LA RETRAITE A MÉNILMONTANT
un silence elle dit : « .l'ai vingl cl un ans, j'ai atteint l'âge de ma majorité, et je me voue à l'apostolat saint-simonien. Je veux rejoindre le père Enfantin en Egypte ; j'ai besoin pour faire ce voyage d'un homme qui me dirige et me défende dans ma mission, et je fais appel au plus aimant, au plus intelligent, au plus fort d'entre vous. » Tous écoutaient stupéfaits ; elle leur laissa un instant, de recueillement, puis remit leur réponse à un mois. A la date fixée, on la vit revenir dans le même costume, et, s'adressant à la famille, elle dit : « J'attends. » Un silence embarrassé régnait parmi les assistants ; un homme assez âgé, Demersan, indigné de la mollesse des jeunes, s'offrit : « Vous êtes sans doute le cœur qui me comprend, ditelle, mais votre bras serait impuissant à me défendre. » Quelques autres, piqués d'honneur, se présentèrent, mais aucun ne lui convint. Elle fixa pour un autre jour une troisième réunion ; celle-ci venait de commencer quand une dame entra en criant : « Ma fille ! rendez-moi ma fille », et tomba frappée d'une attaque de nerfs. La jeune fille se retire avec elle, puis revient : « Je cède à ma mère, dit-elle, je rentre dans mon tombeau ; prenez mon voile, suspendez-le pieusement en souvenir de mon acte. » On n'entendit plus jamais parler d'elle.
A part cette singulière aventure, les assemblées générales de la famille avaient surtout lieu pour
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recevoir les frères revenant d'Egypte; une Fois on offrit solennellement un souvenir à George Sand,
qui pour plusieurs offrait le modèle de la femme de l'avenir. Commele groupe s'égrenait peu à peu, Vin çard essaya de le conserver en lui donnaul un bul précis, et le transforma en comité de rédaction d'un journal ; ainsi parurent la Ruche populaire, puis l'Union. C'étaient des recueils exclusivement ouvriers, qui n'eurent pas longue vie, d'autant plus ({lie les saint-simoniens s'y trouvaient aux prises avec les révolutionnaires; on y rencontre des articles intéressants, et surtout de nombreuses poésies où les prolétaires exprimaient d'une façon incorrecte, mais chaleureuse, leur idéal politique et leurs illusions sur un avenir prochain.
Si nous avons raconté en détail les épisodes bizarres de la dispersion, ce n'est pas pour le plaisir de railler les folies de quelques enthousiastes, mais parce qu'il y a là un phénomène psychologique intéressant. L'influence du milieu se montre ici dans toute sa force; des jeunes gens intelligents et cultivés, demeurant dans la ville sceptique par excellence, furent amenés par l'état d'rs resse où ils s'entretenaient mutuellement à oublier la réalité, à prendre pour vraies les prophéties les plus étranges; ils méprisèrent tout, injures et souffrances, pour en hâter l'accomplissement.
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11 faut dire que cela se passail en i83i, en pleine crise romantique; mais l'explication de ces bizarreries est pins générale, elle doit être cherchée dans cette psychologie des foules et des sectes, dont les sociologues étudient aujourd'hui les effets; le fanatisme que la doctrine d'Enfantin développa chez ses adhérents peut nous faire comprendre celui des Anabaptistes de Munster ou des Puritains de iC>48. Aucune religion peut-être dans mitre siècle n'a inspire un enthousiasme aussi grand que le saint-simonisme.
Tous ces jeunes gens égarés dans un rêve mystique vinrent se heurter contre le prosaïsme de la vie réelle, et alors la désillusion commença. Beaucoup pensèrent qu'ils avaient été dupes en se dévouant à sauver le monde; puisque celui-ci persistait dans son égoïsme et ne cherchai! que l'argent, eux aussi voulurent avoir la fortune et les honneurs. Duveyrier, quand on lui proposa en i834 d'aller rejoindre le Père en Egypte, répondit que comme saint-simonien il prenait ses invalides : « Je ne suis pas de la classe des héros pour cette vie, ajoutait-il ; je deviens personnel, égoïste, je veux faire mon chemin moi-même et dans le monde. » Rappelant enfin qu'il avait passé tout l'hiver de 1802 à i833 sans avoir de quoi faire du feu, il se promettait d'améliorer sa condition et concluait joyeusement : « Je suis convaincu que
je deviendrai un richard 1 i. » Duveyrier se calomniait, il «Mail incapable de poursuivre la richesse et <le se vouer au culte du moi; mais beaucoup raisonnaient comme lui cl concevaient les mêmes espérances. Elles ne furenl pas déçues: la plupart des anciens sectaires arrivèrent à la fortune; ce fut dû à leur étroite union, qui mit en commun beaucoup d'intelligence cl d'activité; mais cela tint également à l'optimisme robuste" à l'amour du travail, à toutes les vertus que leur avait données le saint-simonisme. Souvent des sectes restreintes, vivant au milieu de grandes foules aux croyances différentes, douées par leur foi d'un ressort particulier, sont arrivées à la richesse : ainsi les Juifs au moyen âge, les prolestants sous Louis XIV, les Parsis dans l'Inde; il en fut de même des disciples d'Enfantin. Leur doctrine les poussa d'ailleurs vers les entreprises qui allaient être les plus profitables; les chemins de fer, (pie leurs contemporains considéraient encore avec défiance et crainte, leur parurent le besoin le plus pressant de la France.
(l'est nue tendance naturelle de refuser le litre d'apôtres à des gens qui s'enrichissent; on les accusa de n'avoir, même avant la dispersion, cherché que l'argent, et de n'être plus depuis lors
i Lettre inédite ;i (i. d'Eichthal, i" mars i*::',
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qu'une société d'ambitieux ligués, comme il tut dit plus tard, « pour obtenir l'adjonction de leurs capacités ». C'était une erreur et une injustice. La sotte mourut en i833, mais l'esprit saint-simonien subsista ; il entretint chez ses adeptes le désir d'associer tous les peuples par l'industrie et la science: il les empêcha de se laisser entièrement absorber par les affaires, et maintint chez eux l'attention pour les doctrines philosophiques et religieuses. L'histoire de cette école ne finit donc pas à la prison de Sainte-Pélagie, ni même au retour d'Egypte : sous Louis-Philippe et sous Napoléon III, il y eut non seulement des saint-simoniens, mais une doctrine saint-simonienne. Les sectaires assagis gardèrent un souvenir joyeux et reconnaissant des enthousiasmes un peu fous de leur jeunesse. Renan écrivait en 1866 à propos des apôtres chrétiens (1) : « Ceux qui savent quel trésor inappréciable est pour les membres encore existants de l'Église saint-simonienne le souvenir de Ménilmontanl, quelle amitié cela crée entre eux, quelle joie luit dans leurs yeux quand on en parle, comprendront le lien puissant qu'établit entre les nouveaux frères le fait d'avoir aimé, puis souffert ensemble. »
Avant de suivre dans la vie pratique les adeptes
1 Les Apôtres, p. 148.
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restés fidèles à leurs convictions, il Faut montrer clans quel état d'esprit le saint-simonisme laissa les hommes qui, après y avoir cru, l'abandonnèrent, soit dans les premiers temps, soil lors «lu schisme de Bazard, soil au momenl de la dispersion. Les uns, en se séparant de Bazard el d'Enfantin, gardèrent les idées maîtresses de Saint- Simon; les autres passèrent au fouriérisme; quelques-uns revinrent au christianisme.
Les premiers se reconnaissent à un trait commun : leur foi dans l'idée de progrès; le progrès demeure pour eux la base de l'histoire, la loi de l'humanité, la source de toutes les espérances. Bûchez avait été le premier dissident. 11 se lit aussitôt chef d'école à son tour, et, à la fin de décembre i83i, fonda VEuropèen, journal tout imprégné des idées de Saint-Simon. L'Européen se propose de suivre le mouvement philosophique et en même temps d'indiquer les réformes sociales réalisables : l'association, la communauté d'idées, la guerre contre l'égoïsme, voilà le but à poursuivre. Actuellement l'égoïsme est souverain; l'éducatiou est sacrifiée à l'instruction, l'Université n'a pas su remplacer le catéchisme. La science