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CHAPITRE VIII LE SAINT-SIMONISME SOUS L'EMPIRE

Les rédacteurs du Crédit cl de la Politique Nouvelle avaient fait campagne en faveur de la République : elle fut détruite par le coup d'État : ils avaient combattu la « politique de gendarmes », et celle-ci triomphait. Le 2 décembre semblait être la condamnation de leurs espérances : au contraire, ce fut le triomphe de leurs idée-. Nous l'avons déjà vu en 1 S.*ï> H en 1848, la l'orme du gouvernement, les articles de la Constitution, étaient à leurs yeux choses secondaires ; mais tous réclamaient le développement des chemins de fer, du crédit, de l'industrie ; presque tous faisaient bon marché de la liberté politique et désiraient un pouvoir assez fort pour assurer à la fois l'ordre el le progrès. Ce qu'ils avaient espéré d'une république parlementaire, un gouvernement despotique le leur donna ; rien ne leur parut [dus naturel que de se rallier à lui. Ce brusque changement

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peut nous déplaire, mais ce serait une injustice de prétendre qu'il fut inspiré uniquement par le culte de la force et l'adoration du succès.

Enfantin approuva le nouveau régime quand il vit l'essor aussitôt pris par l'industrie ; le silence imposé aux journalistes ne lui causait aucune peine. Il écrivait à un ami en i853 : « La tribune et la presse doivent se taire pour un temps, afin que le marteau retentisse seul là où parlait la poudre, afin que l'homme écrive sur le sol ses hiéroglyphes de fer, et non sur le papier des rébus politiques. » Tous les manieurs de matière, préoccupés de s'enrichir, travaillent en réalité pour l'idée : « Elle est toujours là, la maligne, elle est là qui se frotte les mains et qui dit tout bas : Allez, chantez, cancanez, bambochez; travail et terre, vous enfantez, vous créez un nouveau monde (1). »

L'adhésion officielle du saint-simonisme fut donnée au 2 décembre par Laurent de l'Ardèche) (2). L'historien de Napoléon Ier, dont l'ouvrage, illustré par Horace Vernet, avait contribué beaucoup à répandre la légende impériale, était bien qualifié pour saluer la victoire de Napo-

1 Œuvres, XIV, préface.

a Laurent, * 1 i l de l'Ardèche depuis son élection, avait publié une Histoire de Napoléon en 1828, i838 et i*»'.i. En 1857, pour défendre la mémoire de Napoléon, il réfuta le< Mémoires de Marmont.

léon III. D'après lui, les événements accomplis depuis le i>4 Février, la force et la violence «Ifpartis extrêmes, luisaient considérer à toul esprit observateur le coup d'Étal comme une nécessité. De tristes incidents l'ont accompagné, car <• le menu des révolutions n'est jamais attrayant » ; mais une chose domine tout les faits particuliers. c'est la loi de la perfectibilité humaine : de Mai — tre la dit après Kant, il n'y a poinl «le hasard dans le monde. Ainsi, pas de regrets stériles, pas de révoltes. Seulement il l'aut que l'initiative du Président soit justifiée par une œuvre de progrès, celle qu'a exposée l'auteur de l'Extinction du paupérisme ; le seul moyen de décourager les « Jung-raves », c'est de faire les améliorations dont le peuple a besoin (1). — Comme ces « burgraves demeuraient fidèles à la cause orléaniste, Laurent publia plus tard contre les d'Orléans un volumineux pamphlet ■>. .

Le souverain qui disposait de la France était fait pour s'entendre avec l'école d'Enfantin. Cet homme, ce chef que les illuminés de i83:> appe-

(1) Coup d'œil philosophique sur lu révolution de décembre, l85 s.

2 La maison d'Orléans devant lu légitimité el défini la démocratie, 1861. — Laurent prenait part en même temps à

la lutte contre l'ultramontanis H publiai! Pourquoi la

France est restée catholique (1861 . Il demande à I Église de s'occuper des réformes sociales.

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laienl de leurs vœux, il était venu ; Napoléon III, ce fut, au moins pendant quelque temps, le saintsimonisme couronné. La bonté naturelle qui lui inspirait une sympathie si profonde pour les classes pauvres ; l'esprit de chimère qui lui fit approuver le principe des nationalités avec ses conséquences les plus extrêmes ; le désir constant qu'il eut de résoudre les questions européennes par des conférences et des Congrès : ses qualités comme ses défauts le préparaient à être un monarque saint-simonien. Dans sa jeunesse il avait connu comme précepteur de son frère et, jusqu'à l'établissement de l'Empire, il garda comme conseiller Vieillard, penseur intelligent qui en îS.'ïi lit partie de l'école enfantinienne (1) et qui, après le 10 décembre 1848, protégea Auguste Comte menacé d'être réduit au silence par la réaction cléricale. La religion du progrès prit chez le futur empereur une forme spéciale, ce fut le culte de Napoléon ; l'instrument de toutes les réformes fut l'idée napoléonienne : « Elle va vivifier l'agriculture, elle invente de nouveaux produits, elle em prunte aux pays étrangers les innovations qui peuvent lui servir. Elle aplanit les montagnes, traverse les fleuves, facilite les communications et oblige les peuples à se donner la main. » Citons

(,i) Œuvre*. II, p. 96.

encore cette phrase qu'on dirait emprunt :e au Globe : « Un gouvernement n'est pas un ulcère nécessaire, mais c'est plutôt le moteur bienfaisant de tout organisme social (1). »

Le livre sur l'Extinction du paupérisme, paru en i844) fut encore un appel au gouvernement, protecteur naturel des classes laborieuses. Il proposait de reconstituer la grande propriété en donnant les neuf millions d'hectares de terres incultes qui se trouvent en France à une gigantesque association : les masses ouvrières enrôlées par celle-ci formeraient des colonies agricoles soumises à une vie rude, à une forte [discipline ; on prendrait l'armée pour modèle, avec cette < 1 i i 1 " - - — rence [que l'armée est une organisation, avec le choix par en haut, et que là ce serait une association avec le choix par en bas, par les ('lecteurs. — Si nous suivions Napoléon III dan- ses discours, dans ses lettres, sans cesse nous le verrions d'accord avec les saint-simoniens. Lorsqu'il vint inaugurer le boulevard Malesherbes en 1861, il félicita la ville de Paris des mesures prises en faveur des pauvres et l'engagea, dès que ce serait possible, à diminuer les droits pesant sur les matières de première nécessité. Lorsque l'empereur à Auxerre, en i863, prononça le discours laineux <>ù il con-

1 Œuvres de Napoléon III, 1866, I. pp. 11 et 21.

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damnait les traités de 1810 et demandait l'union pacifique des peuples européens, Enfantin fit insérer par son disciple Guéroult dans l'Opinion Nationale une page de Saint-Simon qui donnait, cinquante ans à l'avance, le programme de la politique impériale (1).

Aussitôt après le 2 décembre, pendant les quelques mois de la dictature présidentielle, le gouvernement se mit à l'œuvre avec une activité fébrile; il concéda le chemin de fer de Lyon et de nouvelles lignes sur le réseau du Nord, poussa rétablissement des télégraphes, posa les bases du Crédit Foncier, réglementa les Sociétés de secours mutuels et les monts-de-piété, entama les travaux de Paris. Le ministre des finances. Bineau, un des polytechniciens qui avaient passé par le saint-simonisme, réalisa en 1802 la conversion des rentes qu'on avait tentée en vain à sept reprises; c'était accomplir cette réduction de l'intérêt qui, d'après les espérances de l'école, devait rendre l'oisiveté impossible. Après la proclamation de l'Empire, le zèle de tous redoubla. Les salles d'asile, les maisons maternelles se multiplièrent sous l'impulsion de l'impératrice. De la fin de 1802 à la fin de i8j5, le nombre des sociétés de secour> mutuels passa île 2,400 à 3,ioo; ;'i Vincennes et au Vésinet, deux

(1) Œuvres, xm, p. 221.

asiles furenl organisés pour les invalides de l'industrie. .Mais les deux plus grandes préoccupations du souverain el des ministres furenl les chemins de 1er el les établissements de crédit. Au lieu de 3,ooo kilomètres exploités en i852, il y eneul 6,5oo à la lin de i856 (1). Les inaugurations de nouvelles lignes étaient toujours des cérémonies solennelles, accompagnées de réjouissances, bénies par le clergé, en un mot les types de ces fêles industrielles que le Globe espérait voir succéder aux leles guerrières du passé. La création définitive i\u Crédit foncier, sous la haute main de l'État, combla les vœux des journalistes saint-simoniens de 1848. Enfin les immenses travaux entrepris par le baron Ilaussmann turent la mise en pratique des vastes projets que Duveyrier el Michel Chevalier avaient exposés dans un langage extatique lors du choléra de i832. L'Exposition universelle de i855 marqua l'apothéose de ce grand mouvement industriel et financier. La recherche exclusive du confort, de l'argent, indignait les délicats el les idéalistes: Renan se moqua de celle grande foire internationale el prédit la lin de l'art, de la poésie, de la libre recherche intellectuelle, de toutes les nobles choses qui allaient être tuées par l'industrie. In fidèle sectateur d'Enfan-

1 l>r la Gorce, Histoire <lu second Empire, I. p. 5o: II. pp. '.\ el suh

lin. Guéroult, lui répliqua eu célébrant la poésie

de l'Exposition (1).

Ce ne furent pas seulement les idées, mais les hommes de l'école qui triomphèrent sous l'Empire. Plusieurs vivaient dans l'entourage de Napoléon III; devenus des personnages officiels, comblés d'honneurs, quelques-uns se rappelaient avec plaisir les enthousiasmes de leur jeunesse; d'autres préféraient faire oublier ces souvenirs compromettants. Un jour, à la table de l'empereur, comme un convive raillait les théories saint-simoniennes sur les femmes, un autre se leva et dit : « Je suis lîls de Talabot, fds de Lambert, fils d'Enfantin, fils d'Olinde Rodrigues, fils de Saint-Simon. » Parmi les assistants, un sénateur et trois ministres auraient pu faire une profession de foi semblable, mais ils se turent (2).

En dehors du monde gouvernemental, leur rôle était aussi considérable. Nous avons vu les résultats atteints avant 1848 par Enfantin au chemin de fer de Lyon ; c'est encore lui qui contribua en i85j à la fusion définitive entre les sociétés de Paris- Lyon et de Lyon-Méditerranée ; aussi devint-il administrateur délégué de la grande compagnie.

(1) Guéroult, la Poésie de l'Exposition, dans Revue philosophique et religieuse, III. L'article de Renan ;iv;iit paru dans le Journaldes Débats, 27 novembre 1 sr>r> .

(2 Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, II, en. xix.

r>/,/| l'école saint-simonienne

Un des anciens amis <ln saint-simonisme, Paulin Talabot, 1res lié avec le Père, figure au premier rang parmi les créateurs <le voies ferrées et de nombreuses entreprises industrielles encore florissantes (1). Pour les institutions de crédit, ce furent Emile el Isaac Péreire qui firent le jtln^. Après avoir aidé à la naissance du Crédit foncier, ils fondèrent une banque d'un autre genre qui leur appartenait en propre, le Crédit mobilier; le projet en avait déjà été présenté par eux en i83o (2). Le nouvel établissement devait subventionner à leurs débuts toutes les entreprises ayant chance de succès, de manière à éveiller l'esprit d'initiative si engourdi en France. C'est ainsi que la Compagnie des chemins de fer du Midi, la Compagnie immobilière de Paris, la Compagnie maritime purent se former avec l'appui du Crédit Mobilier; bien vu par le gouvernement, il contribua au succès des empruntsde i854et i855. Les Péreire agirent aussi au dehors : l'achat des chemins de fer autrichiens marqua le début de ces « interventions » finan-

(1) Paulin Talabot, directeur général du Paris-Lyon- Méditerranée, s'occupa aussi des chemins de fer du Piémont et de l'Autriche. Sun ami Didion, beaucoup pins dévoué que lui au saint-simonisme, fut directeur de la Compagnie d'Orléans. Jullien travailla aussi aux chemina de fer.

2 [ls avaient déjà contribué en 1848 a la fondation <ln Comptoir d'escompte. V. Castille, les Frères Péreire,

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cières qui, d'après le Globe, devaient remplacer un jour les interventions militaires; le Crédit Mobilier s'intéressa également aux voies ferrées d'Espagne et de Suisse. La décadence vint plus tard, à la suite d'engagements excessifs, et l'établissement disparut, non sans avoir rendu de grands services et hâté la réduction de l'intérêt, selon le vœu anciennement exprimé par les Péreire. Tous deux profitaient de leur fortune pour secourir leurs anciens coreligionnaires ; des saint-simoniens occupaient les principales charges du Crédit mobilier, qui eut Lemonnier comme secrétaire général. Barrault se fit l'apologiste de cette Société; après avoir annoncé dans la Revue des Deux Mondes la prochaine construction des chemins de fer russes, il consacra un livre à exposer les progrès des chemins de fer espagnols, et il prédit les résultats de ces travaux : « L'Europe aura bientôt son réseau de voies ferrées des monts Ourals à la Sierra Nevada ; elle s'alimentera d'une même circulation financière et respirera la même atmosphère morale (1). » Les membres de l'Ecole possédaient encore d'autres établissements financiers, comme la Caisse des Actionnaires, dirigée par

(1) Barrault, la Russie et ses chemins de fer (Revue des Deux Mondes, icr mai i85j ); le Chemin de fer du Nord en Espagne, i858, p. 197. — Ces chemins de fer espagnols furent faits par un autre ingénieur saint-simonien, Tourneux.

weill. i4-

Âmail. Une étroite union facilitait leur succès; Ions se sentaient solidaires. Naturellement l'envie se réveilla contre eux aussi vive qu'en i8/jf>; l'appui qu'ils avaient donné à l'Empire leur assurait l'hostilité des partis opposants. Un journaliste libéral, Taxile Delord, dans un article très dur pour les « jésuites modernes », rapporta cette anecdote qui avait cours parmi les financiers : « Vous ne réussirez pas, disait-on dernièrement à un industriel qui fondait une grande entreprise, vous n'avez pas de juifs dans votre Compagnie. — Rassurez-vous, répondit-il, j'ai deux saint-simoniens (1). »

Leur puissance dans la presse était très grande, et plus d'une fois leurs journaux vantèrent les tentatives faites par les Péreire ou d'autres «lu même groupe. Au Siècle Louis Jourdan se tenait également en dehors des ministériels et de l'opposition, tout en bataillant avec ardeur contre la réaction catholique; Guéroult, dont tous respectaient le caractère et la sincérité, fut un des principaux rédacteurs de la Presse avant de diriger l'Opinion nationale. 11 gardait sans changement les idées

i T. Delord, les Troisièmes Pages du journal le Siècle, 1861, pp. no et suiv. — Proudhon écrivait quelques années auparavant : « M. Péreire est le représentant et le chef «lu principe saint-simonien de féodalité industrielle i|ui régit en ce moment notre économie nationale. » Sainte-Beuve, Vie de Proudhon. p. 3a3.)

saint-simoniennes el s'en inspirail dans sesarticles, soit que, luttant pour l'unité italienne, il voulût hâter la ruine du pouvoir temporel des papes; soit que, discutant avec l'aBbé Gabriel, il montrai la nécessité pour l'Église de se réconcilier avec le monde et la matière : soit qu'il glorifiât certaines académies provinciales d'avoir mis au concours la question du travail des femmes, afin de les affranchir de toute dépendance. Thiers avait dit que la modération est la vertu principale des peuples ; Guéroult lui répondit avec l'ardeur d'un sectaire de la rue Monsigny : « Nous souhaitons à notre pays plutôt les grandes passions qui égarent que les plates vertus qui annulent. » Partisan des travaux publics et des grandes entreprises financières, il dénonçait néanmoins avec une probité courageuse les abus de la spéculation (1) ; ami de la liberté, il voulait qu'elle fût distribuée avec ménagement à la France : « Un peuple sobre, rangé, laborieux, instruit, écrivait-il, pourra supporter une dose de liberté plus grande qu'un autre moins richement doué sous ce rapport, de même qu'un homme peut user sans inconvénient d'une liberté qui serait funeste à un enfant (2). » Beau-

(1) Guéroult, la Liberté et les affaires, 1861. — Lechevalier lui répondit par la Polémique cl les Affaires. 1861.

a Idem, Études <lc politique et de philosophie religieuse, i863. — Sous le pseudonyme de Théophraste, il

coup d'autres journalistes, dans la Pairie, dans le Pays et ailleurs, se rattachaient également à l'école (1) ; Jules Lechevalier, partisan convaincu du gouvernement impérial, le poussait vers les applications du socialisme (2).

La meilleure plume du saint-simonisme demeurait celle de Duveyrier; ses relations avec la cour lui permirent de lancer maintes fois des brochures anonvmes qui firent grand bruit en Europe, car on les croyait, non sans motif, inspirées par le souverain. En i855, au milieu de la guerre contre la Russie, apparut une brochure intitulée Nécessité d'un Congrès pour pacifier ï Europe. L'auteur y développe cette thèse bizarre que la Russie n'a plus à prendre Constantinople, puisque l'œuvre de Pierre le Grand esl accomplie. « Quelle pensée animait Pierre le Grand à l'égard de Conslantinople? Une pensée aussi généreuse, aussi sainte que celle qui conduisait le roi saint Louis, Richard d'Angleterre et Léopold d'Autriche au tombeau

avait publié en i85G une étude très élogieuse sur Emile Péreire. Il avait poussé au mouvement industriel en fondant après le 2 décembre le journal V Industrie.

(1) Sur les carrières embrassées par les saint-simoniens sous l'Empire, V. II. Castille, le Père Enfantin, i85g; M.i-sol, dans le Mon/le maçonnique, vu. pp. .V,'.i "•"" : Pinet, dans Revue de Paris, iT. mai 1894.

(2) Lechevalier Saint-André, la Question romaine. 1861 (note à la lin : lu Ouexlion économique au Corps législatif, X8O2.

du Christ. » Pierre voulut régénérer la Turquie toul seul, car il n'y avait alors que mercantilisme dans l'Angleterre de Walpole et corruption dans la France du Régent; mais aujourd'hui que l'Europe, elle-même régénérée, a transformé l'Orient et relevé la croix dans les pays de l'islam, le testament de Pierre se trouve exécuté.

En 1860, quand la question de l'unité italienne passionnait la France, une nouvelle brochure exhorta François-Joseph à céder la Vénétie au roi de Sardaigne en échange d'une indemnité ; celleci devrait être payée au moyen d'un emprunt italien garanti par toute l'Europe : les finances autrichiennes sortiraient ainsi de leur situation fâcheuse, et les pays européens, unis par cette garantie commune, pourraient enfin établir « un congrès universel et permanent ». Duveyrier s'écriait en finissant : « Ce ne sont pas les armées, c'est l'opinion qui remporte la dernière victoire (1). » L'empereur et les saint-simoniens se rencontraient dans leurs nobles et illusoires espérances.

Les anciens philosophes n'étaient donc pas entièrement absorbés par les affaires ; les grandes idées, les pensées généreuses, leur demeuraient familières. Michel Chevalier lui-même, qui s'était

(1) L'empereur François-Joseph et l'Europe, 1860.

le plus éloigné de l'école, gardait une place à part au milieu des économistes. Quand il réussit en 1860 ;'i faire signer enfin le premier traité de commerce, le triomphe ne fut pas seulemenl pour les disciples de Bastiat, mais pour ceux qui réclamaient depuis trente ans une baisse de prix sur les denrées indispensables au peuple. En 1862 il écrivit l'introduction aux rapports «lu jury français envoyé à l'Exposition de Londres. Sainte- Beuve dit qu'on y trouve le même espril que dans le Globe (1) ; c'est un pen exagéré, car cel ouvrage respire l'optimisme de l'homme arrivé; cependant les passages sur le rôle *\^> chemins de fer et des sociétés de crédit, sur la nécessité d'organiser l'instruction générale el spéciale, sur la misère des paysans français qui n'ont pas encore tiré profit de 1789, renferment comme un écho affaibli des anciennes revendications. Parmi les collaborateurs de Michel Chevalier à cette Exposition se trouvait Arlès-Dufour ; c'est lui qui fonda un prix à l'Académie de Lyon pour faire ouvrir un concours sur les moyens de favoriser le travail des femmes (2).

(1) Nouveaux Lundi*, n. p. i',i> article sur Guéroult).

(?.) Une institution destinée aux femmes fut entreprise par M ■ Clorinde Rogé, qui était demeurée passionnée pour le saint-simonisme . Elle comptait Bur l'appui d'Arlès-Dufour, mais la mort vint l'arrêter Revue philosophique et religieuse, vm, pp. 3i2 et suiv. .

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Ce même Duveyrier, qui prêchait l'union européenne, était loin d'avoir renoncé aux réformes in I érieures, auxprojets audacieuxet tout empreints de socialisme. En i85C> parut une brochure non signée : Pourquoi des propriétaires à Paris ? L'auteur anonyme avoue qu'il est propriétaire, ce qui ne l'empêche pas de penser que le propriétaire « pourrait n'être qu'une superfétation sociale»; le prêtre, le général, l'artiste, le négociant, l'ont œuvre utile et, en mourant, laissent un vide: « Le propriétaire, lui, ne meurt pas!... Le propriétaire n'a rien appris, il n'invente rien, ne perfectionne rien, il est propriétaire. » Après avoir tracé un vif et amusant tableau des vexations imposées aux locataires, Duveyrier présente son projet : c'est que la Ville de Paris soit autorisée à faire exproprier tous les immeubles des particuliers dans la capitale. Les expropriés seront remboursés en obligations dites immobilières ; la Ville ne tracassera pas ses locataires, et elle donnera aux logements pauvres l'air et la lumière qui leur manquent. Duveyrier affirme que les concierges se comporteront beaucoup mieux quand ils seront élevés à la dignité de fonctionnaires municipaux. Duveyrier, quoique très bien en cour, publia en 1864 un livre plein d'avertissements courageux et parfois menaçants pour la dynastie : V Avenir et les Bonaparte. « Un gouvernement, dé-

clare-t-il, n'est solidemenl établi que lorsqu'il

l'orme aux yeux <lu peuple, dans le présent et surtout dans Ta\ cuir, un instrument de progrèssupérieur à toute autre combinaison. » L'empereur a donné l'ordre à la France et l'a dotée de ses chemins de fer ; il lui reste à réaliser bien davantage, à organiser la démocratie. La base de cette organisation sera un enseignement complet, populaire, propre à mettre en valeur les innombrables aptitudes qui demeurent enfouies; un système de crédit bien compris doit donner à tous les hommes intelligents, mais dépourvus de patrimoine, le moyen de développer entièrement leurs facultés, ce qui jusqu'à présent leur est impossible ; l'héritage deviendra sacré quand ceux qui n'en jouissent point pourront le dédaigner. A l'instruction des enfants il faudra joindre des maisons de retraite pour les vieillards ; enfin ces grandes réformes seront couronnées par le rétablissement de la liberté. Alors les Bonaparte auront un avenir assuré.

L'éducation nationale «pie désirait notre auteur était alors exigée par quantité d'esprits généreux. par un ministre comme Victor Duruy, et surtout par les adversaires de l'Empire. On trouvait là aussi, en petit nombre, des ^aiiil-siinoniens, entre autres Edouard Charton et son ami Carnot. Le premier résolut d'instruire par l'image, par le

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dessin ; il voulait que le Français détournât parfois ses regards du travail quotidien, des soucis mesquins, pour s'intéresser à l'art et pour étudier la planète livrée aux mains de l'homme. Cette idée inspira ses deux belles fondations, le Magasin pittoresque et le Tour du Monde. D'autres comptaient davantage sur la musique pour éveiller le sens artistique du peuple, surtout depuis que la méthode Chevé leur fournissait un admirable instrument d'éducation. Enfantin avait déjà célébré en i85i les services qu'allait rendre cette méthode ; Azevedo, saint-simonien qui était devenu un cri tique musical influent, consacra de longues années à la propager.

Ainsi en Europe comme en Afrique, dans le monde de la presse comme dans celui des affaires, nous retrouvons les saint-simoniens actifs, entreprenants, bien aises de s'enrichir et de dominer, mais faisant toujours sa part à l'intérêt général. L'industrie demeurait à leurs yeux la base du progrès moral ; « l'industrie, s'écriait l'un d'eux (1), est la seule arme du prosélytisme do la civilisation. » Mais ils ne négligeaient ni la philosophie ni môme la théologie, et le dogme saintsimonien devint encore une fois l'objet de travaux que nous allons résumer.

(1) Barrault, le Chemin de fer du Nord en Kspcujne, p. îgq,

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