‹ L'école primaire fribourgeoise sous la République helvétique, 1798-1803Chapitre 13 sur 20 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il semble bien, au premier abord, que l'œuvre du Conseil <i éducation fut une œuvre manquée. Le Conseil n'a pas réussi à améliorer les conditions matérielles de Técole : elles étaient, en i8o3, plus déplorables qu'en 1798. Il na pas réussi à rendre les maîtres plus aptes à remplir leurs devoirs professionnels : Técole normale et le stage dans les écoles modèles 'demeurèrent toujours à Tétat de projet; il n'a pu que prescrire ^n certain nombre de formalités dont les municipalités se moquèrent bien souvent. 11 n'a pas réussi à élever le niveau de l'enseignement rudimentaire de l'ancien régime. Tout au plus >a-t-il donné quelques bons conseils, à l'occasion, mais sans plan déterminé, sans idée générale, au hasard, selon les circonstances ou l'humeur de ses membres. Il a prodigué par contre les éloquentes et patriotiques paroles sur la mission de l'instituteur et son rôle social. A en considérer les résultats immédiats, l'œuvre du Conseil d'éducation semble bien une œuvre manquée.

Et pourtant, « si les institutions de Stapfer durèrent peu, son -œuvre ne fut pas éphémère » ^ Cette parole d'Alexandre Vinet s'applique aussi à l'œuvre du Conseil d'éducation de Fribourg : -elle ne fut pas éphémère.

Le Conseil, sur les ordres de Stapfer, fonde dans notre canton l'école « neutre », l'école moderne, telle que, actuellement, la définissent nos Constitutions et tout spécialement la Constitution fédérale de 1874 dans son | 27. Et Daguet, et Berchtold, qui, -en 1848, se réclamaient du P. Girard, auraient pu tout aussi l)ien, avec plus de raison même, se réclamer de Fontaine et de

^ Vinet, Introduction aux Mélanges de Stapfer, p. xin.

ses collaborateurs. L'Etat a confisqué les écoles à son profit; c'est à lui qu'il appartient maintenant de donner aux jeunes citoyens les moyens de remplir leurs devoirs futurs ; l'école devient surtout un moyen de formation civique ; quant à la formation religieuse, l'État, officiellement, ne s'en préoccupe pas ; c'est l'affaire des diverses confessions qu'il « protège sans s'y immiscer »; il est neutre et l'école doit être neutre comme lui. Loin donc d'être terminée en i8o3, l'œuvre de Fontaine se poursuit encore à l'heure actuelle, conjointement avec l'œuvre du Ministre helvétique.

Stapfer avait essayé non seulement de « laïciser » 1 école, mais encore de « l'unifier ». « Il avait conçu l'instruction publique comme une œuvre unique dont toutes les parties, comme tous les agents, devaient se continuer et se correspondre » 1. Cette partie des souhaits de Stapfer n'a pas encore été réalisée. Le projet de la loi Schenck, qui tendait à la livrer au pouvoir central, rejeté par le référendum populaire à une démonstrative majorité, montra qu'après cent ans l'opinion publique n'était pas encore mûre pour adopter les vues du Ministre des Sciences et des Arts. Mais qui peut affirmer qu'elle ne le sera jamais ? Qui peut dire si la centralisation progressive de nos institutions n'atteindra pas aussi, quelque jour, nos écoles cantonales? Indirectement, d'ailleurs, la Confédération les a déjà atteintes. Les examens fédéraux des recrues ont obligé les cantons à conformer les programmes de leurs écoles primaires aux programmes de ces examens ; et les examens fédéraux de maturité, de médecine, d'entrée au Polytechnicum, etc., les ont obligés à conformer les programmes de leurs écoles secondaires et supérieures aux programmes de ces examens. L'œuvre de Stapfer se continue donc de nos jours, et qui dira quand sera réalisé pleinement le grandiose projet de loi que présentait, en 1798, aux Chambres helvétiques, le Ministre des Arts et des Sciences ?

L'ancienne école religieuse a vaincu sa jeune rivale révolutionnaire en i8o3; mais elle ne l'a pas tuée. De i.8o3 à 1847, la

^ ViNET, Introduction aux .\félanf(es de Stapfer, p. xiii.

lutte a continué; les polémiques si passionnées, qui surgirent particulièrement vers 1823 et après i83o, n'en furent que des épisodes.

D'autre pr^rt, si TEglise jouit encore, de i8o3 à 1847, ^^ l'autorité suprême sur les écoles fribourgeoises, elle n'en jouit pas seule ou presque seule, comme avant 1798 ; l'Etat en a revendiqué pour lui une plus large part, et Mgr Odet et ses successeurs la lui ont reconnue. L'évêque qui, sous l'ancien régime, examinait les candidats-instituteurs sur la lecture, l'écriture et le calcul aussi bien que sur le catéchisme ou le plain-chant, n'accorde plus maintenant son placet que pour l'enseignement de la religion.

L'Eltat a donc, depuis i8o3, conservé, sous le nom de Conseil d'éducation ou de Direction de l'Instruction publique, ce « corps central » à qui le régime helvétique avait confié la charge d'administrer officiellement les affaires scolaires dans le canton. Depuis i8o3, ce corps est représenté dans les districts par des inspecteurs indépendants des municipalités, dont la mission est de surveiller immédiatement les écoles, de dresser rapport de leurs observations, de transmettre aux instituteurs ou aux communes les ordres de l'autorité centrale. C'est là un organisme nouveau qui répond à une conception nouvelle de l'école.

On peut signaler encore des résultats d'un autre ordre de • l'œuvre du Conseil d'éducation. On n'était pas assez persuadé, dans les campagnes surtout, de la croissante nécessité de l'instruction primaire. Le Conseil attira fortement sur ce point l'attention et du peuple et surtout des esprits cultivés. Il montra toute l'importance de la mission de l'instituteur et l'honorabilité de cette fonction. Il fit sentir Turgence d'une organisation intérieure, de la formation professionnelle du maître par 1 école normale, de l'adoption de livres de classe uniformes et adaptés à la méthode que Ton choisirait, d'une discipline plus stricte et d'une fréquentation plus assidue de la part de l'élève. Et maintenant le P. Girard peut venir; il peut doter l'école fribourgeoise d'une méthode : la concentration de l'enseignement autour d'une branche principale, la langue maternelle ; d'une

discipline : la division de la classe en cours ayant à leur tête un moniteur, le mode mutuel. Il peut rendre les instituteurs de hasard, qui régentaient les écoliers d'alors, aptes à se servir de cette méthode et de cette discipline, par son exemple d'abord, et, ensuite, par des cours théoriques et pratiques. L'influence profonde qu'exerça le P. Girard sur Técole fribourgeoise, c'est le chanoine Fontaine qui l'a rendue possible.

Il n'est donc pas vrai de dire que l'œuvre du Conseil d'éducation n'a pas eu de résultats immédiats.

Il est probable que le chanoine Fontaine n'a pas soupçonné toutes les conséquences de son œuvre et tout le retentissement qu'elle devait avoir au cours du XIX™« siècle. Du reste, il n'en est pas responsable. L'école nouvelle, chez nous et ailleurs, n'a pas dépendu du vouloir et de l'action d^un homme; elle est née de la transformation des idées, des sentiments, des besoins, de la vie tout entière de la société itjoderne, sous la poussée de « conditions » nouvelles de penser et d'agir.

Quant à expliquer comment se sont déterminées ces « conditions ^ sous l'influence desquelles l'école religieuse et ecclésiastique de l'ancien régime est devenue l'école à tendances « neutres » et « laïques » de plus en plus accusées du régime nouveau ; ces« conditions » qui ont commandé l'œuvre des Fontaine et des Stapfer, à Fri bourg et en Suisse, qui l'a fait triompher enfin, •en 1848, malgré la piteuse défaite de i8o3 et les énergiques réactions qui lont suivie, c'est l'aflaire, non pas même des historiens de la civilisation en Suisse, mais plutôt des historiens de la civilisation en Europe, dans les temps modernes. Nous n'avons voulu que raconter ici, le plus exactement possible, l'œuvre du Conseil d'éducation dans le canton de Fribourg et en indiquer brièvement la portée.

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