CHAPITRE VI
Tandis que les saint-simoniens venus en Afrique, aux prises avec les difficultés de la vie, commençaient à s'assagir, un changement semblable se faisait parmi ceux qui étaient restés en France ; après l'ère des folies venait l'ère des applications et des résultats. Des réformes sociales prudemment accomplies, un gouvernement fort qui en prenne l'initiative, un développement de la richesse matérielle qui les rende possibles : voilà les trois demandes sans cesse répétées dans leurs écrits. Leurs deux ennemis sont le conservatisme aveugle des « sans-cœur » et le libéralisme révolutionnaire des « sans-culottes » ; les nouveaux socialistes, les Cabet, les Louis Blanc, les Proudhon, déplaisent à ces défenseurs du progrès pacifique.
Un des signes de cet esprit nouveau, c'est l'estime que leur inspire l'Autriche ; d'après eux, la France doit prendre exemple pour quelque temps sur lo pays tant maudit par les libéraux. Cette
puissance calme, bien assise, avec son empereur ennemi de la presse el ami de la prospérité matérielle, devient à leurs yeux l'idéal du gouvernement paternel. Nous avons vu que celte admiration pour l'Autriche apparaissait déjà dans le Globe après le schisme de Bazard. Quelques années plus tard, Enfantin, dans une lettre à Henri Heine, appela de ses vœux l'union de la France avec l'Autriche, en félicitant ce pays d'avoir défendu le principe d'ordre et méprisé le bavardage inutile du parlementarisme. D'Eichthal, dans les Deux-Mondes, insiste sur la position de l'Autriche au centre de l'Europe, avec ses deux peuples différents, l'un tourné vers l'est, l'autre vers l'ouest ; dirigée par des gouvernants habiles, impitoyables pour le désordre, elle a le devoir de résoudre la question d'Orient et de servir de médiatrice entre les ambitions européennes. Bientôt Michel Chevalier au retour d'un voyage en Bohême vantera la foi et l'obéissance du peuple, le perfectionnement scientifique et industriel encouragé par le souverain qui développe l'instruction primaire tout en réfrénant l'esprit de critique et de négation 1 .
Ainsi le sainl-simonisme, laissant de côté la <« loi vivante », tenait à rétablir le principe d'auto-
i Œuvres, X. p. 108. — D'Eichthal, les Deux-Mondes. Irc partie, ch. iv. — M. Chevalier, Essais de politique
industrielle, îS.^.
LE SAINT-SIMONISME SOUS LOUIS-PHILIPPE ig3
fité au profil du monarque, de Louis-Philippe. Ce fut la thèse favorite de Jules Leehevalier qui, malgré son passage au fouriérisme, gardait beaucoup de ses anciennes idées ; devenu journaliste, il défendit le gouvernement contre toutes les attaques et mena une vigoureuse campagne contre « les quatre sophismes révolutionnaires » : l'égalité, la fraternité, la liberté, la souveraineté du peuple. Cette haine pour le « libéralisme révolutionnaire » ne l'empêchait pas d'exiger le « libéralisme organisateur » ; il montra que, si le pouvoir négligeait la science, l'industrie, l'art, les lettres, ces forces arriveraient à se constituer d'une manière indépendante et peut-être dangereuse (1). Laurent, faisant l'histoire du principe d'autorité depuis le xve siècle pour en expliquer la décadence, ne voyait qu'un régime capable de le relever : la « démocratie organique » ; cette démocratie, fondée sur un bon système d'éducation populaire, éviterait l'égalité absolue en instituant l'égalité proportionnelle au mérite. Barrault expliquait la coalition parlementaire de 1839 par l'absence d'un gouvernement actif et réformateur, ce qui laissait la place libre à de stériles discussions (2).
(1) De l'Avenir de la monarchie représentative en France, i845.
(2) Laurent, du Principe d'autorité en politique, i844- — Barrault, la Coalition et le ministère, i83g.
M)\ l'école saint-simonienne
Le plus ardenl apôtre de la politique réaliste el progressive lui Duveyrier. Dans un écrit de 18/42 il proposait, à la Chambre des pairs une mission toute nouvelle. Deux politiques sont en présence, dit-il : la politique « constituante 0 el celle des affaires : depuis i83o on ne s'est occupé que de la première. ce qui a fait la prépondérance de la Chambre des députés; que la Chambre «les pairs fasse prévaloir la seconde, et à son tour elle aura la prééminence. Celle assemblée représente l'administration, tandis que sa rivale représente le publie ; que l'administration étudie les sciences politiques et favorise les intérêts matériels. 11 faut, là aussi, trouver un juste milieu, une conciliation entre l'intérêt général, qui exige les chemins de fer et le libre échange, el les intérêts particuliers menacés par ces réformes ; on les dédommagera par une indemnité, à condition qu'elle ne soit pas excessive (1).
Duvevrier publia ensuite une série de Lettres politiques, intéressantes et suggestives, quipartenl de toutes choses : du gouvernement, dans lequel la pairie doit, reprendre la place qui lui revient ; des chemins de fer, qu'il est essentiel de construire sans retard ; de l'enseignement, qui doit être fondé partout, et rendu pratique par l'abandon du latin el du grée. Duvevrier recommande à Louis-Phi-
(l) La Pairie dans ara rapport* avec la situation pnlitique, 1842.
lippe, comme autrefois Saint-Simon à Louis XVIII, celte alliance du roi et du peuple qui fut si profitable aux deux pendant plusieurs siècles. Les lettres se terminent par cette chaleureuse apostrophe adressée au peuple : « Peuple, à qui je dois le lait qui m'a nourri, le toit qui m'abrite, les tissus qui me couvrent, le temps que je te dévoue, jusqu'à la tombe de mon père et jusqu'aux jouets de mes enfants, Peuple ! sois le bienvenu ! (1) »
Ainsi les principaux saint-simoniens voulaient obtenir du gouvernement une organisation profitable à toutes les classes; quelques-uns de leurs coreligionnaires, d'accord avec eux sur le but, demandaient pour y arriver la formation d'un parti nouveau, le « parti social » ou « parti des travailleurs » ; ce fut surtout le vœu de deux saint-simoniens du Midi, Charles Lemonnier et Léon Brothier, qui allaient désormais se distinguer dans l'école par l'originalité de leurs travaux. D'après Lemonnier, ce parti, n'ayant pas encore conscience de lui-même, se trouve partout et nulle part ; mais
{1) Lettres politiques, 1843. — Comme les saint-simoniens désiraient faire prévaloir leurs idées sous n'importe quel gouvernement. Duveyrier ta la même époque lut au duc de Bordeaux, à Londres, une note sur le problème du paupérisme (Œuvres, XI, p. 23o).— Duveyrier, après avoir songé à fonder une Revue pour défendre sa politique. devint, ainsi que Barrault, collaborateur du Courrier français, qui prit une couleur saint-simonienne.
plusieurs signes font espérer sa formation prochaine. Ce parti a le dégoût des querelles politiques et veut faire pacifiquement les réformes nécessaires : à l'intérieur, il réclame l'accroissement de la production, de la richesse, la fin des dépenses inutiles laites pour la guerre ; au dehors, une alliance politique et industrielle avec les nations libres. Le peuple cosmopolite des travailleurs, voilà ses missionnaires : les routes, les télégraphes, les chemins de fer, voilà ses moyens d'action (1).
Brothier consacra un livre, qui mériterait d'être plus connu, à ce nouveau parti. Son programme présent est l'amélioration physique, morale et intellectuelle de toutes les classes ; le couronnement de la tâche sera une nouvelle conception morale et religieuse. Brolhierveut transformer l'économie sociale en confiant à l'État le monopole du commerce. L'éducation est pour lui la hase de toutes les réformes; il combat l'abus du grec et du lai in. et veut constituer renseignement professionnel par « l'alliance de l'école et de l'atelier » ; l'enseignement primaire, au lieu d'être intensif jusqu'à douze «01 treize ans. prendra seulement quelques heures de la journée, mais sera continué jusqu'à dix-huit ans ; on doit assurer une bourse d'études à l'enfant le plus capable de chaque canton, de
(i/ Lemonnier, Présent ei Avenir. 1834.
manière à former une pépinière d'administrateurs. Arrivant enfin à la politique, l'auteur demande que le gouvernement représente à la fois les intérêts de l'individu, de la famille et de la société. Il y aura donc trois pouvoirs : la chambre éleetive, qui représente les intérêts individuels, se recrutera dans les corporations reconstituées, les prolétaires seuls étant exclus du vote ; la chambre des pairs, qui représente la famille, sera composée des plus riches agriculteurs de France, et aura le droit d'adopter des membres nouveaux; le roi, chef suprême de l'administration, représentera les intérêts généraux. Voilà les projets présentés par Brothier à ce futur parti social, qui était à la même époque réclamé par Olinde Rodrigues et annoncé du haut de la tribune par Lamartine (1).
La plupart des saint-simoniens, renonçant provisoirement à un programme aussi vaste, se bornaient à insister sur le besoin de travaux publics et d'institutions financières. « Enrichissez-vous », auraient-ils dit volontiers comme Guizot, car cet enrichissement leur paraissait la préface nécessaire de toutes les améliorations. Le héraut de cette prédicationin dustrielle était Michel Chevalier. L'an-
(1) Brothier, du Parti social, 1839. — Un autre saint-simonien dissident, Pecqueur, se consacra depuis i83a aux études sociales ; son Économie sociale est un livre de grande valeur. Pecqueur collabora plus tard avec Brothier et Lemonnier à la Revue philosophique el religieuse.
i«)S l'école saint-simonienne
• •iiMi rédacteur en chef du G/o6e,avecune étonnante prestesse, devint au boul de peu de temps un collaborateur attitré du Journal des Débats. \ ses convictions progressistes, qui n'avaient point disparu, il joignait maintenant le respect des économistes classiques; de là un curieux mélange d'aspirations vers les reformes cl de défiance contre l'État ; il cite Adam Smith et Jean-Baptiste Say en même temps que d'Eichthal et Brothier. Les saint-simoniens, tout en encourageant la production, attachaient une importance très grande à la distribution des richesses; .Michel Chevalier ne songe qu'à augmenter la production, persuadé qu'une juste répartition se fera d'elle-même. Dans son premier ouvrage, les Lettres sur l'Amérique du Nord, la préface est toute saint-simonienne : l'Amérique lui paraît destinée à faire la fusion de l'Orient el de l'Occidenl ; ce sont la France el l'Autriche, l'une mélangée de Latins et de Germains, l'autre de Germains et de Slaves, qui présideront à celle union. L'ouvrage lui-même renferme un tableau précis des États-Unis, sans cesse émaillé d'observations sur les exemples que la France peut leur emprunter. Toutefois, tandis que les Yankees aiment le morcellement et l'individualisme, Chevalier combat la théorie du gouvernement-ulcère; il vent une France indivisible, dirigée par la royauté qui « doit représenter les classes inférieures ».
LE SAINT-SIMONISME sois LOUIS-PHILIPPE 199
Deux ans plus tard, on insistant sur le progrès <los intérêts matériels en France, Michel Chevalier comparait ce que la bourgeoisie obtint en 1789 et ce que la démocratie demande aujourd'hui (1). « La réforme, telle que l'entreprit la bourgeoisie, était celle que pouvaient concevoir des gens qui n'avaient ni faim, ni soif, ni froid. Celle qui reste à accomplirai! profit de la démocratie doit être conçue de ce point de vue : que la démocratie a froid, soif et faim, qu'elle mérite de changer de condition, qu'elle en a la volonté et, disons-le franchement, la puissance. » Il appartient à la royauté de satisfaire les vœux de la démocratie par trois moyens : les chemins de fer, les établissements de crédit et une éducation pratique et industrielle qui détrônera les études classiques ; tant que la dynastie ne remplira pas le programme de la poule au pot, elle devra craindre le programme de l'hôtel de ville. Michel Chevalier, en vrai saint-simonien, méprise le parlementarisme ; comparant la France et la Chine, il estime que celle-ci l'emporte sur nous par son organisation politique et par un esprit conservateur qui est dû surtout à la puissance de la famille (2).
Michel Chevalier saisit d'ailleurs l'occasion de
1 Des Intérêts matériels en France, i838. • L'Europe ei la Chine, dans Revue des Deux Mondes, iû juillet 1840.
préciser son attitude à l'égard de !;i secte. De Carné, dans le Journal des Débals, comparai! Sainl-Simoii à Babœuf. ( îhevalier, dans sa réponse, représenta Saint-Simon comme un admirable penseur dont les idées étaient adoptées par Ions les hommes d'État. L'erreur commune, dit-il, est de confondre le Maître avec ses disciples ; ceux-ci ont été victimes de leur éducation mathématique : ayant admis comme un axiome la suppression de tous les privilèges de la naissance, ils en ont déduit l'abolition de l'héritage. ■ Nous eûmes tort, continue-t-il, de penser que l'algèbre, c'est-à-dire la logique, sous sa l'orme la plus inflexible et la plus brutale, gouverne seule le monde... ( '.'('■tait une folie; je ne fais nulle difficulté de le reconnaître, quoique, en somme, au lieu de déplorer la pari que j'ai prise au mouvement saint-simonien, je m'en félicite hautement à cause des choses que j'y ai vues et apprises, et des hommes ;\\rr qui je m'y trouvai étroitement uni. » Quant aux doctrines immorales sur la famille. Chevalier demande qu'on en lasse relomherla responsabilité sur leur auteur, c'est-à-dire sur Enfantin : Saint-Simon n'en a rien dit il).
Bientôt l'ancien sectairede Ménilmontant occupa la chaire d'économie politique au Collège de France.
(i) Journal des Débats, Gjanvier is:;v
Dans sa première leçon il exposa le rôle qui revient au principe moral dans l'industrie, ("est faute de ce principe que la transformation opérée par les machines cause tant de maux à l'ouvrier; la morale seule peut aujourd'hui rétablir l'accord entre la bourgeoisie et le peuple. — Quel esl le moyen matériel de faciliter cet accord? C'est l'accroissement de la production, répond Michel Chevalier dans un autre discours d'ouverture. Vouloir aujourd'hui partager le revenu de la France entre tous les citoyens, ce serait donner à chacun 63 centimes de rentes ; développons la production, le revenu total augmentera. « Et, si le progrès moral marchait de pair avec le progrès matériel, alors serait réalisé le rêve brillant de l'âge d'or qu'une tradition aveugle avait mis dans le passé, tandis qu'il est devant nous, s'il est quelque part dans ce monde. » Nous retrouvons ici la parole fameuse de Saint-Simon, accompagnée d'un doute. Le successeur de Jean-Baptiste Say n'hésite pas à réclamer l'intervention du pouvoir dans les travaux publics; comme dans le Globe, il demande qu'on les fasse exécuter par les troupes, et, loin d'approuver le laïsser-faire, il signale tous les éléments d'organisation industrielle qui existent déjà. Ainsi le saintsimonisme prenait possession de l'économie politique, mais en se modifiant de manière à indigner parfois les ardents de la secte. Enfantin fui très
mécontent du second discours d'ouverture (1). Vinçard, après avoir lu un article du grand économiste sur l'immoralité des «lasses ouvrière-, lui lil dans la Ruche une réponse virulente; il -'ensuivit un échange de lettres, Chevalier disant: « Vous n'êtes plus le Vinçard bienveillant et indulgent que j'ai connu », et Vinçard s'écriant, à propos de l'hérédité : <• Est-ce que sur de telles questions, vous. Michel Chevalier, vous devez penser comme tout le monde ? (2) »
Ces travaux publics, ces chemins de fer tant désirés, les saint-simoniens en prirent l'initiative : ce l'ut à Ménilmontant même, dans le temple de leur foi, que naquit la première société. l)es ingé-
(1) Dans la colère que lui avail causée 1»' mot sur les 63 centimes de rentes, Enfantin écrivil à Arlès-Dufour une lettre où il approuvait les communistes: « C'est au capital qu'ils songent, c'est à vos bonnes maisons bien meublées,... à votre propriété en un mot..., persuadés qu'ils sont d'ailleurs que, lorsque vous n'aurezplus toutes les douceurs de la vie, lorsque vos domestiques el vos grooms seront avec vos chevaux à la charrue..., la production augmentera (la production d'objets utiles .111 peuple) de tout le travail des gens qui cherchent, \»>lissent et enchâssent vos diamants, vos perles el vos bijoux, qui vous couvrent de dentelle et de gaze, el <|ui alors feront, ainsi que vous-mêmes, entendez-vous, de gros souliers, des bas de laine bien chauds, du bon drap, el du grain, et du vin, et de L'huile, et peut-être un peu plus de soie, pane que toute femme <\u peuple voudra être jolie aussi le dimanche. ■■ Œuvres, XI, p. 164.
2 Vinçard, Mémoires, pp. n. » 1 - 1 «37 .
LE SAINT-SIMONISME SOUS LOUIS-PHILIPPE 2o3
nieurs affiliés à la doctrine, Lamé, Clapevron, Stéphane ei Eugène Flachat y étaient venus le 18 juillet i83^ pour assister aux funérailles d'Edmond Talabot ; de leur entrevue sortit le projet de voie ferrée entre Paris et Saint-Germain (1). Soutenu par Emile Péreire dans le National, par les Flachat dans le Journal du Commerce et le Constitutionnel, par Michel Chevalier dans le Journal des Débats, ce projet réussit enfin, et l'ouverture de la ligne de Saint-Germain en 1837 fut un grand événement dans l'histoire économique de la France.
Parmi les hommes les plus dévoués à la création des chemins de fer se trouva un saint-simonien qui n'était autre qu'Enfantin. Avec sa passion habituelle de l'unité, il voulait faire fusionner les nombreuses compagnies qui se formaient ; ses dons personnels de souplesse, de persuasion insinuante, purent s'exercer là d'une manière utile. Finalement on vit la signature de l'ancien utopiste, si souvent raillé par les hommes sérieux, figurer à côté de celles des Rothschild et des Hottinguer au bas de traités financiers considérables ; avant mené à bien l'accord entre les Compagnies de Paris-Lyon, Lyon-Avignon et Avignon-Marseille, il entra en i8/|(i au conseil d'administration
(1) Œuvre*. VII, ]». 171').
2o4 l'école saint-simonienne
des trois sociétés. Plusieurs de ses disciples entamaient des entreprises semblables. Duveyrier s'étaii fait une place honorable au théâtre par de aombreux vaudevilles el comédies, depuis MichelPerrin, écrit en collaboration avec son frère, jusqu'à Oscar ou le Mari qui trompe sa femme, composé avec Scribe; il voulut, lui aussi, entrer dans l'Industrie et réussit, avec le concours financier des Péreire et d'Arlès-Dufour, à former une Compagnie qui afferma les annonces des principaux journaux et réalisa des bénéfices considérables. Cette Compagnie transformée subsiste encore 1 .
Les parvenus excitent toujours l'envie. La puissance des saint-simoniens souleva bien des colères ; on raillait ces théoriciens qui, après avoir prêché l'abolition de la propriété, lui taisaient grâce maintenant qu'ils étaient riches: on leur reprochait de s'entendre comme larrons en foire Le signal fui donné par d'anciens adeptes qui, au lieu d'imiter le gros de l'école, s'étaient joints aux partis révolutionnaires : ils s'indignaient de voir leurs chefs complètement embourgeoisés. ( l. Biard, saint-simonien gagné au communisme, publia sur Michel Chevalier une brochure sévère, où il mon-
i Parmi les saint-simoniens alors voués aux chemins de fer, citons plusieurs polytechniciens : Tourneux qui lit les Lignes du Jura, DidLion qui dirigeai! la Compagnie de Bordeaux h Cette, Paulin Talabot <|ui s'occupail des lignes du Sud-Est.
Irait L'apostasie des apôtres de la rue Taitbout (1). Terson, jadis prêtre catholique, un des quarante de Ménilmontanl, qui devait être déporté en 1848 après les journées de juin, fonda en i845 une Revue aux tendances socialistes ; il y compara, non sans aigreur, ces deux personnages très différents qui s'appelaient le Père Enfantin et Monsieur Enfantin (2). Vers 1840 éclatèrent à Paris de nombreux scandales financiers, où beaucoup d'hommes politiques se trouvèrent compromis. L'occasion était belle pour les polémistes de la gauche ; ils n'épargnèrent pas les saint-simoniens. Un journaliste, Dairnvaell, auteur de diverses brochures contre la haute banque, dénonça la coalition formée par tous les financiers, « depuis le roi Rothschild jusqu'aux derniers des saint-simoniens (3) ». L'attaque la plus violente vint de Toussenel, dans son livre fameux, les Juifs rois de l'époque (4) ; on y sent une véritable haine de frères ennemis, de fou-
(1) G. Biard, Biographie véridique de M. Michel Chevalier, 1842. — L'Atelier avait aussi attaqué les saint-simoniens ; Vinçard fit une réponse indignée dans la Ruche populaire (novembre 1841).
(2) Les Droits du peuple, revue sociale et politique, 184."). p. 208.
(3) Rothschild Ier, ses ualels et son peuple. 1846, p. 24.
(4) Pp. 122-i33. La même année 1847, Rothschild et l'école d'Enfantin étaient mis ensemble par Michaud et Villenave, Histoire du saints imonis me et de la famille Rothschild.
5>o6 l'école saint-simonienne
riéristes contre saint-simoniens. D'après lui, c'esl l'alliance de Saint-Simon et de Juda, de la théorie enfantinienne avec la pratique juive, qui a produit la féodalité financière. Le désastre de l832 avait dispersé l'école, mais le Père, après une Longue absence, a groupé de nouveau ses disciples afin de conquérir la richesse. Grâce à eux, le gouvernement vient de renoncera construire lui-même les chemins de fer. [Leur triomphe est complet : en i843 les Juifs régnaient à la Bourse, Rothschild traversait triomphalement la France, Enfantin devenait secrétaire du conseil d'administration de Paris-Lyon, Duveyrier avait le monopole des annonces, Rodrigues une voix dans les conseils de la maison Rothschild. Tons étaient pourvus ; « cl le. regard du Père s'élevait radieux vers le dieu d'Isaac pour le remercier du succès dont il couronnait ses efforts, et des grâces dont il comblait ses lils. 0 Ce n'est pas fini : sous prétexte de faire des largesses au peuple, Enfantin veut livrer aux Juifs tous les autres monopoles ; sous prétexte de prévenir les Anglais, il va donner le canal de Sue/, à Rothschild. Ses disciples sont repus et ne songent plus qu'à digérer.
L'attaque de Toussenel était injuste. Que plusieurs saint-simoniens, arrivés à l'aisance, aient pensé que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, la chose a dû se produire, car
elle est très humaine. Mais nous avons vu que les principaux d'entre eux, ceux qui parlaient ou écrivaient, ne devinrent nullement des « satisfaits » ; ils ne renoncèrent aux utopies que pour demander les réformes possibles. Cela est vrai surtout pour Enfantin ; retournons un peu en arrière pour suivre ses efforts. La pensée lui était venue en Egypte qu'au lieu d'entreprendre péniblement une œuvre restreinte, l'essentiel était de gagner un souverain et de s'en faire le conseiller. Tous les réformateurs ont caressé un rêve semblable. Pour employer son langage, l'apostolat populaire devait faire place à l'apostolat royal. A son retour en France, il adressa une longue lettre à Louis-Philippe, en lui conseillant de se faire le patron de l'industrie, de gagner les ouvriers en améliorant leur condition ; le jour où l'on aurait enlevé cette clientèle aux partis révolutionnaires, le sort de la dynastie serait assuré. Toutefois Enfantin comptait peu sur le roi-bourgeois ; c'est au duc d'Orléans qu'il essaya d'arriver avec l'aide de son ami Arlès-Dufour. Celui-ci était un négociant de Lyon, qui devint un des principaux représentants du commerce français dans les Expositions universelles de i85i, i855 et 1862 ; il avait ce caractère particulier des Lyonnais, qui joignent souvent le sens et le goût des affaires à un intérêt ardent pour les plus hautes questions sociales ou religieuses.
Son esprit positif L'avait préservé des aberrations
delà secte; mais il adopta les grandes idées ^;iinlsimoniennes, et toute fondation destinée à rendre service aux classes pauvres put compter sur son appui matériel et moral; son amitié pour Enfantin alla toujours grandissant (1).
Arlès-Dufour envoyait les lettres du Père au 0*110 d'Orléans par l'intermédiaire de M. de Boismilon, secrétaire dos commandements du prince. Les communications d'Enfantin se succédèrent pendant son séjour en Algérie, puis après son nouveau retour en France. Le duc d'Orléans, selon lui, doit prendre le rôle de prince industriel : qu'il néglige les deux fléaux de notre pays, la tribune el la presse ; qu'il s'occupe moins des soldats et plus des ouvriers: « organiser l'atelier ». voilà quel doit être son principal souci. Lors de la construction des forts de Paris, Enfantin proposa une expérience immédiate : on organiserait les prolétaires parisiens en villages placés hors des barrières, soumis à une discipline assez large, portant
(1) Au congrès scientifique de Lyon, réuni ;i cette époque, Arlès-Dufour présenta quatre questions à examiner: i° Comment ramener l'ordre dans l'industrie sans ruiner la liberté ? 2° Comment faire participer l'ouvrier aux bénéfices du maître? 3° Comment rendre les machines profitables à l'ouvrier? 4° Comment assurer une égale rétribution pour la femme el pour l'homme quand il y a égalité de services? V./<; Ruche populaire, novembre 1841.
un costume à part, et l'on aurait ainsi le noyau d'une armée des ponts et chaussées. Mais le plus souvent le réformateur songe au prochain règne; ses papiers renferment une note (qui fut peut-être envoyée à Louis-Philippe) où il conseillait au monarque d'abdiquer en faveur de son fils.
Quand le duc sera sur le trône, Enfantin l'engage à prendre comme président du conseil Lamartine, le grand orateur qui annonçait une transformation prochaine et qui invitait le gouvernement à l'accomplir ; par un pressentiment singulier, le Père a foi dans l'avenir politique de ce rêveur. « Lamartine! écrivait-il à un ami; mais vous auriez beau acheter une trompette d'or un million, elle ne sonnerait pas mieux et plus haut que la voix de cet homme. » Barrault, de son côté, adressait au poète une épître enthousiaste. Avec le duc d'Orléans et Lamartine au pouvoir, Enfantin se voyait déjà choisi comme conseiller, comme inspirateur du nouveau souverain ; qu'on juge de sa déception quand le duc, l'ayant enfin reçu, lui offrit... une sous-préfecture ! Sa colère fut grande, mais elle tomba peu après, à la nouvelle de la mort tragique du prince. Enfantin essaya d'adresser quelques avis au duc d'Aumale. on ne lui répondit pas; l'apostolat royal avait échoué.
Le Père était alors dans une situation pénible ; il n'avait pour vivre que sa »< liste civile », c'cst-à-
AVEILL. 12.
210 LÉCOLE SAINT-SIMONIENNE
dire le produit d'une souscription annuelle faite par d'anciens disciples depuis son retour d'Afrique.
C'est alors que, voulant acquérir la fortune et l'indépendance, il contribua, comme nous l'avons VU, à fonder une grande Compagnie de chemins de fer. « Il fut un temps, écrivait-il, qui n'est pas loin, où les grandes questions politiques s'appelaient liberté de la presse, libertés municipales, liberté individuelle. A une autre époque elles s'appelaient Austerlitz,Iéna, Wagramou Marengo : à d'autres, c'était autour de Jansénius ou de Luther ou de Calvin que voltigeaient les esprits supérieurs ; aujourd'hui c'est près de Rothschild qu'il faut voler (sans calembour) et sur les rails qu'il faut marcher, si l'on veut se mêler vraiment aux grandes affaires de ce monde (1). » La prospérité ne changea point ses idées sur le besoin de réformes sociales à l'intérieur, d'une association des peuples au dehors ; mais c'était, comme autrefois, le problème religieux qui le préoccupait surtout. Une tendance nouvelle apparaît chez lui comme chez plusieurs de ses adeptes. En i832, ils avaient essayé de fonder une religion pour remplacer le christianisme ; la pensée leur vient maintenant de conserver celui-ci en le transformant, de le réconcilier avec la société moderne. Celle
ii Œuvres, XII, p. 3c».
union que Lamennais avait tenté de faire par la
liberté, Enfantin voulut y arriver par l'industrie. Certains catholiques y pensaient également : l'un d'eux avait adressé un appel aux anciens sectaires pour leur indiquer le moyen de revenir à la loi ancienne et, selon son expression, pour noyer le saint-simonisme dans le catholicisme (1).
Plusieurs saint-simoniens se tournèrent donc vers l'Église. L'évêque de Strasbourg avait publié un mandement défavorable au travail industriel et financier ; Paul Rochette, ancien rédacteur au Globe, le lui reprocha en invitant le clergé à protéger l'industrie, à perfectionner les procédés de culture, à prêcher la doctrine du progrès au lieu de lui dire anathème. Michel Chevalier, qui était venu assister à l'inauguration du chemin de fer de Strasbourg à Bâle, vit dans cette cérémonie une assemblée de protestants alsaciens bénie par un évèque ; en rapprochant ce fait d'autres semblables, il célébra l'heureux changement qui s'accomplissait dans l'Eglise et montra dans cet accord de l'industrie avec la religion le seul moyen de rendre bienfaisant le nouveau régime
(1) Aux saint-simoniens et aux saint- simoniennes. Sur la nécessité et la possibilité de rallier la doctrine de Saint- Simon à la foi chrétienne et au Christianisme temporel annoncé dans les Ecritures {par Bourgeois . 1N3-. L'opuscule reparut avec quelques variantes en i838 sous ce titre : le Christianisme temporel.
économique (1). Quant à Enfantin, il traita la question dans une série de lettres échangées avec un magistrat catholique de Grenoble, Albert du Boys. Reprenant les affirmations de Saint-Simon dans le Nouveau Christianisme, il déclare que l'Évangile permet à l'Église de progresser. Jésus- Christ a dit : « Mon royaume n'est pas maintenant de ce monde. » César, c'est-à-dire le pouvoir temporel, était alors trop puissant pour qu'on pût le dompter. Mais aujourd'hui César n'a plus de prestige, il s'est fait épicier, sa couronne est un bonnet de coton, son épée un mètre ; pourquoi l'Eglise ne cherche-t-elle pas à prendre la direction des peuples ? Au lieu de condamner le progrès, qu'elle l'encourage; au lieu de réprouver la matière, qu'elle glorifie l'industrie, et les ouvriers reviendront à elle ; mais le peuple, si les prédicateurs du catholicisme ne savent pas le convaincre. sui\ ra ceux de la Bûche et de la Phalange. L'organisalion du travail est une tâche religieuse que l'Église peut et doit accomplir. Qu'elle renonce enfin à l'intolérance; au lieu de flétrir l'islamisme, qu'elle en comprenne la grandeur, comme le fil Joseph de Maislre. Alors le monde, acceptant le dogme rajeuni, s'inclinera de nouveau devant le clergé chrétien, corporation modèle qui se recrute parmi
(1) Paul Rochette, Lettre à Mgr Vévêque de Strasbourg, in:;',.— M. Chevalier, Essais de politique industrielle, i843.
LE SAINT-SIMONISME SOUS LOUIS-PHILIPPE 2l3
les prolétaires et qui donne l'exemple d'une puissante hiérarchie (1).
Ainsi Enfantin, malgré ses occupations industrielles, avait toujours l'esprit tourné vers les grands problèmes. Il déplorait l'aveuglement des hommes politiques, absorbés par de mesquines discussions parlementaires. Thiers lui déplaisait par son libéralisme d'occasion et son napoléonisme belliqueux ; Guizot lui faisait pitié par sa lenteur et son impuissance ; c'étaient les Arago et les Lamartine, avec leurs grandes vues et leurs prédictions menaçantes, qui lui paraissaient le mieux comprendre l'état social. Dans sa correspondance avec Arlès-Dufour. il annonça maintes fois que, les réformes étant refusées, la révolution allait venir, et que, selon le mot de Saint-Simon, « l'omelette serait retournée «.Tout cela se trouva justifié le 24 février 1848.
(1) Enfantin, Correspondance philosophique el religieuse, 1847; elle est insérée dans les Œuvres, t. XXXIV et