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LA RETRAITE A MÉNILMONTANT ET LA DISPERSION

La retraite à Ménilmontant fut le moment le plus singulier de l'histoire du saint-simonisme. On vit un groupe d'hommes jeunes, intelligents. avant presque tous une forte personnalité, se cloîtrer dans la maison d'Enfantin et se soumet tic aux épreuves les plus dures, sans autre sanction que les éloges ou les reproches du Père. Il avait désigné quarante disciples pour le suivre ; plusieurs avaient à rompre des liens qui leur étaient chère, mais aucun ne résista (1). L'un d'eux, le

(1) Voici les noms des quarante. Les « apôtres ■• étaient : Barrault. Edmond Talabot. d'Eichthal, Duveyrier, Lambert. Fournel. Flachat el Michel Chevalier. Les « fils » étaient : Bergier, Raymond Bonheur. Bottiau, Broet, Bruneau, Cavel. Auguste Chevalier. Félicien David, Desessarls. Desloges. Duguet, François, Franconie, Henry, Hoart, Holstein. Husson, Jallat, Justus. Machereau. Massol, Mercier. Ollivier. Pellarin. Pennekère, Petit, Poujat (ou Pouyat). Retouret. Ribes. Rigaud, Ro-

musicien Rogé, s'était marié depuis peu ; quand on vintlui annoncer qu'il était parmi les quarante, lui et sa femme Clorindc se mirent à pleurer, niais il obéit (1). La vie organisée par Enfantin fui celle d'un couvent; au-dessous du Père étaienl les apôtres; chacun avait sous ses ordres quelques-uns des fils. Tout se faisait à des heures déterminées : le lever à cinq heures, au son du cor; le déjeuner à sept, le dîner à une heure, le souper à sept, le coucher à dix. « Notre hiérarchie a la peau trop blanche », avait dit le l'ère; et tous devaient, pendant une partie de la journée, se livrer aux travaux domestiques, prendre soin du jardin, manier la brouette ou la truelle, lis faisaient ensemble de longues marches ou de la gymnastique pour développer leurs forces. D'autres heures étaient consacrées à l'étude. Lambert et Michel Chevalier faisaient des cours de sciences; Fournel et Fiachat, des leçons de pratique industrielle. Le travail finissait à cinq heures, et l'on allait se mettre en grande tenue pour le souper; aux repas, la famille occupait deux longues tables, el les apôtres une troisième en fer à cheval, au centre de tachette, Rogéj Rousseau, Simon, Terson, Toché, Tourneux, Urbain. Cela fait un peu plus de quarante, car il y eut quelques départs el quelques entrées pendant la retraite à Ménilmontant.

(1) Rogé, dans Revue philosophique el religieuse, VIII, pp. 3e.>. et suiv.

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quelle était Enfantin. Après le souper on causait, puis commençaient les chœurs sous la direction de Rogé.

C'est dans ce milieu que se forma un grand artiste, Félicien David. Celui-ci était à Paris, pauvre, isolé, découragé, quand le peintre Paul Justus le gagna au saint- simonisme. Il trouva là de chaudes amitiés, un auditoire prompt à l'enthousiasme ; transporté par l'espérance de fonder l'art musical d'une religion nouvelle, c'est alors qu'il sentit son génie s'éveiller. A Ménilmontant, « l'enfant de chœur », comme l'appelait Enfantin, trouva de nombreux airs pour accompagner les chants de Rogé, de Vinçard, de Mercier. Parfois un incident imprévu lui inspirait une composition nouvelle. Ainsi un soir il vit une pittoresque leçon donnée par Lambert : un saint-simonien se tenant immobile, un flambeau en main, représentait le soleil ; un second tournant autour de lui, et un troisième valsant avec rapidité autour du second, représentaient la terre et la lune. David fit aussitôt la Danse des astres, qui est demeurée connue sous le titre de Chant du soir (1).

Les membres principaux de la famille dans ce monastère étaient Barrault et Michel Chevalier; une grande place y fut prise aussi par Lambert,

(1) Azevedo, Félicien David. i8t>3. — Azcvedo avait été saint-simonien.

d'Eichthal et Duveyrier. Lamberl étail un îngéoieur des mines, reçu premier à l'École polytechuique; venu à la doctrine plus tard que ses camarades d'école, il s'y donna tout entier. Maxime du Camp, très lié dans la suite avec- lui. dil que c'esl l'homme le plus intelligent qu'il ait jamais connu 1 .Très préoccupé de la destinée humaine, le saint-simonisme lui apparut comme la religion complète, celle que tous les peuples «levaient embrasser un jour: et cel homme, qui occupa en Egypte les plus hautes dignités, conserva jusqu'au dernier moment si foi presque idolâ trique dans Enfantin. Aimable, habile à convaincre, à enlacer de nouveaux prosélytes, le serpent, comme on l'appelait à Ménilmontant. gagna tout un groupe déjeunes gens riches H cultivés, qui furent nomnu-- les iil- de Lamberl

Gustave d'Eichthal, Israélite converti de bonne heure au christianisme, devint ensuite l'élève d'Auguste Comte ; c'esl chez lui qu'il rencontra un jour Saint-Simon qui lui dit : « Vous avez a profiter des leçons de M. Comte, mais prenez garde : ces savants pourront bien nous donner autant de fil à retordre que les théologiens. En 1829 < dinde Rodrigues le mit en rapport avec Enfantin: rebuté d'abord par le côté religieux de la

nirs lillcraire*. i883, 1. p. V».i

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