cet aspect amusant d'école qu'avaient ceux que nous quittions avec leurs salles spacieuses où les tout petits, commençant leur apprentissage, mettaient la grâce enfantine de leur maladresse jolie, de leur bonne volonté et de leur espièglerie gamine. C'étaient de vrais ateliers où travaillaient activement des jeunes gens sérieux et déjà habiles, sous la direction d'un patron-professeur. Evidemment, ils ne ressemblaient en rien aux misérables salles de fabrique où souffrent encore de nos jours tant de malheureux et où le travail est pénible et dangereux. Partout régnait la plus stricte propreté, partout était répandue une abondante lumière. Chacun avait une dispo-

sition convenant à sa destination, mais nulle part n'était abandonné ce souci de beauté et de goût que j'avais remarqué dans toutes les salles que j'avais visitées. Comme ailleurs, des carreaux émaillés revêtaient les murailles et une décoration sobre retraçait en frises polychromes les travaux des différents métiers. Partout aussi les machines intervenaient largement dans le labeur, lui enlevant son caractère de fatigue, laissant à l'ouvrier le loisir de consacrer son effort à un travail intelligent et artistique.

Il y avait de ces ateliers qui étaient de jolis milieux où le travail devait être un plaisir : la forge tout enluminée des reflets du feu qui se jouaient sur les murailles luisantes, où retentissait le son clair des marteaux sur les enclumes et où se voyaient de beaux travaux de ferronnerie lentement édifiés et achevés avec amour; l'atelier de la poterie, où naissaient les formes gracieuses de vases de toute espèce; ceux de l'imprimerie et de la typographie, auxquels on avait donné le caractère ancien des ateliers d'autrefois.

M. Grisard m'expliqua que ces ateliers étaient dirigés par des particuliers qui avaient accepté de se charger de l'éducation de quelques apprentis et à qui l'école fournissait, sous certaines conditions, une installation complète, leur laissant d'ailleurs largement le moyen de se tirer d'affaire,

« Il nous fallait des hommes de bonne volonté, nous dit-il. Nous n'avons jamais fait appel en vain aux dévouements. L'école a eu sur certains une influence si puissante qu'elle leur a fait pour ainsi dire une vie nouvelle et qu'ils sont devenus d'excellents éducateurs. Du reste, tous, ici, parmi ces enfants qui personnifient nos plus belles espérances, nous sentons l'action d'une force toute-puissante qui nous rend meilleurs, qui nous fait oublier sans peine les basses préoccupations de la vie égoïste. »

Il disait vrai. Moi-même, depuis que je me trouvais en

ces lieux où s'accomplissait harmonieusement une si belle œuvre d'avenir, je me sentais envahi d'un grandissant enthousiasme. A mesure que m'apparaissait la conception si simple et si vraie de cette éducation tout imprégnée de vie, mes préventions et mes défiances m'abandonnaient. J'aurais voulu unir mes efforts à ceux de ces hommes qui s'étaient donné la plus noble des tâches et l'accomplissaient avec une si absolue sincérité; et c'était avec tristesse que je me souvenais parfois de la désolante réalité.

Comme nous sortions de l'imprimerie, le travail finissait. Il était onze heures.

« Maintenant, me dit mon aimable cicérone, nous accompagnerons, si vous le voulez bien, nos jeunes gens là où ils se rendent. C'est l'heure du bain. Puis nous déjeunerons avec eux, si vous consentez à partager notre modeste repas. »

Partout les ateliers se vidaient en effet et c'était, à travers le parc, une course joyeuse de garçons et filles vers le plaisir du bain. Bientôt les groupes, d'abord mêlés, se partagèrent, garçons d'un côté, filles de l'autre. Nous suivîmes les premiers.

Le bassin était une immense piscine à ciel ouvert qu'en hiver on pouvait aisément recouvrir d'un vitrage et qu'entourait le rectangle des cabines. Une large bande d'asphalte séparait celles-ci de la balustrade d'appui et de distance en distance était placée une double rangée d'orangers en caisses dont la verdure, continuant celle des frondaisons du parc, enveloppait l'eau d'un cadre riant de frais feuillage. La piscine était toute pavée de carreaux blancs qui laissaient à l'eau sa transparence glauque et le long des bords courait une jolie frise aux tonalités vertes et bleues qui représentait bêtes et plantes aquatiques en un fouillis de vie ondoyante. A l'une des extrémités du bassin, qui pouvait avoir une cinquan-

ELSLANDER. — L'ÉCOLE NOUVELLE. i6

taine de mètres de longueur sur une trentaine de largeur, et dont le fond s'abaissait en pente douce, tombait la cascade d'eau courante qui l'alimentait. Partout des tremplins et des engins de jeu.

Après le brouhaha de l'arrivée, il régnait maintenant dans la vaste enceinte un calme léger fait des bruits chantants de l'eau, clapottements contre les bords, murmure de la cascade, égouttement des douches.

Nous attendions, en causant, sur les conseils de mon compagnon, la ruée à l'eau, comme il disait.

(c J'y assiste chaque fois que je puis arriver à temps. Cela m'amuse énormément. Vous verrez. Nos gaillards se déshabillent. Ils ne seront pas long, allez... »

En effet, coup sur coup les cabines s'ouvrirent, une, cinq, vingt, toutes, et s'en élancèrent avec furie de grands corps blancs gesticulant qui aussitôt et comme d'un bond furent à l'eau. De toutes parts elle jaillissait en éclats écumeux et elle se couvrit soudain de têtes mouillées et rieuses, de mouvements désordonnés, de cabrioles, de cris et de rires. Ah ! oui, la ruée était joliment mouvementée; mais que le spectacle, à présent, était nouveau pour moi ! Certes, ce n'était pas la première fois que j'assistais à une baignade d'enfants, mais jamais je n'avais contemplé une scène d'une telle exubérance de vie. Il n'y avait pas là de ces j)etits corps grelottants de gamins chétifs qui ont peur de l'eau et ont hâte d'en sortir, après s'y être trempé les pieds. Tous s'y trémoussaient avec entrain et quand, la première ivresse passée, commencèrent les jeux, je fus presque effrayé de leur impétuosité, moi pauvre homme habitué aux mouvements prudents et réglés de notre gyiunastique de malades dont nous sommes cependant si fiers. C'étaient des courses folles, des bonds, des escalades de singes en fuite, des plongeons hardis qui partaient de toutes parts, un tumulte extraordinaire qui, je l'avoue, me donnait une impression de malaise. Cependant je me

rendais compte que moi seul ici étais hors de la normalité. La preuve, c'est que j'avais décliné l'invitation de M. Grisard de me baigner aussi. Il m'avait quitté un instant et quand il reparut, je me dis que j'avais bien fait d'éviter des comparaisons peu flatteuses pour moi. Que de beaux corps ici, bien musclés et sains, solides et nerveux, admirables aux rares moments de repos et tout frémissants de l'agitation du jeu, admirables plus encore dans leurs mouvements souples et puissants, dans leur harmonie d'attitude et de geste que donne l'habitude de l'exercice physique! Peu à peu je m'accoutumais à la belle violence de vie de cette jeunesse ardente et, comme si l'influence de sa joie m'eût ranimé d'une force nouvelle, je m'abandonnais au plaisir de la contempler sans crainte.

ic Mais, dis-je à M. Grisard, quand nous nous retrouvâmes dehors, où donc ont-ils appris cette gymnastique de fous? Je croyais que vous blâmiez cet enseignement.

— Aussi personne ici ne s'occupe de la leur enseigner... Je vous assure que ce n'est pas nécessaire... Où ils l'ont apprise?... Partout... et tout seuls... Nos gamins savent courir, sauter, grimper, plonger, nager tout naturellement, comme l'oiseau sait voler... Ah! oui, je saisis maintenant la raison de votre question... Cela s'enseignait autrefois, n'est-ce pas?... en même temps que tant de choses inutiles... Que de peines on se donnait alors!... »

Il venait de dire là toute l'absurdité de l'ancienne éducation. Oui, que de peines on se donnait ! On voulait tout enseigner et on remplaçait les faits et les choses par des mots et des formules. Et cela sous prétexte d'ordre et de méthode. La vie faisait peur...

Mon compagnon m'arracha à ma rêverie.

« Vous songez à l'école de jadis, fit-il. Je ne l'ai pas connue. Elle était donc réellement si différente de celle-ci? »

Je la lui décrivis telle qu'elle était encore au temps où

on commença à en montrer la barbarie. Il ne revenait pas de son étonnement.

« J'en ai lu souvent la description, me dit-il; je ne m'en pouvais figurer cependant ce que vous venez de me raconter... Mais il ne faut pas se dissimuler qu'il y a encore beaucoup à faire, Nos idées sont loin d'avoir triomphé. Vous savez combien l'école officielle diffère encore de celle-ci. On y viendra, mais que de temps il faudra encore ! . . .

» Bah ! travaillons ! ajouta-t-il. Et maintenant, au réfectoire. »

Là encore m'attendait le plus joli spectacle. Cette matinée avait été féconde pour moi en bonnes émotions réconfortantes ; cette fois j'eus peine à contenir le trouble délicieux qui me saisit lorsque je pénétrai dans l'immense salle inondée de lumière et toute resplendissante de l'éclat bleu des céramiques où les enfants se réunissaient à ce moment pour le déjeuner. Les tables étaient mises, des tables à dix places, sur deux rangées sans fin. Les jeunes filles s'occupaient des derniers détails, allant d'une table à l'autre, affairées, corrigeant ici le pli d'une nappe, là disposant mieux assiettes et couverts, arrangeant les fleurs dans les vases. Les garçons causaient par groupes debout près des grandes fenêtres. Je n'eus qu'un instant la vision de ce calme tableau de vie intime et douce qui contrastait si agréablement avec ceux qu'on venait de me montrer, car au moment où nous entrâmes résonnait la sonnerie électrique d'appel. Tout le monde se mit à table; il n'y eut pas un seul retardataire.

M. Grisard me présenta rapidement aux personnes qui m'entouraient à la table où je fus invité à prendre place et, mis à l'aise tout de suite par leur accueil aimable, je pus admirer la simple et magnifique beauté du décor de vie qui m'environnait. Chaque tablée était comme la réunion d'une petite famille; il y avait deux ou trois grandes per-

sonnes, puis des enfants de tout âge, des jeunes filles, des jeunes gens, des bambins dont il fallait contenir l'impatience ; de la politesse, de la bienveillance mutuelle, des manières naturelles, pas la moindre contrainte.

A peine chacun fut-il installé qu'un roulement prolongé courut tout le long de la salle, salué par de petites exclamations de satisfaction des gamins. Les aînées des jeunes filles se levèrent, ouvrirent dans la muraille près d'elles une petite porte et partout à la fois entra le fumet odorant de la cuisine. Derrière chaque petite porte attendaient les plats. Les jeunes filles servirent et aussitôt se répandirent le bruit des fourchettes et des couteaux, l'animation joyeuse d'un repas d'enfants.

Que tout cela était bien ! Comme, dans ces milieux, on devait apprendre à s'aimer! Les jeunes filles mettaient à chaque table la grâce de leurs gestes jolis et les manières des jeunes gens que je me rappelais si brusques et si grossières aux repas de pension, en prenaient une douceur aimable. Les conversations étaient paisibles et sur tous les visages il y avait un air de tranquille abandon ; on aidait les petits et c'était avec déférence que chacun écoutait le chef de la tablée, l'aîné ou l'aînée qui étaient là comme un père ou une mère au milieu de leurs enfants... Que tout cela était bien ! . . .

Je remis au lendemain le reste de ma visite, ne voulant pas abuser de la complaisance de mon aimable guide. Je partis à regret cependant ; je revins avec empressement.

Ce matin-là je vis les ateliers des jeunes filles, ateliers de couture, de la broderie, de la dentelle, de tous les travaux de la femme. C'était partout le même esprit pratique, la même organisation, les mêmes conditions d'ordre matériel et moral, la même préoccupation de la beauté. On travaillait là uniquement pour l'établissement même et je i reconnus d'où sortait la lingerie, dont j'avais remarqué

à table le fini et le goût, et les rideaux brodés des verrières.

Ces ateliers étaient, si possible, d'aspect plus riant encore que les autres : la grâce féminine y était répandue en fraîcheur et en gaieté. Sous la claire lumière des grandes fenêtres, les tables, avec leur amoncellement d'étoffes et leurs groupes d'ouvrières, offraient un coup d'œil de joyeuse animation. Là aussi on chantait : c'étaient des chœurs empruntés à des œuvres célèbres ou de tendres chansons populaires qui voletaient légères audessus des têtes penchées, ou de ces airs d'origine inconnue que quelqu'une des plus Jolies voix phrasait de cet accent de pensive sérénité que donne au chant le souci du travail.

Et, comme parmi les garçons, les grandes se faisaient aider par les petites pour les besognes faciles, encourageant les tentatives, initiant les apprenties à de nouveaux travaux.

Nulle part encore je n'avais vu trace de ces scènes pénibles qui éclatent si fréquemment entre maître et élèves dans les écoles où le régime de la contrainte pousse les enfants à la révolte et produit chez les éducateurs une irritabilité presque maladive. Tout se passait sans cris et sans querelles parce que nul ne songeait à imposer sa volonté à d'autres, et la bienveillance affectueuse, ainsi que l'exemple des aînés, était d'une influence moralisatrice plus puissante que la plus rigoureuse des disciplines. Oui, on sentait qu'une humanité meilleure se formait là ; dans ces milieux de saine activité et de bonne humeur se définissait comme un instinct la conscience du devoir et de la solidarité. Ces enfants vivaient librement, acceptant leur part de l'œuvre commune, et le travail, loin de leur être une peine, ne leur apparaissait jamais que comme un plaisir.

Nous fîmes un tour aux cuisines, si amusantes et si

animées avec leur peuple de petites femmes en tablier blanc, affairées par l'approche de l'heure du coup de feu final et qui allaient et venaient comme des fourmis travailleuses, les joues légèrement colorées par la hâte et la chaleur des fourneaux. L'après-midi, nous les revîmes occupées à nettoyer, à essuyer, à remettre tout en ordre.

Partout où nous allions, M. Grisard et moi, régnait une constante activité ; pas un endroit qui n'offrît un spectacle de travail. Dans nos allées et venues, nous traversions souvent quelque partie du parc et nous voyions, ici de jeunes jardiniers ratissant les chemins, soignant un parterre, traînant un tonneau d'arrosage, poussant une charrette; là, de jeunes menuisiers raccommodant un banc ou une palissade ; ailleurs, des jeunes filles assises à l'ombre et travaillant à quelque ouvrage de couture ; ou bien c'était, à l'écart, un garçon lisant ou étudiant, une fillette surveillant les ébats de quelques petits enfants.

Une fois, nous arrivâmes à la plaine des jeux. Tudieu ! quel entrain ! Une ardente partie de foot-ball mettait aux prises deux bandes de gamins qui, presque silencieux, luttaient avec acharnement. Plus loin, autour du filet d'un tennis, une troupe de jeunes filles évoluait en mouvements légers et gracieux. Le gymnase non plus n'était inoccupé; à tous les engins se démenaient, voltaient, bondissaient de jeunes corps ivres de mouvement. De nombreux jeux d'adresse réunissaient des groupes dans tous les coins. Et en des courses furibondes de poulains lâchés passaient continuellement des garçons et des filles se poursuivant avec des cris et des rires. Çà et là, des bambins, assis par terre, faisaient gravement des pâtés de sable.

Ce qui m'étonnait le plus dans tout cela, c'était l'absence complète de toute réglementation ; mes préjugés d'homme formé à la discipline ancienne m'empêchaient de com-

prendre qu'une organisation quelconque fût possible sans contrainte.

M. Grisard, au cours de nos promenades, m'en donnait une explication qui ne pouvait pas ne pas me satisfaire, mais qu'au premier abord, je l'avoue, j'eus quelque peine à admettre. Elle était vraiment trop simple et j'étais habitué à plus de complication.

« Voyez-vous, me disait-il, notre plan consiste à environner l'enfant de multiples moyens d'activité, à lui offrir le plus possible d'occasions de travail. Mais, en dehors de cela, nous n'essayons, en aucune façon, de le forcer directement à l'activité ou au travail, ni à telle ou telle occupation dont le goût ne lui soit venu spontanément. Seule la discipline naturelle du travail organisé par nous s'impose à lui et il faut, une fois qu'il s'y est engagé, qu'il s'y soumette. Voilà tout. Cette discipline naturelle, partout il la trouve, inflexible parce que légitime et elle est tellement puissante par sa logique, qu'il ne songe même pas à s'y soustraire. Comprenez-vous? Nous l'admettons en quelque sorte parmi nous, et nous lui offrons notre aide. Nous ne lui demandons pas de venir; mais, quand il vient, il faut qu'il se conforme à l'ordre établi. Or, cet ordre est le meilleur ; donc il s'impose par lui-même et il est accepté sans résistance. Nous ne comptons uniquement que sur son besoin d'activité ; nous lui laissons latitude de l'exercer comme il l'entend et où il l'entend, mais dans les conditions réglées par nous...

» ... Je sais ce qui vous préoccupe. Vous vous dites : « Mais je ne vois pas comment ces enfants, ainsi abandonnés à leur volonté, puissent arriver à un développement suffisant de leurs facultés, comment peut se réaliser en eux l'objet même de l'éducation, comment, en un mot, ils acquièrent les connaissances d'un programme qui doit comprendre un ensemble aussi étendu et aussi complet que possible. »

Je répondrai que ce résultat est atteint de par les combinaisons mêmes de notre méthode dont le principe essentiel est celui-ci : Tout travail humain, pour arriver à une pleine réalisation de son but, doit s'exécuter par des moyens qui relèvent de l'état général des connaissances ; il exige donc une somme de savoir pratique et théorique qui constitue une partie de l'éducation ; et comme ce savoir particulier ne peut exister seul, il doit s'étendre à travers la vie sociale tout entière et s'augmenter graduellement d'acquisitions continues. Le centre de la connaissance ne se trouve nulle part ; partez d'un point quelconque et, si vous prenez soin de n'éviter aucune des recherches qui s'imposent à vous, de n'éluder aucune des difficultés qui vont se présenter, d'accepter en toutes choses votre devoir d'être humain, vous devez aboutir à un développement normal. Il nous a donc suffi de donner au travail un caractère tel qu'il permette et nécessite l'acquisition des connaissances qu'il représente ; nous ne voulons pas qu'il s'accomplisse en dehors d'elles ; nous dressons devant l'enfant la difficulté par elles résolue pour qu'il la résolve à son tour, avec notre aide. C'est-à-dire qu'autour de tout effort dans un sens donné, nous faisons affluer la vie avec toutes ses ressources et tous ses problèmes. Et notez qu'ainsi nous nous conformons aux besoins intellectuels de l'enfant; il veut tout savoir, il demande l'explication de toutes choses, de leur existence et de leur origine ; nous ne reculons devant rien pour le satisfaire et sans cesse nous allons au-devant de ses questions. On tuait autrefois en lui le pouvoir de s'étonner, qui est la source de tout savoir, en l'habituant à se contenter de réponses vagues, de mots vides de sens, ou en lui opposant simplement une fin de non-recevoir; notre grand souci est de ne jamais laisser s'éteindre en lui la flamme de son inquiétude sacrée...

La portée principale de la réforme que nous avons ainsi introduite dans l'éducation est de substituer la vie même

à la convention. Rappelez-vous ce qu'on faisait autrefois, ce qu'on fait encore dans les écoles anciennes : On avait élaboré, en dehors des besoins de l'enfant, un programme des connaissances qu'on lui jugeait nécessaires. Mais les professeurs étaient seuls à le comprendre, ce programme ; non l'enfant. Or, on ne s'apercevait pas que toutes les peines, tous les vices de l'éducation dérivaient de cette conception fausse. Et cela était d'autant plus curieux qu'on était parfaitement convaincu de la vérité d'un principe qui y était diamétralement opposé. Ne disait-on pas que la vie de l'enfant doit être un recommencement de celle de l'humanité, qu'il fallait donc refaire avec lui tous les chemins parcourus par l'homme lui-même pour l'amener peu à peu à notre état de vie actuel. Or, admettons que dans la composition des programmes on suivait à peu près cette méthode; mais on oubliait le principal, c'està-dire le mobile des efforts humains, la raison même des progrès de la civilisation. On oubliait que l'homme a cherché, a trouvé, s'est élevé sous la contrainte du besoin, que l'histoire de ses conquêtes est l'histoire de ses souffrances, de ses luttes, de ses victoires. ISTous n'accomplissons rien que sous l'empire de la nécessité et, pour l'enfant, on supprimait cette nécessité, onlui enlevait toute raison naturelle de s'efforcer, de travailler. Cette raison, on la remplaçait par une raison artificielle qu'il ne pouvait évidemment comprendre; c'était un devoir abstrait et inexistant pour lui. On imposait donc à l'enfant une nécessité qui serait inefficace sur l'homme lui-même, à quelque degré de son développement qu'on le suppose. Dites-moi, connaissez-vous beaucoup d'absurdités de cette envergure?

De là résultait évidemment un système qui faisait de la vie de l'enfant à l'école un vrai martyre, qui brisait les meilleurs et aboutissait à l'asservissement complet des médiocres. Cette éducation coïncide du reste avec l'âge de la médiocrité : les médiocres triomphaient partout. A cela

quoi d'étonnant? C'était, aux points de vue intellectuel, moral et physique, une déformation continue, une destruction lente, une réduction à l'impuissance de toutes les facultés, de toutes les aptitudes. Rappelez-vous ce que disait Taine : « Ainsi s'achève en France l'entreprise française de l'éducation par l'État. Quand une affaire ne reste pas aux mains des intéressés et qu'un tiers, dont l'intérêt est différent, s'en saisit, elle ne peut aboutir à bien ; tôt ou tard, son défaut originel se manifeste, et par des effets inattendus. Ici, l'effet principal et final est la disconvenance croissante de l'éducation et de la vie. Aux trois étages de l'instruction, pour l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, la préparation théorique et scolaire sur les bancs, par des livres, s'est prolongée et surchargée, en vue de l'examen, du grade, du diplôme et du brevet, en vue de cela seulement, et par les pires moyens, par l'application d'un régime antinaturel et antisocial, par le retard excessif de l'apprentissage pratique, par l'internat, par l'entraînement artificiel et le remplissage mécanique, par le surmenage, sans considération du temps qui suivra, de l'âge adulte et des offices virils que l'homme fait exercera, abstraction faite du monde réel où tout à l'heure le jeune homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut l'adapter ou le résigner d'avance, du conflit humain où, pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé, armé, exercé, endurci. Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bons sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas ; tout au rebours, bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partout, son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le champ d'action pratique ne sont, le plus souvent, qu'une suite de chutes douloureuses; il en reste meurtri, et pour longtemps froissé, parfois estropié à

demeure. C'est une rude et dangereuse épreuve ; l'équilibre moral et mental s'y altère et court risque de ne pas se rétablir ; la désillusion est venue, trop brusque et trop complète; les déceptions ont été trop grandes et les déboires trop forts ; le jeune homme a subi trop de crèvecœur. Quelquefois avec ses intimes, aigris et fourbus comme lui, il est tenté de nous dire : — Par votre éducation, vous nous avez induits à croire, ou vous nous avez laissés croire que le monde est fait d'une certaine façon ; vous nous avez trompés ; il est bien plus laid, plus plat, plus sale, plus triste et plus dur, au moins pour notre sensibilité et notre imagination ; vous les jugerez surexcitées et détraquées; mais, si elles sont telles, c'est par votre faute. C'est pourquoi nous maudissons et nous bafouons votre monde tout entier, et nous rejetons vos prétendues vérités, qui pour nous sont des mensonges, y compris ces vérités élémentaires et primordiales que vous déclarez évidentes pour le sens commun, et sur lesquelles vous fondez vos lois, vos institutions, votre société, votre philosophie, vos sciences et vos arts. — Et voilà ce que la jeunesse contemporaine, par ses goûts, ses opinions, ses velléités dans les lettres, dans les arts et dans la vie, nous dit tout haut depuis quinze ans (i) »... Eh bien, voilà ce que nous ne voulons plus. Nous voulons que de notre école sortent des hommes préparés à la vie, des hommes dont les idées soient saines et fortes et non empreintes de sottes conventions, des hommes pondérés et normaux, d'une conscience nette et claire.

Souvenez-vous de la constante révolte de l'enfant contre l'autorité arbitraire du maître, l'inattention, la paresse, la mauvaise volonté contre lesquelles il fallait lutter sans cesse et qui faisaient du métier d'instituteur le plus dur, le plus épuisant des métiers. N'aurait-on pas dû réfléchir

(i) Taine, les Origines de la France contemporaine.

cependant, devant cette incoercible résistance de l'enfant, que l'organisation de l'école pouvait être défectueuse? Quand on voit la nature si obstinément rebelle à ce qu'on exige d'elle, si hostile aux moyens qu'on emploie pour la seconder, n'est-il pas logique de se demander si on la comprend, si on ne va pas à rencontre de ses besoins? Une phrase qui revenait souvent aux lèvres des parents, des éducateurs : « C'est pour ton bien que j'agis! » quand ils sentaient la souffrance de l'enfant, démontre l'ingénuité de leur inconscience pédagogique. On s'excusait ainsi des peines que l'on imposait et on expliquait l'indocilité, le mauvais vouloir, l'entêtement des élèves à ne pas comprendre les bonnes intentions de leurs maîtres en disant que l'homme est surtout porté au mal. Explication facile!

Et on avait recours à toute espèce de petits moyens pour tourner l'insurmontable difficulté. Les éducateurs en étaient réduits à truquer, à tricher, et les plus ingénieux étaient considérés comme les meilleurs. Ils cherchaient simplement l'apparence.

Non, il ne faut pas tenter de réaliser en dehors de la vie et de la nature. L'éducation rationnelle est celle qui est basée uniquement sur les besoins physiques et intellectuels de l'enfant, qui les laissera librement s'affirmer, qui en secondera le plus possible le développement et la satisfaction.

C'est là tout ce que nous avons cherché à faire ici. Vous avez vu que ce principe fondamental explique toutes les réformes qui ont été introduites à l'école.

Xous avons osé dire que notre but n'est pas d'instruire et cette affirmation, qui a soulevé contre nous tant de réprobations, doit être maintenue, quoiqu'elle soit en apparence si paradoxale. L'instruction, c'était là toute la raison d'être de l'école ancienne et c'est pour cela qu'elle n'aboutissait qu'à de l'artificiel. L'instruction ne doit être qu'une conséquence du jeu naturel des activités de l'enfant; elle

s'obtient par surcroît. Comment a-t-on pu supposer que l'enfant fût apte à l'acquérir par d'autres moyens que l'homme lui-même? Nous avons organisé ici le travail, le travail tel qu'il fut créé par l'homme sous la nécessité du besoin, le travail éducateur, et il nous a suffi d'y maintenir la discipline logique et légitime de son accomplissement pour qu'il devînt un moyen puissant, le seul possible, d'initiation aux connaissances nécessaires. L'enfant sent ainsi le besoin de s'instruire ; la science ne lui apparaît plus comme une chose inutile et ennuyeuse ; il en comprend la raison et il y aspire. Il s'instruit donc logiquement, en vertu des besoins mêmes de son travail, ayant toujours présente la cause déterminante de son effort.

Me faudra-t-il insister sur la qualité et le bon aloi des connaissances ainsi acquises et sur leur durée? Et n'avaisje pas raison de dire que nous pouvons nous abstenir do toute contrainte? Nous demandons simplement à la nature de nous aider, et dès que nous sentons qu'elle nous refuse son aide nous cherchons en quoi nous avons pu l'offenser. C'est à elle que nous remettons le soin de notre discipline et c'est pourquoi vous la voyez si admirablement faite.

Maintenant, dites-moi si, par une semblable éducation, nous ne pouvons espérer une humanité meilleure, une humanité consciente de sa dignité et de sa valeur, ayant gardé la vigueur de sa volonté, comprenant la grandeur et la noblesse du travail, en marche toujours vers de nouveaux avenirs, une humanité non mesquinement vouée à s'entre-déchirer, non sordidement attachée à de pauvres assouvissements, livrée à ses vices et à ses mensonges, mais toujours en conquête, toujours en lutte pour un idéal de beauté, de bonheur et d'amour?

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