LE SAINT-SIMONISME SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE
La révolution de i8/(8 changea en trois jours la forme du gouvernement ; beaucoup espérèrent changer en quelques mois l'étal économique et social de la France : depuis dix ans de nombreux écrivains, artisans de chimères ou réformateurs sensés, avaient habitué le pays à croire toutes les innovations possibles, toutes les utopies réalisables. Jamais il n'y eut un plus généreux élan vers la liberté absolut4, vers l'égalité définitive, vers la fraternité universelle; jamais non plus il n'y eut un oubli plus complet des faits, du monde exilant. La folie des démocrates n'avait d'égale que la terreur égoïste des bourgeois conservateurs. Dans ces circonstances, la conduite des saint-simoniens fut remarquable ; presque seuls, les anciens apôtres se tinrent entre les deux extrêmes ; ils approuvèrent la révolution et voulurent en profiter pour obtenir seulement des choses pratiques
LE SÀINT-SIMONISME EN 1 848 2l5
et utiles, des éeoles primaires pour tous, de grands travaux publics et des institutions de crédit. L'école eut cependant sa droite et sa gauche. Un de ses principaux membres, épouvanté par le 24 lévrier, convoqua plusieurs anciens coreligionnaires et leur proposa de fonder une religion nouvelle, le Respect de la propriété ; ce singulier projet causa chez les auditeurs untelétonnement que personne ne trouva rien à répondre (1). D'autres, au contraire, voulaient profiter de la révolution pour aller de l'avant. Olinde Rodrigues sentit se réveiller toutes les espérances de sa jeunesse. Le 9 mars, le disciple de Saint-Simon fit afficher sur les murs de Paris des placards où, l'un des premiers en France et en Europe, il proposait de résoudre les difficultés entre le travail et le capital par le système de la participation aux bénéfices. D'après son projet, à la fin de chaque exercice l'assemblée des représentants du travail et celle des représentants du capital étudieront séparément les comptes de l'année ; puis des arbitres nommés par les deux assemblées examineront toutes les réclamations ou propositions, et, après avoir déduit des bénéfices le prix de revient, l'amortissement du capital et tous les autres frais, ils répartiront le reste en ayant pour principe l'égalité du capital et
1 Vinçard, Mémoire*, pp. a5o et suiv.
2l6 l.'ÉCOLI-: SAINT-SIMONIENNE
du travail (1). Olinde Rodrigues formulai! ce projet au moment où la participation aux bénéfices était mise en pratique par Leclaire. Avec une activité infatigable, il exposa ses idées à Louis Blanc, demanda un emprunt national de 3oo millions, écrivit à Emile de Girardin une lettre violente contre les velléités de restauration monarchique. Puis vinrent deux brochures concernant la prochaine Constitution et la réforme des banques. La première commence par une déclaration de principes où. se trouvent les articles suivants : « Le travail, intellectuel ou corporel, est la condition fondamentale de l'existence morale el physique des individus, des sociétés, du genre humain. — Le travail du peuple est la base positive de sa souveraineté. » Le projet de Constitution de Rodrigues, souvent chimérique, assigne une grande place à l'Institut, à l'Université ; il reconnaît les droits politiques des femmes. Quant à la Banque de France, elle deviendra un immense organisme chargé d'accomplir toute- les opérations financières, de centraliser les recel le- et les dépenses de l'État, et de faire des avances aux prolétaires qui voudront essayer une entreprise utile (2).
(1) V. Lu République, journal quotidien, 10 mars iSset aussi 16 et 17 mars.
(2) Olinde Rodrigues, Projet de constitution populaire pour la République française, 1848 : Théorie des banques, 1848.
Rodrigues voulut aussi refaire le groupe saintsimonien et convoqua chez lui une réunion où se trouvaient, excepté Enfantin, les membres de l'ancien collège et plusieurs des quarante de Ménilmontant ; elle fut présidée par Lemonnier, un bourgeois, et Vinçard, un ouvrier. Mais les temps étaient changés : bientôt on se disputa, on récrimina; quelqu'un blàmait-il la vie privée d'un de ses coreligionnaires, celui-ci lui reprochait une fortune trop rapidement faite ; Barrault fut accusé de ne songer qu'à sa candidature législative. Vinçard, qui en était resté aux illusions de i83:2, s'indigna: « Osez donc, s'écria-l-il, faire afficher dans tout Paris une déclaration des principes de la doctrine de Saint-Simon, c'est-à-dire l'association de tous les producteurs, la rétribution selon les œuvres, et l'abolition radicale de tous les privilèges de la naissance, quels qu'ils soient ; osez la signer tous ici, et vous aurez prouvé au peuple que vous vous occupez de lui. — Si l'on veut accepter cette proposition, dit Isaac Péreire, je vais la signer de mon sang. » Mais tous s'y opposèrent, et l'on quitta la maison de Rodrigues sans avoir rien décidé (1). L'apôtre ne se découragea point encore : avec une naïveté à la fois comique et touchante, c'est à la Bourse qu'il vint prêcher la né-
1 Vinçard, Mémoires, pp. j.j; et suiv.
weill. i3
cessité d'une réforme, d'un accord entre la bourgeoisie et Je peuple; l'échec fut complet. Rodrigues en reçut un coup profond ; néanmoins il travaillait, d'une pari, à développer et à unir entre elles les sociétés de secours mutuels, d'autre part. à publier une édition définitive des œuvres de son maître, lorsque la mort vint l'arrêter. Il avait t'ait jusqu'au bout son devoir de saint-simonien i .
Plusieurs membres de l'école, appelés à la vie politique par le suffrage universel, y portèrenl les idées qu'on leur avait inculquées autrefois. Laurent, devenu député de l'Ardèche, essaya d'expliquer à l'Assemblée nationale que le vrai socialisme est forcément religieux. Garnot, arrivé au ministère de l'instruction publique avec Jean Reyaaud comme sous-secrétaire d'État et Charton comme secrétaire général, entreprit la conciliation avec le christianisme tant désirée par ses frères de. la doctrine; il disait, par exemple, dans une circulaire aux évèques : « En s'empressant de proclamer dans ses prières la République que le
(1) Rodrigues laissa un héritier <le ses projets dana ('.. Fîubbard. Celui-ci était secrétaire <lu Comité pour la propagation des Sociétés de prévoyance, fondé en i84g par Lanjuinais, Rodrigues, Gustave el Vdolphe d'Eichthal. Au nom du Comité, Hubbard publia <Ic FOrganisa lion des sociétés de prévoyance ou de secours mutuels, is~'': l'avant-propos rend hommage à Rodrigues. Eni857,Hubbard publia Saint-Simon, sa Vie el ses Travaux, biographie qui avait été préparée sous les yeux de Rodrigues.
LE SA! NT- S I MO NI S Ml- EN lcS48 ->A()
peuple vient de fonder par l'énergie de sa volonté souveraine, le clergé a senti que l'inauguration du principe républicain ouvrait une ère nouvelle aux sentiments nobles et élevés que Dieu a mis au cœur de l'homme, et que la religion a mission de développer. » L'esprit saint-simonien dictait ses actes, soit qu'il instituât les lectures publiques du soir, soit qu'il organisât des bibliothèques communales, soit qu'il fondât l'Ecole d'administration pour assurer le gouvernement des capacités ; c'est lui aussi qui autorisa au Collège de France un cours spécialement consacré aux femmes. En même temps une commission préparait un projet de loi sur l'enseignement primaire gratuit et obligatoire; Carnot annonçait l'intention d'y introduire l'enseignement agricole et celui des devoirs civiques. Il fit préparer des manuels élémentaires destinés au peuple; l'approbation donnée à l'un d'eux, le catéchisme civique de M. Renouvier, causa plus tard la chute du ministre.
On essaya aussi, conformément aux idées saintsimoniennes, de donner aux artistes un rôle pédagogique et social. Ainsi Ledru-Rollin prescrivit à la Comédie-Française des représentations gratuites pour élever l'âme du peuple, et il ouvrit des concours de musique pour faire composer des chants républicains, de gravure pour découvrir une belle effigie de la. République ; le résultai fui pileux et
:î20 L ÉCOLE SAINT-SIMONIENNE
démontra l'impuissance de l'arl à se transformer
en instrument politique. Un des anciens de Ménilmontant, le peintre Paul Justus, aidé par le musicien Rogé, fonda un Institut artistique international qui dura seulement quelques mois (1).
Quant à Enfantin, lui aussi, comme Olinde Rodrigues, avait été rajeuni par la révolution; mais son désir fut aussitôt de faire échouer les utopies afin de sauver les réformes pratiques. hès le 2 mars il écrivait à Emile de Girardin pour le supplier « d'enterrer les alchimistes du Luxembourg dans leur alambic d'organisation du travail ». « Sauvez le principe, ajoutait-il, de l'échec inévitable qu'il éprouvera en sortant du creuset de Louis Blanc. Sauvez-le, enréalisanl pratiquement ses premières conséquences, tandis qu'ils veulent lui faire produire de suite ce qui sera la grande œuvre du siècle ou mieux encore des siècles. >< Dans une noie envoyée eu même temps à Lamartine, il déclarait que la République peut résoudre immédiatement deux questions : l'éducatlOD des enfants et la retraite des vieillards ; la troisième, le salaire des hommes valides, doit être remise a plus lard. Enfin il présenta un projet de rachat des chemins de fer, avec indemnité aux actionnaires; l'État devait se charger lui-même des ira-
(1) Société internationale des artistes, 1SÔ0.
vaux publics et, pendant la crise actuelle, recourir à la Banque de France pour continuer les travaux en train. Ce projet obtint l'assentiment de Duclerc, ministre des finances, qui le soumit à l'Assemblée Constituante : attaqué par Montalembert, défendu par Laurent, les journées de juin et la démission de Duclerc le firent disparaître (1).
Après l'échec de la réunion saint-simonienne convoquée par Rodrigues, Enfantin redevînt le chef naturel ou tout au moins l'inspirateur du groupe ; l'homme d'action, le lanceur d'affaires était l'ardent et actif Duveyrier. Tous deux montrèrent par leurs actes que les accusations de Toussenel étaient fausses : l'un proposa le rachat des chemins de fer par l'Etat, l'autre quitta la Compagnie de publicité, où sa fortune était assurée, pour fonder un journal de propagande. Comme Duveyrier l'écrivait à un ami, le saintsimonisme était libre maintenant de rouvrir les salles de la rue Monsigny et de la rue Taitbout ; mais il avait autre chose à faire : « Nous avons enseigné le Règne de Dieu. Nous avons aujourd'hui à le fonder. » Pour cela il fallait s'emparer du pouvoir par les moyens habituels, « par les relations, par les places, par l'élection, par les journaux (2) ».
(1) Œuvres. XII. pp. CX.1-7V 2 Ibid., XII. p. 87.
222 L ÉCOLE SAINT-SIMON li:\\ i:
Un premier essai de ce genre fui fait par Bareste, ancien ouvrier, un des quarante de Ménilmontant, qui publia la République, journal quotidien, depuis le mois de mars 1848; Jourdan e1 < méroult furent quelque temps ses collaborateurs. Les rédacteurs de celle feuille disent hautement : « Nous sommes socialistes » ; mais le socialisme ne signifie pour eux qu'une politique «le réformes sérieuses et continues. Ils publient en les approuvant les projets <le Rodrigues, les conférences <le Lechevalier sur l'organisation du travail; mais le journal insère une lettre où Vinçard critique les fautes et les témérités de Louis Blanc; l'égalité «les salaires lui répugne parce quelle favorisera les paresseux. Four le présent, la République demande le rachat des chemins de fer par l'Etal el la création de nouvelles lignes, car le premier besoin d'un pays est l'ordre, et l'on ne l'obtiendra que parle travail (1).
Quant à Duveyrier, il créa un journal quotidien, le Spectateur républicain, dont le rédacteur en chef fut Jourdan. Celui-ci dans le premier numéro (29 juillet) donna le programme de sa politique:
Nous marchons, ainsi que l'annonçait deMaistre vers une imposante unité. C'est pour cela que
n Voir la République, 8, 17. 28 mars, 3 et 18 mai. Baud, l'ancien prédicateur, donna l'exemple «le sacrifices considérables ;i la République 21 el 22 mars .
LE SAINT-SIMONISME EN 1848 >>o
nous nous efforcerons de constituer le seul parti qui puisse exister aujourd'hui, le parti de la France républicaine... Nous ne cesserons de présenter l'amélioration du sort des classes pauvres comme la véritable, comme la seule base de l'ordre... En fait de principes, la France a conquis aujourd'hui tout ce qu'il a été possible à l'esprit humain de conquérir jusqu'ici. La grande affaire de notre temps est donc l'application pratique de ces principes... Nous croyons que les nations, soit dans leurs rapports intérieurs, soit dans leurs rapports réciproques, n'ont plus que deux ennemis à combattre : l'ignorance et la misère. » Et sans cesse il conjure l'Assemblée nationale d'en venir aux études utiles sur les travaux publics et les banques populaires, de renoncer au bavardage, qui a perdu la monarchie et qui pourra perdre la République. Jourdan combat vivement les partis révolutionnaires : « Nous sommes un peuple d'opposition, il faut que nous devenions un peuple gouvernemental. Nous ne nous sommes passionnés jusqu'ici que pour la liberté, il faut que nous nous passionnions pour l'autorité (1). »
Le Spectateur républicain eut à peine deux mois d'existence ; Duveyrier se remit à l'oeuvre avec son coreligionnaire Amail ; secondés par Enfantin,
(1) ier août.
.•î.'^4 l'école saint-simonienne
ils réussirent à fonder un grand journal quotidien, le Crédit, qui dura depuis novembre 1 848 jusqu'en août i85o. Les rédacteurs de ce journal ne se donnent pas comme les adhérents d'une doctrine particulière; sans repousser le titre de saint-simoniens, ils se présentent surtout comme des hommes d'action, des hommes politiques; Enfantin lui-même, répondant aux attaques d'une autre feuille, rappela fièrement que toutes les idées nouvelles sortaient de son école, mais il insista davantage sur son rôle industriel et ses rapports avec Rothschild et Hottinguer (1). Les articles philosophiques et religieux apparaissent quelquefois : le Crédit publia les principales lettres écrites par Enfantin vers 1840; d'Eichthal y exposa se- vues sur la mission pacificatrice de la papauté ; un autre rédacteur, comparant le choléra de 18^9 à celui de i832, signala dans ces fléaux un châtiment divin pour les deux révolutions (2). Mais le plus souvent le journal ne s'occupe que de politique réelle et applicable. Il veut former un parti modéré gouvernemental, el bientôt il s'intitule journal républicain conservateur. Les sainl-simoniens, tenant compte du fait accompli, acceptent
(1) Le Crédit. 20 el 22 décembre 1849, 9 juillet iSrx).
(2) Lettres d'Enfantin depuis le 1" janvien849; d'Eichthal, 12, is. 25 décembre 1848; 2, 8, 22 janvier 1849; sur le choléra, 11 juin 1849.
le suffrage universel ; leurs ennemis sont les Montagnards d'un côté, les monarchistes de l'autre. Aux premiers ils reprochent leurs chimères, leurs plans de rénovation universelle : « Nous préférons de beaucoup les questions spéciales, étudiées avec soin, envisagées sous leurs faces diverses, et susceptibles de recevoir une application immédiate. » Les exigences des Montagnards compromettent les réformes les plus utiles ; enfin beaucoup d'entre eux se défient trop du gouvernement et cherchent vainement à créer des institutions privées, comme Proudhon avec sa Banque du peuple et Considérant avec son phalanstère (1). Mais les monarchistes sont bien plus coupables ; méconnaissant la démocratie qui les enveloppe, ils n'approuvent que la politique de gendarmes, l'ordre à coups de sabre. Tous les « Burgraves », Guizot, Barrot et surtout Thiers, sont plongés dans ces erreurs ; « hommes de droite, s'écrie le Crédit, vous êtes des anarchistes ».
A l'extérieur, Amail et Duveyrier recommandent la paix ; si les révolutions du dehors leur plaisent, c'est qu'elles rendront possible une Constituante européenne ; loin de conseiller une intervention militaire, le journal répète comme un refrain la nécessité de désarmer. Parmi les pays
(1) 20 janvier, io février 1849.
weill, i3.
alors en ébullition, l'Allemagne <-l Home L'intéressent particulièrement ; l'unité allemande lui paraît nécessaire: à propos de Rome, les rédacteurs du Crédit joignent à la vénération pour le chef de l'Église une antipathie marquée pour son pouvoir temporel. Lorsque le bruit se répand que le pape est arrivé en France, la feuille saint-simonienne lui envoie son plus respectueux salul ; mais l'expédition de Rome, el surtout l'envoi de renforts prescrit par le Président malgré l'Assemblée Constituante lui apparaissent comme des attentats au droit des gens.
Le Crédit recommande sans relâche la politique nouvelle, celle qui se préoccupe d'améliorer le sort des travailleurs. Elle doit se proposer trois objets: l'instruction pour tous, les travaux publics, les établissements de crédit. L'instruction es! un besoin pour le peuple : bien comprise, elle ne dégoûtera personne «In travail des bras; développons donc l'enseignement professionnel etrenonçons à l'étude du latin, qui est un fléau pire que le choléra. Les travaux publics, il faut s'y mettre immédiatement ; voilà le vrai, le bon socialisme, qui réconciliera la bourgeoisie et le peuple. Chemins de fer avant tout, et puis canaux «le navigation et d'irrigation, travaux de reboisement et de dessèchement, exploitation «les colonies: le programme à remplir est considérable. On pourrai! employer
l'armée pour l'aire les roules; mais ensuite il faudra donner aux ingénieurs des ponts et chaussées, qui forment un état-major sans soldats, une armée d'ouvriers bien constituée. Si la France entière a été ébranlée par cette devise : « organisation du travail », c'est parce que l'Etat n'est point organisé pour le travail ; ce que Napoléon a fait pour le soldat, la République doit le faire pour l'ouvrier. Les chemins de fer seront construits par l'État, qui prendra les terrains nécessaires en donnant des indemnités. L'indemnité doit devenir la règle : « Ou bien le principe salutaire de l'expropriation avec indemnité sera étendu progressivement de la propriété foncière aux bras et aux capitaux de l'industrie ; Ou bien la pratique odieuse de la spoliation par le plus fort ou par le plus habile remontera, le socialisme aidant, de l'industriel et de l'ouvrier jusqu'au propriétaire (1). » A Paris en particulier, que de travaux à faire pour élargir les rues, pour détruire les bouges qui déshonorent la capitale!
Pour ces travaux il faut de l'argent, et pour en avoir il faut des institutions de crédit ; c'est ce qui rendra tout le reste possible ; de là vient le titre adopté par le journal saint-simonien. L'instrument de ces fondations nouvelles existe, c'est la
(1) 10. 27 mars, 2 avril 1849.
2o8 l'école saint-simonienne
Banque de France; mais elle demeure plongée dans une honteuse inertie dont le gouvernement doit la tirer. Son privilège, qui lui vaut tant de profits, lui impose l'obligation de travailler à l'intérêt général. Qu'elle provoque la reprise des affaires en créant une succursale dans chaque déparlement ; qu'elle abaisse le taux de l'escompte el qu'elle augmente son capital pour tenter de plus grandes entreprises ; voilà qui rendra inutiles la « Banque du peuple » et toutes les rêverie-- des faiseurs de papier-monnaie (1). Mais ce qu'on ail end surtout d'elle, c'est la création d'un Crédit foncier qui sera pour la terre ce que la Banque a été pour le capital mobilier ; il s'agit d'une grande institution, gérée par l'État ou par une société, possédant ce privilège que son papier servira de troisième signature comme garantie pour les commerçants dans leurs rapports avec la Banque de France. Le crédit foncier, complété par la réforme hypothécaire, existe déjà en Allemagne, tandis que nos agriculteurs l'attendent encore. Le Crédit étudie avec soin tous les projets sur cette matière; son rédacteur en chef Duveyrier présenta en décembre 18/19 au Président une députation de propriétaires qui réclamaient un établissement de ce genre ; on ébaucha même une Société
(1)20, 27 novembre 1848 : u. 1 •>.. i3, i5, i<j. 20, 3o mars
qui se réunit dans les bureaux du journal (1).
Les travaux publics profitent indirectement à l'ouvrier en le préservant du chômage ; mais le Crédit préconise aussi les réformes directes. Selon le précepte d'Enfantin, il laisse de côté la question des salaires ; par contre, le projet de loi déposé en novembre 1849 sur ^es retraites ouvrières trouve chez lui un examen attentif et bienveillant ; il approuve les subventions données à des sociétés ouvrières ; il demande l'assainissement des maisons insalubres et la suppression des octrois, d'autant plus que l'emprunt doit peu à peu remplacer l'impôt.
C'est toujours au gouvernement que notre journal s'adresse pour obtenir les réformes désirées ; toutes les entreprises particulières lui semblent devoir être insignifiantes et inutiles. Les saintsimoniens demeurent donc fidèles à leurs idées ; s'ils ne réclament plus un homme-sauveur, s'ils n'affichent plus le mépris de la légalité, le pouvoir, quel qu'il soit, reste à leurs yeux la source de tous biens. Ainsi le Crédit, après avoir fait une rude guerre au Président élu contre son gré, signale avec joie quelques paroles de Louis-Napoléon qui semblent indiquer des tendances progressives ; aussitôt il lui prodigue les conseils et les encoura-
(i) 25, 26. 3o, 3i décembre 1849; 10, 14, 23, 29 janvier i85o.
s>3o l'école saint-simonienne
gements, jusqu'à ce «pie l'esprit réactionnaire <lu Bonaparte se soil manifesté clairement. Dans son premier numéro le journal rappelai! que l'Angleterre en dix ans, de 1806 à i8i5, avait dépensé 17 milliards pour la guerre; la France en dix ans, de 1848 à i's">7, <!<>il dépenser 17 milliards pour la paix. L'article i3 de la Constitution de 1848 contient le programme des oeuvres que doit accomplir l'État (1). C'est le seul moyen d'écraser les utopies dangereuses; « pour que les ('eus puissent sauver la France aujourd'hui comme les baïonnettes l'on! sauvée après 1793, il faut que le gouvernement inspire les écus comme il inspirait alors les baïonnettes ».
L'État doit agir non seulement au centre, à Paris, mais dans la France entière, grâce à une complète transformation administrative. L'admi-
(1) Voici cet article : « La société favorise el encourage te développement du travail par :
« L'enseignement primaire gratuit :
« L'éducation professionnelle;
« L'égalité de rapports entre te patron et l'ouvrier;
« Les institutions de prévoyance el de crédit;
" Les institutions agricoles :
« Les associations volontaires;
" Et l'établissement par l'État, les départements et les communes de travaux publics propres ;'i employer les
bras inoccupés ;
« En fournissant l'assistance ;mx enfants abandonnés, aux infirmes et aux vieillards sans ressources, et que leurs familles ne peuvent secourir. »
LE SAINT-SIMONISME EN lS^S 23 1
nistration esl restée ce que Napoléon l'a faite, impériale et militaire ; qu'on la rende républicaine et industrielle. Le département a son pouvoir judiciaire, le conseil de préfecture ; son pouvoir législatif, le conseil général ; le pouvoir exécutif lui manque, c'est-à-dire un conseil composé des chefs de service, qui aidera le préfet à diriger les travaux publics. Au-dessus des départements il faut des ressorts plus étendus, comme ceux qui existent déjà pour l'armée, le culte, la justice, l'instruction publique ; ils seront dirigés par des préfets divisionnaires qui auront sous leurs ordres les préfets départementaux. De cette manière l'administration recouvrera sa puissance et marchera en tète de la société (1).
République modérée, accomplissant résolument les travaux et les réformes nécessaires, tel était l'idéal des saint-simoniens en 1848. Malheureusement l'heure était funeste aux partis modérés. Le Crédit obtint l'approbation publique de Cavaignac, de Dufaure, de Lamoricière, mais sa politique subit échec sur échec ; il avait fait campagne pour Cavaignac, et Louis Bonaparte fut élu Président ; à l'Assemblée Législative son parti se trouva étouffé entre la droite et la Montagne. On se passionnait beaucoup plus pour ou contre la loi du
(1) 11, 21, 22, 26 avril] 3, 18, -±\ mai : 19, 23 juillet 1849.
3i mai, pour ou contre la liberté de l'enseignement, que sur la question du crédil foncier ou des logements insalubres. Enfantin essaya vainemenl de sauver le journal en faisanl appel aux capitaux de ses amis d'Allemagne, au zèle de ses anciens disciples ; le Crédil linil par disparaître en août i85o.
On voulut remplacer le journal par la Revue ; un autre membre du groupe, Lhabilant, fournit les fonds d'un recueil hebdomadaire, la Polili</iic Nouvelle, dont les fondateurs-gérants furent Amail et Arthur Enfantin, le fils du chef saint-simonien (1). C'était une revue intéressante et variée, qui fit une large place à la littérature et à l'art : Jules Simon, Renan, Pelletan, Murger y écrivirent. Cette politique nouvelle qui donnail son Qom au recueil, c'était celle du Crédit, avec une nuance plus accusée de lutte contre la réaction alors triomphante ; un rôle plus grand aussi l'ut donné à la théorie, aux discussions de doctrine. Lhabitanl fulmine contre la lâcheté de la bourgeoisie, qui découvre du socialisme dans les propositions les plus innocentes; les rédacteurs politiques attaquenl de toutes leurs forces la loi rétrograde i|iii a mutilé le suffrage universel ; Guéroult compare l'Église, h franche dans son audace agres>i\<\ cl l'Univer-
v i j LUc parut de mars à novembre i85i.
site se perdant par le jésuitisme, par la peur de se compromettre. Arlès-Dufour glorifie dans l'Exposition universelle de Londres le premier signe d'alliance durable entre la France et l'Angleterre. Enfantin écrit de nombreux articles sur les réformes sociales nécessaires ; il se loue de voir paraître, après les funestes utopies des Louis Blanc et des Considérant, les livres sérieux et pratiques de Vidal, de Cochut, de de Flotte ; mais il leur reproche de méconnaître le rôle de l'Etat, de ne plus avoir le sentiment du respect, de l'admiration ; de Flotte ne comprend pas non plus la mission pacifique et bienfaisante des femmes, sa politique et son style sont barbus. La Politique Xonvelle insiste, comme autrefois le Globe, sur le devoir social des beaux-arts. Rochery jette l'anathème sur le théâtre contemporain, comme entièrement dépourvu d'idées réformatrices, et Jules Simon adresse à la littérature une critique semblable. Les rédacteurs de la Politique Nouvelle ne craignent plus de se proclamer socialistes, mais leur socialisme est applicable et modéré. Cette revue, inspirée du même esprit que le Crédit, succomba pour les mêmes raisons, après quelques mois d'existence, à la veille du a décembre.
Quant à Michel Chevalier, la crainte du socialisme lui avait fait abandonner beaucoup de ses
idées saint-simoniennes i . Ses /.('lires sur l'organisation du travail combattirent qod seulement les vues do Louis-Blanc, mais des projets plus modérés comme celui de Rodrigues; lui qui avait accepté jusque-là une intervention discrète de l'Etat dans le régime industriel, il glorifiait maintenant la libre concurrence, parce que Ions les systèmes soi-disant organisateurs étouffaienl l'énergie individuelle et créaient une nouvelle exploitation de l'homme par l'homme, relie du bon ouvrier par le mauvais. El cependant Michel Chevalier n'avait pas entièrement dépouillé le vieil homme ; un rédacteur de la Politique Nouvelle constata qu'il était seul dans l'enseignement supérieur à parler de morale et de solidarité. Le professeur du Collège de France énuméra les efforts tentés dans plusieurs villes, surtout à Lyon, en laveur des ouvriers; il prôna toutes les formes de l'association. L'égoïsme de la classe riche le révoltait : o Nous bourgeois, fils d'affranchis, s'écriaitil, nous croyons que les prolétaires, fils d'esclaves, sont d'une autre nature que nous. » Le rapport de Thiers au nom de la commission d'assistance et de prévoyance publiques lui déplut par son caractère négatif et conservateur. Surtout il reprochait
i Avant 1848 il avait peut-être songé un instant à l'organisation du travail, s'il faut en croire la note remise par lui à Vinçard. [Mémoires de Vinçard, p. 199 .
LE SAINT-SIMONISME EN l-S'jS ■>'■)')
à beaucoup de gens bien intentionnés de vouloir,
imitant un moyen âge de fantaisie, réorganiser le patronage à une époque où les ouvriers entendent être considérés comme des hommes libres et traités en égaux. La formule « Tout pour le peuple, rien par le peuple » est inapplicable : « notre seule chance est que nous réussissions à développer chez les populations ouvrières les vertus propres à l'indépendance, puisque la dépendance a fait son temps ». Le remède h la crise sociale est celui que notre auteur indiquait déjà en 18/fi, l'accroissement de la production, profitable et au capitaliste et au travailleur; si pour l'obtenir il fallait supprimer la liberté politique, ce serait légitime, à condition qu'elle fût retirée à tout le monde sans exception (1). — Ce que disait là Michel Chevalier, la majeure partie de la nation le pensait en i85i, soit par crainte du socialisme, soit par désir d'ordre et d'améliorations pratiques; c'est ce qui assura le succès du 2 décembre.
1 Études sur les (juesiions politiques et sociales, dans Revue des Deux Mondes. 10 mars et 1er avril iS5o.