CONCLUSION
SOMMAIRE : le rôle social de l'école de l^a venir. —
SON influence s'étendra a tous les AGES DE LA VIE HUMAINE. — LES ÉDUCATEURS.
On commence à se rendre compte, de nos jours de l'insuffisance sociale de l'école moderne. A mesure que s'affirme une conception plus haute et plus vraie de l'éducation, non seulement on reconnaît que son organisation doit être entièrement renouvelée puisque, jusqu'ici, il ne s'agissait pour elle que d'instruire tant bien que mal les enfants, mais on prévoit qu'elle deviendra un des organes essentiels du corps social, celui où s'accompliront toutes les fonctions qui sont d'adaptation des individus, soit aux milieux existants, soit aux influences qui tendent à les transformer.
En réalité, la véritable école est encore à créer, car celle d'aujourd'hui n'a d'autre signification (malgré certains perfectionnements de méthodes et de procédés) que celle d'autrefois qui simplement servait à répandre parmi le peuple quelques connaissances indispensables et surtout des idées utiles au maintien des institutions établies.
Nous venons de voir d'après quels principes devrait être édifiée l'école qu'il nous est permis d'espérer pour l'avenir.
Mais il nous reste maintenant à en compléter la description.
Un des plus importants caractères de la mission qui reviendra, en effet, à l'école future, c'est d'offrir à l'homme, durant tout le cours de sa vie, les éléments nécessaires à une évolution continue et les moyens de rester toujours en communion d'efforts et d'aspirations avec ses semblables.
Rien ne démontre mieux l'insuffisance sociale de l'école moderne que la part restreinte d'influence qu'on lui a attribuée. A l'âge de douze ans, en moyenne, les enfants des classes pauvres ont terminé leurs études ! Pendant six ans on s'est efforcé de leur fournir quelques notions plus ou moins utiles — nous savons ce qu'elles valent — et la société se juge libérée envers eux. Elle les livre alors à une autre éducation, la vie, une éducation brutale, qui a bientôt fait de ployer les pauvres êtres sous la discipline implacable de la force. Elle les lui livre déjà bien préparés à la subir, ayant soigneusement affaibli leurs énergies, et les malheureux sont vaincus avant de savoir ce qu'elle leur veut.
Le plus grand nombre des hommes succombent ainsi misérablement à la peine de vivre, sans que la société fasse rien pour les secourir efficacement, pour les sauvegarder des erreurs fatales, les aider dans les circonstances critiques de l'existence. Que trouvent-ils aux moments de danger, d'incertitude, aux moments des résolutions importantes? Les conseils d'êtres débiles comme eux, de pauvres ignorants qui ont le constant effroi de cette chose terrible qu'est la vie, et dont ils subissent si durement les lois mystérieuses — ou la trahison, la duperie. Ils sont une proie si facile à ceux qui veulent les exploiter! Non, qu'on ne leur reproche pas leur faiblesse morale, qu'on ne leur reproche pas leur inconscience. Ils y sont voués par la société qui les envoie à la bataille, nantis de quelques idées fausses et de préjugés.
Pourquoi l'école ne leur est-elle pas restée ouverte? Xe faudrait-il pas que l'éducation arrivât à ce résultat de faire de l'école, pour l'homme, un asile, une retraite sûre où il pût se recueillir, se préparer à l'effort qu'il entrevoit, ayant senti, aux premières tentatives, ce qui lui manque, ce qui est incomplet et informe en lui? Tous, nous nous souvenons de cette période redoutable de la grande crise de l'adolescence, où tout à coup nous avons eu l'intuition de la gravité de l'aventure qui commençait, et où nous avons cherché autour de nous l'appui d'une affection d'aîné. Et plus tard, combien de fois n'avons-nous senti le besoin de nous confier, de demander protection et conseil. Mais avons nous trouvé le réconfort de cette forte volonté, de cette bonté avertie qui eût pu revivifier notre énergie défaillante, nous préserver de la faute que presque tous nous avons commise et qui pèse si lourdement sur notre existence? Presque jamais. C'est en ces moments-là qu'on est seul.
La religion catholique, autrefois, offrait à ceux qui étaient en peine, le secours de la confession ; et, en cela, elle se montrait admirablement intelligente et charitable, quoique, comme toujours, les hommes fussent inférieurs à l'idée. Or, tout ce que les religions deviennent impuissantes à faire pour défendre l'humanité contre la souffrance, c'est l'école de l'avenir qui devra le réaliser. L'école reprendra la mission de la religion : enfants, elle nous préparera à vivre; hommes, elle nous aidera à vivre.
C'est à l'insuffisance sociale de l'école moderne que doivent être attribuées toutes les difficultés qui entravent sans cesse les progrès de l'évolution générale. La plupart des hommes ignorent la vie, ignorent les efforts de ceux qui travaillent à améliorer leur sort. Ils forment cette masse inerte et lourde qui toujours résiste à l'action des volontés intelligentes, qui ne se meut que sous l'aiguillon de la douleur et dont l'indifférence découragerait les plus
ELSLANDER. — L'ÉCOLE NOUVELLE. i^
vaillantes énergies, si elle n'inspirait tant de pitié. Mais on n'a pas le droit de dire que cette indifférence soit immuable. Oui, elle durera tant qu'on ne voudra pas reconnaître que l'école actuelle est impuissante à secourir l'homme, à le soutenir. Cette pauvre instruction qu'elle donne est chose de si peu de valeur, du moment qu'elle n'est pas intimement mêlée à toutes les forces actives de l'individu, qu'elle ne fait pas partie de son être et ne se manifeste dans ses aptitudes, dans ses vouloirs et ses labeurs, qu'elle ne peut être utilisée et qu'elle se dissipe rapidement, laissant l'intelligence inquiète aux prises avec l'illusion, l'erreur, le doute, et dès lors inapte à se hausser au-dessus des simples préoccupations de l'égoïsme. Mais qu'on ose accepter la responsabilité de concevoir et de vouloir l'école que la société et la science réclament, qu'on ose envisager dans toute son étendue le devoir qui s'impose de rendre possible la venue de générations préparées à la tâche qui leur incombera et secondées dans leur effort, et on s'apercevra qu'on peut espérer une humanité plus consciente et plus belle. A toute parole de rénovation on oppose cette éternelle objection : l'homme n'est pas mûr pour ces idées admirables qui sont la foi de quelques enthousiastes et par conséquent il n'en faut rien attendre. Mais que fait-on pour l'aider à les comprendre ? N'est-ce pas, au contraire, cette éducation déprimante à laquelle on le soumet qui est la cause première de son impuissance? Est-ce donc lui qu'on peut accuser?
L'œuvre qui s'impose est celle de la création de cette école qui offre à tous un développement indéfini, intégral et harmonieux. Par elle se réaliseront les plus hautes espérances et rien n'est possible sans elle.
Cette nécessité de seconder l'effort individuel au cours de l'existence entière a été sentie depuis longtemps. Mais, comme toujours, parce que la cause en était imparfaite-
ment définie, il y a été fort mal pourvu. Depuis quelques années on a créé des écoles spéciales de toute espèce où les jeunes gens peuvent trouver à compléter leur éducation, acquérir les connaissances qui leur manquent pour l'exercice de leur profession.
Mais la conception d'une telle organisation ne répond évidemment pas au but dont il est question ici. Nous ne parlerons pas des systèmes d'enseignement mis en pratique dans ces écoles : ils ne sont que l'extension de ceux que nous connaissons et les résultats en sont à peu près de même nature. Il s'agit là comme ailleurs de conquérir un certificat qui constitue une présomption de capacité suffisante pour pouvoir prétendre à certaines places. Ce qu'il faut mettre en évidence, c'est que toutes ces écoles ne font pas partie d'un organisme complet et vivant, qu'elles ne sont que des mécanismes artificiels, qu'elles ne répondent qu'à un but d'utilité théorique, que, comme les autres, elles instruisent, qu'elles n'éduquent pas. Leur grand défaut est celui de toute l'organisation actuelle de l'enseignement : on y forme des individus spéciaux, ayant des aptitudes particulières pour telles ou telles fonctions, et non des hommes. Chaque élève y reçoit un enseignement adéquat à la profession qu'il s'est choisie et il en sortira avec quelques notions plus étendues en certaines matières, mais aussi ignorant de la vie qu'il y est entré.
Nous voudrions que toutes ces écoles soient réunies à l'école même, qu'elles y constituent un milieu d'activité et d'éducation générale, qu'elles ne visent pas à fabriquer des diplômés quelconques, mais qu'elles aident toutes ensemble les jeunes gens à se perfectionner, à se compléter sans cesse.
Il faut se représenter l'école de l'avenir, au milieu d'une agglomération d'hommes, comme l'église d'autrefois. Il faut la voir plus belle et plus accueillante encore que cette église où l'âme humaine trop souvent se sentait en proie
aux terreurs de l'inconnu, où elle frissonnait de l'angoisse de toutes ses aspirations sans cesse refoulées, où elle ne parvenait à recouvrer une passagère sérénité qu'au prix des plus douloureux sacrifices. Un temps viendra où l'homme ne craindra plus d'espérer en lui-même, où il osera croire que ses rêves de bonheur ne sont pas de dangereuses chimères, où il comprendra qu'il est beau d'avoir confiance. En ce temps-là, l'école deviendra pour tous la grande initiatrice. ISTon seulement elle préparera les enfants à la vie, mais elle donnera à l'homme qui cherche et qui tente les moyens de réaliser ses espérances. Elle accueillera, elle secondera tous ses efforts ; en toutes circonstances, elle offrira aide et réconfort. Dans la société, elle sera comme un centre d'élaboration et de transmission des activités créatrices. C'est par elle que se répandront et se coordonneront toutes les découvertes ; ceux qui auront une idée, une oeuvre à faire connaître, iront à elle.
Tous les moyens de diffusion dont dispose actuellement la société restent à peu près sans effet, parce qu'il n'existe pas d'organisation qui en permette une application suffisante.
On s'est fait beaucoup d'illusions sur l'influence du livre. Cette influence est, en réalité, fort réduite. Rares, relativement, sont en effet les individus qui lisent. Et demandez-vous combien sont ceux qui savent lire ! Le livre ne se répand que parmi une élite, le livre de quelque mérite s'entend — les mauvais et les médiocres n'ont que trop de succès. On ne parvient que très difficilement à faire vivre une revue. Est-ce qu'un journal a quelque chance de faire lire un article sérieux ? Aussi n'en publie-t-il pas. Le public va à l'information, au scandale, à l'élucubration inepte ou graveleuse.
A quoi faut-il attribuer cette indifférence générale à l'égard des productions importantes de la pensée? N'est-ce pas à ce manque absolu d'entraînement intellectuel qui
caractérise les hommes d'aujourd'hui? Réfléchir, méditer les fatigue, ces hommes. Ils n'aiment pas qu'on leur parle de choses graves; ils sont d'une faiblesse cérébrale réellement extraordinaire, incapables d'un effort d'attention un peu soutenu. Si on veut apprendre quoi que ce soit à ceux qui consentent à écouter, il faut les amuser; il faut noj'^er les amertumes de la pensée dans les sirops de la plaisanterie, sinon ils feront une affreuse grimace et se refuseront à l'avenir à votre thérapeutique désagréable.
On s'en étonne parfois, mais le manque d'entraînement intellectuel ne peut avoir d'autres effets qu'un manque d'entraînement physique. Un individu d'occupations sédentaires répugne profondément à tout exercice corporel ; il n'aime pas ces jeux violents, cette gymnastique, ces sports que vous prétendez lui imposer sous prétexte d'hygiène; cela le fatigue, cela lui semble absolument inutile. Pourquoi donc voudriez-vous qu'un homme dont le cerveau s'est déshabitué de penser ou^ plutôt, n'a jamais été astreint à ce pénible travail, s'est doucement alangui dans l'immobilité et le silence, et qui a, pour les usages ordinaires de la vie, quelques vagues idées reçues qui lui suffisent largement, — pourquoi voudriez-vous que cet homme vous écoutât, quand vous lui parlez de choses qu'il sent d'instinct de nature à troubler sa béate quiétude, à le contraindre à des efforts extrêmement pénibles et parfaitement inutiles?
Le travail intellectuel n'est possible que par l'entraînement. Celui qui ne se maintient pas en forme sent graduellement décroître sa puissance mentale et il ne pourra la reconquérir que par l'exercice méthodique et constant. N'est capable d'un effort mental régulier et sérieux que celui qui a l'habitude du travail intellectuel. Le cerveau qui reste inactif s'endort et s'atrophie, comme tout organe qui manque d'exercice.
Ce sont là des constatations que tout le monde a pu
faire. Et n'expliquent-elles pas suffisamment l'apathie intellectuelle de la plupart des liommes, cette espèce de dégoût qu'ils ont du livre, de la conversation sérieuse, leur impuissance à suivre le développement d'une idée, leur incapacité absolue d'attention? Ali! certes, il ne faut pas s'étonner de la lenteur de la marche des idé^s et de la puissance effrayante du préjugé, de la médiocrité universelle. Les idées reçues sont souveraines parce qu'elles conviennent parfaitement, par leur banalité, par leur insignifiance ténébreuse, à la paresse des cerveaux ; elles expriment admirablement l'imprécis, le vague de la pensée humaine endormie. Et pour qu'une idée nouvelle s'impose à l'attention de la masse aveulie, il faut qu'elle éclate comme un tonnerre, qu'elle apporte avec elle la menace d'effroyables cataclysmes.
Mais combien s'avère indispensable la création d'un milieu d'éducation où l'homme puisse entretenir l'activité normale de son cerveau, empêchant les individus de tomber à ce marasme qui semble défier toutes les tentatives de progrès. Rien ne sera possible aussi longtemps qu'il n'aura pas été constitué. La société actuelle ressemble à ces organismes en voie de formation dont le système nerveux n'est pas défini et dont les activités vitales ne trouvent pas à se coordonner. En vain essayera-t-on de réveiller les intelligences par d'autres moyens ; on se heurtera toujours à cette difficulté insurmontable du défaut d'entraînement cérébral des générations actuelles.
L'œuvre d'avenir est à accomplir par l'école, est à commencer par elle. La mentalité humaine ne se transforme maintenant que sous la pression des faits, des circonstances qui font évoluer l'ensemble de la vie; mais cette mentalité se transforme sans que, pour ainsi dire, les hommes en aient conscience. La plupart n'ont que les idées de leur milieu ; ils ne les ont jamais raisonnées; ils les croient bonnes, mais c'est une pure illusion. Dans d'autres
milieux ils en auraient de diamétralement opposées. Et ce n'est que pour cela qu'ils les soutiennent avec une si brutale énergie, car l'homme qui a conçu par lui-même ses idées n'a pas cette intolérance qui dénote toujours un cerveau ayant reçu une empreinte.
Certains sont tentés de se satisfaire d'un tel mode d'évolution pour la pensée humaine parce qu'ils ne voient pas le moyen d'en créer d'autre. Ils se résignent trop facilement, car s'ils espèrent que le temps fera ainsi le nécessaire, ils oublient que les intelligences avancées seront toujours aux prises avec les mêmes difficultés, puisque la société sera toujours retardée dans son évolution par la même résistance de la foule inconsciente.
Non, il faut que les hommes puissent prendre possession d'eux-mêmes, il faut qu'ils puissent s'efforcer de comprendre ce qui les entoure, il faut qu'ils puissent vouloir, c'est-à-dire que leur intelligence leur ait gardé la faculté de choisir. Il faut pour cela que l'activité de leur cerveau soit maintenue et exercée sans cesse. Alors seulement l'effort de l'élite intellectuelle de l'humanité trouvera sa répercussion dans le monde entier et sera réellement fécond. Maintenant on jette la graine, mais le sol est stérile. Or, c'est le sol qui doit être maintenu en état de germination, c'est le cerveau humain qui doit être appelé à l'activité.
Malgré tant d'apparences de haute civilisation, notre société est arrêtée dans son développement par une cause d'impuissance que ne connurent pas les sociétés anciennes et contre laquelle il est temps de réagir énergiquement. On semble cependant ne pas s'en apercevoir, car tous les efforts des plus clairvoyants ne tendent qu'à l'aggraver. Cette cause d'impuissance provient de l'inaccomplissement des nécessités de propagation que réclame la science actuelle qui transforme toute la vie, mais n'aide pas l'homme lui-même à s'adapter à son nouveau milieu.
L'homme n'a jamais eu plus besoin d'éducation qu'au
temps présent, et c'est parce qu'il n'a pas été pourvu à ce besoin qu'une situation s'est créée qui n'a pas eu d'équivalent dans aucune des sociétés d'autrefois. En effet, il y avait autrefois harmonie entre le milieu social et l'homme. Le milieu était tel que l'homme pouvait s'y complaire, même réduit aux plus basses conditions; il était semblable à un milieu de nature où tous les êtres vivent selon leurs besoins, malgré leur diversité, parce que tout s'y est développé d'ensemble, parmi les mêmes circonstances et sous l'empire des mêmes lois. Maintenant, au contraire, il y a désharmonie. L'homme se sent désorienté, désadapté, dans un milieu qui s'est trop brusquement métamorphosé et il souffre de ne pouvoir comprendre ce qui se passe autour de lui.
Il n'y a eu pour la plupart, dans l'œuvre de la science, que destruction. Sous ses coups, les anciennes certitudes sont tombées et elles n'ont été remplacées par rien, pas même par une illusion. Elle n'a édifié que pour quelquesuns et elle a laissé le grand nombre des hommes dans l'ignorance de la signification de son effort.
Et rien ne se tente pour faire cesser cette situation si dangereuse, rien de sérieusement efficace. Il semble qu'on l'ait jugée irréductible et qu'on ne songe qu'à en réduire les conséquences .par toutes espèces de contraintes et do moyens artificiels. Une séparation tend à se produire parmi les hommes. Il se crée une caste d'individus qui prétendent s'isoler du reste de l'humanité et ayant renoncé, croirait-on, à répandre leurs découvertes. Ils se tiennent à l'écart, dédaigneux, se contentant de l'approbation de ceux qui peuvent les comprendre. Ils se sont donné un nom : ce sont les intellectuels.
Or, ces hommes manquent à leur devoir. Dans une société, comme dans tout organisme, la désharmonie ne peut perdurer. Fatalement ils seront amenés — et déjà cette tendance se dessine — à imposer leur volonté, à se
constituer en caste maîtresse. La situation même les y forcera, car il leur faudra suppléer par la contrainte à l'absence de direction intérieure chez ceux qu'ils n'auront pas pu élever jusqu'à eux. Ils se serviront de conventions, qu'ils imposeront aux intelligences inférieures. Mais ces conventions n'auront jamais de puissance réelle, car le milieu même leur sera toujours et de plus en plus en contradiction et, ce que la religion pouvait réaliser autrefois, parce qu'elle était comme une émanation du milieu, sera impossible à des idées purement artificielles, imposées par subterfuge et sans cesse niées par les circonstances mêmes de la vie générale.
Déjà l'impraticabilité de ce système est apparue, car il a été appliqué et l'on sent le profond désaccord qu'il y a entre les conventions et l'esprit des individus, même les moins conscients ; il y a soumission apparente, mais la ruse et la mauvaise foi sont toujours en éveil, ainsi que la révolte méchante et la haine. L'homme moderne est prêt à tout pour vaincre ses semblables ; il sait la vanité des règles morales qu'on lui impose et ne cherche qu'à s'y soustraire.
Cette situation est impossible et ceux qui croient pouvoir la réduire par la rigueur se préparent de cruelles désillusions ; une semblable désharmonie ne peut se résoudre qu'en destruction si on prétend la maintenir. C'est pour cela qu'on peut dire que les hommes qui se résignent si facilement à l'asservissement intellectuel de ceux que déjà on considère comme de classe inférieure manquent à leur devoir. Il faut qu'ils acceptent la mission que les circonstances leur imposent, qu'ils prennent souci de l'éducation du peuple et de son relèvement par une initiation complète aux conditions nouvelles de la vie. Celui qui découvre une vérité a pour devoir de la répandre par l'humanité entière, sinon son œuvre est frappée d'avance de stérilité ; mais comment pourrait-il espérer la diffusion
nécessaire de ses idées si les hommes ne sont pas préparés à les recevoir?
Cette nécessité d'harmonie sociale s'est imposée à toutes les civilisations et même aux époques où l'organisation était la plus opprimante; partout on trouve identité de conception de la vie, à des degrés différents de conscience, entre tous les individus d'une même société. Les hommes ont toujours cherché à se créer un fond d'idées communes, à s'unir entre eux par des aspirations générales. Ils sentent obscurément, malgré toutes les causes d'antagonisme, qu'ils ont besoin de se comprendre et, passionnément, depuis les plus humbles jusqu'aux plus fiers, ils s'efforcent de se définir une base d'entente. La constante recherche de ce qu'on appelle la vérité n'est que la manifestation de ce besoin. Ce mot vérité n'a aucun sens en lui-même ; ce qu'il représente est toujours en état d'évolution. Mais le résultat de tant d'efforts qui divergent et plongent de toutes parts dans l'insondable inconnu est la formation, au fond de la conscience humaine, d'une espèce d'instinct de la vie qui s'étend sans cesse et qui peu à peu offre à toutes les intelligences, à toutes les volontés une possibilité d'harmonie. Ce besoin des hommes de se comprendre, de se sentir unis en une même espérance est peut-être ce qui exprime le mieux la grandeur de leur nature, soit qu'il déchaîne de ces haines qui semblent si aveugles si on n'en considère que le motif apparent, soit qu'il détermine de ces grands mouvements d'enthousiasme et de foi qui tout à coup font communier les foules en un même idéal. Il est la cause des plus nobles luttes, celles des idées, celles que ne ravale pas la basse préoccupation des intérêts, celles qui passionnent tout homme digne de ce nom ; il est la cause de tant de beaux efforts qui font la gloire de l'humanité.
Que l'on donne donc aux hommes aujourd'hui les moyens de se comprendre, aux uns ceux de s'élever, aux autres ceux
d'enseigner. Les savants, les chercheurs sont les grands éducateurs de l'humanité. C'est à eux que s'appliquent ces lignes que consacre M. Rigolage aux maîtres dans sa préface à la Sociologie d'Auguste Comte : « La science l'ait connaître, sans longues recherches, quels sont ceux qui peuvent et qui doivent enseigner : ceux qui savent réellement et qui ont prouvé leur savoir par leurs œuvres, au lieu de s'être bornés à réciter des livres ou des formules devant un jury d'examen. L'école doit être ouverte à tous les talents et à toutes les capacités, quels que soient, d'ailleurs, les titres et les grades des maîtres qui veulent bien offrir leur précieux concours. Le talent et la dignité de la vie, telles sont les seules qualités à demander aux maîtres. Nulle autre qualité ne peut suppléer à celles-là. »
Mais pour qu'elle puisse réussir, la mission de tels hommes doit être préparée, c'est-à-dire que l'éducation soit telle que la parole qu'ils sèment tombe en des intelligences ouvertes ; leurs leçons maintenant seraient ignorées et leur effort inutile ; ils perdraient leur temps et leur peine à vouloir faire connaître leurs idées.
L'éducation doit garder aux individus et développer constamment en eux la faculté de se maintenir en bon état d'entraînement intellectuel, le besoin de s'instruire sans cesse. Il ne faut pas qu'il soit fixé de limites à l'éducation de l'être humain; un homme n'est jamais complètement éduqué. « L'homme doit tout apprendre, a dit Flaubert, depuis parler jusqu'à mourir. »
Pour cela il faut que l'école devienne ce milieu de libre développement que nous avons essayé de décrire. Novella n'est pas destinée seulement aux enfants. IS'ous la voyons attirant à elle de toutes parts la vie pour l'embellir et la régénérer sans cesse. Nous voyons les mères s'y promener avec leurs bébés sous les grands arbres de son parc ; nous voyons les jeunes gens, des femmes, des hommes, des vieillards venir y demander conseils et recours contre les diffi-
cultes de la vie, s'y initier aux progrès du travail et de la pensée ; nous voyons, vers le soir, s'y rassembler les habitants des environs pour la causerie ou le délassement du jeu ; nous voyons les salles se peupler d'auditeurs pour une conférence ou une fête et, dans les calmes retraites délaissées par les enfants, dans les ateliers, dans les laboratoires, des ouvriers manuels ou intellectuels travailler à leur perfectionnement, s'appliquer ensemble à quelque recberclie.
Mais combien apparaît difficile, quand on songe à tout cela, la tâclie de ceux qui auront à préparer les générations nouvelles à la vie; que de science, de talent, de bonté, de foi il faudra à ces hommes! Qu'on essaye de se représenter la grandeur de leur mission pour comprendre ce qu'ils devront être.
Il est bon aussi de se rappeler ce que sont les éducateurs d'aujourd'hui, comment ils sont préparés à leur œuvre et dans quelles circonstances ils doivent l'accomplir pour se faire une idée des réformes qui s'imposent.
Les éducateurs d'aujourd'hui! Ils ont quatre ou cinq années d'études superficielles et quelconques, de ces études abrutissantes dont nous savons la valeur et qui donnent tout au plus, comme les autres, un léger frottis de science bientôt disparu. Ah ! eux aussi profitent largement de la permission d'oublier que leur confère le diplôme, de l'agréable privilège de redevenir ignorant, selon l'expression de Guyau. D'ailleurs, ils sortent des écoles normales dans l'inconscience absolue de ce que la société attend d'eux.
Dans la suite s'accomplit une espèce de sélection à rebours. Il en est parmi eux quelques-uns qui ont un tempérament d'apôtre, ardent et enthousiaste, quelques-uns de ces hommes qui obscurément feront œuvre de héros si le sort leur permet de se dévouer à leurs semblables. A la suite d'une concordance vraiment extraordinaire de cir-
constances heureuses — car la vocation, est chose si rare si on tient compte de toutes les influences qui en contrarient, en empêchent la manifestation — il s'est fait qu'ils ont reconnu, dans la profession qui leur fut imposée, celle qu'ils eussent aimée. Jeunes gens pauvres, fils d'ouvriers entrés à l'école normale en qualité de bons élèves, comme la plupart de leurs camarades, ils en sont sortis, comme eux, n'ayant évidemment pas eu le temps de se définir leurs pensées et leurs sentiments, car il leur a fallu se bourrer la tête d'une foule de connaissances encombrantes en vue d'examens multiples et minutieux. Mais, au contact des enfants, au cours des premières années d'exercice de leurs fonctions, ils ont senti s'éveiller en eux l'amour des jeunes êtres et peu à peu ils ont été conquis par la beauté de leur tâche. Alors ils ont oublié la médiocrité de leur vie, les difficultés de toute nature que leur causent les conditions rebutantes du travail absurdement organisé, pour se consacrer tout entiers aux enfants, puisant leurs seules joies dans l'accomplissement de leur noble devoir. Ce sont les coeurs vaillants et doux, les « volontés merveilleuses )) que la vie jette au hasard par le monde et que généralement on ignore. Comme ils sont rares!
Parmi les autres il y a d'abord les intelligents ; la plupart, à peine ont-ils débuté qu'ils ne pensent plus qu'à s'en aller ; ceux qui restent malgré eux deviennent de médiocres éducateurs, car ils manquent de cœur; ils font convenablement ce qu'on exige d'eux, mais ils gardent l'amertume de leur vie manquée et sont de ces maîtres sévères et hargneux que les enfants n'aiment pas.
Et il y a enfin la foule des impuissants, ceux qui ont le profond dégoût de leur métier et, pour unique souci, de n'être pas pris en faute; ceux qui s'efforcent d'en oublier les misères ; ceux qui, sous la contrainte de la plus stricte surveillance, font ce qu'ils peuvent, tâchent même parfois de bien faire — ils sont nombreux, mais à quoi bon
— tous tristes maîtres dont il faut bien se contenter, mais qui, en vérité, ne sont pas à leur place; pauvres êtres sans instruction ayant gardé de leur éducation une invincible répugnance pour l'étude, ne lisant que leur journal et donnant à ceux qui peuvent les juger une si désastreuse idée de leur savoir qu'on est arrivé à les considérer avec une défaveur peu déguisée.
Nous ne nous étendrons pas sur cette monographie, parce que c'est inutile : on nous comprendra. Nous préférons dire à ceux qui mettent trop d'empressement à nous approuver qu'il ne faut pas oublier que la médiocrité de ces hommes n'est imputable qu'à la société qui, tout en sachant que c'est d'eux qu'il faut attendre tout progrès, se refuse à faire le nécessaire pour qu'ils puissent se mettre à la hauteur de leur mission. Ah ! nous ne songeons pas à les accuser; nous ne savons que trop leurs peines; nous ne songeons qu'à les plaindre. Au lieu de les rendre responsables d'une situation qui n'est que trop connue, ou bien de se contenter de glorifier leur tâche en phrases pompeuses et cruelles, on ferait bien d'essayer de se rendre compte du devoir de la société à leur égard.
Nous passerons rapidement sur ce premier point, admis généralement, qu'il est nécessaire de relever cette carrière, de façon à y attirer une élite ; il ne faut pas que les meilleurs la dédaignent et que les éducateurs ne se recrutent que parmi les jeunes gens qui ne peuvent espérer mieux qu'une petite position tranquille.
Une question plus importante se pose : Quel sera le mode de recrutement à adopter pour former cette élite? Où trouvera-t-on de vrais éducateurs ?
Nous pensons que le système actuel est parfaitement absurde. Il est entaché du vice de toute l'éducation actuelle : on forme des éducateurs dans des écoles spéciales, comme on forme des médecins, des avocats. C'est ce qui fait qu'il y a si peu d'éducateurs, de médecins.
d'avocats. Il n'y a que ceux qui se font eux-mêmes, qui trouvent en eux-mêmes la signification de leur mission. Ce qui revient à dire que les écoles spéciales ne nous livrent guère que des ratés. Le monde est encombré de ratés. N'est-ce pas parce que la plupart des individus ont reçu une éducation qui ne leur a pas permis de se choisir une carrière? On les a faits ce qu'ils sont et lorsqu'ils ont compris ce qu'ils auraient voulu être, il était trop tard.
Le mal est grand surtout pour les éducateurs. Il n'y aura de vrais éducateurs que lorsqu'on cessera de croire qu'on peut en faire, lorsqu'on les cherchera parmi ceux qui ont subi la vie, lorsqu'on fera appel à ceux qui, ayant beaucoup souffert, auraient compris combien graves sont nos devoirs à l'égard des enfants.
Un éducateur doit être simplement un homme.
Un homme ! Qui pourrait dire ce que ce mot représente d'épreuves, de volonté, d'amour, d'espérance? Un homme! C'est celui qui a subi toutes les peines de la vie et qui n'a jamais renoncé. C'est celui qui connaît ses semblables, qui sait ce qu'il y a en eux de mauvais et de bas, mais qui sait aussi ce qu'il y a de beau et de noble, et qui ne veut se souvenir que de cela, pour croire en eux. C'est celui qui peut se pencher sans dégoût sur leurs plaies, se résoudre à regarder toutes les ignominies de leurs douleurs, et les secourir de toute sa pitié, de toute sa tendresse. C'est celui qui sait se résigner à souffrir par eux, fermer les yeux sur leurs vilenies, pour les attirer à lui aux moments de faiblesse et d'angoisse. C'est celui qui est toujours fort, toujours souriant, toujours accueillant. C'est celui qui sait faire oublier quoiqu'il ne puisse oublier lui-même, qui sait relever, aider, secourir. C'est celui qui puise dans l'excès de sa commisération et dans le souvenir de ses propres épreuves la force d'avoir toujours du courage!
Et pour être tel, que ne doit-il avoir médité, que ne doitil avoir compris ! Ah! non, ce n'est pas une école normale
qui peut former de tels hommes, c'est la vie, la vie seule. Elle est la grande éducatrice des éducateurs. Elle est dure, elle est juste; elle est salutaire aux énergiques; elle leur enseigne la bonté !
C'est donc parmi ceux qui auront reçu ses leçons que nous trouverons nos éducateurs. Et il y a de par le monde assez de ces hommes pour qu'on puisse en former un magnifique corps enseignant.
Ils ont leur place parmi les enfants. S'ils savaient qu'ils y recevraient accueil, ils viendraient y achever leur vie et ils trouveraient en leur vieux cœur assez d'enthousiasme pour bien vite comprendre une mission pour laquelle il ne faut pas beaucoup de science, mais beaucoup d'amour.
Nous pouvons compter sur eux, comme nous pouvons compter sur la volonté et l'intelligence de ceux qui doivent avoir rêvé comme nous à l'éducation que nous venons de décrire, pour que s'accomplisse l'œuvre de libération humaine que notre époque réclame.