LA RETRAITE \ MÉNILMONTANT
ne progresse que lentement, par les découvertes de quelques travailleurs isolés; l'économie politique, au lieu de suivre la tradition généreuse des écrivains français, de Ouesnay, de Turgot, de Necker, s'est mise à l'école des froids et durs savants anglais; l'art, en pleine décadence, recherche l'immoralité. C'est à la France de faire sortir l'Europe de cette anarchie; loin de rejeter le patriotisme comme une chose méprisable, comprenons la puissance de notre pays, reconnaissons que toutes les grandes choses se sont accomplies par lui. — Tout cela, Bûchez Ta emprunté à Saint-Simon. Il glorifie ce philosophe d'avoir réuni comme en un trésor les idées conçues par le xvme siècle, et de les avoir vivifiées en y introduisant la charité chrétienne. Adoptant presque sans changement le système historique des saint-simoniens, il distingue dans la suite des temps une série d1 « âges logiques » , dont chacun comprend une période organique et une période critique. Plus lard l'école buchézienne revint au christianisme, et son chef lui-même mourut en bon catholique.
Lerminier avait été quelque temps saint-simonien; rédacteur du Globe, il avait fait l'apothéose de Saint-Simon ; prédicateur de la secte, il avait porté le costume bleu et harangué plusieurs fois l'auditoire de la salle Taitbout. Un de ses amis le détacha de l'école, et bientôt l'ancien journaliste
i56 l'école saint-simonienne
devinl professeur au Collège de France. Alors il
jugea de sang-froid Saint-Simon et «-s héritiers : le premier lui apparul comme un philosophe de talent, qui avait mêlé des vues profondes à beaucoup d'erreurs; au Père il reprocha le retour vers la théocratie, les aberrations morales, l'insuffisance des études psychologiques. L'école, selon lui, a eu la gloire d'affirmer les droits delà capacité, d'opposer l'association à l'égoïsme, de préparer une éco* nomie politique nouvelle ; trop pressée d'arriver au triomphe, elle a gaspillé tout un avenir en moins d'un an, mais toutes les questions importantes se trouvent posées par elle. « Le saint-simonisme est, pour ainsi dire, une table des matières vaste el confuse, un prospectus hâtif de la philosophie française du dix-neuvième siècle. » Les projets de réformes exposés par Lerminier dans sa Philosophie du droil prouvent qu'il voulait remplir quelques chapitres «le cette table (1).
Les dissidents qui s'étaient éloignés à la suite de Bazard trouvèrent un organe dans la Berne encyclopédique, dont Ilippolvte Garnol avait la direction. C'est là que Charton publia les Mémoires diin prédicateur saint-simonien, le document qui
(1) Lerminier, Philosophie du droit. i83i, appendice (c'est le premier jugement sur Saint-Simon . el II. p. 2G8 (c'est le second ; Lettres philosophiques dans />'. des Deux Mondes, 1 r> ;ioù( i832. ■ Sur Lerminier, V. Globe, 21 avril, ia et 18 mai, 6 août is3i .
LA RETRAITE A MENILMONTANT l5y
nous fait le mieux comprendre l'attraction exercée
par la doctrine, les progrès de l'école et sa chute soudaine. Jean Reynaud écrivit dans le même recueil un article remarquable sur l'association qu'il venait de quitter (1). — La secte, dit-il, eut le grand mérite de formuler des principes généraux sur l'amélioration du sort des classes laborieuses, sur le classement par capacité, qu'elle substituait aux privilèges héréditaires. « Ce n'était ni un Coran ni un Lévitique ; c'était une conception avec un cadre, une préface avec une table des matières. » L'école avait commencé des études précises sur chaque question lorsque survinrent les journées de juillet; aussitôt s'ouvrirent des perspectives nouvelles : il ne s'agissait plus d'élaborer lentement des projets, mais de présenter des solutions. Malheureusement on n'était point préparé pour cela, on n'avait même pas une doctrine arrêtée; la même salle de prédication était un jour un club, le lendemain un tabernacle. La tâche des saint-simoniens se trouva finie le jour où leurs grandes idées furent devenues populaires; trouver la solution de chaque problème, une société hiérarchique ne le pouvait point: « Les découvertes philosophiques ne se font pas de compagnie. » La triste morale d'Enfantin, les conflits entre lui,
(1) De la Société saint-simonienne, dans le t. LUI (i83a), pp. 9 et suiv.
l58 l'école saint-simonienne
Rodrigues et Bazard, tous trois prétendants â la direction suprême de l'humanité, ont achevé la ruine du saint-simonisme.
Jean Reynaud et Pierre Leroux exposèrenl dans la Bévue encyclopédique leurs propres théories. D'après mx, un changement heureux esl en train de s'accomplir. La philosophie, la religion, l'art, la politique, étaienl demeurés jusqu'ici fragmentaires ; Napoléon avait fragmenté les hommes, pour avoir de bons spécialistes ; Péclectisme el ledoct rinarisme avaient fragmenté les idées, par impuissance. Mais aujourd'hui, conformément aux prévisions de Saint-Simon et de Ballanche, toul se rapproche, tout si- réunit : les doctrines allemande-. qui avaient agi quelque peu sur Saint-Simon et beaucoup moins sur ses disciples, grandissent en influence: partout pénètre l'idée (\\\ progrès, base de la philosophie nouvelle. Celle-ci continue la philosophie du siècle dernier ; on a répété à torl el ce reproche vise particulièrement Bazard et Enfantin) que l'époque de Voltaire ne savait que détruire. Le dix-huitième siècle, comprenant qu'il ne pouvait combattre le christianisme qu'à la condition de le remplacer, a découvert la théorie de la perfectibilité. Cette théorie avait été rendue possible par le rationalisme (artésien; Pascal le premier l'a formulée, Perrault el Lamotte l'on! développée. Ainsi le siècle des encyclopédistes, loin
LA RETRAITE A MENILMONTANT 1-><J
d'être le contradicteur el l'ennemi du siècle précédent, a hérité de lui un principe d'ordre doni notre époque doit se servir pour la reconstruction. Les principes du dix-neuvième siècle sont la souveraineté du peuple, attaquée à tort par quelques saint-simoniens, et l'égalité, qui doit avoir sa place en même temps que la liberté ; le but, c'est l'affranchissement des prolétaires, affranchissement que le tiers état réalisera s'il veut éviter une révolution. En même temps viendra l'affranchissement des femmes, dès qu'on aura créé pour elles une éducation véritable. Tout cela doit se faire peu à peu, avec le temps.
Telles sont les principales opinions soutenues par la Revue encyclopédique ; elles appartiennent à cet ensemble d'idées que le saint-simonisme n'a pas inventées, mais a popularisées (1). Ces idées, comme le faisait remarquer la Revue, commençaient à pénétrer dans le clergé chrétien; l'abbé Gerbet, par exemple, essayait dans ses conférences de concilier la théorie du progès avec le dogme catholique. La Revue indépendante disait quelques années plus tard : « Le saint-simonisme est dans le peuple par le communisme, dans la bourgeoisie par les journaux de toutes les opinions. Le saint-
(1) La Revue encyclopédique eut pour collaborateurs plusieurs îles anciens saint-simoniens : Laurent, Emile Péreire, Saint-Chéron uendre de Bazard .
i6o l'école saint-simonienne
simonisme est partout (i). » Jean Reynaud et Pierre Leroux continuèrent séparément leurs travaux. Tous deux ont cherché à résoudre le problème de la destinée humaine, et surtout celui de la sanction finale, en remplaçant le dogme chrétien de la vie future par le dogme saint-simonien de la vie éternelle: l'un faisait voyager l'âme, accompagnée de son corps, à travers des astres différents; l'autre la faisait passer d'un corps à l'autre, sans qu'elle abandonnât la terre. Tous deux prêchent la solidarité, l'association ; mais Pierre Leroux a eu l'honneur de réhabiliter la famille, la patrie, la propriété.
Cet infatigable lutteur appela toujours Saint- Simon son maître et, comme on avait devant lui traité ce philosophe de mendiant, de parasite, il répondit : « Tout ce qui pense aujourd'hui pense à travers le cerveau de ce parasite; et le fait se traîne, en boitant, vers la réalisation des chimères léguées à l'humanité par ce mendiant (2). »
Le disciple direct de Saint-Simon ne demeurait pas non plus inactif. Quelques mois après sa rupture avec Enfantin parut un choix des écrits du
(1) Dupré, Du Communisme, dans la Revue Indépendante,
is',i, pp. :î:>7 et suiv,
(•2)La Grève de Sanuire: (i863), t. I, 1. II. :<: partie, eh. \\\. — Ailleurs t. II. 1. II, 20 partie, eh. wn . Pierre Leroux, causant avec Victor Hugo, lui reproche de n'avoir jamais l'ait un vers en l'honneur de Saint-Simon.
LA RETRAITE À MÉNILMONTANT l6l
maître, avec une préface où Rodrigues revendiquait la direction du saint-simonisme et proposait sur le mariage le maintien du statu quo jusqu'à ee que les femmes elles-mêmes eussent posé les règles
de la morale nouvelle. Mais ce fut surtout l'amélioration pratique du sort des ouvriers qui l'occupa désormais. On ne pouvait y arriver qu'après avoir comblé l'abîme creusé entre les riches et les pauvres ; aussi chercha-t-il à fonder un journal, le Patriote de îS^o, qui devait s'adresser aux uns et aux autres; un essai encourageant avait été fait dans l'Est par l'Industriel alsacien, qui prêchait la conciliation. En préparant ce journal, Rodrigues fut amené à s'entretenir avec beaucoup d'ouvriers, à connaître leurs œuvres: il eut la joie de découvrir chez eux des poètes généreux, amis du progrès pacifique; et, n'ayant pas réussi à fonder un organe périodique, il voulut du moins faire connaître ces vers. Ainsi parurent en 1841 les Poésies sociales des ouvriers, avec une préface pleine d'espérance : « Le moment est venu, dit Fauteur, de fonder dans la presse, dans les chambres, dans la bourgeoisie, dans les ateliers, un nouveau parti politique, celui de la paix et du travail, de la conservation et du progrès, le parti social. » Les poésies de ce recueil sont parfois incorrectes, souvent prosaïques, mais l'inspiration en est toujours élevée.
i<>-> l'école saint-simonienne
L'un salue l'étoile qui se lève, celle sainte clarté,
Oui. réchauffant les cœurs, précède sur la terre Un règne universel de paix, «le charité.
L'autre, Ponty, ouvrier vidangeur, célèbre dans Saint-Simon le précurseur <le l'avenir. Savinien Lapointe, ce cordonnier qui < lui à George Sand un commencement de célébrité poétique, s'écrie:
Ne croyez pas, amis, à ces gens qui toujours Boursouflent leurs écrits de furibonds discours: Rien de grand ne jaillit de leur cerveau malade; Non, l'avenir n'est plus sur une barricade!
Mais au milieu de ces paroles pacifiques éclatent déjà les cris de haine. Tantôt c'est le pauvre qui demande pourquoi le sort l'a condamné au malheur :
Notre sorl est-il donc de naître pour souffrir ? L'existence, pour nous, srra-l-elle sans charmes ? Verserons-nous toujours sueurs et sang el larmes?
Tantôt c'est l'homme du peuple qui flétrit le riche, auteur des prostitutions:
C'est une chose atroce ! A toi toute ma haine '.
Au pilori du peuple il fautqueje t'enchaîne i .
La publication de Rodrigues aurait «lu montrer à la bourgeoisie les dangers que lui faisait courir
(1) La plupart <lr ces poésies sont extraites 'le lu Ruche populaire, le recueil fondé par Vinçard. V. dans ce recueil, sur lîodrigues, les numéros de janvier et
LA RETRAITE A MEN1LMONTANT l63
son indifférence à l'égard «les masses populaires; mais le livre passa presque inaperçu. Rodrigues s'occupa ensuite de fonder une caisse des retraites ouvrières ; en i8445 un mémoire à ce sujet fut élaboré dans une commission présidée par Mole : d'anciens hôtes de Ménilmontant, comme d'Eichthal et Michel Chevalier, s'y rencontrèrent avec Rodrigues et son ami Duverger, avec des économistes comme Hippolyte Passy et des moralistes comme Agénorde Gasparin. Mais le projet n'aboutit pas, et le disciple de Saint-Simon dut attendre des jours meilleurs. Nous le retrouverons en 1848. Tous ceux dont nous venons de parler se réclamaient de Saint-Simon ; d'autres, au contraire, abandonnant complètement leur ancienne foi, se rallièrent au fouriérisme. Les rapports entre les deux sectes avaient d'abord été peu amicaux. Fourier avait envoyé ses ouvrages à Enfantin, dans l'espérance de le convertir ; Enfantin à son tour lui fit parvenir les principaux livres de Saint-Simon, et Fourier, après les avoir parcourus, en fil une critique acerbe qui lui attira du Père une réponse ironique et polie : louant la franchise de Fourier, bien éloignée de la politesse admise par « les civi-
juin 1841, et dans l'Union, qui lui fait suite, celui d'avril 1S44 sur la caisse des retraites. Cuvillier-Fleury dans le Journal des Débals j(j novembre is'4i blâma la publication de Rodrismes.
l6/| l'école saint-simonienne
lises », il lui montra que Ion les les idées capitales de Saint-SimoE lui avaienl échappé dans une lecture trop rapide. L'auteurdela Théorie des quatre mouvements proposai! à ses émules de professer « dubitativement » la morale sociétaire; le chef dos saint-simoniens refusa en déclaranl qu'entre Saint-Simon et Fourier leur choix (Mail l'ait. Celuici, blessé dans son orgueil, exaspéré par le succès de l'école adverse, publia eonlre elle en i83i une brochure virulente. D'après lui, elle rétablit le pins « obscurant » des gouvernements, la théocratie, et le plus odieux des droits féodaux, la mainmorte : sa caractéristique est le jésuitisme, le • caméléonisme » ; ses efforts tendent surtout à séduire de riches donateurs; tout ce qu'elle fera de bon sera pillé dans le système sociétaire (1). — Cette dernière accusation, les fouriéristes la reproduisirent maintes fois contre Enfantin ; Considérant pr '•lendit plnstard queTranson avait surpris souvent le Père lisant en cachette la Théorie des quatre mouvements 2 : mais Lechevalier, dans une confé-
(1) Pièges et charlatanisme des deux sectes Saint-Simon el Owen, i83i. — V. une Lettre de Fourier aux saint-simoniens clans le Globe, 19 octobre i83i. La lettre d'Enfantin à Fourier, inédite, est aux archives saint-simoniennes. Plus tard Guéroult, dans le Globe 27 mars i83a . loua le fouriérisme.
(2) Stein, Geschichte <l>-r socialen Bewegung in Frankreich, i85o, 11. p. 206.
LA RETRAITE A MÉNILMONTANT l65
rence faite en présence de Fourier, a déclaré qu'on ne pouvait reprocher à Enfantin aucun plagiat.
Jules Lechevalier, nous l'avons vu, était un des plus remarquables prédicateurs et missionnaires saint-simoniens. Lors du schisme de Bazard, il ne voulut suivre aucun des deux anciens papes, et proclama l'intention de se remettre seul à chercher la vérité en commençant par étudier le fouriérisme. Quelques semaines après, un des fidèles d'Enfantin, Abel Transon, s'éloignait à son tour, non par répugnance contre la morale nouvelle, mais au contraire parce qu'il jugeait le système insuffisant et incomplet ; dans un manifeste adressé à ses anciens frères de doctrine, il leur montra les lacunes de leurs croyances : « Saint-Simon, disaitil. ne nous ayant rien appris sur la nature de l'individu ni sur les relations intimes des deux sexes, sa doctrine nous laisse dans l'impuissance de rien concevoir et de rien réaliser comme association, qui ne soit pas une simple copie du passé. » Enfantin a proposé une morale à titre provisoire, en attendant la parole de la femme, tandis que Fourier a construit dès 1808 une morale complète, qui énumère et justifie toutes les passions ; c'est là qu'il faut chercher la vérité (1).
1 Simple Écrit d'Abel Transon aux saint-simoniens, i83i>. — Peu après, Transon exposa le système sociétaire dans la Revue encyclopédique.
iGP> l'école saint-simonienne
Lechevalier, bientôt convaincu par la lecture des livres de Fourier, entreprit de convertir les saint-simoniens au système sociétaire cl lit. avec l'aide de son nouveau maître, une série de leçons devant un auditoire composé en majorité de ses anciens coreligionnaires. Saint-Simon, selon lui, demeure « l'annonciateur de l'ère sociale nouvelle »; Fourier a trouvé les solutions. Enfantin n'usait le plus souvent que de stériles métaphores et d'abstractions vagues; chez Fourier, tout est précisé jusqu'aux moindres détails; entre l'individu et l'humanité il a donné une place au groupe, à la phalange. Au lieu de classer tous les hommes par fonctions, il les classe par caractères et, txvin-r à la papillonne, leur permet de rompre leur chaîne. Enfantin a voulu, chose impossible, concilier l'attraction passionnelle avec le sacrifice, la liberté avec l'autorité; Fourier a choisi l'attraction, la liberté. Autre impossibilité, on adoptait le panthéisme toul en laissant l'individu subsister; l'oiiricr parle une langue monothéiste (1). — Malgré les efforts de Transou et de Lechevalier, il y eul peu de conversions au fouriérisme : l'école saint-simo-
(1) Lechevalier, Exposition du système social de Charles Fourier, i83-2. — Ce cours, adressé aux saint-simoniens, devait avoir douze leçons : la publication de l'Arsenal (fds Enfantin, 259) n'en comprend quedeux. — Pellarin, qui était entré à Ménilmontant, quitta bientôt <oi t <■ retraite pour se faire fouriériste.