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LA RETRAITE A MÉNILMONTANT 1O

oienne en parlai! avec estime ei déférence, mais il y avait un abîme entre L'esprit autoritaire d'Enfantin et l'esprit libéral de Fourier.

D'autres, désabusés, découragés, mais conservant le goût de ces principes d'ordre, d'organisation religieuse que leur avait enseignés l'école, revinrent les demander à la foi de leur enfance. Un d'entre eux, l'avocat Dory. de Marseille, nous a raconté sa crise, qui fut celle de beaucoup d'autres 1 . Bravant la colère de sa famille et les railleries de son entourage, il avait exposé la doctrine dans quatre conférences publiques ; mais la rupture de Bazard le refroidit, et la disparition du Globe lui enleva le pain quotidien qui était nécessaire pour entretenir sa foi. Il tomba dans le scepticisme : l'amour des livres, le respect de la science, tout s'effaça ; retiré à la campagne, il subit des accès de désespoir, entretenus par la lecture de Byron, puis revint à un doute paisible en présence des innombrables systèmes inventés par les philosophes. Le chagrin le ramena enfin au christianisme; cette religion lui parut seule capable d'expliquer et de calmer la douleur. Le repos lui fut rendu par « le retour au bon sens » ; il résolut d'accepter la vie et les rapports sociaux, de vaquer à une occupation régulière. Du saint-simonisme Dory garda l'estime

1 Retour au christianisme. i834-

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pour l'œuvre industrielle qui devait améliorer la condition des classes inférieures : mais ce fui le christianisme épuré de Silvio Pellico, de Thomas Moore, de Ballanche, qui lui rendil la paix et l'espérance. D'autres que Doit, pratiquant le précepte de Pascal, cherchèrent le calme dans la pratique la plus minutieuse des rites catholiques. Ainsi fil Transon après un court passage à travers le fouriérisme. Dugied s'élail relire à Dijon ; quand une saint-simonienne, Suzanne Voilquin, visila cette ville en i834, on lui montra l'ancien carbonaro, l'ancien ami de Bazard, sortant de l'église où il se rendait régulièrement tous les matins 1 1 .

Revenons maintenant aux saint-simoniens proprement dits; voyons comment ils entreprirent de retrouver une place dans celle société qui n'avait répondu à leurs exhortations «pie par le sarcasme el l'injure.

1) Souvenirs d'une fille du peuple, p. i36.

C'est sur la terre africaine que les saint-simoniens commencèrent à se transformer, que le travail sérieux et productif remplaça les vagues théories et les folles imaginations. L'Afrique et en général l'Orient les attiraient ; le côté sensuel de l'islamisme séduisait les échappés de Ménilmontant : ils se trouvèrent ainsi amenés à étudier de près cette grande religion, et ils apprirent, peut-être les premiers en France, à la connaître et à l'apprécier avec justice.

Enfantin sortit de prison assagi et calmé ; non pas qu'il eût rien abdiqué de ses théories ni perdu la foi en lui-même ; seulement ce délire qui lui avait fait croire à l'arrivée immédiate de la Mère était dissipé. Plusieurs de ses disciples demeuraient encore en proie à l'exaltation fanatique de l'année précédente, ce fut lui qui les apaisa el découragea leurs

espérances : travailler, voilà quel était maintenant le devoir de Ions. « Vous avez besoin, écrivait-il à Barrault, de revenir à comprendre el à sentir que l'industrie est le véritable appel de la femme el

surtout des femmes... Le globe, voilà notre fiancée, notre mère pour le moment (1). » Le Père voyait la nécessité de s'expatrier pendant quelque temps ; il souhaitait d'accomplir une grande œuvre au dehors afin de rentrer en France réhabilité, vengé de toutes les railleries. Mais où aller? Les disciples ne doutaient de rien. Duveyrier lui conseilla de se rendre en Chine, dans ce pays qui offrait une sorte d'idéal politique à toutes les écoles positivistes : Rigaud, apprenant la délivrance d'Enfantin, écrivait que le Père allait peut-être se diriger vers l'Inde ou vers l'Océanie ; un capitaine de la marine royale, Guillain, proposa de fonder au loin une colonie sous la direction du maître, et plusieurs saint-simoniens étudièrent les caries avec lui pour choisir l'emplacement de ce paradis terrestre (2). Mais Enfantin choisit l'Egypte, attiré par le souvenir de Napoléon et surtout par ce canal de Sue/ que la secte avait désigné depuis longtemps connue une des principales œuvres « religieuses 0 à accomplir.

1 Œuvres, IX. \>\>. 58-6o.

2 Lettre inédite «le Duveyrier ;i d'Eichthal. Suzanne Voilquin, Souvenirs d'une /Me du peuple, p. 116.

Pendant son emprisonnement, le Père avait déjà songé à faire partir une mission pour l'Egypte ; revenu à Ménilmontant, il se prépara au voyage. Ses fidèles n'attendaient qu'un signal. Hoart, apprenant sa mise en liberté, lui écrivait : « J'attends un mot de vous ; sans vous, je puis résister, montrer de la ténacité, de la persévérance ; mais sans vous je ne puis pas agir. Je tiens ma vie de vous ; vous êtes ma vie. » Et le Père, en lui envoyant ses instructions, répondait : « Je reprends sur vous mon autorité ; je suis libre. » Les préparatifs durèrent quelques mois : Enfantin adressa un appel de fonds à tous ses amis ; Hoart et Bruneau, les deux capitaines, furent chargés de réunir le personnel des travailleurs et de veiller aux soins matériels ; Massol et Rogé, deux artistes, devaient s'occuper de la musique, du costume, de cet appareil extérieur auquel les saint-simoniens attachaient tant de prix. Pendant ce temps, deux éclaireurs, le dessinateur Alric et l'avocat Colin, étaient partis pour l'Egypte ; ils allèrent à dos de chameau jusqu'à Suez pour examiner les traces de l'ancien canal et rassembler des renseignements. Puis Enfantin, devançant le gros de la troupe, s'embarqua en compagnie de quelques disciples parmi lesquels se trouvaient deux ingénieurs de talent, Fournel et Lambert ; on entra dans le port d'Alexandrie en octobre i833. L'influence française était

très grande en Egypte; Linant de Bellefonds et Selves, devenu Soliman-Pacha, firent bon accueil à ce groupe de compatriotes intelligents : quant à Méhémet-Ali, très indifférent aux doctrines saintsimoniennes, il était trop habile pour ne pas bien recevoir celle équipe de polytechniciens qui venait s'offrir à lui. Deux projets se partageaient alors la faveur des conseillers égyptiens, le canal de Suc/ et le barrage du Nil; Fourneldans deux audiences plaida la cause du canal auprès de Méhémet-Ali, mais le conseil préféra le barrage. Enfantin, s'accommodant comme toujours aux circonstances, offrit le concours de ses disciples pour le nouveau travail et. sur la réponse favorable du vice-roi, Iloart et Bruneau vinrent débarquer avec leurs hommes et se mirent à l'œuvre.

Enfantin les dirigeait de haut, tout en fréquentant les ministres égyptiens. Selves et Linant le traitaient en ami; Edhem-bey, général turc, se convertit presque au saint-simonisme. Il était également lié avec les agents français, le consul Mimant et surtout le \i ce-consul Ferdinand de Lesseps ; dans leurs réunions, ils parlaient beaucoup des travaux à faire en Egypte, el surtout de ce canal auquel le Père pensait toujours. N'est-il pas 1res probable que ce fut là, au milieu de ces enthousiastes, que le jeune diplomate apprit à aimer la grande œuvre de Sue/, el forma peut-être des ce

moment le projet «le la réaliser? Le i5 août i834, tous se donnèrent rendez-vous au barrage pour célébrer la fête de Napoléon ; ce fut une joyeuse soirée, terminée par de nombreux toasts, entre autres celui d'Enfantin qui but aux femmes. Le même jour fut posée la première pierre de l'école du génie civil; Soliman-pacha y grava les initiales de Napoléon et de Méhémet-Ali, en déclarant que le vice-roi était l'exécuteur testamentaire du grand homme (1). Un peu plus tard, quand Marmont fit un voyage sur les bords du Nil, on oublia les souvenirs de 1814 et de i83o pour ne songer qu'à recevoir le mieux possible un maréchal de l'Empire, et les saint-simoniens y contribuèrent pour leur part (2). Ainsi la mémoire de Napoléon planait toujours sur l'Egypte.

Les femmes de la secte n'étaient pas demeurées en arrière : dès qu'on apprit à Paris que le Père, sans leur adresser un appel formel, les autorisait à venir, plusieurs se décidèrent au départ. L'exemple fut donné par Cécile Fournel, heureuse d'aller rejoindre son mari : « Je sens, écrivait-elle dans le Livre des Actes, je sens que dans ces contrées où domine presque exclusivement l'aspect matériel de

(1) Œuvres. X. p. 16. — Barrault. Occident et Orient. i835, p. 45o.

Marmont a parlé d'eux dans sos Mémoires, ni. p. 3Gi.

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la vie, la présence d'une femme qui a fait son bonheur de vivre en chrétienne sera un exemple utile à la famille nouvelle qui va chercher à se constituer, à pressentir l'avenir ». Clorinde Rogé l'accompagna ; elles s'arrêtèrent à Toulon pour y voir leurs frères de doctrine et firent une promenade sur mer en chantant les airs sain t-simoniens devanl une foule nombreuse ; quelques adeptes leur servirent de chevaliers jusqu'en Egypte. Suzanne Yoilquin les suivit bientôt, après avoir parcouru le Centre et le Midi de la France pour récolter de l'argent chez les adhérents de l'école.

L'activité du petit groupe sembla d'abord réussir. Barrault faisait à Alexandrie des conférences éloquentes sur l'histoire de la civilisation ; Clorinde Rogé ouvrait un pensionnai de jeunes filles ; le gouvernement égyptien employait Rogé avec Yvon Villarceau, le futur savant, comme professeurs de musique, Alric et Achard comme professeurs de dessin ; les médecins Jallal et Forcade avaient une nombreuse clientèle. Le plus brillant de tous, Lambert, devenu directeur de la nouvelle école des mines, employai! une bonne partie de son traitement à défrayer le Père, ;'i l'égard duquel sa vénération demeurait toujours aussi grande. Quelques-uns allèrent jusqu'à embrasser l'islamisme; ainsi Machereau, un artiste naïf, toujours négligé dans sa tenue, si bien qu'on disait

couramment au Caire « sale comme le bon Machereau », se fil circoncire et se maria en Egypte. Mais chez la plupart il y eut bientôt misère et découragement ; les positions brillantes qu'ils avaient espérées ne s'offraient pas, les grands travaux qui les passionnaient tous demeuraient en suspens. Fournel, désespéré par l'échec du canal, rentra en France un des premiers avec sa femme. Beaucoup étaient très malheureux, malgré l'appui de leurs frères; Suzanne Voilquin se fit leur blanchisseuse pour gagner sa vie tout en leur épargnant une dépense.

La peste survint et fit cesser les travaux du barrage ; plusieurs des adeptes s'empressèrent de revenir en France, tandis qu'Enfantin allait fuir la contagion dans la haute Egypte et se reposait à Karnak. Au Caire, les victimes furent nombreuses parmi les saint-simoniens : après le Dr Forcade, Lamy, Maréchal, Dumolard succombèrent. La mort du bon et brave Hoart jeta la consternation dans la secte ; il fut suivi par Ollivier, un fidèle de la première heure, auquel on fit de solennelles funérailles saint-simoniennes. L'épidémie terminée, Enfantin espéra que les travaux allaient reprendre ; avec cette absence de sens historique et artistique qui avait fait réclamer par le Globe la destruction du Louvre, il approuvait le projet, soumis au viceroi, de jeter une des pyramides dans le Nil pour

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faciliter le barrage. Mais le travail demeura interrompu; d'ailleurs on cherchai! à se passer des Européens; un refroidissement survenu dans les relations de la France et de l'Egypte nuisit aux saint-simoniens. Enfantin perdit courage et rentra en France en i83y. Il laissait en Egypte plusieurs disciples qui allaient y faire leur carrière; Lambert surtout occupa les plus hautes fonctions, devint bey en 18^7 et ne prit sa retraite pour regagner la France qu'en l'année i85i.

Le canal de Suez demeurait un projet cher aux saint-simoniens. Quelques années après, quand Enfantin, sorti de la misère, put revenir aux travaux d'intérêt général, l'idée fut reprise; il réussit à fonder en 18/46 la Société d'études du canal de Suez, dont les séances eurent d'abord lieu chez lui (1). La Société devait comprendre trois groupes : français, allemand et anglais, représentés par trois ingénieurs: Paulin Talabot, Negrelli et Stephenson. On discuta longtemps les projets en présence : Linant demandait le percement de l'isthme; Talabot proposait un canal d'Alexandrie à Suez, passant par le barrage ; Barrault publiait avec son l'ivre, ingénieur des mines, le plan d'un canal qui longerait la côte du delta. Mais l'opposition des

(1) Œuvre*. XII, pp. 7 et suiv. — Enfantin lut à cette Société une note où il énumérait 1rs saint-simoniens morts à la peine sur les bords «lu Nil.

Anglais retarda tout jusqu'au jour où l'avènement de Saïd fil entrer en ligne Ferdinand de Lesseps. Celui-ci négocia d'abord avec Enfantin et son ami Arlès-Dufour, mais finalement se débarrassa d'eux pour agir seul ; la Société d'études avait préparé le canal, elle ne fut point appelée à y participer. A ses amis qui se plaignaient de cette exclusion, Enfantin répondit par ces belles paroles : « Que l'œuvre que j'ai signalée et fait mettre à l'étude comme grandement utile aux intérêts matériels et moraux de l'humanité s'exécute, et je serai le premier à bénir l'exécuteur. Sans doute il sera bon et juste que l'on sache dans l'avenir que l'initiative de cette réalisation gigantesque a été prise par ceux-là mêmes en qui le vieux monde ne voulut voir d'abord que des utopistes, des rêveurs, des fous; mais rapportez-vous-en à l'histoire pour cela. En attendant, si l'isthme est percé, fût-ce sans nous, c'est surtout à nous qu'il appartiendra de s'écrier : Allah-kerim! (1) »

Cet Orient où le Père demeura de i833 à 1887 préoccupait dans le même temps les disciples restés ou revenus en Europe ; tous voyaient dans l'Afrique une terre propre à recevoir l'organisation

(1) Œuvres, XII, p. 248. — V, Frédéric Passy, les Perceurs d'isthmes (Journal des Économistes, janvier i8g5). Sur l'abnégation d'Enfantin en cette circonstance, V. Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, II, ch. xix.

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sociale nouvelle, lous opposaient à l'Occidenl sceptique et agité l'Orient calme et ferme dans sa foi. Cette pensée lui exprimée surtout pard'Eichthal et Barrault. Celui-ci, dans un [livre de i835, raconta divers épisodes de son voyage d'apôtre el recommanda la réconciliation du christianisme el de l'islamisme. L'année suivante, il demanda que l'Occident réveillai l'Orient, non par la conquête et le gouvernement direct, mais par l'occupation et le protectorat : les Russes auront Constant inople, les Anglais Suez, les Français l'Asie Mineure. Ce sera utile aux chrétiens autanl qu'aux musulmans : « L'Orient se meurt de son immobilité prolongée ; nous, ne dépérissons-nous pas d'une mobilité sans but et sans carrière? (1) » — Même langage dans les Deux-Mondes, publiés par d'Eichlhal après un long séjour en Grèce. En l'ace de l'Occident fiévreux, épuisé, dit-il, se trouve l'Orient paisible, goûtant la sainteté du repos; Paris el Constantinople sont les capitales des deux mondes. Il faut qu'elles se comprennenl : nous devons enseigner à l'Orient la science el l'industrie ; à lui de nous faire comprendre la puissance de la famille, le côté artistique de la vie. .Mettons-nous donc à son école, au risque <\c nous l'aire appliquer l'épithète de rêl rot/rades : « Il semble que la

(1) Occident cl Orient. i835. — Guerre ou paix en Orient, i836 dédié l\ la mémoire de Hoarl .

destinée de l'homme soit d'aller toujours en avant de s'élancer indéfiniment dans une carrière de civilisation artificielle, de dédaigner ce qui fit la joie de ses ancêtres et de son enfance... Ne nous sentons-nous pas incessamment rappelés vers nos pères, comme nous nous sentons d'avance associés à nos fils ? » Le rapprochement des deux mondes, c'est à l'Autriche à le faire en Europe, à la France à l'accomplir en Afrique ; Alger doit acquérir une importance considérable pour la civilisation (1). L'Afrique est le continent des noirs; d'Eichthal appelle de tous ses vœux l'abolition de l'esclavage et l'union des deux races. La race blanche, selon lui, est la race mâle, capable de faire prospérer la science et l'industrie; la race noire est la race femelle, qui ne vit que par le sentiment ; qu'elles se marient, et leur union sera féconde. Les noirs sont régénérés maintenant par l'islamisme, dont le caractère familial convient à leurs goûts ; laissons donc cette religion s'étendre chez eux, sans la contrecarrer par une propagande chrétienne qui serait inutile et inopportune. C'est encore Alger qui devra être le point de rencontre des noirs et des blancs (2). — D'Eichthal essaya de

(1) Les Deux Mondes, 1S37.

(2) D'Eichthal cl Urbain. Lettres sur la race noire el la rare blanche, i83g. — D'Eichthal, De Vétat actuel el de l'avenir de l'islamisme dans l'Afrique centrale, 1S40.

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faire adopter ses vues par les savants: devenu secrétaire de la Société d'ethnographie, l'ancien disciple d'Enfantin y provoqua en 1847 une discussion développée sur les rapports des deux races ; mais Rodrigues et lui, avec leurs considérations d'ordre sentimental, vinrent se heurter contre le point de vue froidement scientifique des Quatre* fages et des Milne-Edwards.

Celle Algérie, dont Gustave d'Eichthal attendait de si grandes choses, les saint-simoniens y avaient déjà pénétré. Quelques-uns s'y rendirent au moment de la dispersion, et parmi eux Urbain et Relouret (1). Celui-ci était en i83o un jeune et ardent républicain, ennemi du trône el de l'autel, que défendait son camarade Armand de Pontmartin; après s'être vaillamment battu en juillet, il s'aperçul que la Révolution n'avait amené aucune réforme, et se lit saint-simonien. Prédicateur à la rue Taitbout, apôtre mondain, puis cénobite à Ménilmontant, il renonça au mariage avec une jeune lille qu'il aimait pour se consacrer à ses nouveaux devoirs. Envoyé par le Père en Al-

1 Rogé el Massol y étaient venus d'abord, mais ils se découragèrent aussi tôl el rentrèrent en France.

LES SAINT-SIMONIENS EX AFRIQUE lSl

gérie, Reiourol parti! avec l'espoir de convertir les tribus arabes, en répétant sa devise habituelle: « Il faut combattre pour sa foi. » Le jeune apôtre trouva un ami dans Lamoricière, qui demeurait encore attaché à la doctrine ; quand Retouret mourut en i835, ce fut Lamoricière qui lui éleva une tombe au cimetière d'Alger en y faisant graver une inscription saint-simonienne (1). Quant à Urbain, c'était un mulâtre de Cayenne ; intelligent et fier, il gardait le souvenir des humiliations que le préjugé de la couleur lui avait causées en Amérique : il adopta donc avec empressement la théorie qui devait conduire à l'association universelle. Venu en Algérie après la dispersion, Urbain s'intéressa bientôt à ce pays et, après un court séjour en Egypte, où le Père l'avait appelé, il se consacra tout entier à la nouvelle colonie. Accablé un instant parla mort de Retouret, le jeune homme reprit courage et se passionna pour les choses d'Afrique au point de se faire musulman, avec la chaude approbation d'Enfantin. Celui-ci, revenu d'Egypte et retiré dans le Dauphins chez ses cousines, Mlles Nugues, vint à son tour on Algérie. Le général Saint-Cyr Nugues, frère de sos cousines, qui s'intéressait à lui tout en déplo-

(1) Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, i, page 290. Sur Retouret, v. A. de Pontmartin, Mes Mémoires, rc série, pages r>7-i<>r>.

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r;ml ses prétentions pontificales, réussi! en i83g à le faire désigner comme membre de la commission scientifique d'Afrique, présidée par le colonel Bory de Saint- Vincent. Le Père débarqua aussitôt enAlgérie. Si le gouvernement avait cru mettre la main sur un savant modeste cl docile, l'illusion lui courte; comme il l'écrivait lui-même, « l'ethnographe Enfantin s'occupe moins de l'angle facial, du crûne, du poil, des mollets et des fesses des races indigènes que de la politique, du gouvernement, de l'administration, de la colonisation de l'Algérie. » La colonie tout entière, et surtout la province de Constantine, lui apparut comme un excellent terrain pour essayer des établissements civils et militaires complètement régis par l'État, en un mot pour tenter des expériences de socialisme ; ce pays et l'Egypte deviendraient les deux régions destinées à opérer la réconciliation de l'Orient et de l'Occident, de l'islamisme el du christianisme. Mais ce ut-lait pas là ce qu'on demandait à un membre de la commission scientifique; ses rapports au ministère lui furent renvoyés, la publication d'une de ses lettres dans le Toulonnais lui valut une réprimande; enfin, malade physiquement et moralement, il rentra en France en 1841. Deux ans plus lard, le résumé de ses études fut publié dans un livre intéressant, la Colonisation de l'Algérie.

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La première partie de cet ouvrage est une comparaison entre l'état de la propriété en France et en Algérie. La propriété algérienne est collective, elle repose sur le principe d'ordre ancien ; la propriété française, mobilière surtout, repose sur le principe de liberté. L'avenir adoptera une l'orme nouvelle, dont les sociétés anonymes et les sociétés en commandite peuvent déjà donner une idée ; ce sera la propriété mixte, fondée sur l'association industrielle et organisée par les banquiers. En Algérie, on doit tenir compte de ce qui existe : la forme de l'avenir n'est pas possible encore, le système de la métropole serait déplorable. Dans les tribus il faut garder la propriété collective complète ; dans les colonies civiles et militaires on établira aussi la propriété collective, mais avec une jouissance individuelle.

La seconde partie expose comment se fera la colonisation européenne. On la poursuivra d'après un plan déterminé. Il faut d'abord établir la ligne stratégique destinée à défendre contre les attaques du Sud la région cultivable : les colonies militaires seront le long de cette ligne, les colonies civiles entre elles et la côte ; on s'enfoncera bien plus avant dans l'Est, qui est fertile, que dans l'Ouest. Les colonies militaires sont possibles, grâce à la forte organisation de l'armée : l'essentiel est d'inculquer aux soldats l'esprit de construction et

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d'entretien à la place de l'esprH de destruction ; il sera bon de choisir des hommes « encore un peu

paysans et pas du tout troupiers finis ». Quanl aux colonies civiles, une fois qu'on aura choisi pour elles les emplacements les plus favorables, il faut y faire, avant l'arrivée des émigrants, les travaux nécessaires d'assainissemeni cl d'irrigation; pour cela, organisons un corps des ponts cl chaussées. « La colonisation de l'Algérie est l'occasion unique et vraiment providentielle d'essayer, non l'application de l'armée aux travaux publics, niais l'organisation d'une armée n'es travaux publics. » C'est un ingénieur civil qui fondera chaque village, qui en aura l'honneur et la responsabilité. Les colons seront soumis à une forte discipline, formés en ateliers de huil compagnies, chacune de vingt-quatre familles.

La troisième partie de l'ouvrage s'occupe des indigènes. Sous l'influence des idées libérales françaises, on a laissé gouverner les indigènes par des indigènes, ce qui a permis à un Abd-el-kader de devenir puissant. Pour toutes les tribus enserrées dans le réseau militaire, on peut dès maintenant leur donner des chefs européens, toul en ménageant leurs habitudes; quanl aux autres, il faut travailler à les dissoudre en fractions indépendantes (qui se trouvent en germe dans les ferkas) afin de hâter la soumission. .Ne bornons

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pas nos vues à l'Algérie proprement dite; il faut savoir où commence le désert, s'il peut fournir de l'eau, quels sont les itinéraires et l'importance des caravanes. En résumé, organisons l'Algérie, en la confiant à un ministère des colonies où l'on agira au lieu de parler. One le gouverneur général ait sous ses ordres un général en chef, dirigeant les colonie militaires, et un directeur des colonies civiles ; celui-ci attirera de bons colons et tiendra les Européens séparés des indigènes pour que les Arabes demeurent organisés. La paix et le travail feront de l'Algérie un pays prospère. Dans cet ouvrage les vues utopiques sont mêlées à des aperçus excellents, parce qu'Enfantin, d'une part, expose ce qu'il a eu sous les yeux et, d'autre part, veut expérimenter en Algérie l'organisation du travail. Ce ne fut pas son adieu à notre colonie ; la même année i843, il réussit, avec son ami Louis Jourdan et deux membres de la commission scientifique, Carette el Warnier, à fonder le journal V Algérie, qui dura jusqu'en 1846. Ce journal, qui voulait s'occuper de toutes les questions méditerranéennes, donna aussitôt son programme algérien : fin de la guerre, fin du régime du bon plaisir ; emploi de l'armée pour les grands travaux indispensables, colonisation faite par l'État, organisation définitive des tribus. L Algérie combattit l'ardeur guerrière de Bugeaud et lui op-

posa les tendances civilisatrices de Lamoricière ; elle réclama sans relâche la création d'établissements financiers, à commencer par une banque algérienne; «-Ile montra la possibilité de créer «1rs rapports commerciaux avec le Soudan; et surtout elle revendiqua pour 1rs indigènes le droit à l'existence, en montrant qu'il fallait ou les détruire, ou les refouler, ou les pacifier en les administrant, et que la dernière solution était seule possible. Ce fut là une idée chère aux saint-simoniens ; Urbain la défendit avec l'autorité que lui donnait son titre d'interprète attaché au maréchal Bugeaud. Après le départ de celui-ci en 18^7, Urbain montra la marche à suivre: d'abord la phase arabe, où l'administration française n'interviendra que de loin; puis celle des bureaux arabes; enlin celle du gouvernement direct, après la réconciliation des Arabes et des Européens : « Ce n'est plus la fusion inintelligente des races, des habitudes, des doctrines religieuses; c'est l'association des liavaux pour atteindre un but commun, la paix et le bien-être. » Combattant les convertisseurs à outrance; Urbain affirma (pie les musulmans étaient avides de progrès, empressés à courir aux trop rares écoles ouvertes pour eux. prêts ;'i s'unir aux chrétiens parle travail, tout en gardant leur foi (1).

il l rbain, Algérie extraits il<" la Revue de rOrientetde l'Algérie . 1848.

La république de 1848 essaya la colonisation officielle en Algérie, afin d'y déverser le Irop-plein «lu prolétariat français. On avait résolu de suivre pour les créations de villages le plan donné par Enfantin ; mais Trélat, chargé de présider à ce grand travail, fil prévaloir un système différent (1). C'est alors que les Parisiens virent partir sur la Seine de vastes radeaux chargés d'émigrants qu'un prêtre venait bénir au moment des adieux. On cru! avoir trouvé une solution du problème social. Malheureusement les belles espérances du début s'évanouirent très vite : les transports étaient mal faits, les premiers travaux mal dirigés ; au lieu de confier les colonies à des directeurs civils, on les mit sous les ordres de chefs militaires. Parmi les saint-simoniens, Barrault, qui s'intéressait depuis longtemps à l'Algérie, voulut participer à cette tâche ; le moment lui paraissait venu d'agir pratiquement, de ne « plus faire d'esbrouffe », selon son expression. Il emmena un groupe de colons dans la province de Constantine et supplia le Père, sans succès d'ailleurs, de venir se joindre à lui (2). Tout cela réussit peu ; dès 1849 le gouvernement réactionnaire du Prince-Président abandonna ces tentatives sur le rapport défavorable d'une

'1 Cat., Précis de Vhistoire de VAlgérie, 1890, pp. 237 et suiv.

(21 Œuvres, XII, pp. 96 et 11G.

commission, comme si en moins d'un an il ;i\;iil été possible d'obtenir des résultats. Barrault, devenu député de l'Algérie à l'Assemblée Législative, plaida la cause du régime civil dans de longs discours fort peu écoulés: le régime militaire fui quand même rétabli.

Mais bientôt la grande question se posa de nouveau : comment traiter les indigènes? In parti arabophile se forma, dont le chef reconnu lui Urbain, devenu conseiller du gouvernement en Algérie. Le saint-simonien mulsuman défendit les indigènes dans des ouvrages passionnés, qui respiraient tous les enthousiasmes d'autrefois (1) ; le moment du triomphe lui parut arrivé lorsque Napoléon III parcouru! l'Algérie, l'avant à accotés comme interprète, el qu'il éerivil la lettre fameuse sur le « royaume arabe »; le sénatusconsulte de i863, qui accordait aux indigènes de nombreux avantages, réalisa quelques-uns des vieux les plus chers d'Urbain. Mais la crise qui suivit, les révoltes survenues depuis 1864 exaspérèrent les colons ; pendant quelques années l'ardent arabophile devint le bouc émissaire de Ions les péehés commis. Rien ne le découragea, pas même la chute de l'Empire el la perte de ses fonctions; après 1S70, dans ses lettres au Journal des

(1) L'Algérie pour les Algériens, 1861 : — Indigènes et immigrants, i863.

Débats, il continua de soutenir les opinions de sa jeunesse.

A côté de lui, bien d'autres saint-simoniens ont laissé un nom dans l'histoire de la colonie africaine. Fournel, ayant obtenu sous Louis-Philippe une mission comme ingénieur, publia en 1849 son ouvrage sur les Richesses minérales de l'Algérie, qui ouvrit pour ce pays l'ère industrielle ; luimôme donna l'exemple et, avec le concours de Paulin Talabot, provoqua l'exploitation des mines de fer de Mokta-el-Hadid, qui donnent encore aujourd'hui un revenu considérable; après Louis Jourdan, les fds d'Arlès-Dufour se sont distingués parmi les plus entreprenants des colons. Enfin ce fut le fils de Charles Duveyrier qui, par ses belles explorations dans le Sahara, montra comment l'Algérie pouvait s'étendre vers le sud. On revient maintenant aux conseils d'Henri Duveyrier pour tâcher d'unir l'Algérie au Soudan à travers le désert ; et les mesures proposées récemment en faveur des indigènes par Jules Ferry, par Burdeau, par Masqueray (le successeur d'Urbain au Journal des Débats), s'inspirent du même esprit que les livres d'Urbain et de tous les saint-simoniens qui ont touché à l'Algérie. Masqueray a rendu le plus beau des témoignages à son prédécesseur : « C'est lui qui, le premier, a mis en plein jour cette formidable question indigène que tout le monde

aujourd'hui semble découvrir. Il l'a étudiée sous

toutes ses faces, et il l'a théoriquement résolue avec la justesse d'esprit d'un homme d'État, l'élévation d'un philosophe, le détachement d'un religieux. Il est mort à la peine, exécré en Algérie, mal connu ou soigneusement oublié en France ; mais il vit d'une vie profonde dans les âmes mêmes de ceux qui feignent de l'ignorer et qui profitent de ses travaux. C'est là sa suprême récompense. Il n'aspirait, dans sa foi saint-simonienne, qu'à cette sorte d'immortalité (1). »

(1) Journal des Déliais. 26 septembre 1891 .

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