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doctrine, il ne larda pas à s'y convertir. Avant la retraite de Ménilmontant, on le connaissait peu au dehors, mais dans l'intérieur de la secte son action était grande. D'Eichthal s'était pris de passion pour Enfantin, qui l'appelait le « séide »; seulement c'était une passion inquiète, lui faisant continuellement presser le Père de questions sur tous les doutes qui l'agitaient, sur toutes les idées qui lui venaient. « Tu es un exemple très précieux, lui disait Enfantin, de la persécution sainte que le supérieur éprouve de la part de l'inférieur (1). »
Duveyrier fit la connaissance de Gustave d'Eichthal chez un professeur de danse, avant d'avoir adopté la foi nouvelle ; c'était alors un jeune homme un peu lourd, à l'air paysan. Quand ils se retrouvèrent tous deux saint-simoniens, c'était devenu un autre homme; de môme que Barrault et bien d'autres, une fois réchauffé par la doctrine, il sentit ses facultés s'épanouir (2). Nature aussi inquiète que d'Eichthal, son activité se portait surtout au dehors, tandis que son ami était plus fait pour la méditation; après i833, Duveyrier fut tour à tour journaliste, auteur dramatique, fonctionnaire, lanceur d'affaires, homme politique; il respirait la joie
(1) Œuvres, VI, p. 7. — Massol raconte que la secte considérait d'Eichthal comme un prophète.
(2) Notes inédites de G. d'Eichthal.
de vivre et d'agir. Trente ans plus la ni, Sainte-Beuve
parlait ainsi de lui : « Les anciens poètes grecs avaient un seul mot pour dire lumière et homme tpiûç), comme si l'homme était réellement le phare de la création. Je n'ai jamais vu entrer M. Duveyrier sans me rappeler et en quelque sorte m'expliquer cette contusion de mots, celte association d'idées. Si l'homme n'est qu'un roseau pensant, le roseau chez lui est en permanence allumé par la cime et lumineux (ij. » Enfantin, à qui Duveyrier s'était attaché avec son ardeur habituelle, essayait, pour ainsi dire, sur lui ses théories les plus audacieuses, par exemple à propos de la loi vivante, de la vie éternelle, du Dieu androgyne. D'Eichthal el Duveyrier se trouvaient d'accord sur toutes chose- ; le premier l'a dit lui-même, il arrivait par le raisonnement aux mêmes résultats (pie Duveyrier par intuition. Tous deux, lors de la lutte entre Bazard et Enfantin sur la morale, avaient immédiatement pris parti pour le second; tous deux, en février i83a, étaient allés ensemble essayer la propagande en Angleterre. A Ménilmontant la théologie les absorba; d'Eichthal essaya de refaire le dogme en combinant la dualité avec la trinité, en même temps qu'il s'efforçait d'établir le lien entre la tradition et la foi nouvelle, entre le ju-
(1) Nouveaux Lundis, x, pp. 237 et suiv.
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daïsme et le saint-simonisme (1). Convaincus que
la doctrine était vraie, tous les deux commencèrent à se demander si la réalisation en était prochaine; ils furent les premiers à penser que le Père n'était qu'un précurseur, et à se permettre de lui dire qu'il ne devait pas s'attendre à dominer le monde (2).
Le mois de mai se passa tout entier dans cette vie claustrale, régulière, où les sectaires faisaient l'apprentissage de la domesticité afin de la réhabiliter aux yeux du monde (3). Mais Enfantin ne trouvait pas encore le respect assez grand, l'absorption assez complète ; un costume spécial «levait distinguer les nouveaux moines du reste des hommes. Le 2 juin, le Père annonce qu'il va s'éloigner pendant trois jours, et ordonne qu'on se prépare pendant ce temps à la prise d'habit par le travail et le recueillement ; puis il part avec deux de ses disciples, d'Eichthal et Holstein, pour aller à Saint-Cloud voir son tils naturel, Arthur,
(1) La note de G. d'Eichthal sur le dogme fut imprimée à trente exemplaires. D'Eichthal a raconté en 1864, dans son discours sur la tombe de Lambert, que lui et quelques-uns de ses frères de Ménilmontant allèrent un jour en costume à la synagogue, afin de montrer leur déférence pour le judaïsme (Archives Israélites, 1" mars 1864).
(2) Notes inédites de G. d'Eichthal.
(3) II y a là-dessus des détails piquants, mais un peu fantaisistes, dans Philibert Audebrand. Michel Chevalier,
un enfant que sa mère voulait faire adopter par la secte. Ils revinrent le 5 juin, le jour même où l'insurrection éclatai! aux funérailles du général Lamarque, et risquèrent d'être fusillés par des
gardes nationaux on fureur. Le ("'» eut lieu la rentrée solennelle dans le couvent ; la famille de Ménilmontant attendait, rangée en cercle: les sainl-simonicns du dehors el des étrangers munis d'un laissez-passer avaient eu, pour la première fois depuis le :>?> avril, l'autorisation de pénétrer dans le jardin ; ils formaient un second cercle autour du premier. Au loin, la fusillade retentissait. « Le Père s'avance, d'un pas lent, la tête nue, une majesté sévère est sur sa face. Barrault lui dit que selon ses ordres on a travaillé, médité, chanté, et le félicite d'avoir prévu l'émeute actuelle : « Les orages d'hommes, dit-il, dont les signes sont encore inaperçus, pèsent d'avance sur votre poitrine. » Enfantin présente son fils aux fidèles, puis il annonce le règlement nouveau : désormais le Père seid sera distingué «les autres: apôtres el fils seront égaux entre eux et porteront le même costume. Lui-même le premier revêt le costume. composé d'un habit bleu clair, d'un gilet blanc ayant en lettres rouges le nom de celui qui le porte, et d'un pantalon blanc. Le gilet, boutonné
par derrière, qu'on ne peut mettre qu'avec le secours d'un autre, rappellera chaque jour à tous
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le devoir de fraternité. Les disciples prennent l'habit à leur tour. Quelques-uns, 1res émus, avouent qu'ils ne se sentent pas encore prêts à ce dernier acte d'abnégation : le Père les en dispense : enfin une procession dans le jardin termine la cérémonie. Tout cela se passait au bruit de la bataille qui se livrait devant le cloître Saint-Merri, comme pour montrer aux saint-simoniens les maux dont leur religion devait guérir la société (1). Quelques semaines plus tard, le 1er juillet, on commença dans le jardin la fondation d'un temple ; l'ouverture du travail eut lieu devant une nombreuse assistance qui écoutait avec recueillement le chant composé par Félicien David. D'autres cérémonies faisaient promener à travers Paris la famille saint-simonienne. Edmond Talabot, un des apôtres les plus enthousiastes, mourut à Ménilmontant ; il y eut dans la maison une cérémonie funèbre, pendant laquelle les oraisons de Barrault étaient accompagnées au piano par les préludes improvisés de David ; puis on alla en corps jusqu'au Père-Lachaise. Peu après on reçut la nouvelle de la mort de Bazard ; le grand dissident, retiré chez lui, désireux de reprendre l'œuvre sociale interrompue, s'était vu abandonné de tous : cet isolement acheva ce que les terribles
1, Œuvres, VII, pp. 94 el suiv.
discussions de l'année précédente avaienl commencé. Le jour des obsèques, la famille saint-
simonienne en habit, conduite par le Prie, se dirigea par Romainville, Bondy et Livry vers la maison de Bazard à Court ry: les villageois stupéfaits la regardaient passer, en prenant les brochures que leur distribuaient les membres du cortège; mais M""' Bazard, ne voulant pas de leur présence à l'enterrement, envoya Lechevalier, <|ui décida Enfantin à s'en retourner.
A Paris la propagande était continuelle. Le 6 juin, tandis que Hoart allait prêcher la paix au faubourg Saint-Antoine, Lemonnier afficha dans les quartiers soulevés un manifeste qui suppliait orléanistes, légitimistes et républicains de renoncer à la lutte, de s'entendre pour améliorer le sort du peuple par de grands travaux et de bonnes mesures financières. D'autre part, quantité de feuilles volantes débitées parfois jusqu'à 2,5oo exemplaires, étaient distribuées à travers la capitale; la doctrine y était présentée en articles courts, vifs, souvent sous forme de dialogues. En voici quelques titres : « Napoléon ou l'homme-peuple « L'armée guerrière el l'armée pacifique », « Gomment le peuple peut s'élever . Les Saint-Simoniens. Ce qu'ils ont l'ail, ce qu'ils veulent » (l).
(1) Ces feuilles sont réunies dans un volume «le la 1 > i — bliothèque de l'Arsenal fds Enfantin, 254 .
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Deux fois par semaine les étrangers munis d'un laissez-passer pouvaient assister, dans le jardin de Ménilmontant, aux chants et aux travaux de la famille ; la sympathie ou la curiosité attiraient toujours une foule nombreuse, si bien que le gouvernement fil entourer la maison de soldats à partir du 8 juillet, pour empêcher les communications avec l'extérieur.
Enfin arriva le jour du procès, le 27 août. Cette fois encore les cénobites de Ménilmontant, accompagnés par tous les sainl-simoniens de Paris, formèrent une grande procession pour aller au palais de justice. Ils passèrent sereins et silencieux au milieu d'une foule immense qui les huait ; Vinçard, qui se tenait à l'écart de la secte depuis la scission de Rodrigues, fut si frappé de ce calme et de cette patience qu'il vint se joindre au cortège et reprit désormais 'sa place parmi les fidèles (1). Étaient traduits devant la cour d'assises : Enfantin, Rodrigues, Barrault et Michel Chevalier, pour avoir enfreint l'article 291 sur les associations ; Enfantin, Duveyrier et Chevalier, pour outrage aux mœurs. Ce furent d'étranges audiences que celles des 27 et 28 août. Les coreligionnaires des prévenus étaient appelés comme témoins. Le premier, Retouret, invité par le président à prêter serment,
1 Vinçard, Mémoires, p. 66.
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demande au Père s'il peul le faire : sur un signe négatif, il refuse de jurer. Là-dessus grande émotion dans la salle ; Chevalier demande que les lémoins puissent prêter serment à leur manière, sans violer leur foi; la cour n'y consent poinl. Appelé une seconde fois, Retouret se déclare prêt au serment si le Père l'y autorise; aussitôt l'avocal général répond que, le serment devant être un acte libre et spontané, le témoin qui agit sous une influence étrangère ne peut être entendu. La cour l'ayant approuvé, aucun des fidèles ne pul faire sa déposition, car tous demandaient pour jurer l'agrément du Père. Après Le réquisitoire du ministère public et la défense de Rodrigues vinrent les discours des accusés: ils se firent accusateurs, ei dénoncèrent les vices, l'immoralité de ce monde pourri qui prétendait les juger; la parole vibrante de Duveyrier causa une grande impression (1). Le lendemain ce fut à Enfantin de parler, mais le pape saint-simonien se montra médiocre: d'ailleurs, croyant à la puissance du regard, il faisait de longs silences en promenant ses yeux sur les
i D'Eichthal aussi exprima 1 » î *- 1 1 les sentiments que le Père avail inspirés à ses disciples: « Nous avons rencontré un nomme qui, nous appelanl à lui, nous a révélé une vie nouvelle. Nos vies ne sonl plus qu'une même vie, nos destinées sonl communes, nous sentons que nous sommes appelés à faire ensemble une chose glorieuse, sainte, divine. » {Œuvres, Procès, p. 424-)
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juges impatientés. Le soir, l'arrêt fut prononcé : Rodrigues et Barrault étaient condamnés à 5o francs d'amende ; Enfantin, Duveyrier, Chevalier, à un an de prison et 100 francs d'amende. La famille sortit du palais sous une pluie battante ; elle reprenait ses chants religieux, quand le Père découragé lui imposa silence, et l'on revint tristement à Ménilmontant.
Cette condamnation portait à la secte un coup terrible ; cependant elle continua de vivre. A Paris le peuple, au lieu d'injurier les hommes à l'habit bleu, accueillait maintenant avec sympathie ces victimes du gouvernement. Quelques exaltés saisirent même ce moment pour se rallier à eux, par exemple Eugène Humann, fds du ministre des finances, qui donna sa démission du Conseil d'Etat, rompit avec sa famille et se fit admettre à Ménilmontant ; peu après on dut l'enfermer dans une maison de santé. Enfantin demeurait toujours cloîtré dans sa maison, mais les défections commençaient dans son entourage. Plusieurs disciples s'éloignèrent, satisfaits de rentrer dans le monde ; d'autres croyaient sincèrement qu'on devait laisser le Père seul pour décider la Mère à venir le rejoindre. Enfin l'ardent et impatient d'Eichthal, dans une de ces prophéties dont il était coulumier, annonça au maître qu'il serait abandonné de tous ; puis Duveyrier et lui quittèrent Ménilmontant,
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non sans avoir signé colle déclaration : « Je ne douterai jamais de l'œuvre du Père. » D'Eichthal
rentra dans sa famille, qui accueillit chaleureusement l'enfant prodigue, et peu de jours après, annonçant à Enfantin qu'il avail repris le costume ordinaire, il écrivait avec une joyeuse naïveté : « Je suis superbe sous ma nouvelle redingote, elle me va à ravir. »
Finalement ce fut Enfantin qui ordonna la dispersion. 11 venait d'employer quelques mois à la liquidation des dettes saint-simoniennes ; cette liquidation ne l'ut achevée que plus lard, grâce à des sacrifices considérables faits par M"" Petit et par quelques adeptes. Enfantin voyait que ses disciples avaient besoin de travailler pour vivre; d'autre part, après l'échec reçu à Paris, son désir était de les envoyer porter la bonne parole en province. Un malin, il convoqua autour de son lil Ions ceux qui étaient restés, et leur dit: « Les bourgeois cl les docteurs se sont retirés de moi ; nous sommes prolétaires. Pour nous la politique théorique est finie ; la vie de politique pratique commence. »> A Lyon, beaucoup d'adhérents offraient du travail dans les ateliers: c'est donc vers Lyon qu'il les
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dirigea. Dans les mois de novembre et de décembre i832, il y eut ainsi huit départs successifs pour la grande ville industrielle. Les voyageurs avaient tous le costume saint-simonien ou tout au moins le béret rouge ; chaque fois la famille les accompagnait jusqu'à Saint-Mandé ou Charenton, en chantant les chœurs composés par Vinçard et Mercier ; d'autres fois on escortait jusqu'aux portes de Paris les missionnaires chargés d'aller prêcher dans les diverses régions de la France (1).
Enfantin de son côté continuait l'apostolat. Quand la duchesse de Berrv fut arrêtée, une véhémente supplique adressée à la reine Marie-Amélie partit de Ménilmontant : le prophète annonçait un grand événement pour l'année i833, pour le dixhuitième centenaire de la mort de Jésus; et il conjurait la reine, la femme, d'obtenir la grâce d'une femme. Avant d'entrer en prison, le Père dut encore une fois comparaître en justice avec Rodrigues, cette fois devant le tribunal correctionnel, sous prévention d'escroquerie; les deux avocats, Fournel et Duverger (l'ancien collaborateur de Saint-Simon) prouvèrent sans peine que les sectaires avaient péché seulement par confiance
(1) Livre des Acles, publié par les femmes saiut-simoniennes, i833, t. I. (Arsenal, fils Enfantin, 261.) — Vinçard, Mémoire*, pp. 7Ô et suiv.
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imprudente, | > ; • i • générosité coûteuse pour euxmêmes; l'acquittement fui prononcé.
Le i5 décembre i832, Enfantin entrait à Sainte- Pélagie avec Michel Chevalier pour subir sa peine. Il était profondément triste; la Femme-Messie étail appelée depuis un an, et cependant elle ne venait point ! De là des angoisses exprimées dans sa prière de V Attente: il demandait à Dieu de lui envoyer enfin sa fille: « Que fait-elle à cette heure? Depuis si longtemps je l'aime ! » 11 terminait par la promesse de continuer son œuvre, de travailler, d'attendre encore (1). La prison lui procura un repos nécessaire; depuis un an, toujours en scène, entouré de disciples dont l'adoration ne le perdait pas de vue, il n'avait pu s'appartenir un instant : les débats avec Bazard et Olinde Rodrigues lui avaient causé des contractions nerveuses. Le moment était venu, disait-il lui-même, de renoncer aux habitudes de Ménilmontant, de ne plus se regarder les yeux dans les yeux. Aussi déclara-t-il, à son entrée en prison, que tous les disciples étaient rendus à la liberté. Mais alors on vit son étrange puissance : tous ces hommes privés de lui se sentaient comme des corps
i Œuvres, VIII, p. 50. — Une républicaine, médaillée de juillet, convertie au saint-simonisme, Julie Fanfernot, s'était offerte pour être la Mère: Enfantin refusa. Vinçard li retrouva i «lus tard à Marseille, prêchant toujours la doctrine Vinçard, Mémoires, p. i58.
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sans âme. Plusieurs le consultaient sur ce qu'ils devaienl Paire, ou bien venaienl rôder autour de
Sainte-Pélagie en implorant une entrevue: lui tenait tout le monde à l'écart, se bornant à envoyer de temps en temps des ordres toujours obéi<. Michel Chevalier vivait avec lui, toujours docile, mais rêvant à son avenir; Enfantin lui ordonna de le quitter, de se faire une vie à lui, et finalement l'ancien rédacteur du Globe se sépara définitivement du maître. Celui-ci cherchait à convertir les républicains emprisonnés à Sainte-Pélagie ; ces jeunes gens acceptaient son tabac et son eau-devie, et chantaient : « Les Saint-Simons sont de bons lurons », mais le succès n'alla pas plus loin. Enfantin passait presque tout son temps à réunir et à faire copier les documents saint-simoniens, afin de préparer ces archives qui lui paraissaient devoir être un jour si avidement consultées par le genre humain. Il dut revenir devant le tribunal le 8 avril, pour les assemblées illégales tenues en i832; ce fut une occasion de proclamer sa foi dans l'affranchissement des femmes, dans la bonté de Dieu « Père et Mère de tous » ; on l'acquitta de nouveau. Après sept mois, une grâce royale intervint ; le Ie* août i833. Enfantin quittait Sainte- Pélagie.
Pendant ce temps, qu'étaienl devenus ses adeptes? Livrés à eux-mêmes, leur exaltation n'avait
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l'ail que croître. Los fidèles venus de Paris avaienl reçu le meilleur accueil de leurs frères lyonnais, qui étaient plus de huit cents : ils arrivaient encore enfiévrés par les extases de Ménilmontant, par l'espérance de voir apparaître la Mère. Barrault, le plus passionné de tous, avait médité, en la prenant à la lettre, la parole de son maître sur le grand événement qui devait s'accomplir en i833 ; qu'était-ce, sinon l'apparition de la Femme Messie? i833 devait être l'année de la Mère. Où se trouvait la rédemptrice des femmes? En Orient, dans cet Orient mystérieux, à la foi ardente, qui apparaissait depuis quelque temps aux saint-simoniens comme le pays idéal : c'esl là qu'on devait aller à sa rencontre. Barrault s'en ouvrit à plusieurs de ses amis; après quelque résistance il- se déclarèrent prêts à le suivre. Deux jeune- Biles, dit-on, furent mises en catalepsie et consultées sur la résidence de la Mère: elles désignèrent Constantinople (1). Le 22 janvier i833, anniversaire du jour où la police (Mail venue fermer la salle de la rue Taitbout, Barraull quitta le litre de saint-simonien et fonda l'association «les - Compagnons de la femme ». Allons au-devanl de la Mère, s'écriait-il ; une femme, la duchesse de
1 Julien, Notice sur le saint-simonisme Arsenal, fds Enfantin, 253 .
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Berry, agite la France; une autre, Marie-Christine, dirige la guerre civile en Espagne ; les Juifs parlent de retourner à Jérusalem ; une comète est annoncée: tous ces présages montrent que i833 sera une année mémorable. Associons-nous pour aller recevoir la Mère : « Mère, disait-il, je suis à toi ! Ton œil pénétrant, sous les rides austères de ma face, devinera sans peine cet indicible besoin d'aimer et d'être aimé que rien encore n'a pu satisfaire, et ta main, douce et légère, en touchant mon front, effacera les sillons qu'y creusa la souffrance. » Et vingt-quatre saint-simoniens, que suivirent beaucoup d'autres, s'inscrivirent parmi les Compagnons de la femme. Barrault, avant de partir pour Lyon, avait parlé au Père de ses projets encore vagues. A peine la nouvelle association était-elle fondée qu'une lettre d'Enfantin arriva ; il ordonnait à son disciple d'aller en Orient, de « grouper autocratiquement autour de lui des hommes forts » ; il prescrivait aux missionnaires un célibat rigoureux, l'observance des pratiques saint-simoniennes, un chœur le matin en l'honneur de la Mère, un autre le soir en l'honneur du du Père ; le 22 mars devait être le jour du départ. Fortifié par cette approbation, Barrault lança un appel à tous pour avoir des volontaires et de l'argent : « Le Père à Paris, la Mère à Constant inople ! Paris ! Constantinople ! Dieu, sur le vaste
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clavier du monde, a touché ces deux noies, cl un accord sublime en jaillira (1). »
Une mission de compagnons fut envoyée dans le Midi pour annoncer le départ ; elle comprenait une dizaine de membres dirigés par Hoart, l'ancien capitaine d'artillerie. Ils quittèrent Lyon le 5 mars, en bateau, échangeant avec Barrault, qui était sur la rive, les cris répétés de : c< A la Mère '. à la Mère! » Et l'on vit ces changes pèlerins, coiffés du béret rouge, le nom inscrit sur la poitrine, parcourir les villes, entonnant partout leurs chants religieux, annonçant la délivrance des femmes, l'affranchissement des prolétaires, le bonheur universel. Bien reçus à Valence, maltraités à Nîmes, acclamés à Arles, ils vonl à Marseille saluer le départ de Barrault ; celui-ci fait son entrée au milieu de plus de vingt mille personnes, prononce un discours où sa vibrante éloquence enthousiasme les Provençaux, et s'embarque le 22 mars, le jour indiqué par Enfantin. La mission du Midi repartil : elle explora Tarascon, où des
i Toute l'histoire de cette mission «le Barrault el des autres missions de i833 se trouve dans différentes l»r<>chures parues à Lyon en i833 et 180',. el portant toutes ce titre: i833 ou l'année de lu Mère. (Arsenal, fds Enfantin, 249-253.) 11 l'.-iui y ajouter le Livre des Actes, et THomme Nouveau ou le Messager du bonheur, publication saintsjmonienne en quelques livraisons, parue à Lyon en i833.
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hurlements de rage et une pluie de pierres attendaient les apôtres ; Castelnaudary, « la ville sainte de l'Occident », où de nombreux habitants étaient convertis et les reçurent en frères ; puis, ayant passé par Villefranche, Toulouse, Albi, Rodez, ils furent lapidés à Mende et ne purent traverser le département de la Lozère que sous la protection des gendarmes; enfin, après èlre allés à Sainl- É tienne et Givors prêcher aux ouvriers le calme, ils rentrèrent à Lyon. Quelques-uns restèrent dans le Midi pour continuer la propagande : le jeune Vidal s'y donna tout entier, malgré les insultes de la foule et malgré deux arrestations ; finalement on le traduisit devant la cour de Toulouse, mais un saint-simonien retiré de la secte, l'ingénieur Borel, vint le défendre et le fit acquitter (1).
Parmi les compagnons revenus à Lyon, plusieurs en avaient assez de ces pérégrinations et retournèrent prendre leur place dans les ateliers de Lyon, de Digoin, de Saint-Etienne. D'autres, les aventureux, les « artistes », voulurent recommencer ; douze d'entre eux, conduits par Rogé. allèrent évangéliser Mâcon, Beaune, Dijon, sans grand résultat ; ce n'étaient plus les huées du Midi, c'était l'indifférence. Après avoir travaillé
(1) Voir plusieurs brochures concernant Vidal à la Bibliothèque Nationale (Ld 19°, i85, 186, 187, 188, 189).
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quelque temps comme laboureurs, ils allèrenl à Ferney contempler, avec un mélange d'admiration et d'horreur, la résidence de Voltaire ; mais à Genève une foule hostile les chassa, el bientôt on revint à Lyon, toujours à pied, dans une misère complète. D'autres saint-simoniens, Rousseau et Massol, avaient écrit à Louis-Philippe afin d'obtenir, nouveaux saint Vincent de Paul, la permission de l'aire l'apostolat dans les bagnes ; leur lettre n'ayant pas reçu de réponse, ils se mirent en route pour évangéliser l'Allemagne. A Stuttgart l'accueil fut bon, mais à Augsbourg un ordre d'expulsion les attendait ; Rousseau dut revenir à Strasbourg, d'où il adressa au roi de Bavière une lettre véhémente. Terson, ancien prêtre catholique, partit avec un ami pour convertir les montagnards des Pyrénées; deux autres se rendirent en Angleterre, où Fontana, un réfugie'1 italien, enseigna publiquement la doctrine. Un groupe d'ouvriers passa en Amérique ;ilin d'y établir une colonie, devançant ainsi l'Icarie de Cabet. Quelques ardents se demandaient si ce n'était pas le nouveau monde qui renfermait la Femme attendue ; ainsi Duguet, prenant le titre de « chevalier de la Mère », quitta Ménilmonlant pour visiter l'Amérique, non « la froide et sèche Amérique des Jackson et des Adams », mais celle des Bolivar et des Cortez; il croyail trouver dans ce pays les
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fondements d'une au ire Jérusalem, d'une autre Rome. Le manque d'argent l'ayant retenu en France, il alla pendant deux mois propager la foi dans le Centre, taisant tour à tour le métier de terrassier, de chaudronnier, de couvreur, de manœuvre.
Suivons maintenant Barrault et ses compagnons, le médecin Rigaud. l'ingénieur Tourneux, le compositeur Félicien David, auxquels d'autres vinrent se joindre. Le bateau qui les emportait avait pour second le jeune Garibaldi : le mystique italien était fait pour admirer ces pèlerins et leur témoigna les plus grands égards. Barrault imposait à ses hommes une discipline sévère : l'un d'eux, qui avait osé lui résister, dut faire pénitence devant toute la troupe. On vint débarquer à Stamboul ; conformément aux ordres d'Enfantin, les compagnons, qui ne saluaient plus aucun homme, se découvrirent devant toutes les femmes qu'ils rencontraient ; la légende raconte qu'ils s'agenouillaient devant elles. Des rassemblements se formèrent autour d'eux : le gouvernement turc les fit arrêter et jeter sur un vaisseau qui les transporta jusqu'à Smyrne. Dans cette ville leurs espérances se réveillèrent : une prophétie grecque annonçait la venue d'une femme à Byzance ; dans le Liban, lady Stanhope prédisait l'apparition de la Femme- Messie. Un journaliste français demeurant à
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Smyrne, ancien ami <!c Manuel, leur rapporta ce mot du grand orateur libéral : « Il n'y aura en
France une grande révolu lion sociale que par les femmes. » Tous les soirs, sur la terrasse de leur maison, Félicien David jouait du piano ; une foule nombreuse s'amassait dans les rues voisines pour l'écouter.
Mais bientôt les dissensions commencèrent. Barrault disait avec une conviction absolue : « La Mère paraîtra au mois de mai, à Constantinople, elle est juive. » D'autres avaient quelques doutes ; Higaud voulait chercher la Mère dans l'Inde : <• Je me rappelais, dit-il, les grandes illuminai ions <]\\ poète Duveyrier, peignant au Père l'épouse nouvelle, errante aux vallées de l'Himalaya, nourrie des grandes poésies des livres orientaux, et pénétrée dans ses chairs de l'amoureuse ardeur de ses climats. » La tyrannie de Barrault lui fit quitter la mission. D'autres allèrent voir lady Stanhope, et reçurent d'elle de l'argent qui venait fort à point ; David visita Jérusalem. Enfin Barrault luimême fui ébranlé, se demanda si l'apparition de la Mère était prochaine. C'est alors qu'arriva la grande nouvelle : le Père (Mail libre cl partait pour l'Egypte. Tous les pèlerins ne songèrent plus qu'à le rejoindre; bientôt, comme nous le verrons, ce fui lui-même qui les somma de renoncer à leurs mystiques espérances. L'étrange folie des a com-
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pagnons de la femme » ne demeura cependant point complètement inutile : sans ce voyage, Félicien David n'aurait jamais l'ait le Désert (1).
En France, le saint-simonisme vivait toujours, et beaucoup de fidèles gardaient l'espoir d'un succès prochain. Les deux anciens capitaines, Hoart et Bruneau, avaient les premiers donné l'exemple du travail. Bruneau alla s'établir à Digoin comme entrepreneur. Hoart obtint à Grenoble la direction de plusieurs ateliers avec soixante-quinze ouvriers ; il faisait sa besogne sous le costume saint-simonien, vénéré par les ouvriers, traité avec déférence par les officiers de son ancien régiment, qui tenait garnison dans la ville ; et il écrivait à Enfantin : « Père, ma vie se développe, et je m'aperçois chaque jour combien nous étions dans les abstractions quand nous ne faisions que de la science ; je vous bénis de nous avoir arrachés à nous-mêmes pour communier plus intimement avec le nonmoi, avec le monde (2). »
(1) Le livret du Désert, qui avait d'abord dû être fait par Duveyrier, fut l'œuvre de Colin, un îles samt-simo= niens conduits par Enfantin en Egypte;
(2) Livre des Actes, I. lettre de juin i833.
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A Lyon, le groupe des disciples étail encore nombreux. Sans parler d'Arles- Dufour, qui demeura toute sa vie l'ami fidèle d'Enfantin, plusieurs Lyonnais tentèrent de donner à leurs théories un commencement de réalisation : la librairie de M""' Durval leur servait de centre el publiait les brochures saint-simoniennes. Après la sanglante émeute de i834, Terson ^ i 1 1 1 prêcher la paix cl condamna l'emploi de la baïonnette chez les ouvriers comme chez les soldats; mais, en même temps, effrayé par la misère des canuts, il publia le Cri du peuple, brochure où ce refrain lugubre esl sans cesse répété : << .Malheur à moi qui suis peuple! (1) » Un industriel, Derrion, publia un projet d'organisation de l'industrie et fonda une société coopérative de production qui devait prendre peu à peu la place des patrons, en leur offrant une indemnité au lieu de les ruiner par la concurrence : le projet n'aboutit point 2 . Quelques autres Lyonnais, aux tendances mystiques, montraient une exaltation qui arriva jusqu'à la folie. L'un d'eux. Monfray, se cru! inspiré par degénies d'en haut et se proclama le roi de l'intelligence humaine ; à ce titre il lança des décrets pour ordonner le bonheur de tous, l'égalité des hommes
i Terson, un Saint-Simonien au peuple de Lyon; Lyon,
in:;', : — h- Cri du peuple : Paris <-l Lyon, is:;:.. 2 Derrion, Constitution de l'industrie; Lyon, l834<
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et des femmes ; enfermé quelques semaines dans un asile d'aliénés, Monfray recommença ensuite de plus belle, en s'intitulant « le Sauvage des bois » (1).
A Paris, le saint-simonisme subsistait, d'une part dans la famille des fidèles, d'autre part dans le groupe féminin qui s'était formé pour affranchir son sexe. Ce groupe fonda un journal qui, paraissant à des dates irrégulières, s'appela tour à tour la Femme libre et la Tribune des femmes; quand les premières fondatrices, Désirée Véret et Marie- Reine Guindorf, eurent passé au fouriérisme, le journal fut dirigé par Suzanne Voilquin, une ancienne ouvrière, qui a composé plus tard un curieux récit de sa jeunesse (2). Elle-même appliquait dans sa vie les idées nouvelles ; ayant découvert que son mari était épris d'une jeune fille de la secte, elle fut la première à lui conseiller d'aller vivre avec celle-ci, et n'hésita pas à raconter dans son journal ce sacrifice fait à l'amour libre. Il y avait d'étranges choses dans celte feuille : « Gloire, disait-elle, aux femmes qui toujours sont restées dignes et graves ! Mais aussi gloire aux femmes qui, suivant l'instinct de liberté qui était en elles,
1 V. plusieurs pièces sur Monfray à la Bibl. nationale Ld1'1" 1X1, 182, 1x3, 1X4, 208, 20g .
■• Souvenirs d'une fille du peuple ou lu Saint-Simonienne en Egypte, îsiiii. — Le journal «les femmes est à l'Arsenal, fds Enfantin, 262.
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onl aplani la roule de noire émancipation ! Quels que soienl les désordres où leur faiblesse ;i pu les entraîner, se fussent-elles plongées dans la fange, leur nom un jour sera béni. » Une collaboratrice proposail deux socles de rubans pour les « femmes nouvelles » : celles qui voulaient rester soumises à la morale chrétienne prendraient le dahlia; les autres, qui s'étaient affranchies des règles anciennes, porteraient un ruban ponceau. El l'on fulminait contre tous ceux qui raillaient ces beaux projets, qui ne voulaient point substituer au mariage les unions « successives ou plutôt progressives ».
Ce journal paraissait pourtant arriéré à certaines femmes. L'une d'elles, Claire Démar, affolée par les théories d'Enfantin, publia un opuscule pour combattre la modération des saint-simoniennes : elle y blâme la distinction établie par le Père entre les natures constantes et inconstantes, car les premières n'existent pas ; elle réclame des relations sexuelles entre les fiancés connue prélude au mariage. Peu de temps après, Claire Démar se suicidai! avec un jeune sainl-simonien. Desessarts ; tous deux, atteints de folie mystique, proclamèrent avant de mourir la sainteté de leur conduite : « Dans le temps où nous vivons, écrivit Desessarts, tout est saint, même le suicide!... Malheur à qui ne se découvrirait pas
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devant nos cadavres, car celui-là est impie (1). » Il y avait des saint-simoniennes d'esprit plus sain et de condition plus relevée ; ce furent elles qui, sur le désir d'Enfantin, se mirent à publier en i833 le Livre des Actes, sorte de journal officiel relatant les faits et gestes des missionnaires. Ce recueil fut d'abord dirigé par Mme Fournel, dont le mari publiait en même temps un précieux catalogue, la Bibliographie saint-simonienne. « Que nos récits, écrivait-elle en commençant, que nos récits, comme une douce musique, aillent réjouir le cœur du Père jusqu'au fond de sa prison ; que la Mère, objet sacré des désirs de tous, quelle que soit la contrée qui nous la dérobe encore, que la Mère y puise l'heureuse certitude (pie tous sont prêts pour sa venue. » Quand Cécile Fournel fut partie pour l'Egypte, la direction fut prise par Marie Talon, personne plus calme, au ton moins exalté. Le recueil disparut au milieu de i834.
Quant aux hommes, à ceux qui formaient la famille de Paris, leurs réunions demeuraient périodiques. Les bourgeois s'en écartèrent peu à peu,
(1) Il y eut encore d'autres curieuses brochures « féministes » en i833, comme Tout pour les femmes, par Rousseau ; Aux femmes juives, par Colin ; Liberté, femmes ! par Justus. Plusieurs étaient faites par des femmes, comme Proclamation aux femmes, par Adèle do Saint-Amand , 1 834 ' • et d'autres. Fds Enfantin, a5o. -253, ;i l'Arsenal.)
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sauf quelques-uns des « fils «le Lamberl », et la famille ne se trouva plus composée que d'ouvriers. La propagande individuelle n'avait pus cessé, mais elle était pen fructueuse. Le petit troupeau choisit comme pasteur Vinçard, le joyeux chansonnier à l'âme naïve, qui s'était fait aimer de tous; le boute-en-train de la bande «Hait un autre ouvrier, Galle. 11 organisa les réunion- du dimanche, à soixante-quinze centimes par tête, où l'on chantait des chœurs saint-simoniens ; une autre fois on promena, toujours en chantant, le buste de Saint-Simon à travers les nus. Dans certains théâtres de boulevard, les fidèles allaient en nombre et, dès que l'entr'acte commençait, leur chef donnait le signal d'un chœur (1).
C'était à cela que se bornait l'activité des adeptes: l'heure des grands dévouements était passée. On le vit dans une circonstance curieuse, dont Vinçard nous a conservé le récit. La famille apprit par le gardien de Ménilmonlanl qu'uni' jeune fille la convoquait pour un jour déterminé, à sept heures du malin; on vint au rendez-vous et, après une heure d'attente, on \ il apparaître une jeune fille pâle, tremblante, portant nue robe bleue drapée à la grecque, un voile bleu rejeté en arrière, et une couronne de roses blanches. Après
i Vinçard, Mémoires, pp. n{ et sui\.