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accomplisse dignement la fonction qu'on s'est choisie dans la vie. Mais, en supposant même que l'acquisition soit réelle, que sont insupportables et ridicules ceux qui osent se servir des notions qu'ils peuvent avoir retenues tant bien que mal, mais qu'ils n'ont certainement Jamais comprises ! Ah ! les prétentieuses personnes qui sortent d'établissements d'éducation célèbres et qui parlent, qui parlent, qui croient tout savoir, qui ne savent rien, et qui font rougir à entendre! Combien sont agréables, à côté d'elles, celles qui savent écouter, qui n'ont pas honte de demander une explication; on peut être sûr que, quand elles parleront, elles diront au moins des choses sensées. L'instruction de mots dont on fait le but de ce qu'on est convenu d'appeler une éducaiton complète, nous n'en voulons pas. Et on verra, dans la suite, comment, par un entraînement normal, par une mise en activité rationnelle des facultés, nous nous proposons de garder à l'enfant le goût de s'instruire, de se développer sans cesse, et comment nous entendons que les moyens lui en soient donnés. Comme le dit Guyau, un des préjugés devenus classiques, c'est de supposer l'éducation comme ayant un objectif parfaitement arrêté, un terme, et comme se fermant par un examen au delà duquel l'éducateur n'a plus rien à désirer, l'élève plus rien à ambitionner. C'est ce préjugé qui fait procéder par bourrage intensif : on forme de petites encyclopédies vivantes. Or il ne doit pas y avoir d'époque où on cesse d'apprendre. « La croissance du corps se continue souvent jusqu'à plus de vingt ans, la croissance de l'intelligence doit être absolument indéfinie jusqu'à la mort. Inspirez donc aux enfants le goût de la lecture, de l'étude, des choses d'art, des nobles délassements ; ce goût vaudra mieux que tout savoir proprement dit, artificiellement introduit dans les têtes : au lieu d'un esprit meublé de connaissances mortes, vous aurez un esprit vivant, mouvant, progressif. Au lieu d'atrophier le cerveau par
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excès de dépense, vous aurez un cerveau de plus en plus large, capable de transmettre à la race des dispositions intellectuelles et morales plus hautes, et cela sans préjudice de ce qui est le fondement du reste, l'énergie physique et vitale. »
Au demeurant, qu'on n'aille pas croire que nos enfants, pour ne pas recevoir, par les moyens ordinaires qu'on connaît, une éducation artificielle et hâtive, vont rester dans l'ignorance. Nous montrerons qu'ils en sauront au moins autant, même au point de vue de l'instruction proprement dite, que ceux qui ont été soumis à une culture intensive.
Ainsi, pour en revenir aux filles et aux craintes que nous traduisions plus haut, croit-on que ces enfants qui s'appliqueront aux métiers de leur sexe n'y trouveront pas à s'instruire directement aussi bien que les garçons. Occupées aux travaux de la ferme, de la cuisine, apprenant à filer, à tisser, à coudre, à confectionner, n'auront elles pas abondamment occasion d'acquérir la pratique des procédés de calcul, de mesurage, de combinaison dont nous avons vu l'utilisation aux métiers masculins? Ne leur faudra- t-il pas dessiner aussi, chercher des formes nouvelles? Et les métiers de la femme ne comportent-ils pas la création d'objets de grâce et de beauté qui décèlent tant d'ingéniosité et de goût?
D'ailleurs, qu'on n'oublie pas que nous n'en sommes encore qu'aux premières périodes de l'éducation et que les filles, aussi bien que les garçons, seront amenées naturellement à des études dont la nécessité leur sera apparue. Pour le moment, nous les laisserons aux soins qui les attirent; plus tard, elles s'intéresseront à des recherches d'une portée plus nettement intellectuelle, parce que le besoin des connaissances mises à leur portée s'affirmera très vivement en elles. A une certaine époque de leur évolution, c'est-à-dire passé cet. âge où le jeu a chez elles-
•ce singulier caractère d'imitation qui en fait de petites ménagères, de petites mères, elles se montrent très avides d'instruction. On les verra se mêler aux travaux des garçons, suivre très attentivement les leçons et les explications des professeurs ; leurs progrès seront rapides et sérieux.
Et si, alors, on a soin de ne pas les contrarier dans leurs goûts, de les laisser à leur initiative, on remarquera qu'elles choisiront, avec un sens étonnant de la vie, les connaissances qui peuvent être le plus utiles aux fonctions qu'elles auront à remplir plus tard. Les travaux dont elles continueront à se charger et les conseils de leurs grandes compagnes les y aideront d'ailleurs.
Ainsi, spontanément, elles se prépareront le mieux possible à leur rôle de femme, d'épouse, de mère que la nature leur assigne.
Nous nous serions très mal expliqué si on avait compris que nous prétendons que les jeunes filles n'ont pas besoin d'instruction ; nous disons simplement qu'elles peuvent, mieux encore que les garçons, puiser toute celle dont elles ont besoin dans les occupations qui les sollicitent, pourvu que l'initiation en soit bien conduite, pourvu qu'on les place de bonne heure en présence de tous les devoirs de la vie. « L'instruction est chose excellente sans doute, dit Guyau, quand elle nous prépare au travail que nous -devons faire, mais elle ne doit pas servir à nous dégoûter des seuls devoirs qui soient à notre portée et dans notre destination. Il faudrait une instruction de telle nature qu'elle aboutît toute à la vie réelle et y ramenât, mieux armés et plus habiles, ceux qu'elle a mission d'y préparer; moins de raffinement dans les idées, moins d'érudition dans la mémoire, moins d'histoire et de théories littéraires; plus d'idées morales et esthétiques, plus d'apprentissage de la main, plus d'énergie dans la volonté, plus de savoirfaire pratique et plus d'ingéniosité inventive. »
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Il n'a donc jamais été question ici de créer des catégories d'êtres. Bien au contraire. Mais il ne peut être question non plus de donner à tous une éducation identique. Tous ont une origine commune et tous resteront sans cesse en relations les uns avec les autres, car ils verront la vie s'édifier autour d'eux d'ensemble, avec tous ses rapports. Ils seront individuels, mais ils seront aussi sociaux. Leurs activités se mêlent en échanges perpétuels, et s'ils trouvent dans la société développement indéfini de tout leur être, leurs efforts seront toujours en harmonie avec ceux de leurs semblables.
Après ces explications nous pouvons continuer l'exposé général de cette méthode ; le lecteur verra que l'idée principale du plan de réalisation est de constituer un milieu où soient offerts simultanément aux enfants tous les moyens possibles de développement. L'école doit être toujours comme un petit monde où chacun puisse trouver à s'intéresser, à apprendre sans cesse, où la vie passe et repasse, évolue sous tous ses aspects. Rien n'est plus contraire aux lois naturelles, lorsqu'il s'agit d'éducation, que la réglementation systématique des activités de l'enfant; il n'est pas possible, dans une école, de constituer des groupements permanents, encore moins de les maintenir, comme on le fait maintenant, tout le long des études. On peut dire qu'il en advient d'une classe comme d'une troupe d'enfants que vous mettriez en ligne pour une course ; à peine le départ donné, la ligne se brise, la troupe s'éparpille. Constamment le professeur est obligé d'arrêter les uns, de pousser les autres, et là n'est pas une des moindres causes de difficultés pour tous; beaucoup des élèves les plus intelligents, obligés de marquer le pas, se dégoûtent du travail ; les derniers, sans cesse bousculés, finalement abandonnés, le détestent bientôt également. Et on s'étonne du désordre auquel on aboutit.
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Supposez, au lieu de cela, une organisation où tout enfant trouve toujours matière à travail, où rien ne le retient que sa propre impuissance, où sans cesse le sollicitent l'inconnu, le nouveau, l'effort à tenter, le risque à courir ; n'est-ce pas la seule qui puisse convenir à une école? On peut affirmer qu'il n'est pas possible d'établir de discipline dans l'ordre des périodes d'évolution; on peut prévoir une ligne générale, mais les modes différeront toujours, et c'est nuire à la fois à tous les enfants que de les astreindre à une méthode générale.
Ce sont ces principes que nous avons essayé d'appliquer à Novella. Il est étrange de constater que ce qu'on nous reprochera sera le manque d'ordre visible dans une école dont l'ordre sera le principal mérite. On démontre sans cesse ici que c'est l'école actuelle qui n'est que désordre organisé; mais parce qu'il y a un ordre apparent, on ne s'en aperçoit pas. A Novella, c'est le contraire; notre principale préoccupation sera d'en continuer la démonstration. Une comparaison fera comprendre ce que nous voudrions que le lecteur conçût de notre école : une fabrique en activité offre à tous moments au visiteur la série complète des transformations de la matière qui s'y travaille ; il peut en suivre, en étudier à son gré les phases. Cette ferme, que nous voudrions comme cadre de vie à la première enfance, il faut la considérer, dans son ensemble, comme un de ces anciens monastères des époques féodales qui devaient se suffire à eux-mêmes et où se fabriquaient presque tous les produits nécessaires à la vie. Il faut se représenter que les enfants pourront y assister à tous les travaux de l'industrie primitive, sous l'aspect qu'ils ont encore à la campagne de nos jours, industrie de l'alimentation, du vêtement, de la construction.
Il ne s'agit donc pas d'une reconstitution puérile, comme on pourrait le penser; les premiers travaux des hommes se sont perpétués sous leurs formes originelles
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dans les milieux de vie simple et naturelle que n'a pas envahis le machinisme et tels ils peuvent être aisément compris par les enfants ; ils donnent d'ailleurs la série complète et visible des manipulations qui s'accomplissent dans les fabriques sous des formes mystérieuses, et celui qui a pu y assister est préparé à mieux se rendre compte des merveilles de l'industrie moderne.
Les travaux déjà signalés s'y compléteront donc de tous ceux qui concernent l'entretien de la vie, l'utilisation des produits de la terre, tant ceux obtenus sur place que ceux venus du dehors pour en compléter les quantités , insuffisantes. Il n'est pas possible, en effet, il n'est pas nécessaire que toutes les matières premières soient récoltées sur les lieux mêmes ; il suffit que leur origine soit indiquée dans les jardins, dans les champs, dans les vergers, dans les serres de l'école afin qu'il y ait, aux yeux des enfants, continuité dans l'évolution et la transformation des choses. Cela seul importe. Il faut que l'enfant ait la sensation entière de la Vie avec ses soucis et ses devoirs.
Va-t-on s'effrayer des soins que comporte une telle réalisation? Le détail n'en est cependant compliqué qu'en apparence. Passons-les rapidement en revue.
Voici d'abord les jardins où sont cultivés les légumes ; une partie en est consacrée aux plantes industrielles, fourragères, médicinales ; une autre aux espèces ornementales. Les champs d'alentour rendent inutiles les grandes cultures ; ils fourniront les produits nécessaires à la ferme. Voici le verger, voici le parc où sont réunies les essences les plus diverses. — Voici les étables pour le gros et le petit bétail, les écuries et la basse-cour. — Voici le rucher, le petit bâtiment pour l'élève du ver à soie, le petit étang pour l'élève du poisson. — Voici le moulin, le four, les pressoirs, la cuisine. — Enfin voici, dans les jolies maisons qui forment le village que nous
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avons décrit, des ateliers de menuiserie, de charronnage, de serrurerie, la forge où quelques artisans ont bien voulu s'installer et se consacrent à des travaux qu'on leur confie sur place (ces ateliers sont naturellement indépendants de ceux où les enfants s'initieront aux divers métiers). Et c'est tout. C'est, en résumé, le monastère dont nous parlions plus haut, ou, si on veut, un tout petit village dont les habitants vivraient en communauté. Le plus possible tout y serait très sérieusement, très réellement ordonné et la perte subie du fait de la présence des enfants et de la participation active du personnel à leur éducation serait supportée par l'école. — A ce propos, disons que, en toutes choses, et comme on le verra plus loin, l'administration de l'école ne permettrait en rien une simple représentation fictive de la vie ; le plus possible tout s'y passerait comme dans la réalité, sons le contrôle d'une comptabilité scrupuleuse dont seraient chargés les aînés. Il y a en Amérique des universités où les étudiants passent plusieurs heures dans les ateliers pour y gagner honorablement l'argent nécessaire à l'acquisition de ce savoir qui les conduira plus tard, peut-être aux fonctions les plus élevées de l'Etat et qui paient donc annuellement des sommes importantes en salaires. La vie des élèves et des professeurs sera régie, à Novella, par des principes semblables.
Dans les établissements que nous venons de décrire les enfants auront donc l'occasion d'assister ou de prendre part aux travaux qui sont l'origine de toutes les industries humaines; ils auront appris à connaître les plantes et l'usage qu'on en fait, les animaux et les services qu'ils nous rendent, l'ingéniosité de l'esprit de l'homme qui, de choses en apparence inutilisables, est parvenu à extraire les éléments d'une vie tant supérieure à celle des autres êtres. Et le simple labeur du paysan qui cultive et fume sa terre, qui sème et récolte son blé, qui plante
et soigne ses légumes, qui rouit son lin et teille son chanvre ; de la fermière qui veille à l'entretien des bêtes ; de l'artisan qui accomplit sa tache journalière, leur sera plus fécond en enseignements que les doctes leçons du professeur le plus érudit. Et les heures qu'ils auront passées aux jardins, aux étables, aux environs des ruches, à la cuisine, à la laiterie, leur seront plus profitables que des semaines consacrées, sur les bancs d'une classe maussade, à l'ennui et à la paresse.
Maintenant, que l'on veuille bien remarquer qu'il n'y a pas là matière à éducation que pour les petits. A toutes les périodes de leur initiation les jeunes gens trouveront intérêt et plaisir aux travaux de la terre, à l'apprentissage et à l'exercice des différents métiers. Ils resteront ainsi en rapports permanents avec les réalités de la vie, avec les préoccupations, les soins du labeur humain. Et la base de leur savoir sera solide ; sans cesse ils verront la raison des efforts de la science qui peu à peu délivrera l'homme de la sujétion aux forces aveugles de la matière; rien ne leur sera théorie, tout leur apparaîtra sous des aspects pratiques ; ils apprendront à la fois toute la vie.
Disons, pour compléter ce qui concerne la partie technique de l'éducation, que le travail qui s'accomplit à Novella a toujours un caractère d'utilité immédiate et certaine; que tous les objets, que tous les produits sont ou bien employés sur place, ou bien vendus ; que, le plus possible, l'école doit suffire à sa propre existence, qu'une comptabilité minutieuse y est tenue.
Nous n'avons pu, évidemment, entrer dans tous les détails de cette organisation ; il nous suffit pour l'instant d'avoir essayé de faire comprendre au lecteur qu'il est possible de pourvoir à tous les besoins de la première éducation par la constitution d'un milieu où l'enfant trouve les éléments de la vie simple à laquelle il s'adaptera spontanément par nature, et où ses facultés se déve-
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lopperont selon leur processus normal. Si on voulait réfléchir aux conséquences que doit avoir une telle initiation et les développements qu'elle comporte dans la suite, on y verrait le relèvement du travail humain tout entier. Les besognes manuelles qui sont tombées maintenant en une si complète mésestime et se départissent aux malheureux qui ont dû leur demander une subsistance précaire, reprendraient dans la société, sous l'influence d'une éducation rationnelle, le rang qui leur convient. Habitué au travail et à y trouver matière à larges satisfactions intellectuelles, ne considérant pas l'œuvre de l'ouvrier comme inférieure, comprenant au contraire ce qu'on peut y réaliser de force et de beauté, le jeune homme ne dédaignerait pas d'y rechercher le plaisir et l'intérêt de sa vie ; il apporterait dans l'exercice du métier choisi le désir et le pouvoir de le perfectionner sans cesse, et on verrait probablement réapparaître dans les travaux des artisans ce caractère de goût et d'intellectualité que trahissaient les moindres objets d'autrefois.
SOMMAIRE : l'extension de l'école par le monde
EXTÉRIEUR ET LE TRAVAIL DE COORDINATION DES NOTIONS ACQUISES. — APPLICATION DES PRINCIPES ESSENTIELS DE