DISCOURS DE M. LE CHEVALIER BEDARD
Monseigneur, Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs,
Je suis heureux de prendre part à la fête religieuse et patriotique que nous célébrons aujourd'hui dans notre paroisse, et c'est un grand honneur pour moi d'être appelé par notre vénéré pasteur à vous dire quelques mots en celte circonstance solennelle.
Répondant à l'invitation de messieurs les syndics, vous avez bien voulu vous joindre à nous, pour attester par votre présence, le vif intérêt que vous portez à la cause de l'éducation, el nous engager à poursuivre vigoureusement, pour la meilleure formation intellectuelle et morale de nos jeunes garcons, le travail de réforme que l'ouverture de cette école devra déterminer dans notre paroisse. Permettez-moi de vous offrir l'expression de notre sincère gratitude.
I re m'appartient pas de prôner l'œuvre qui vient d'être heureusement conduite à bonne fin, et qui complète notre organisation scolaire. Depuis des années, nous en sentions le besoin, et la Providence nous l'a donnée en temps opportun. Simple outil entre ses mains bienfaisantes, je l'ai entreprise avant tout pour rendre gloire à Dieu, et contribuer dans la mesure de mes forces à l'honneur et au progrès de la race à laquelle je m'enorgueillis d'appartenir. Maintenant que c'est fait et qu'enfin nous avons parmi nous ces admirables religieux et ces éducateurs distingués que sont les Frères de Saint-Jean-Baptiste de la Salle, j'éprouve un inexprimable satisfaction, la plus intense et en même temps la plus douce que le cœur de l'homnie puisse ressentir. En toute sincérité, du sacrifice que j'ai pu faire, je suis payé au centuple,
Ce motif suffirait, sans doute, pour excuser ma témérité, lorsque je m'embarquai seul dans cette entreprise relativement modeste, mais assez inquiétante au début pour la caisse du simple plumitif villageois que je suis. J'en avais un autre ou deux que je devrai: peut-être garder en moi-même. Mais Pour en avoir le cœur net et ne rien vous cacher, je me risquerai à vous en faire confidence : je voulais acquitter une vieille dette d’honneur et remplir un devoir social.
Fils d'un simple artisan, aussi pauvre en bien de ce monde que riche en enfants, ma carrière était toute choisie, et fatalement ma vie devait être celle du travail manuel. La boutique de mon père m'attendait.
En 1855, je n'avais pas encore dix ans, et je fréquentais l'école de notre village, tenue par M. Lafrance, aujourd'hui trésorier de la cité de Québec. Un excellent instituteur, que ce M. Lafrance, un éducateur distingué, un cœur sympathique, que nous aimions
tous et dont après 50 ans je conserve encore le plus affectueux souvenir.
Le curé de la Pointe-aux-Trembles, feu l'abbé L. Edouard Parent, était mon grand oncle. Il ne me connaïssait pas, ou ne m'avait jamais vu. Notre curé à Beauport élait Monsieur, depuis M“ Langevin, premier évêque de Rimouski. M. Langevin visitait assidûment les écoles, s'intéressait fort au progrès et à l'avenir de chacun des galopins qui suivaient les classes de l'école du village. Sur des rapports que lui fit probablement notre curé, M. Parent s’avisa de me faire entrer au petit Séminaire de Québec, à ses frais, ça s'entend. Le brave oncle me prenait sans doute pour un nouvel Éliacin : il rêvait de m'attacher au service des autels, et qui sait, de m'avoir plus tard à ses côtés comme vicaire. Ambition bien honnête et dont personne ne voudra le blämer.
Cette grande nouvelie communiquée à la famille par M. Langevin y causa de l'émoi. On se remit pourtant. Sans m'occuper des projets de mon oncle, j'acceptai son offre. Ma mère, cette pauvre chère mère, se mit en quatre pour organiser le trousseau, et je revètis le capot d'écolier.
Neuf ans plus tard les études étaient terminées. N'ayant pas de vocation pour le grand Séminaire, je fis mon droit à l'Université Laval, et muni de mon brevet d'avocat, je m'inscrivis au barreau de Québec, auquel j'ai l'honneur d'appartenir depuis 39 ans. Tout bien considéré, mon affaire était bonne.
Hélas ! celle de mon oncle ne l'était pas autant, j'avais déjoué ses calculs, et les légitimes esperances qu'il avait fondées sur moi s'en étaient allées en fumée ; je compris tout de suite, qu'il n'en avait pas eu pour son argent, et qu'en honneur je devais le rembourser. Mais avant que je pusse devenir en état de le faire, il
disparut de ce monde, me laissant dans un cruel embarras. Comment m'y prendre pour lui faire parvenir ses deniers ? La Providence est venue à mon aide et sur le retour de la vie, m'a suggéré un moyen honorable de me tirer d'affaire, en offrant aux enfants de notre paroisse une bonne école, où germeront sans doute bien des vocations qui consoleront mon oncle de la mienne, et en mettant cette école sous le vocable de Saint-Edouard, le patron de mon insigne bienfaiteur. Au moyen de cette dotation en paiement, comme on le dit au prétoire, j'ai donc éteint ma dette et sur ce chapitre du moins ma conscience peut rester en repos.
Je mentionnais tout à l'heure le devoir social : me laisseriez-vous en dire quelques mots ?
C'est une idée fausse que nous entretenons en général, nous Canadiens français, sur le rôle de l'Etat. Pauvres comme riches, nous semblons croire que l'Etat, c'est une providence intarrissable, sur laquelle on peut tirer indéfiniment, comme sur celle du bon Dieu, qu'il peut toujours donner sans s'appauvrir ; que lui seul est tenu de pourvoir aux besoins sociaux, qu'à chaque pauvre, à chaque infirme, à chaque paresseux, il doit donner une place, un «rond de cuir» qui, les trois quarts du temps, n'est qu’un prétexte pour se soustraire à la loi du travail; que les riches sont les propriétaires absolus de ce qu'ils appellent leurs biens, et qu'ils peuvent en disposer, en user et abuser à leur guise, sans. avoir jamais à en rendre compte à personne. Leur devoir social, de venir à la rescousse de l'Etat qui n'y peut suffire, ou de contribuer au moins Pour une généreuse part de leur surplus à l'assistance matérielle, intellectuelle et morale de leurs semblables que la pauvreté, la maladie, et les mille et un accidents de la vie
ont rendus impuissants à se pourvoir, ils n'ont aucunement à s'en occuper, ce n'est pas leur affaire. Pour eux, le devoir social, c'est l'économie. Si téméraire que puisse en paraître le dessein, il m'a paru que c'était une bonne chose, de chercher à réveiller dans notre peuple, chacun dans sa sphère, par la parole, par l'exemple, la notion de ce devoir important et en faisant ce que vous voyez, j'ai voulu payer de ma personne, et remplir un devoir social, tout en donnant bon exemple. En commencant je vous disais combien je suis heureux de prendre part à cette fête. Hélas! ce bonheur n'est pas sans mélange. Notre école a été construite à deux : il devait s'en trouver deux pour la dédier solennellement à l'éducation de nos enfants. Mais l’homme propose et Dieu dispose, je suis venu seul. Ma coopératrice, l'ange de mon foyer, la fidèle compagne de ma vie pendant 38 ans est absente, partie pour un monde meilleur, après avoir consacré son petit patrimoine de famille à la réalisation de l'œuvre qui lui était encore plus chère qu'à moi-même. L'une de ses dernières pensées a été pour cette maison. Quelle joie eût été la sienne de m'accompagner aujourd'hui, et d’assistér au couronnement de notre œuvre commune! De ce bonheur, elle a dù faire le sacrifice comme celui de sa vie, et depuis quatre mois, elle repose dans ce coin de notre cimetière, là, tout proche, à l'ombre de cette maison. Puis-je moins faire en ce moment que d’avoir pour elle un souvenir, et de vous faire connaître la large part qui lui revient dans l'œuvre de notre école paroissiale. Quant à vous, enfants de ma bonne vielle paroisse de Beauport, regardez-la bien, cette maison, de ce jour elle est la vôtre. Venez-y sans crainte: la croix du Christ y a sa place d'honneur, et l'y aura toujours, je l'espère. Venez-y donc tous, pour y apprendre de vos
maitres dévoués pourquoi vous êtes venus en ce monde et ce que vous avez à y faire. Venez-y recevoir, de leurs mains, cette formation virile qui fera de vous des hommes de devoir et de sacrifice, des chrétiens et des citoyens sans peur el sans reproche. Venez vous y préparer aux luttes de la vie, aux rudes combats que peut-être il vous faudra livrer plus tard pour la conservation de l'héritage des ancètres, notre sol, notre religion, nos institutions, notre langue et nos lois. Fasse le ciel qu’alors chacun de vous soit prèt, à faire son devoir, réalisant ainsi les espérances que fonde sur lui la Patrie, et contribue généreusement à assurer les glorieuses destinées que nous rèvons pour elle.
Le discours de M. Bédard fut suivi de longs et chaleureux applaudissements.
Nous regrettons de ne pouvoir donner ici le texte du discours de M l'Archevèque. Sa Grandeur qui parle toujours d'abondance, avec une facilité et une conviction incomparables, écrit rarement ses discours. Ses nombreuses et accablan.es préoccupations ne lui en donnent guère le temps. Elle résuma en peu de mots ce que l'Eglise a fait dans le monde pour l'éducation et s'attacha surtout à faire toucher du doigt tout le bien qu'a fait le catholicisme et surtout le clergé de notre pays dans ce domaine. «La fondation de nos écoles, dit Monseigneur, de nos séminaires, de nos collèges et de notre Université est due à l'initiative désintéressée, intelligente et généreuse de l'Eglise catholique, et plusieurs, qui aujourd'hui dans l'Eglise et dans l'Etat occupent les plus hautes positions, ne seraient pas sorlis de l'obscurité de leur origine et méneraient dans le monde une existence à peu près inutile, sans le sacrifice d'un humble
Rév. Messie L.-A. DÉZIEL
Curé de Beauport depuis 1893
prêtre, ou d'un pauvre religieux.» Sa Grandeur termina en félicitant publiquement M. le chevalier Bédard pour son œuvre si hautement religieuse et patriotique.