CHAPITRE V
G'est sur la lerre africaine que les saint-simoniens commenc^rent k se transformer, que le travail serieux et productif remplaga les vagues theories et les folles imaginations. L'Afrique et en general T Orient les attiraient ; le c6te sensuel de Tislamisme s6duisait les 6chapp6s de M^nilmontant : ils se trouv^rent ainsi amen6s k etudier de pr6s cette grande religion, et ils apprirent, peut-6tre les premiers en France, k la connaitre et a Fappr^cier avec justice.
Enfantin sortit de prison assagi et calm6 ; non pas qu'il etlt rien abdiqu6 de ses theories ni perdu la f oi en lui-m^me ; seulement ce d61ire qui lui avait fait croire a Tarriv^e immediate de la M^re etait dissipe. Plusieurs de ses disciples demeuraient encore en proie k Texaltation fanatique de Tann^e prec6dente, ce fut lui qui les apaisa et d^couragea leurs
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esperances : travailler, voil^ quel 6tail maintenant le devoir de lous. « Vous avez besoin, 6crivait-il a Barrault, de revenir k comprendre el k sentir que lindustrie est le veritable appel de la femme et surtout des femmes... Le globe, voil^ notre fiancee, notre m6re pour le moment (i). » Le P^re voyait la n6cessite de s'expatrier pendant quelque temps ; il souhaitait d'accomplir une grande oeuvre au dehors afin de rentrer en France reliability, veng6 de toutes les railleries. Mais oil aller ? Les disciples ne doutaient de rien. Duveyrier lui conseilla de se rendre en Chine, dans ce pays qui offrait une sorte d'id6al politique k toutes les 6coles positivistes ; Rigaud, apprenant la d^livrance d'Enfantin, 6crivait que le P^re allait peut-^tre se diriger vers rinde ou vers rOc6anie ; un capitaine de la marine royale, Guillain, proposa de fonder au loin une colonic sous la direction du maitre, et plusieurs saint-simoniens 6tudi6rent les cartes avec lui pour choisir Templacement de ce paradis terrestre (2). Mais Enfantin choisit I'Egypte, attir6 par le souvenir de Napoleon et surtout par ce canal de Suez que la secte avait d^signe depuis longtemps comme une des principales oeuvres « religieuses » a accomplir.
(1) CEuvres, IX, pp. 58-6o.
(2) Leitre in^dite de Duveyrier a d'Eichthal. (Suzdnne Voilquin, Souoenirs d'une fille du peuple, p. 116.)
Pendant son emprisonnement, le P^re avail d^j^ song6 k faire partir une mission pour I'Egyple ; revenu k M6nilmontant, il se pr^para au voyage. Ses fiddles n'atlendaient qu'un signial. Hoart, apprenant sa mise en liberty, lui ^crivait : « J 'attends un mot de vous ; sans vous, je puis r^sister, montrer de la t^nacit6, de la perseverance ; mais sans vous je ne puis pas agir. Je tiens ma vie de vous ; vous 6tes ma vie. » Et le P^re, en lui envoyant ses instructions, r6pondait : « Je reprends sur vous mon autorite ; je suis libre. » Les pr^paratifs dur^rent quelques mois : Enfantin adressa un appel de fonds k tons ses amis ; Hoart et Bruneau, les deux capitaines, furent charges de r6unir le personnel des travailleurs et de veiller aux soins materiels ; Massol et Rog6, deux artistes, devaient s'occuper de lamusique, du costume, de cetappareil exterieur auquel les saint-simoniens attach aient tant de prix. Pendant ce temps, deux 6claireurs, le dessinateur Alric et Tavocat Colin, etaient partis pour FEgypte ; ils all6rent k dos de chameau jusqu'^ Suez pour examiner les traces de Tancien canal et rassembler des renseignements. Puis Enfantin, devangant le gros de la troupe, s'embarqua en compagnie de quelques disciples parmi lesquels se trouvaient deux ing6nieurs de talent, Fournel et Lambert ; on entra dans le port d'Alexandrie en octobre i833. L'influence frangaise 6tait
tr^s grande en figypte; Linant de Bellefonds et Selves, devenu Soliman-Pacha, firenl bon accueil k ce groupe de compatriotes intelligents ; quant k M6h^met-Ali, Ir^s indifferent aux doctrines saintsimoniennes, il ^tait trop habile pour ne pas bien recevoir cette 6quipe de polytechniciens qui venait s'offrir k lui. Deux projets se partageaient alors la faveur des conseillers 6gyptiens, le canal de Suez et le barrage du Nil ; Fournel dans deux audiences plaida la cause du canal aupr^s de M6hemet-Ali, mais le conseil pr^f^ra le barrage. Enfantin, s'accommodant comme toujours aux circonstances, offrit le concours de ses disciples pour le nouveau travail et, sur la r^ponse favorable du vice-roi, Hoart et Bruneau vinrent d^barquer avec leurs hommes et se mirent k Toeuvre.
Enfantin les dirigeait de haut, tout en fr6quentant les ministres 6gyptiens. Selves et Linant le traitaient en ami; Edhem-bey, general turc, se convertit presque au saint-simonisme. II 6tait 6galement lie avec les agents frangais, le consul Mimaut et surtout le vice-consul Ferdinand de Lesseps ; dans leurs reunions, ils parlaient beaucoup des travaux k faire en figypte, et surtout de ce canal auquel le P6re pensait toujours. N'est-il pas tr^s probable que ce fut 1^, au milieu de ces enthousiastes, que le jeune diplomate apprit k aimer la grande oeuvre de Suez et forma peut-^tre d6s ce
moment le projet de la r^aliser? Le i5 aoftt i834, lous se donn^rent rendez-vous au barrage pour c616brer la f^te de Napoleon ; ce fut une joyeuse soiree, termin^e par de nombreux toasts, entre autres celui d'Enfantin qui but aux femmes. Le m^me jour fut pos6e la premiere pierre de T^cole du g6nie civil ; Soliman-pacha y grava les initiales de Napoleon et de M6h6met-Ali, en declarant que le vice-roi 6tait Tex^cuteur testamentaire du grand homme (i). Un peu plus tard, quand Marmont fit un voyage sur les bords du Nil, on oubliales souvenirs de 1814 et de i83o pournesongerqu'^recevoir le mieux possible un mar^chal de TEmpire, et les saint-simoniens y contribu^rent pour leur part (2). Ainsi la m^moire de Napoleon planait toujours sur TEgypte,
Les femmes de la secte n'^taient pas demeurees en arri^re : d^s qti'on apprit k Paris que le P6re, sans leur adresser un appel formel, les autorisait k venir, plusieurs se d^cid^rent au depart. L'exemple fut donn6 par C6cile Fournel, heureuse d'aller rejoindre son mari : « Je sens, 6crivait-elle dans le Livre des Acies^ je sens que dans ces contr^es oil domine presque exclusivement Taspect materiel de
(1) CEuvres, X, p. 16. — Barrault, Occident et Orient, i835, p. 45o.
(2) Marmont a parl6 d'eux dans ses M^moires, in, p. 36i.
la vie, la pr6sence d'une femme qui a fait son bonheur de vivre en chr6tienne sera un exemple utile k la famille nouvelle qui va chercher k se constituer, k pressentir Tavenir ». Clorinde Roge Taccompagna ; ellcs s'arr^t^rent k Toulon pour y voir leurs fr^res de doctrine et firent une promenade sur mer en chantant les airs saint-simoniens devant une foule nombreuse ; quelques adeptes leur servirent de chevaliers jusqu'en figypte. Suzanne Voilquin les suivit bient6t, apr^s avoir parcouru le Centre et le Midi de la France pour r6colter de Targent chez les adherents de r6cole.
L*activit6 du petit groupe sembla d'abord r6ussir. Barrault faisait k Alexandrie des conferences eioquentes sur Thistoire de la civilisation; Clorinde Rog6 ouvrait un pensionnatde jeunesfilles ; le gouvernement 6gyptien employait Rog6 avec Yvon Villarceau, le futur savant, comme professeurs de musique, Alric et Achard comme professeurs de dessin ; les m6decins Jallat et Forcade avaient une nombreuse clientele. Le plus brillant de tons, Lambert, devenu directeur de la nouvelle ecole des mines, employait une bonne partie d^ son traitement k defrayer le P6re, k r6gard duquel sa veneration demeurait toujours aussi grande. Quelques-uns all^rent jusqu'^ embrasser rislamisme; ainsi Machereau, un artiste naif, toujours n6glig6 dans sa tenue, si bien qu'on disait
couramment au Caire « sale comme le bon Machereau », se fit circoncire et se maria en figypte. Mais chez la plupart il y eut bient6t mis^re et d6couragement ; les positions brillantes qu'ils avaient esp6r6es ne s'ofTraient pas, les grands travaux qui les passionnaient tons demeuraient en suspens. Fournel, d6sesp6r6 par T^chec du canal, rentra en France un des premiers avec sa femme. Beaucoup 6taient tr^s malheureux, malgr6 1'appui de leurs fr^res ; Suzanne Voilquin se fit leur blanchisseuse pour gagner sa vie tout en leur epargnant une d6pense.
La peste survint et fit cesser les travaux du barrage ; plusieurs des adeptes s'empress^rent de revenir en France, tandis qu'Enfantin allait fuir la contagion dans la haute figypte et se reposait k Karnak. Au Caire, les victimes furent nombreuses parmi les saint-simoniens : apr^s le D' Forcade, Lamy, Marechal, Dumolard succomb^rent. La mort du bon et brave Hoart jeta la consternation dans la secte ; il fut suivi par Ollivier, un fidde de la premiere heure, auquel on fit de solennelles fun^railles saint-simoniennes. L'6pid6mie termin^e, Enfantin esp^ra que les travaux allaient reprendre ; avec cette absence de sens historique et artistique qui avait fait r^clamer par le Globe la destruction du Louvre, il approuvait le projet, soumis au viceroi, de jeter une des pyramides dans le Nil pour
faciliter le barrage. Mais le travail demeura inlerrompu; d'ailleurs on cherchait k se passer des Europ<^ens; un refroidissement survenu dans les relations de la France et de Tfigypte nuisit aux saint-simoniens. Enfantin perdit courage et rentra en France en 1887. II laissait en figypte plusieurs disciples qui allaient y faire leur carri^re; Lambert surtout occupa les plus hautes fonctions, devint bey en 1847 et ne prit sa retraite pour regagner la France qu'en Tannic i85i.
Le canal de Suez demeurait un projet cher aux saint-simoniens. Quelques ann^es apr^s, quand Enfantin, sorti de la mis^re, put revenir aux travaux d'int6r6t g^n^ral, Tid^e fut reprise; il r^ussit k fonder en i846 la Soci6t6 d'6tudes du canal de Suez, dont les stances eurent d'abord lieu chez lui (1). La Soci6t6 devait comprendre trois groupes : francjais, allemand et anglais, repr^sent^s par trois ing^nieurs : Paulin Talabot, Negrelli et Stephenson. On discuta longtemps les projets en presence : Linant demandait le percement de I'isthme ; Talabot proposait un canal d'Alexandrie k Suez, passant par le barrage ; Barrault publiait avec son fr^re, ing^nieur des mines, le plan d'un canal qui longerait la c6te du delta. Mais I'opposition des
(1) CEuvres, XII, pp. 7 et suiv. — Enfantin lut h cette Soci^t^ une note o^ il 6num6rait les saint-simoniens morts k la peine sur les bords du Nil.
Anglais retarda tout jusqu'au jour ou Tav^nement de Said fit entrer en ligne Ferdinand de Lesseps. Gelui-ci n^gocia d'abord avec Enfantin et son ami Arl^s-Dufour, mais finalement se d6barrassa d'eux pour agir seul ; la Soci6t6 d'6tudes avait pr6par6' le canal, elle ne fut point appel6e k y participer. A ses amis qui se plaignaient de cette exclusion, Enfantin r6pondit par ces belles paroles : « Que Toeuvre que j'ai signal^e et fait mettre k T^tude comme grandement utile aux int6r6ts mat^riels et moraux de Thumanit^ s'ex6cute, et je serai le premier k b6nir rex6cuteur. Sans doute il sera bon et juste que Ton sache dans Tavenir que I'initiative de cette realisation gigantesque a 6i6 prise par ceux-I^ m6mes en qui le vieux monde ne voulut voir d'abord que des utopistes, des r^veurs, des fous; mais rapportez-vous-en ^ Thistoire pour cela. En attendant, si Tisthme est perc6, ftit-ce sans nous, c'est surtout k nous qu'il appartiendra de s'^crier : Allah-kerim! (i) »
Get Orient ou le P6re demeura de i833 k 1887 pr^occupait dans le m^me temps les disciples rcst6s ou revenus en Europe ; tons voyaient dans TAfrique une terre propre k recevoir I'organisation
(1) CEuvres, XII, p. 248. — V. Fr6d6ric Passy, les Perceurs d^isihmes [Journal des EconomisleSy Janvier 1895). Sur rabn^gation d'Enfanlin en cette circonstancc, V. Maxime Du Camp, Souvenirs lilUraires, II, eh. xix.
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sociale nouvelle, lous opposaient k T Occident sceplique et agile rOrient calme et ferme dans sa foi. Gelle pensee ful exprim^e surtout par d'Eichthal et Barrauli. Celui-ci, dans unlivre de i835, raconla divers Episodes de son voyage d'ap6tre et recommanda la r6conciliation du christianisme et de rislamisme. L'ann6e suivanle, il demanda que rOccident r^veillAt TOrienl, non par la conquMe et le gouvernement direct, mais par roccupation et le protectorat : les Russes auront Constantinople, les Anglais Suez, les Fran^ais TAsie Mineure. Ce sera utile aux chr^tiens autant qu'aux musulmans : « L^Orient se meurt de son immobilite prolong6e ; nous, ne d^p^rissons-nous pas d'une mobility sans but et sans carri^re? (i) » — M6me langage dans les Deux-Mondes, publics par d'Eichthal apr^s un long s^jour en Gr^ce. En face de rOccident fi^vreux, 6puis6, dit-il, se trouve rOrient paisible, gotitant la saintet6 du repos ; Paris et Constantinople sont les capitales des deux mondes. II faut qu'elles se comprennent : nous devons enseigner a T Orient la science et Tindustrie ; k lui de nous faire comprendre la puissance de la famille, le c6t6 artistique de la vie. Mettons-nous done k son 6cole, au risque de nous faire appliquer I't^pith^te de retrogrades : « II semble que la
(i) Occident el Orient, i835. — Guerre ou paix en Orient y i836 (d6(iie k la m6moire de Iloart).
destin^e de Thomme soil d'aller toujours en avant de s'elancer ind6finiment dans une carri^re de civilisation artificielle, de d^daigner ce qui fit la joie de ses ancStres et de son enfance... Ne nous sentons-nous pas incessamment rappel^s vers nos p6res, comrae nous nous sentons d'avance associ6s k nos fils? » Le rapprochement des deux mondes, c'est k TAutriche ^ le faire en Europe, k la France k I'accomplir en Afrique; Alger doit acqu^rir une importance considerable pour la civilisation (1). L' Afrique est le continent des noirs; d'Eichthal appelle de tons ses voeux Tabolition de I'esclavage et Tunion des deux i;^ces. La race blanche, selon lui, est la race mAle, capable de faire prosp6rer la science et I'industrie; la race noire est la race femelle, qui ne vit que par le sentiment ; qu'elles se marient, et leur union sera f6conde. Les noirs sont r^g^n^res maintenant par rislamisme, dont le caract^re familial convient k leurs goftts ; laissons done cette religion s'6tendre chez eux, sans la contrecarrer par une propagande chr^tienne qui serait inutile el inopportune. C'est encore Alger qui devra 6tre le point de rencontre des noirs et des blancs(2). — D'Eichthal essaya de
(1) Les Deux Mondes, 1887.
(2) D'Eichthal et Urbain, Leltres sur la race noire et la race blanche, 1889. — D'Eichthal, De Ntat actuel et de Vaveiiir de Vislamisme dans V Afrique centrale, 1840.
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faire adopter ses vues par les savants ; devenu secretaire de la Society d'ethnographie, Tancien disciple d'Enfantin y provoqua en 1847 une discussion d^velopp^e sur les rapports des deux races ; mais Rodrigues et lui, avec leurs considerations d'ordre sentimental, vinrent se heurter contre le point de vue froidement scientifique des Quatrefages et des Milne-Edwards.
Cette Alg^r^e, dont Gustave d'Eichthal attendait de si grandes choses, les saint-simoniens y avaient d6j^ p^netre. Quelques-uns s'y rendirent au moment de la dispersion, et parmi eux Urbain et Retouret (1). Celui-ci 6taiten i83o un jeune et ardent ropublicain, ennemi du tr6ne et de Tautel, que d^iendait son camarade Armand de Pontmartin ; apr^s s'^tre vaillamment battu en juillet, 11 s'aperQut que la Revolution n'avait amen6 aucune reforme, et se fit saint-simonien. Pr6dicateur k la rue Taitbout, ap6tre mondain, puis c6nobite k M^nilmontant, il renonga au mariage avec une jeune fiUe qu'il aimait pour se consacrer k ses nouvcaux devoirs. Envoye par le P^re en Al-
(1) Rog6 et Massol y 6taient venus d'abord, mais ils se decourag6rentaussit6t et rentr^rent en France.
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g^rie, Retouret partit avec Tespoir de convertir les tribus arabes, en r6p6tant sa devise habituelle : « U faut combattre pour sa foi. » Le jeune ap6tre Irouva un ami dans Lamoriciere, qui demeurait encore attach^ k la doctrine ; quand Retouret mourut en i835, ce fut Lamoriciere qui lui 61eva une tombe au cimeti^re d'Alger en y faisant graver une inscription saint-siraonienne (i). Quant k Urbain, c'6tait un mulAtre de Cayenne ; intelligent et fier, il gardait le souvenir des humiliations que le pr6jug6 de la couleur lui avait caus^es en Am^rique : il adopta done avec empressement la th6orie qui devait conduire k I'association universelle. Venn en Alg6rie apr^s la dispersion, Urbain s'int6ressa bient6t a ce pays et, apr^s un court s^jour en figypte, oh le P^re Tavait appel6, il se consacra tout entier k la nouvelle colonic. Accabl6 un instant par la mortde Retouret, le jeune homme reprit courage et se passionna pour les choses d'Afrique au point de se faire musulraan, avec la chaude approbation d'Enfantin, Celui-ci, revenu d'figypte et retire dans le Dauphin6 chez ses cousines, M"^* Nugues, vint k son touren Alg^rie. Le g6n6ral Saint-Cyr Nugues, fr6re de ses cousines, qui s'int6ressait ^lui tout en d^plo-
(i) Maxime Du Camp, Souvenirs littiraires, i, page 290. Sur Retouret, v. A. de Pontmartin, Mes Mdmoires, 1'^ s6rie, pages 57-105.
WEILL. n
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rant ses prelenlions ponlificales, r^ussiten iSSg a le faire (16signer comme membrc de la commission scientifique d'Afrique, pr6sid6e par le colonel Bory de Saint- Vincent. Le P^re d(^barqua aussit6t en Algc^rie. Si le gouvemement avait cru mettre la main sur un savant modeste et docile, Tillusion fut courte; comme il T^crivait lui-m6me, « Fethnographe Enfantin s'occupe moins de Tangle facial, du crftne, du poil, des mollets et des f esses des races indigenes que de la politique, du gouvernemcnt, de Tadministration, de la colonisation de TAlg^rie. » La colonic tout enti^re, et surtout la province de Constantine, lui apparut comme un excellent terrain pour essayer des 6tablissements civils et militaires compl^tement r^gis par I'Etat, en un mot pour tenter des experiences de socialisme ; ce pays et TEgypte deviendraient les deux regions destinies k op6rer la reconciliation de rOrient et de TOccident, de I'islamisme et du christianisme. Mais ce n'6tait pas \k ce qu'on demandait k un membre de la commission scientifique; ses rapports au minist^re lui furent renvoy6s, la publication d'une dc ses lettres dans le Toulonnais lui valut une r^primande; enfin, malade physiquement et moralement, il rentra en France en i84i. Deux ans plus tard, le resum6 de ses etudes fut public dans un livre interessant, la Colonisalion de VAlgirie,
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La premiere partie de cet ouvrage est une comparaison enire Telal de la propriete en France el en Alg6rie. La propria 16 alg^rienne est collective, elle repose sur le principe d'ordre ancien ; la propria t6 frangaise, mobili^re surtout, repose sur le principe de liberte. L'avenir adoptera une forme nouvelle, dont les soci6t6s anonymes et les soci6t6s en commandite pen vent dejA donner une idee ; ce sera la propriety mixte, fondle sur Tassociation industrielle et organis6e par les banquiers. En Alg^rie, on doit tenir compte de ce qui existe : la forme de Tavenir n'est pas possible encore, le syst^me de la m^tropole serait deplorable. Dans les tribus il faut garder la propri6t6 collective complete ; dans les colonies civiles et militaires on 6tablira aussi la pcopri6t6 collective, mais avec une jouissance individuelle.
La seconde partie expose comment se fera la colonisation europ6enne. On la poursuivra d'apres un plan d6termin6. II faut d'abord 6tablir la ligne strat^gique destin^e k d6fendre contre les attaques du Sud la region cultivable : les colonies militaires seront le long de cette ligne, les colonies civiles entre elles et la c6te; on s'enfoncera bien plus avant dans TEst, qui est fertile, que dans I'Ouest. Les colonies militaires sont possibles, gr^cc k la forte organisation de Tarm^e : I'essentiel est d'inculquer aux soldats I'esprit de construction et
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d'enlrelien a la place de Tesprit de destruction ; il sera bon de choisir des hommes « encore un peu paysanset pasdu tout troupiers finis ». Quant aux colonies civiles, une fois qu'on aura choisi pour elles les emplacements les plus favorables, il faut y faire, avant Farriv^e des Emigrants, les travaux necessaires d*assainissement et d'irrigation ; pour cela, organisons un corps des ponts et chaussees. « La colonisation de I'Alg^rie est I'occasion unique et vraiment providentielle d'essayer, non Tapplication de Farm^e aux travaux publics, mais Torganisation d'une arm^e des travaux publics. » C'est un ingenieur civil qui fondera chaque village, qui en aura Thonneur et la responsabilit6. Les colons seront soumis k une forte discipline, formes en ateliers de huit compagnies, chacune de vingt-quatre families.
La troisi^me partie de Touvrage s'occupe des indigenes. Sous I'influence des id6es lib6rales frangaises, on a laisse gouverner les indigenes par des indigenes, ce qui a permis k un Abd-el-Kader de devenir puissant. Pour toutes les tribus enserrees dans le r6seau militaire, on pent d6s maintenant leur donner des chefs europeens, tout en menageant leurs habitudes ; quant aux autres, il faut travailler k les dissoudre en fractions independanles (qui se trouvent en germe dans les ferkas) afin de hater la soumission. Ne bomons
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pas nos vues k TAlg^rie proprement diie ; il faut savoir oil commence le desert, s'il peut fournir de I'eau, quels sont les itineraires et I'importance des caravanes. En resume, organisons TAlg^rie, en la confiani k un minist^re des colonies ou Ton agira au lieu de parler. Que le gouverneur g^n^ral ait sous ses or^res un g^n^ral en chef, dirigeant les colonic militaires, et un directeur des colonies civiles ; celui-ci attirera de bons colons et tiendra les Europcens s6par6s des indigenes pour que les Arabes demeurent organises. La paix et le travail feront de I'Alg^rie un pays prosp^re. Dans cet ouvrage les vues utopiques sontm6l6es k des aperQus excellents, parce qu'Enfantin, d'une part, expose ce qu'il a eu sous les yeux et, d'autre part, veut experimenter en Alg^rie Torganisation du travail. Ce ne futpas son adieu k notre colonic ; la m6me ann6e i843, il reussit, avec son ami Louis Jourdan et deux membres de la commission scientifique, Carette et Warmer, k fonder le journal VAlgirie^ qui dura jusqu'en i846. Ce journal, qui voulait s'occuper de toutes les questions m6diterran6ennes, donna aussit6t son programme alg^rien : fin de la guerre, fin du regime du bon plaisir ; emploi de I'arm^e pour les grands travauxindispensables, colonisation faite par TEtat, organisation definitive des tribus. L'AlgMe combattit Tardeur guerri^re de Bugeaud et lui op-
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posa les tendances civilisatrices de Lamoriciere ; elle r^clama sans relAche la creation d'etablissements financiers, k commencer par une banque alg<^rienne ; elle montra la possibility de creer des rapports commerciaux avec le Soudan ; et surlout elle revendiqua pour les indigenes le droit k Texistence, en montrant qu'il fallait ou les d6truire, ou les refouler, ou les pacifier en les administrant, et que la dernicre solution ^tait seule possible. Ce fut 1^ une idee ch^re aux saint-simopiens ; Urbain la d6fendit avec Tautoritd que lui donnait son titre d'interpr^te attach^ au marechal Bugeaud. Apr6s le depart de celui-ci en 1847, Urbain montra la marche k suivre : d'abord la phase arabe, ou Tadministration fran^aise n'interviendra que de loin ; puis celle des bureaux arabes ; enfin celle du gouvernement direct, apr^s la reconciliation des Arabes et des Europeens : « Ce n'est plus la fusion inintelligente des races, des habitudes, des doctrines religieuses; c'est Tassociation des travaux pour atteindre un but commun, la paix et le bien-6tre. » Combattant les convertisseurs k outrance ; Urbain affirma que les musulmans ^taient avides de progr^s, enipress6s k courir aux trop rares 6coles ouvertes pour eux, pr^ts k s'unir aux Chretiens parle travail, tout en gardant leur foi (1).
(1) Urbain, Algerie (cxlraits de la Revue de VOrientei de VAlgirie), 1848.
La republique de i848 essaya la colonisation officielle en Alg6rie, afin d'y d6verser le irop-plein du proletariat frangais. On avait r6solu de suivre pour les creations de villages le plan donn6 par Enfantin ; mais Trelat, charg6 de presider k ce grand travail, fit pr6valoir un syst^me different ( i ). C'est alors que les Parisiens virent partir sur la Seine de vastes radeaux charges d'6migrants qu'un pretre venait b6nir au moment des adieux. On crut avoir trouve une solution du probleme social. Malheureusement les belles esp6rances du d6but s'^vanouirent tr^s vite : les transports etaient mal faits, les premiers travaux mal dirig^s ; au lieu de confier les colonies k des directeurs civils, on les mit sous les ordres de chefs militaires. Parmi les saint-simoniens, Barrault, qui s'int^ressait depuis longtemps k TAlgerie, voulut participer k cette tache ; le moment lui paraissait venu d'agir pratiquement, de ne « plus faire d'esbrouffe », selon son expression. II emmena un groupe de colons dans la province de Gonstantine et supplia le P^re^ sans succ6s d'ailleurs, de venir se joindre k lui (2). Tout cela reussit peu ; d^s 1849 le gouvernement r^actionnaire du Prince-President abiandonna ces teritatives sur le rapport d6favorable d'une
(1) Cat., Precis de Vhistoire de rAlgerie, 1890, pp. 287 et suiv.
(2) CEuvres, XII, pp. 96 et 116.
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commission, comme si en moins d'un an il avail 616 possible d'obtenir des r6sultats. Barrault, devenu depute de rAIg6ric k rAssembl6e L6gislative, plaida la cause du r6gime civil dans de longs discours fort peu 6cout6s ; le r6gime militaire ful quand m^me r6tabli.
Mais bient6t la grande question se posa de nou veau : comment traiter les indigenes ? Un parti arabophile se forma, dont Ic chef reconnu fut Urbain, devenu conseiller du gouvernement en Alg6rie. Le saint-simonien mulsuman d6fendit les indigenes dans des ouvrages passionnes, qui respiraient tous les enthousiasmes d'autrefois (i) ; le moment du triomphe lui parut arriv6 lorsque Napol6on III parcourut rAlg6rie, Tayant k ses c6t6s comme interpr6te, et qu'il 6crivit la lettre fameuse sur le « royaume arabe » ; le s6natusconsulle de i863, qui accordait aux indigenes de nombreux avantages, r6alisa quelques-uns des vceux les plus chers d'Urbain. Mais la crise qui suivit, les r6 voltes survenues depuis i864 exasp6r6rent les colons ; pendant quelques ann6es Tardent arabophile devint le bouc 6missaire de tous les p6ch6s commis. Rien ne le d6couragea, pas m6me la chute de TEmpire et laperte de ses fonctions ; apr6s 1870, dans ses lettres au Journal des
(1) LAlg^rie pour les Alg^riens, 1861 ; — Indigenes et immigrants, i863.
D^bats^ il continua de soutenir les opinions de sa jeunesse.
A c6t6 de lui, bien d'aulres sainl-simoniens ont Iaiss6 un nom dans I'histoire de la colonie africaine. Fournel, ay ant obtenu sous Louis-Philippe une mission comme ing^nieur, publia en 1849 son ouvrage sur les Bichesses min^rales de VAlg^rie^ qui ouvrit pour ce pays F^re induslrielle ; luim6me donna Texemple et, avec le concours de Paulin Talabot, provoqua Texploitation des mines de fer de Mokta-el-Hadid, qui donnent encore aujourd'hui un revenu considerable ; apres Louis Jourdan, les fils d'Arl^s-Dufour sesont dislingu^s parmi les plus entreprenanls des colons. Enfin ce fut le fils de Charles Duveyrier qui, par ses belles explorations dans le Sahara, montra comment TAlg^rie pouvait s'6tendre vers le sud. On revient maintenant aux conseils d'Henri Duveyrier pour tocher d'unir TAlgerie au Soudan k travers le desert ; et les mesures propos6es r^cemment en faveur des indigenes par Jules Ferry, par Burdeau, par Masqueray (le successeur d'Urbain au Journal des Debats)^ s'inspirent du m^me esprit que les livres d'Urbain et de tons les saint-simoniens qui ont touchy k FAlg^rie. Masqueray a rendu le plus beau des t^moignages k son pr6d6cesseur : « C'est lui qui, le premier, a mis enplein jour cette formidable question indigene que tout le monde WEILL. 11.
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aujourd'hui semble d^couvrir. II Ta ^ludi^e sous toutes ses faces, et il Ta tWoriquement r^solue avec la juslesse d'esprit d'un homme d'fitat, V6Uvalion d'un philosophe, le d^tachement d'un religieux. II est morl k la peine, ex6cr6 en Alg6rie, mal connu ou soigneuseraent oubli6 en France ; mais il vil d*une vie profonde dans les dmes mfimes dc ceux qui feignent de Tignorer et qui profitenl de sc9 travaux. C est l^sa supreme recompense. II n'aspirait, dans sa foi saint-simonienne, qn'k cetle sorte d'imraorlalitd (i). »
(i) Journal des Dibats^ 26 septembre 1891.
GHAPITRE VI
Tandis que les saint-simoniens venus en Afrique, aux prises avec les difficulles de la vie, commen- Qaient k s'assagir, un changement semblable se faisait parmi ceux qui 6taient rest^s en France ; apr^s r^re des folies venait T^re des applications et des r^iSultals. Des r6formes sociales prudemment accomplies, un gouvernement fort qui en prenne Tinitiative, un d^veloppement de la richesse materielle qui les rende possibles : voil^ les trois demandes sans cesse r6p6t6es dans leurs Merits. Leurs deux ennemis sont le conservatisme aveugle des « sans-coeur » et le lib6ralisme r6volutionnaire des « sans-culottes » ; les nouveaux socialistes, les Cabet, les Louis Blanc, les Proudhon, d6plaisent k ces d^fenseurs du progr^s pacifique.
Un des signes de cet esprit nouveau, c'est Testime que leur inspire TAutriche ; d'apr^s eux, la France doit prendre exemple pour quelque temps sur le pays tant maudit par les liberaux. Cette
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iga L*feCOLE SAINT-SIMONIENNE
puissance calme, bien assise, avec son empereur ennemi de la presse et ami de la prosp6rite mal6rielle, devient k leurs yeux Tid^al du gouvernement paternel. Nous avons vu que cette admiration pour I'Autriche apparaissait d^j^ dans le Globe apr^s le schisme de Bazard. Quelques anndes plus tard, Enfantin, dans une letlre k Henri Heine, appela de ses voeux Tunion de la France avec I'Aulriche, en f^licilant ce pays d'avoir d6fendu le principe d'ordre el m6pris6 le bavardage inutile du parlementarisme. D'Eichthal, dans les Deux-Mondes, insiste sur la position de TAutriche au centre de T Europe, avec ses deux peuples diff6rents, Tun tourn6 vers Test, Tautre vers I'ouest; dirig6e par des gouvernants habiles, impiloyables pour le d^sordre, elle a le devoir de r^soudre la question d'Orient et de servir de m6diatrice entre les ambitions europ6ennes. Bientdt Michel Chevalier au retour d'un voyage en Boh^me vantera la foi et Tob^issance du peuple, le perfectionnement scientifique et industriel encourage par le souverain qui d^veloppe Tinstruction primaire tout en refr^nant Tesprit de critique et de negation (i).
Ainsi le saint-simonisme, laissant de c6t6 la « loi vivante », tenait k r6tablir le principe d'auto-
(i) OEuvres, X, p. 108. — D'Eichthal, les Deux-Mondes, I'o partie, ch. iv. — M. Chevalier, Essais de politique industrielkf i843.
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rite au profit du monarque, de Louis-Philippe. Ce fut la th^se favorite de Jules L^chevalier qui, malgre son passage au fourierisme, gardait beaucoup de ses anciennes id6es ; devenu journaliste, il d6fendit le gouvernement contre toutes les attaques et mena une vigoureuse campagne contre « les ^ quatre sophismes r^volutionnaires » : r6galit6, la
fraternity, la liberty, la souverainet^ du peuple. Cette haine pour le « lib^ralisme r^volutionnaire » ne remp^chait pas d'exiger le « lib6ralisme organisateur » ; il montra que, si le pouvoir negligeait la science, Tindustrie, Tart, les lettres, ces forces arriveraient k se constituer d'une mani^re ind6pendante et peut-6tre dangereuse (1). Laurent, faisant 1 'histoire du principe d'autorit6 depuis le xv® si^cle pour en expliquer la decadence, ne voyait qu'un regime capable de le relever : la « democratic organique » ; cette democratic, fond6e sur un bon syst^me d'education populaire, ^viterait I'^galite absolue en instituant Tdgalite proportionnelle au m6rite. Barrault expliquait la coalition parlementaire de 1889 par I'absence d'un gouvernement actif et r^formateur, ce qui laissait la place libre k de steriles discussions (2).
(1) De VAvenir de la monarchie representative en France,
(2) Laurent, du Principe d^autoriti en politique, i844. — Barrault, la Coalition et le miniature, 1839.
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Le plus ardent ap6tre tie la politique r^aliste et progressive fut Duveyrier. Dans un ^crit de 1842 il proposait k la Chambre des pairs une mission toute nouvelle. Deux politiques sont en presence, dit-il : la politique « constituante » et celle des affaires ; depuis i83o on ne s'est occupy que de la premiere, ce qui a fait la preponderance de la Chambre des deputes ; que la Chambre des pairs fasse pr^valoir la seconde, et k son tour elle aura la preeminence. Cetle assembiee represenle Tadministration, tandis que sa rivale represente le public ; que Tadministralion etudie les sciences politiques et favorise les inierets materiels. II faut, Ik aussi, trouver un juste milieu, une conciliation entre Tinterfit general, qui exige les chemins de fer et le libre echange, et les interets particuliers menaces par ces reformes ; on les dedommagera par une indemnite, k condition qu'elle ne soit pas excessive (1).
Duveyrier publia ensuite une serie de Lett res politiques, interessantesetsuggestives, qiiiparlent de toutes choses : du gouvernement, dans lequel la pairie doit reprendre la place qui lui revient ; des chemins de fer, qu'il est essentiel de construire sans retard ; de Fenseignement, qui doit etre fonde partout, et rendu pratique par Tabandon du latin et du grec. Duveyrier recommande k Louis-Phi-
(1) La Pairie dans ses rapports auec la situation politique, 1842.
LE SAINT-SlMDNISME SOUS LOUIS-PHILIPPE IQS
lippe, comme autrefois Saint-Simon k Louis XVIII, cette alliance du roi et du peuple qui fut si profitable aux deux pendant plusieurs si^cles. Les lettres se terminent par celte chaleureuse apostrophe adress6e au peuple : « Peuple, h qui je dois le lait qui m'a nourri, le toit qui m'abrite, les tissus qui me couvrent, le temps que je te d6voue, jusqu'a la tombe de mon p^re et jusqu'aux jouets de mes enfants, Peuple ! sois le bienvenu ! (i) »
Ainsi les principaux saint-simoniens voulaient obtenir du gouvernement une organisation profitable k toiltes les classes ; quelques-uns de leurs coreligionnaires, d'accord avec eux sur le but, demandaient pour y arriver la formation d'un parti nouveau, le « parti social » ou « parti des travailleurs » ; ce fut surtout le voeu de deux saint-simoniens du Midi, Charles Lemonnier et L6on Brothier, qui allaient desormais se distinguer dans r^cole par Toriginaiit^ de leurs travaux. D'apr^s Lemonnier, ce parti, n'ayant pas encore conscience de lui-m^me, se trouve partout et nulle part ; mais
{i) Lettres poliiiques, i843. — Comme les saint-simoniens d6siraient faire pr6valoir leurs id6es sous n'importe quel gouvernement, Duveyrier h la m6me ^poque lut au due de Bordeaux, k Londres, une note sur le probl^me du paup^risme (CEuvres, XI, p. 280) .— Duveyrier, aprfes avoir song6 k fonder une Revue pour d6fendre sa politique, devint, ainsi que Barrault, collaborateur du Courrier fran- Qais, qui prit une couleur saint-simonienne.
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196 l'^cole saint-simonienne
plusieurs signes font esp6rer sa formation prochaine. Ce parti a le d^godt des querelles politiques et veut faire paciflquement les r^formes n6cessaires : k Tint^rieur, il reclame Taccroissement de la production, de la richesse, la Gn des d6penses inutiles faites pour la guerre ; au dehors, une alliance politique et industrielle avec les nations libres. Le peuple cosmopolite des travailleurs, voil^ ses missionnaires ; les routes, les tel^graphes, les chemins de fer, voilA ses moyens d'action (1).
Brothier consacra un livre, qui m^riterait d'etre plus connu, a ce nouveau parti. Son programme present est Tamelioration physique, morale et intellectuelle de toutes les classes ; le couronnement de la tAche sera une nouvelle conception morale et religieuse. Brothier veut transformer F^conomie sociale en conGant k Tfitat le monopole du commerce. L'6ducation est pour lui la base de toutes les r^formes ; il combat Tabus du grec et du latin, et veut constituer Tenseignement professionnel par « r alliance de F^cole et de Tatelier » ; Tenseignement primaire, au lieu d'etre intensif jusqu'A douze ou treize ans, prendra seulement quelques heures de la joum^e, mais sera continue jusqu'^ dix-huit ans ; on doit assurer une bourse d'etudes k I'enfant le plus capable de chaque canton, de
(1) Lemonnier, Present et Avenir, 1834.
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mani^re k former une pepini6re d'administrateurs. Arrivant enfin k la politique, Tauteur demande que le gouvernement represente k la fois les int6r6ts de rindividu, de la famille et de la soci6t6. U y aura done trois pouvoirs : la chambre elective, qui represente les int6r6ts individuels, se recrutera dans les corporations reconstitutes, les prol6tairesseuls 6tant exclus du vote ; la chambre des pairs, qui represente la famille, sera compos6e des plus riches agriculteurs de France, et aura le droit d' adopter des membres nouveaux ; le roi, chef supreme de I'administration, repr6sentera les int6r6ts generaux. Voil^ les projets pr6sent6s par Brothier k ce futur parti social, qui 6tait a la m^me 6poque reclam6 par Olinde Rodrigues et annonc6 du haut de la tribune par Lamartine (i).
La plupart des saint-simoniens, renongant provisoirement k un programme aussi vaste, se bornaient k insister sur le besoin de travaux publics et d'institutions financi^res. « Enrichissez-vous », auraient-ils dit volontiers comme Guizot, car cet enrichissement leur paraissait la preface n^cessaire de toutes les ameliorations. Le h^rautde cette pr6dicationin dustrielle 6tait Michel Chevalier. L'an-
(1) Brothier, du Parti social, 1889. — Un autre saint-simonien dissident, Pecqueur, se consacra depuis 1882 aux etudes sociales ; son Economie sociale est un livre de grande valeur. Pecqueur collabora plus tard avec Brothier et Lemonnier k la Revue philosophique el religieuse.
igS L ECOLE SAINT-SIMONIENNE
cicn r6dacleur en chef du G/o6e,avecune ^tonnante preslesse, devint au bout de peu de temps un collaboratcur atiiir^ du Journal des Debats. A ses convictions progressistes, qui n'avaient point disparu, il joignait main tenant le respect des ^conomistes classiques; de 1^ un curieux melange d'aspirations vers les r^formes et de defiance contre TEtat; il cite Adam Smith et Jean-Baptiste Say en m^me temps que d'Eichthal et Brothier. Les saint-simoniens, tout en encourageant la production, attachaient une importance tr^s grande a la distribution des richesses; Michel Chevalier ne songe qu'^ augmenter la production, persuade qu'une juste repartition se fera d'elle-m6me. Dans son premier ouvrage, les Lettres sur VAmirique du Nord, la pr6face est toute saint-simonienne : TAm^rique lui paralt destin^e k faire la fusion de I'Orient et de rOccident ; ce sont la France et I'Autriche, Tune melangee de Latins et de Germains, Tautre de Germains et de Slaves, qui pr6sideront a cette union. L'ouvrage lui-m6me renferme un tableau precis des Etats-Unis, sans cesse ^maill6 d'observations sur les exemples que la France peut leur emprunter. Toutefois, tandis que les Yankees aiment le morcellement et Tindividualisme, Chevalier combat la th^orie du gouvernement-ulc^re ; il veut une France indivisible, dirig^e par la royaut6 qui « doit representor les classes inferiettres ».
Deux ans plus lard, en insistant sur le progres des int^r^ts materiels en France, Michel Chevalier comparait ce que la bourgeoisie oblint en 1789 et ce que la d^mocratie demande aujourd'hui (1). « La r^forme, telle que Tentreprit la bourgeoisie, elait celle que pouvaient concevoir des gens qui n'avaient ni faim, ni soif, ni froid. Celle qui reste a accomplir au profit de la d6mocratie doit^tre conque de ce point de vue : que la d6mocratie a froid, soif et faim, qu'elle m6rite de changer de condition, qu'elle en a la volonte et, disons-le franchement, la puissance. » II appartient k la royaut6 de satisfaire les voeux de la democratie par trois moyens : les chemins de fer, les 6tablissements de credit et une Education pratique et industrielle qui d6tr6nera les etudes classiques ; tant que la dynastie ne remplira pas le programme de la poule au pot, elle devra craindre le programme de rh6tel de ville. Michel Chevalier, en vrai saint-simonien, m6prise le parlementarisme ; comparant la France et la Chine, il estime que celle-ci Temporte sur nous par. son organisation politique et par un esprit conservateur qui est dh surtout k la puissance de la famille (2).
Michel Chevalier saisit d'ailleurs I'occasion de
(1) Des Int^rSts materiels en France, i838.
(2) U Europe et la Chine, dans Revue des Deux Mondes, i5 juillet 1840.
200 l'^cole saint-simonienne
pr6ciser son attitude k regard de la secte. De Came, dans le Journal des Dibats^ comparait Saint-Simon k Baboeuf. Chevalier, dans sa reponse, repr^senta Saint-Simon comme un admirable penseur dont les id6es 6taient adoptees par tons les hommes d*Etat. L*erreur commune, dit-il, est de confondre le Maitre avec ses disciples ; ceux-ci ont 6t6 victimes de leur Education math6matique : ayant admis comme un axiome la suppression de tons les privileges de la naissance, ils en ont d6duit Tabolition de Theritage. « Nous edmes tort, continue-t-il, de penser que Talg^bre, c'est-^-dire la logique, sous sa forme la plus inflexible et la plus brutale, gouverne seule le monde... C'6tait une folic; je ne fais nuUe difficult6 de le reconnaitre, quoique, en somme, au lieu de d^plorer la part que j'ai prise au mouvement saint-simonien, je m'en felicite hautement k cause des choses que j'y ai vues et apprises, et des hommes avec qui je m*y trouvai 6troitement uni. » Quant aux doctrines immorales sur la famille, Chevalier demande qu'on en fasse retomberla responsabilit^ sur leur auteur, c'est-^-dire sur Enfantin ; Saint-Simon n'en a rien dit(i).
Bient6t Tancien sectairede M6nilmontantoccupa la chaire d*6conomie politique au College de France.
(i) Journal des D6bals, 6 Janvier i838.
Dans sa premiere legon il exposa le r6le qui revient au principe moral dans Tindustrie. C'est faute de ce principe que la transformation op6r6e par les machines cause tant de maux k I'ouvrier ; la morale seule pent aujourd'hui r^tablir Taccord entre la bourgeoisie et le peuple. — Quel est le moyen materiel de faciliter cet accord ? C'est I'accroissement de la production, r6pond Michel Chevalier dans un autre discours d'ouverture. Vouloir aujourd'hui partager le revenu de la France entre tons les citoyens, ce serait donner k chacun 63 centimes de rentes ; d6veloppons la production, le revenu total augmentera. «.Et, si le progr^s moral marchait de pair avec le progr^s materiel, alors serait realise le r^ve brillant de T^ge d'or qu'une tradition aveugle avait mis dans le pass6, tandis qu'il est devant nous, s'il est quelque part dans ce monde. » Nous retrouvons ici la parole fameuse de Saint-Simon, accompagnee d'un doute. Le successeur de Jean-Baptiste Say n'h^site pas k reclamer Tintervention du pouvoir dans les travaux publics ; comme dans le Globe, il demande qu'on les fasse ex^cuter par les troupes, et, loin d'approuver le laisser-faire, il signale tons les elements d'organisation industrielle qui existent dej^. Ainsi le saintsimonisme prenait possession de T^conomie politique, mais en se modifiant de maniere k indigner parfois les ardents de la secte. Enfantin fut tr{js
mccontent du second discours d'ouverture (i). Vingard, apr^s avoir lu un article du grand economisie sur rimmoralit6 des classes ouvrieres, lui fit dans la Ruche une reponse virulente ; il s'ensuivit un 6change de letlres, Chevalier disant : « Vous n'^tes plus le Vingard bienveillant et indulgent que j'ai connu », et Vingard s'ecriant, k propos de rh6r6dit6 : « Est-ce que sur de telles questions, vous, Michel Chevalier, vous devez penser comme tout le monde ? (2) »
Ces travaux publics, ces chemins de fer tant desir6s, les saint-simoniens en prirent Tinitiative ; ce fut k Menilmontant m6me, dans le temple de leur foi, que naquit la premiere soci6t6. Des inge-
(1) Dans la colore que lui avail causae le mot sur les 63 centimes de rentes, Enfantin 6crivit k Arlfes-Dufour une lettre ou il approuvait les communistes: « C'est au capital qu'ils songent, c'est k vos bonnes maisons bien meubl6es,... k votre propri6t6 en un mot..., persuades qu'ils sont d'ailleurs que, lorsque vous n'aurezplus toutes les douceurs de la vie, lorsque vos domestiques et vos grooms seront avec vos chevaux k la charrue..., la production augmentera (la production d'objets utiles au peuple) de tout le travail des gens qui cherchent, polissent et enchftssent vos diamants^ vos perles et vos bijoux, qui vous couvrent de dentelle et de gaze, et qui alors feront, ainsi que vous-m^mes, entendez-vous, de gros souliers, des bas de laine bien chauds^ du bon drap, ct du grain, et du vin, et de I'huile, et peut-^tre un peu plus de soie, parce que toute femme du peuple voudra 6tre jolie aussi le dimanche. » (CEuvres, XI, p. 164.)
(2) Vingard, Memoires, pp. 191-197.
LE SAINT-SIMONISME SOUS LOUIS-PHILIPPE 2o3
nieurs affili6s k la doctrine, Lame, Clapeyron, Stephane et Eugene Flachat y etaient venus le 18 juillet 1882 pour assister aux funerailles d'Edmond Talabot ; de leur entrevue sortit le ptojet de voie ferr6e entre Paris et Saint-Germain (i). Soutenu par Emile P6reire dans le National, par les Flachat dans le Journal du Commerce et le Constitutionnel, par Michel Chevalier dans le Journal des Debats, ce projet reussit enfin, et I'ouverture de laligne de Saint-Germain en 1887 fut un grand evenement dans I'histoire 6conomique de la France.
Parmi les hommes les plus d6vou6s k la creation des chemins de fer se trouva un saint-simonien qui n'6tait autre qu'Enfantin. Avec sa passion habituelle de I'unit^, il voulait faire fusionner les nombreuses compagniea qui se formaient ; ses dons personnels de souplesse, de persuasion insinuante, purent s'exercer 1^ d'une mani^re utile. Finalement on vit la signature de I'ancien utopiste, si souvent raill6 par les hommes s6rieux, figurer k c6te de celles des RothschrW et des Hottinguer au bas de trait^s financiers c^^^d6rables ; ayant men6 k bien Taccord entre les cVn^gnies de Paris-Lyon, Lyon-Avignon et Avignon^^larseille, il entra en i846 au conscil d'administratioii
(1) OEuvres, VII, p. 176.
9o4 l'ecole saint-simonienne
des trois societ6s. Plusieurs de ses disciples entamaientdes entreprises semblables. Duveyrier s'6tait fait une place honorable au theatre par de nombreux vaudevilles et comedies, depuis Michel Perrin, ^crit en collaboration avec son frere, jusqu'^ Oscar ou le Mari qui trompe sa femme, compost avec Scribe; il voulut, lui aussi, entrer dans Tlndiistrie et r^ussit, avec le concours financier des P6reire et d'Arl^s-Dufour, k former une Compagnie qui afferma lesannonces desprincipauxjournaux et r^alisa des b^nc^fices considerables. Cette Compagnie transform6e subsiste encore (i).
Les parvenus excitent toujours Fenvie. La puissance des saint-simoniens souleva biendes coleres ; on raillait ces th^oriciens qui, apr^s avoir pr^che I'abolition de la propriety, lui faisaient gr^ce maintenant qu'ils 6taient riches; on leur reprochait de s'entendre comme larrons en foire. Le signal fut donn6 par d'anciens adeptes qui, au lieu d'imiter le gros de T^cole, s'^taient joints aux partis revolutionnaires ; ils s'indignaient de voir leu rs chefs complMementembourgeois6s. G. Biard, saint-simonien gagn6 au communisme, publia sur Michel Chevalier une brochure s6v6re, ou il mon-
(i) Parmi les saint-simoniens alors vou6s aux chemins de fer, citons plusieurs polytechniciens : Tourneux qui fit les lignes du Jura, Didion qui dirigeait la Compagnie de Bordeaux h Cette, Paulin Talabot qui s'occupait des lignes du Sud-Est.
LE SAINT-SIMONISME SOUS LOUIS-PHILIPPE 2o5
trait I'apostasie des ap6tres de la rue Taitbout (i). Terson, jadis pr^tre catholique, un des quarante de M6nilmontant, qui devait 6tre d^porte en 1848 apr^s les journees de juin, fonda en i845 une Revue aux tendances socialistes ; 11 y compara, non sans aigreur, ces deux personnages tr6s diff^rents quis'appelaientle P^re Enfantin et Monsieur Enfantin (2). Vers i845 t^clat^rent k Paris de nombreux scandales financiers, 0(1 beaucoup d'hommes politiques se trouv^rent compromis. L'occasion 6tait belle pour les pol6mistes de la gauche ; ils n'epargn^rent pas les saint-simoniens. Un journaliste, Dairnvaell, auteur de diverses brochures contre la haute banque, d^nonga la coalition formee par tous les financiers, « depuis le roi Rothschild jusqu'aux derniers des saint-simoniens (3) ». L'attaque la plus violente vint de Toussenel, dans son livre fameux, les Juifs rois de Vipoque (4) ; on y sent une veritable haine de freresennemis, de fou-
(1) G. Biard, Biographic veridique de M. Michel Chevalier, 1842. — U Atelier avail aussi attaqu6 les saint-simoniens ; VinQard fit une reponse indign6e dans la Ruche populaire (novembre 1841).
(2) Les Droits du peuple, revue sociale et politique, i845, p. 208.
(3) Rothschild 1'% ses unlets et son peuple, i84fi, p. 24.
(4) Pp. 122-133. La mfime ann6e 1847, Rothschild et I'^cole d Enfantin 6taient mis ensemble par Michaud et Villenave, Hisioire du saini-simonisme et de la famille Rothschild.
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rierisles contre saint-simoniens. D'apres lui, c'est I'alliance de Saint-Simon et de Juda, de la theorie enfantinienne avec la pratique juive, qui a produit la feodalite financi^re. Le d^sastre de 1882 avait disperse Tecole, mais le P^re, apr^s une longue absence, a group6 de nouveau ses disciples afin de conquerir la richesse. Grftce k eux, le gouvernement vient de renoncer k construire lui-m6me les chemins de fer. ^Leur triomphe est complet : en 1843 les Juifs r6gnaient ^la Bourse, Rothschild traversait triomphaleraent la France, Enfantin devenait secretaire du conseil d'administration de Paris-Lyon, Duveyrier avait le monopole des annonces, Rodrigues une voix dans les conseils de la maison Rothschild. Tous ^taient pourvus ; « et le regard du P^re s'^levait radieux vers le dieu d'Isaac pour le remercier du succ^s dont il couronnait ses efforts, et des graces dont il comblait ses fils. » Ce n'est pas fini : sous pretexte de faire des largesses au peuple, Enfantin veut livrer aux Juifs tous les autres monopoles ; sous pr6texte de pr6venir les Anglais, il va donner le canal de Suez k Rothschild. Ses disciples sont repuset ne songent plus qu'^ dig6rer.
L'attaque de Toussenel etait injuste. Que plusieurs saint-simoniens, arrives k I'aisance, aient pens6 que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, la chose a dO se produire, car
elle est tr^s humainc. Mais nous avons vu que les principaux d'entre eux, ceux qui parlaient ou ecrivaient, lie devinrent nullement des « satisfaits » ; ils ne renonc^rent aux utopies que pour demander les r6 formes possibles. Cela est vrai surtout pour Enfantin ; retournons un peu en arri^re pour suivre ses efforts. La pens6e lui 6tait venue en Egypte qu*au lieu d'entreprendre p6niblement une oeuvre restreinte, Tessentiel 6tait de gagner un souverain et de s'en faire le conseiller. Tons les r^formateurs ont caress6 un r^ve semblable. Pour employer son langage, Tapostolat populaire devait faire place k Tapostolat royal. A son retour en France, il adressa une longue lettre k Louis-Philippe, en lui conseillant de se faire le patron de rindustrie, de gagner les ouvriers en am61iorant leur condition ; le jour oil Ton aurait enleve cette clientele aux partis r6volutionnaires, le sort de la dyiiastie serait assur6. Toutefois Enfantin comptait peu sur le roi-bourgeois ; c'est au due d' Orleans qu'il essaya d'arriver avec Taide de son ami Arl^s-Dufour. Celui-ci ^taitun n^gociantdeLyon, qui devint un des principaux repr^sentants du commerce frangais dans les Expositions universelles de i85i, i855 et 1862 ; il avait ce caract^re particulier des Lyonnais, qui joignent souvent le sens et le goOt des affaires k un int^rc^t ardent pour les plus hautes questions sociales ou religieuses.
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Son esprit positif Tavait pr6serve des aberrations de la secte ; mais il adopta les grandes idees saintsimoniennes, et toute fondation destin^e k rendre service aux classes pauvres put compter sur son appui materiel et moral ; son amiti6 pour En fantin alia toujours grandissant (1).
Arl^s-Dufour envoyait les lettres du P^re au due d'0rl6ans par Tinterm^diaire de M. de Boismilon, secretaire des commandements du prince. Les communications d'Enfantin se succed^rent pendant son s6jour en Alg^rie, puis apr^s son nouveau retour en France. Le due d'Orleans, selon lui, doit prendre le r6le de prince ^industriel ; qu'il neglige les deux fl6aux de notre pays, la tribune et la presse ; qu*il s'occupe moins des soldats et plus des ouvriers; « orgs^iiser Tatelier », voil^ quel doit 6tre son principal souci. Lors de la construction des forts de Paris, Enfantin proposa une experience immediate : on organiserait les prol6t aires parisiens en villages places hors des barri^res, soumis a une discipline assez large, portant
(i) Au congr^s scientiflque de Lyon, r6uni k cette 6poque, Arl^s-Dufour pr6senta quatre questions k examiner: 1° Comment ramener Tordre dans Tindustrie sans miner la liberty ? 2" Comment faire participer I'ouvrier aux b6n6flces du maitre ? 3" Comment rendre les machines profitables k rouvrier? 4° Comment assurer une 6gale retribution pour la femme et pour I'homme quand il y a egalit6 de services? (V, /a Ruche populaire, novembre 1841.)
un costume a part, et Ton aurait ainsi le noyau d'une armee des ponts et chauss6es. Mais le plus souvent le r^formateur songe au prochain r^gne ; ses papiers renferment une note (qui fut peut-6tre envoy^e k Louis-Philippe) oil il conseillait au monarque d'abdiquer en faveur de son fils.
Quand le due sera sur le tr6ne, Enfantin Tengage k prendre comme president du conseil Lamartine, le grand orateur qui annongait une transformation prochaine et qui invitait le gouvemement k raccomplir ; par un pressentiment singulier, le P^re a foi dans I'avenir politique de ce r^veur. « Lamartine ! 6crivait-il k un ami ; mais vous auriez beau acheter une trompette d'or un million, elle ne sonnerait pas mieux et plus haiit que la voix de cet homme. » Barrault, de son c6t6, adressait au po6te une 6pltre enthousiaste. Avec le due d'Or- 16ans et Lamartine au pouvoir, Enfantin se voyait d6']k choisi comme conseiller, comme inspirateur du nouveau souverain ; qu'on juge de sa deception quand le due, I'ayant enfin rcQu, lui ofTrit... une sous-pr6fecture ! Sa colore fut grande, mais elle tomba peu apr^s, k la nouvelle de la mort tragique du prince. Enfantin essaya d'adresser quelques avis au due d*Aumale, on ne lui r^pondit pas; Tapostolat royal avait echou6.
Le P^re 6tait alors dans une situation p6nible ; il n'avait pour vivre que sa « liste civile », c'est-iwEiLL. 12.
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dire le produit d'une souscription annuelle faite par d'anciens disciples depuis son relour d'Afrique. C'est alors que, voulant acqu^rir la fortune et rindependance, il contribua, comme nous Tavons vu, k fonder une grande Compaghie de chemins de fer. « II fut un temps, 6crivait-il, qui h'est pas loin, oil les grandes questions politiques s'appelaient libert6 de la presse, liberies munieipales, liberte individuelle. A une autre ^poque elles s'appelaient Austerlitz, Iena,Wagram ou Marengo ; k d'autres, c'^tait autour de Jansenius ou de Luther ou de Calvin que Voltigeaient les esprits sup6rieurs; aujourd'hui c'est pr^s de Rothschild qu'il faut voler (sans calembour) et sur les rails qu'il faut marcher, si Ton veut se m6ler vraiment aux grandes affaires de ce monde (1). » La prosp^rit^ ne changea point ses id6es sur le besoin de reformes sociales k Tint^rieur, d*une association des peuples au dehors ; mais c'^tait, comme autrefois, le probl^me religieux qui le pr6occupait surtout. Une tendance nouvelle apparait chez lui comme chez plusieurs de sesadeptes. En 1882, lis avaient essay^ de fonder une religion pour remplacer le christianisme ; la pens6e leur vient maintenant de conserver celui-ci en le transformant, de le r6concilier avec la soci6t6 moderne. Cette
(1) CEuvres, XII, p. 89.
union que Lamennais avail tenl6 de faire pat* la liberty, Enfantin vouliit y arriver par rindustrie. Certains catholiques y pensaient ^galeinent : Tun d'eux avail adress6 un appel aux anciens sectaires pour leur indiquer le moyen de revenir k la foi ancienne el, selon son expression, pour noyer le sainl-simonisme dans le calholicisme (i).
PlusieUrs saint-simoniens se tourn^rent done vers TEglise. L'6v6que de Strasbourg avail publi6 un mandement d6favorable au travail industriel el financier ; Paul Rochette, ancien r6dacteur au Globe, le lui reprocha en invitant le clerg6 k prot6ger rindustrie, k perfectionner les proc6d6s de culture, k pr^cher la doctrine du progr^s au lieu de lui dire anath^me. Michel Chevalier, qui 6lait venu assister k Tinauguration du chemin de fer de Strasbourg k Bale, vit dans cetle c6r6monie une assemble de proteslants alsaciens b6nie par un 6v6que ; en rapprochant ce fait d'autres semblables, il c616bra Theureux changement qui s'accomplissait dans TEglise et montra danfe eel accord de rindustrie avec la religion le seul moyen de rendre bienfaisant le nouveau regime
(i) Aux saint-simoniens et aux saint- simoniennes. Sur la nicessiti et la possibility de rallier la doctrine de Saint- Simon a la foi chrilienne el au Christianisme temporel annonc^ dans les Ecritures (par Bourgeois), 1887. L'opuscule reparut avec quelques variantes en i838 sous ce litre ; le Christianisme temporel.
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^conomique (i). Quant k Enfantin, il traita la question dans une s6rie de lettres 6changees avec un magistrat catholique de Grenoble, Albert du Boys. Reprenant les affirmations de Saint-Simon dans le Nouveau Christ ianisme, il d6clare que I'Evangile permet k I'Eglise de progresser. J6sus- Christ a dit : « Mon royaume n'est pas maintenant de ce monde. » C6sar, c*est-^-dire le pouvoir temporel, etait alors trop puissant pour qu'on ptit le dompter. Mais aujourd'hui C^sar n'a plus de prestige, il s'est fait Spicier, sa couronne est un bonnet de coton, son 6pee un m^re ; pourquoi I'Eglise ne cherche-t-elle pas k prendre la direction des peuples? Aulieu de condamner le progr^s, qu'elle Tencourage; au lieu de r6prouver la matiere, qu'elle glorifie I'industrie, et les ouvriers reviendront k elle ; mais le peuple, si les pr^dicateurs du catholicisme ne savent pas le convaincre, suivra ceux de la Ruche el de la Phalange. L'organisation du travail est une t^che religieuse quel'figlise pent et doit accomplir. Qu'elle renonce enfin k I'intolerance ; au lieu de fl6trir Tislamisme, qu'elle en comprenne la grandeur, comme le fit Joseph de Maistre. Alors le monde, acceptant le dogme rajeuni, s'inclinera de nouveau devant le clerg6 chr6tien, corporation module qui se recrute parmi
(i) Paul Rochette, Lettre d Mgr Viuique de Strasbourg, 1834. — M. Chevalier, Essais de politique industrielle^ i843.
LE SAINT-SIMONISME SOUS LOUIS-PHILIPPE 2l3
les prol^taires el qui donne Texemple d'une puissante hierarchic (i).
Ainsi Enfantin, inalgr6 ses occupations industrielles, avail loujours Tespril lourn^ vers les grands probl^mes. II deplorail Taveuglemenl des hommes poHliques, absorb6s par de mesquines discussions parlementaires. Thiers lui d6plaisail par son lib^ralisme d'occasion el son napol^onisme belliqueux ; Guizol lui faisail pili^ par sa lenleur el son impuissance ; c'elaienl les Arago et les Lamarline, avec leurs grandes vues el leurs predictions menaganles, qui lui paraissaienl le mieux comprendre T^lal social. Dans sa correspondance avec Arl^s-Dufour, il annonga maintes fois que, les reformes 6lanl refus6es, la r6volulion allail venir, el que, selon le mol de Sainl-Simon, « Tomelelle serail relourn6e ». Toul cela se Irouva juslifi6 le 24 f^vrier 1848.
(1) Enfantin, Correspondance philosophique et religieuse, 1847; elle est ins6r6e dans les OEuvres, t. XXXIV et