CHAPITRE VII
RfiPUBLIQUE
La revolution de 1848 changea en Irois jours la forme du gouvernement ; beaucoup esper^rent changer en quelques mois T^tat ^conomique et social de la France : depuis dix ans de nombreux 6crivains, artisans de chim^res ou reformateurs senses, avaient habitu6 le pays k croire toutes les innovations possibles, toutes les utopies r^alisables. Jamais il n y eut un plus gen6reux61an vers la liberte absolue, vers r6galit6 definitive, vers la fraternity universelle; jamais non plus il n'y eut un oubli plus complet des faits, du monde existant. La folic des d^mocrates n'avait d'egale que la terreur ^goiste des bourgeois conservateurs. Dans ces circonstances, la conduite des saint-simoniens fut remarquable ; presque seuls, les anciens ap6tres se tinrent entre les deux extremes ; ils approuv^rent la revolution et voulurent en profiter pour obtenir seulement des choses pratiques
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et utiles, des ecolesprimairespourtous, de grands travaux publics et des institutions de credit. L'^cole eut cependant sa droite et sa gauche. Un de ses principaux memhres, 6pouvante par le 24 fevrier, convoqua plusieurs anciens coreligionnaires et leur proposa de fonder une religion nouvelle, le Respect de la proprUti ; ce singulier projet causa chez les auditeurs un tel 6tonnement que personne ne trouva rien k r^pondre (1). D'autres, au contraire, voulaient profiter de la revolution pour aller de I'avant. Olinde Rodrigues sentit se r^veiller toutes les esp^rances de sa jeunesse. Le 9 mars, le disciple de Saint-Simon fit afficher sur les murs de Paris des placards ou, Tun des premiers en France et en Europe, il proposait de r6soudre les difflcult6s entre le travail et le capital par le syst^me de la participation aux benefices. D'apr^s son projet, h la fin de chaque exercice Tassembl^e des repr^sentants du travail et celle des representants du capital 6tudieront s6parement les comptes de Tann^e ; puis des arbitres nomm^s par les deux assemblies examineront toutes les reclamations ou propositions, et, apr^s avoir d^duit des benefices le prix de revient, Tamortissement du capital et tous les autres frais, ils r^partiront le reste en ayant pour principe Tegalite du capital et
(1) Vingard, Mimoires, pp. 260 et suiv*
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du travail (i). Olinde Rodrigues formulait ce projet au moment oil la participation aux benefices etait mise en pratique par Leclaire. Avec une activity infatigable, il exposa ses id^es k Louis Blanc, demanda un emprunt national de 3oo millions, ^crivit k Emile de Girardin une lettre violente contre les vell^it^s de restauration monarchique. Puis vinrcnt deux brochflres concernant la prochaine Constitution et la r^forme des banques. La premiere commence par une declaration de principes ou se trouvent les articles suivants : « Le travail, intellectuel ou corporel, est la condition fondamentale de Texistence morale et physique des individus, des societ^s, du genre humain. — Le travail du peuple est la base positive de sa souverainet^. » Le projet de Constitution de Rodrigues, souvent chim^rique, assigne une grande place k Flnstitut, k TUniversite ; il reconnait les droits politiques des femmes. Quant k la Banque de France, elle deviendra un immense organisme charge d'accomplir toutes les operations financi^res, de centraliser les recettes et les depenses de TEtat, et de faire des avances auxproletaires qui voudront essayer une entreprise utile (2).
(1) V. La li^publique, journal quotidien, 10 mars 1848, et aussi 16 et 17 mars.
(2) Olinde Rodrigues, Projet de constitution populaire pour la Republique frangaise, 1848; Thiorie des banques, 1848.
Rodrigues voulut aussi refaire le groupe saintsimonien et convoqua chez lui une reunion oil se trouvaient, except6 Enfantin, les membres de Tancien college et plusieurs des quarante de M6nilmontant ; elle fut pr6sid6e par Lemonnier, un bourgeois, et VinQard, un ouvrier. Mais les temps etaient chang6s : bient6t on se disputa, on r6crimina ; quelqu'un bl^mait-il la vie priv6e d'un de ses coreligionnaires, celui-ci lui reprochait une fortune trop rapidement faite ; Barrault fut accuse de ne songer qu'^ sa candidature legislative. Vin- Qard, qui en etait reste aux illusions de 1882, s'indigna : « Osez done, s'6cria-t-il, faire afficher dans tout Paris une declaration des principes de la doctrine de Saint-Simon, c'est-^-dire Tassociation de tous les producteurs, la retribution selon les ceuvres, et Tabolition radicale de tous les privileges de la naissance, quels qu'ils soient; osez la signer tous ici, et vous aurez prouve au peuple que vous vous occupez de lui. — Si Ton veut accepter cette proposition, dit Isaac Pereire, je vais la signer de mon sang. » Mais tous s'y opposerent, et Ton quitta la maison de Rodrigues sans avoir rien decide (1). L'ap6tre ne se decouragea point encore ; avec une naivete k la fois comique et touchante, c'est k la Bourse qu'il vint pr^cher la nc-
(1) Vingard, Mimoires, pp. 257 et suiv.
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cessil6 d*une r^forme, d'un accord enlre la bourgeoisie et le peuple ; i'^chec fut complel. Rodrigues en re^ut un coup profond ; n6anmoins il travaillait, d'une pari, k d^velopperet k unir entre elles les soci^tes de secours mutuels, d'autre part, k publier une Edition definitive des oeuvres de son maitre, lorsque la mort vint Tarr^ter. II avait fait jusqu'au bout son devoir de saint-simonien(i).
Plusieurs membres de I'ecole, appel6s k la vie politique par le suffrage universel, y port^rent les id^es qu'on leur avait inculqu6es autrefois. Laurent, devenu d6put6 de TArd^che, essaya d'expliquer k TAssembl^e nationale que le vrai socialisme est forc6ment religieux. Carnot, arriv6 au minist^re de Tinstruction publique avec Jean Reynaud comme sous-secr6taire d'Etat et Gharton comme secretaire g6n6ral, entrepritla conciliation avec le christianisme tant d^siree par ses fr^res de la doctrine ; il disait, par exemple, dans une circulaire aux 6v6ques : « En s'empressant de proclamer dans ses pri^res la R6publique que le
(i) Rodrigues laissa un h^ritier de ses projets dans G. Hubbard. Celui-ci 6tait secretaire du Comit6 pour la propagation des Soci6t6s de pr6voyance, fond6 en 1849 par Lanjuinais, Rodrigues, Gustave et Adolphe d'Eichthal. Au nom du Comity, Hubbard publia de V Organisation des soci^Us de prSvoyance ou de secours mutuels, 1862; Tavant-propos rend hommage k Rodrigues. En 1857, Hubbard publia Saint-Simon, sa Vie et ses Travaux, biographic qui avait 6te pr6par^e sous lesyeux de Rodrigues.
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LE SAINT-SIMONISME EN l848 ^IQ
peuple vient de fonder par T^nergie de sa volonte souveraine, le clerg6 a senti que rinauguration du principe republicain ouvrait une 6re nouvelle 5 aux sentiments nobles et 61ev6s que Dieu a mis
au coeur de I'homme, et que la religion a mission de d6velopper. » L'esprit saint-simonien dictait ses actes, soit qu'il institu^t les lectures publiques du soir, soit qu'il organis^t des biblioth^ques communales, soit qu'il fond^t I'ficole d'administration pour assurer le gouvernement des capacites ; c'est lui aussi qui autorisa au College de France un cours sp6cialement consacre aux femmes. En m6me temps une commission pr^parait un projet de loi sur I'enseignement primaire gratuit et obligatoire; Carnot annongait I'intention d'y introduire I'enseignement agricole et celui des devoirs civiques. II fit preparer des manuels ^lementaires destines au peuple; I'approbation donn^e k I'un d'eux, le cat^chisme civique de M. Renouvier, causa plus tard la chute du ministre.
On essaya aussi, conform6ment aux id^es saintsimoniennes, de donner aux artistes un rdle pedagogique et social. Ainsi Ledru-RoUin prescrivit k la Com^die-Frangaise des representations gratuites pour Clever I'^me du peuple, et il ouvrit des concours de musique pour faire composer des chants r6publicains, de gravure pour d^couvrir une belle effigie de la Republique ; le r6sultat fut piteux et
d^montra Timpuissance de Tart k se transformer en instrument politique. Un des anciens de Menilmontant, le peintre Paul Justus, aide par le musicien Rog^, fonda un Institut artistique international qui dura seulement quelques mois (i).
Quant k Enfantin, lui aussi, comme Olinde Rodrigues, avait ete rajeuni par la revolution ; mais son desir fut aussitdt de faire echouer les utopies afin de sauver les reformes pratiques. D^s le 2 mars il 6crivait k Emile de Girardin pour le supplier « d'enterrer les alchimistes du Luxembourg dans leur alambic d'organisation du travail ». « Sauvez le principe, ajoutait-il, de Techec inevitable qu'il ^prouvera en sortant du creuset de Louis Blanc. Sauvez-le, en r6alisant pratiquement ses premieres consequences, tandis qu'ils veulent lui faire produire de suite ce qui sera la grande oeuvre du si^cle ou mieux encore des si6cles. » Dans une note envoy6e en m^me temps k Lamartine, il declarait que la R6publique pent r6soudre immediat'ement deux questions : Teducation des enfants et la retraite des vieillards ; la troisi^me, le salaire des hommes valides, doit ^tre remise k plus tard. Enfm il presenta un projet de rachat des chemins de fer, avec indemnite aux actionnaires ; I'Etat devait se charger lui-m^me des tra-
(i) Sociili internaiionale des arllstes, i85o.
vaux publics et, pendant la crise actuelle, recourir k la Banque de France pour continuer les Irayaux en train. Ce projet obtint Tassentiment de Diiclerc, ministre des finances, qui le soumit k I'Assemblee Constituante ; attaqu6 par Monlalembert, d6fendu par Laurent, les journ6es de juin et la demission de Duclerc lefirent disparaltre (i).
Apr^s r^chec de la reunion saint-simonienne convoqu6e par Rodrigues, Enfantin redevint le chef naturel ou tout au moins Tinspirateur du groupe ; Thomme d' action, le lanceur d'afTaires ^tait Tardent et actif Duveyrier. Tons deux montr^rent par leurs actes que les accusations de Toussenel ^taient fausses : Tun proposa le rachat des chemins de fer par I'fitat, I'autre quitta la Compagnie de publicite, oil sa fortune 6tait assur6e, pour fonder un journal de propagande.
Comme Duveyrier T^crivait k un ami, le saintsimonisme etait libre mairitenant de rouvrir les salles de la rue Monsigny et de la rue Taitbout ; mais il avait autre chose k faire : « Nous avons enseign6 le R^gne de Dieu. Nous avons aujourd'hui k le fonder. » Pour cela il fallait s'emparer du pouvoir par les moyens habituels, « par les relations, par les places, par I'^lection, par les journaux (2) ».
(1) CEuvres, XII, pp. 69-78.
(2) Ibid,, XII, p. 87.
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L'n premier essai de cc genre fut fait par Bareste, ancien ouvrier, un des quarante de M6nilmontant, qui publia la Ripublique^ journal quotidien, depuis le mois de mars 1848; Jourdan el Gu6roult fupent quelque temps sescoUaborateurs. Lcs rddacteurs de cette feuille disent hautement : « Nous sommes socialistes » ; mais le socialisme ne signifie pour eux qu'une politique de r6formes s6rieuses et continues. lis publient en les approuvant les projets de Rodrigues, les conferences de Lechevalier sur Torganisation du travail ; mais le journal insure une- lettre 011 Vingard critique les fautes et les t6m6rit6s de Louis Blanc ; F^galite des salaires lui r^pugne parce qu'elle favorisera les paresseux. Pour le present, la BSpublique demande le rachat des chemins de fer par I'Etat et la creation de nouvelles lignes, car le premier besoin d'un pays est Tordre, et Ton ne Tobtiendra que parle travail (1).
Quant k Duveyrier, il cr6a un journal quolidien, le Spectateur republicain^ dont le r^dacteur en chef fut Jourdan. Celui-ci dansle premier num6ro (29 juillet) donna le programme de sa politique : « Nous marchons, ainsi que TannonQait de Maistre vers une imposante unite. C'est pour cela que
(1) Voir la Ripublique, 8, 17, 28 mars, 3 et i8mai. Baud, I'ancien pr6dicateur, donna Texemple de sacrifices considerables h la R^publique (21 et 22 mars).
nous nous efTorcerons de conslituer le seul parli qui puisse exister aujourd'hui, le parti de la France r^publicaine... Nous ne cesserons de presenter ram61ioration du sort des classes pauvres comme la veritable, comme la seule base de I'ordre. . . En fait de principes, la France a conquis aujourd'hui tout ce qu'il a 6t6 possible k Tesprit humain de conqu6rir jusqu'ici. La grande afTaire de notre temps est done I'application pratique de ces principes... Nous croyons que les nations, soit dans leurs rapports int^rieurs, soit dans leurs rapports r^ciproques, n'ont plus que deux ennemis k combattre : Tignorance et la mis^re. » Et sans cesse il conjure TAssembl^e nationale d'en venir aux 6tudes utiles sur les travaux publics et les banques populaires, de renoncer au bavardage, qui a perdu la monarchic et qui pourra perdre la R6publique. Jourdan combat vivement les partis r6volutionnaires : « Nous sommes un peuple d'opposition, il faut que nous devenions un peuple gouvememental. Nous ne nous sommes passionn^s jusqu'ici que pour la liberty, il faut que nous nous passionnions pour Tautorite (1). »
Le Speciaieur rSpublicain eut k peine deux mois d'existence ; Duveyrier se remit k Toeuvre avec son coreligionnaire Amail ; second6s par Enfantin,
(1) 1" aoiit.
ils r^ussirenl k fonder un grand journal quolidien, le Credit, qui dura depuis novembre i848 jusqu'en aoilt i85o. Les r^dacteurs de ce journal ne se donnent pas comme les adherents d'une doctrine particuli^re ; sans repousser le litre de saint-simoniens, ils se pr^sentent surtout comme des hommes d'action, des hommes politiques ; Enfantin lui-m^me, r^pondant aux attaques d'une autre feuille, rappela fi^rement que toutes les id^es nouvelles sortaient de son ^cole, mais il insista davantage sur son r6le industriel et ses rapports avec Rothschild et Hottinguer (i). Les articles philosophiques el religieux apparaissent quelquefois : le Cridit publia les principales lettres ^crites par Enfantin vers i84o ; d'Eichthal y exposa ses vues sur la mission pacificalrice de la papaut^ ; un autre r^dacteur, comparant le cholera de 1849 ^ celui de 1882, signala dans ces fl^aux un ch^timent divin pour les deux revolutions (2). Mais le plus souvent le journal ne s'occupe que de politique r^elle et applicable. II veut former un parti mod6re gouvernemental, et bientdt il s'intitule journal r^publicain conservateur . Les saint-simoniens, tenant compte du fait accompli, acceptent
(1) Le Cridity 20 et 22 d^cembre 1849, 9 juillet i85o.
(2) Lettres d'Enfantin depuis le i«' Janvier 1849; d'Eichthal, 12, 18, 25 d6cembre 1848 ; 2, 8, 22 Janvier 1849 ; sur le chol6ra, 1 1 juin 1849.
le suffrage uiiiversel ; leurs ennemis sont les Montagnards d'un c6t6, les monarchistes de I'autre. Aux premiers ils reprochent leurs chim^res, leurs plans de renovation universelle : « Nous pr^ferons de beaucoup les questions sp6ciales, 6tudi6es avec soin, envisag^es sous leurs faces diverses, et susceptibles de recevoir une application immediate. » Les Exigences des Montagnards compromettent les r6formes les plus utiles ; enfin beaucoup d'entre eux se d^fient trop du gouvernement et cherchent vainement k cr6er des institutions priv6es, comme Proudhon avec sa Banque du peuple et Consid^rant avec son phalanst^re (1). Mais les monarchistes sont bien plus coupables ; m6connaissant la democratic qui les enveloppe, ils n'approuvent que la politique de gendarmes, I'ordre k coups de sabre. Tons les « Burgraves », Guizot, Barrot et surtout Thiers, sont ploughs dans ces erreurs; « hommes de droite, s'6crie le Cridit, vous 6tes des anarchistes ».
A Texterieur, Amail et Duveyrier recommandent la paix; si les revolutions du dehors leur plaisent, c'est qu'elles rendront possible une Constituante europeenne ; loin de conseiller une intervention militaire, le journal r^p^te comme un -refrain la n^cessite de d^sarmer. Parmi les pays
(1) 20 Janvier, 10 fevrier 1849.
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alors en Ebullition, TAllemagne et Rome 1 'int^ ressent particuli^rement ; Tunile allemande lui paratt n^cessaire : k propos de Rome, les r^dac- Icurs du Cr^cf// joignent k la veneration pour le chef de Tfiglise une antipathie marquee pour son pouvoir temporel. Lorsque le bruit se r6pand que lo pape est arriv6 en France, la feuille saint-simonienne luienvoie son plus respectueui salut ; mais I'oxpedition de Rome, et surtout Tenvoi de renforts present par le President malgr6 TAssemblee Constituante lui apparaissent comme des attentats au droit des gens.
Le Cridit recommande sans rel^che la politique nouvelle, celle qui se pr6occupe d'am61iorer le sort des travailleurs. EUe doit se proposer trois objets : Finstruction pour tous, les travaux publics, les Etablissements de credit. L'instruction est un besoin pour le peuple ; bien comprise, elle ne d6gofltera personne du travail des bras; d6veloppons done Tenseignement professionnel etrenon^ons k Totude du latin, qui est un fl6au pire que le chol(^ra. Les travaux publics, il faut s'y mettre imm6diatement ; \o\\k le vrai, le bon socialisme, qui r6conciliera la bourgeoisie et le peuple. Chemins de fer avant tout, et puis canaux de navigation et d'irrigation, travaux de reboisement et de dess6chement, exploitation des colonies : le programme k remplir est considerable. On pourrait employer
rarm6e pour faire les routes ; mais ensuite il faudra donner aux ing^nieurs des ponts et chauss6es, qui forment un 6tat-major sans soldats, une arin6e d'ouvriers bien constitute. Si la France enti^re a 6t6 6branl6e par cette devise : « organisation du travail », c'est parce que FEtat n'est point organis6 pour le travail ; ce que Napol6on a fait pour le soldat, la R6publique doit le faire pour Touvrier. Leschemins de fer seront construits par TEtat, qui prendra les terrains n6cessaires en donnant des indemnit^s. L'indemnit6 doit devenir la r^gle : « Ou bien le principe salutaire de Texpropriation avec indemnity sera 6tendu progressivement de la propri6t6 fonci^re aux bras et aux capitaux de Tindustrie ; ou bien la pratique odieuse de la spoliation par le plus fort ou par le plus habile remontera, le socialisme aidant, de Tindustriel et de Touvrier jusqu'aii propri^taire (1). » A Paris en particulier, que de travaux k faire pour 61argir les rues, pour d6truire les bouges qui d6shonorent la capitale I
Pour ces travaux il faut de Targent, et pour en avoir il faut des institutions de credit ; c'est ce qui rendra tout le reste possible ; de 1^ vient le titre adopts par le journal saint-simonien. L'instrument de ces fondations nouvelles existe, c'est la
(i) 10, 27 mars, 2 avril 1849.
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Banque de France; mais elle demeure plongee dans une honteuse inerlie dont le gouvernement doit la tirer. Son privilege, qui lui vaut tant de profits, lui impose I'obligation de travailler k Tint6r6t g6n6ral. Qu'elle provoque la reprise des affaires en cr6ant une succursale dans chaque d6partement ; qu'elle abaisse le taux de Tescompte et qu'elle augmente son capital pour tenter de plus grandes entreprises ; voil^ qui rendra inutiles la « Banque du peuple » et toutes les reveries des faiseurs de papier-monnaie (1). Mais ce qu'on attend surtout d'elle, c'est la creation d'un Credit foncier qui sera pour la terre ce que la Banque a 6t6 pour le capital mobilier ; il s'agit d'une grande institution, g6r6e par Tfitat ou par une soci6t6, possedant ce privilege que son papier servira de troisi^me signature comme garantie pour les commergants dans leurs rapports avec la Banque de France. Le credit foncier, compl6t6 par la r^forme hypoth^caire, existe d6]k en Allemagne, tandis que nos agriculteurs Tattendent encore. Le Crddit 6tudie avec soin tons lesprojetssurcette mati^re; son redacteur en chef Duveyrier pr^senta en d^cembre 1849 ^^ President une deputation de propri6taires qui reclamaient un 6tablissement de ce genre ; on 6baucha m6me une Society
(1)20, 27 novembre 1848 ; 11, 12, i3, i5, 19, 20, 3o mars
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qui se r^unit dans les bureaux du journal (i)» Les travaux publics profitent indirectement k rouvrier en le pr6servant du chdmage ; mais le Cridit pr6conise aussi les r6formes directes. Selon le pr6cepte d'Enfantin, il laisse de c6t6 la question des salaires ; par contre, le projet de loi d6pos6 en novembre 1849 sur les retrailes ouvri^res trouve chez lui un examen attentif et bienveillant ; il approuve les subventions donn^es k des soci6t^s ouvri^res ; il demande Tassainissement des maisons insalubres et la suppression des octrois, d'autant plus que Temprunl doit peu k peu remplacer rimp6t.
C'est toujours au gouvemement que noire journal s'adresse pour obtenir les r6formes desir^es ; toutes les entreprises particuli^res lui semblenl devoir 6tre insignifiantes et inutiles. Les saintsimoniens demeurent done fiddles k leurs id^es ; s'ils ne reclament plus un homme-sauveur, s'ils n'affichent plus le m6prisdela I6galit6, le pouvoir, quel qu'il soit, reste k leurs yeux la source de tons biens. Ainsi le CrMit, apr^s avoir fait une rude guerre au President 61u contre son gr6, signale avec joie quelques paroles de Louis-Napol6on qui semblent indiquer des tendances progressives ; aussit6t il lui prodigue les conseils et les encoura-
(1) 25, 26, 3o, 3i d^cembre 1849; 10, 14, 28, 29 Janvier i85o.
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.'^3o l'ecole saint-simonienne
gemenis, jusqu'^ ce que Tesprit r^actionnaire du Bonaparte se soil manifesto clairement. Dans son premier num^ro le journal rappelail que TAngleterre en dix ans, de 1806 k i8i5, avail d6pens6 17 milliards pour la guerre ; la France en dix ans, de 1848 k 1857, doit d6penser 17 milliards pour la paix. L'article i3 de la Constitution de 1848 contient le programme des oeuvres que doit accomplir rfitat (1). C'est le seul moyen d'ecraser les ulopies dangereuses ; « pour que les 6cus puissenl sauver la France aujourd'hui comme les baionnettes Tout sauv6e apr^s 1798, il faut que le gouvernement inspire les 6cus comme il inspirait alors les baionnettes ».
L'filat doit agir non seulement au centre, k Paris, mais dans la France enti^re, gr^ce k une complete transformation administrative. L'admi-
(1) Voici cet article : « La 80ci6t6 fa vo rise et encourage le d6veloppement du travail par :
« L'enseignement primaire gratuit ;
« L'6ducation professionnelle ;
« L'egalit6 de rapports entre le patron et I'ouvrier ;
« Les institutions de pr6voyance et de credit ;
« Les institutions agricoles ;
« Les associations volontaires ;
« Et r^tablissement par I'fitat, les d6partements et les communes de travaux publics propres k employer les bras inoccup6s ;
« En fournissant Tassistance aux enfants abandonn^s, aux infirmes et aux vieillards sans ressources, et que leurs families ne peuvent secourir. »
^^ 1i ^|I1 l.,^ »» I IWIW
LE SAINT-SIMONISME EN 1848 a3l
' nistraiion est restee ce que Napoleon Ta faite, imp^riale el militaire ; qu'on la rende r^publicaine et industrielle. Le d6partement a sonpouvoirjudiciaire, le conseil de prefecture ; son pouvoir 16gislatif, le conseil g6n6ral ; le pouvoir ex6cutif lui manque, c'est-i-dire un conseil compos6 des chefs de service, qui aidera le pr^fet ^ diriger les travaux publics. Au-dessus des d6partements il faut des ressorts plus 6tendus, comme ceux qui existent d6j^ pour Tarm^e, le culte, la justice, Tinstruction publique ; ils seront dirig6s par des pr^fets divisionnaires qui auront sous leurs ordres les pr6fets d^partementaux. De cettemani^reradministration recouvrera sa puissance et marchera en t6te de la Soci6t6 (1).
R^publique mod6r6e, accomplissant r6solument les travaux et les r6formes n^cessaires, tel 6tait rid6al des saint-simoniens en i848, Malheureusement Theure 6tail funeste aux partis mod6r6s. Le Crddit obtintl'approbation publique de Cavaignac, de Dufaure, de Lamorici^re, mais sa politique subil 6chec sur 6chec ; il avail fail campagne pour Cavaignac, el Louis Bonaparte fut 61u President ; k TAssemblee Legislative son parti se trouva etouflfe enlre la droite el la Montague. On se passionnait beaucoup plus pour ou contre la loi du
(1) 11, 21, 22^ 26 avril; 3, iS, 21 mai; 19, 23 juillet 1849.
3i mai, pour ou contre la liberty de Tenseignement, que sur la question du cr6dit foncier ou des logements insalubres. Enfaniin essaya vainement de sauver le journal en faisani appel aux capilaux de ses amis d'Allemagne, au z^le de ses anciens disciples ; le Credit finit par disparattre en aotit i85o.
On voulut remplacer le journal par la Revue ; un autre membre du groupe, Lhabitant, fournit les fonds d'un recueil hebdomadaire, la Politique Nouvelle, doni les fondateurs-g^rants furent Amail et Arthur Enfantin, le fils du chef saint-simonien (i). C'6tait une revue interessante et vari6e, qui fit une large place k la litt6rature et k Tart : Jules Simon, Renan, Pelletan, Murgery^crivirent. Cette politique nouvelle qui donnait son nom au recueil, c'6tait celle du Credit, avec une nuance plus accus6e de lutte contre la reaction alors triomphante ; un r6le plus grand aussi fut donn6 a la th^orie, aux discussions de doctrine. Lhabitant fulmine contre la lachet6 de la bourgeoisie, qui d^couvre du socialisme dans les propositions les plus innocentes ; les r^dacteurs politiques attaquent de toutes leurs forces la loi retrograde qui a mutil6 le suffrage universel ; Gu6roult compare I'figlise, si franche dans son audace agressive, et TUniver-
(i) Elle parutde mars k novemt^re i85i. .
sit6 se perdant par le j^suitisme, par la peur de se compromettre. Arl^s-Dufour glorifie dans TExposition universelle de Londres le premier signe d'alliance durable enlre la France et TAnglelerre. Enfantin 6cnt de nombreux articles sur les reformes sociales necessaires ; il se loue de voir paraitre, apr^s les funestes utopies des Louis Blanc et des Consid6rant, les livres s^rieux et pratiques de Vidal, de Cochut, de de Flotte ; mais il leur reproche de m^connattre le r6le de TEtat, de ne plus avoir le sentiment du respect, de Tadmiration ; de Flotte ne comprend pas non plus la mission pacifique et bienfaisante des femmes, sa politique et son style sont barbus. La Polilique Nouvelle insiste, comme autrefois le Globe, sur le devoir social des beaux-arts. Rocheryjette Tanath^me sur le theatre contemporain, comme enti^rement depourvu d'id^es r^formatrices, et Jules Simon adresse k la litterature une critique semblable. Les r6dacteurs de la Politique Nouvelle ne craignent plus de se proclamer socialistes, mais leur socialisme est applicable et mod6r6. Cette revue, inspiree du m^me esprit que le Cr6dity succomba pour les mSmes raisons, apr^s quelques mois d'existence, k la veille du 2 d6cembre.
Quant k Michel Chevalier, la crainte du socia lisrae lui avait fait abandonner beaucoup de ses
id^es saint-simoniennes (i). Ses Lett res sur r organisation du travail combatlireni non seulement les vues de Louis-Blanc, mais des projels plus mod^r^s comme celui de Rodrigues ; lui qui avail accepts jusque-l& une intervention discrete de rfitat dans le regime industriel, il glorifiait maintenant la libre concurrence, parce que tons les syst^mes soi-disant organisateurs ^touflfaient r^nergie individuelle et cr^aient une nouvelle exploitation de rhomme par Fhomme, celle du bon ouvrier par le mauvais. Et cependant Michel Chevalier n'avait pas enti^rement d6pouill6 le vieil homme ; un r6dacteur de la Politique Nouvelle constata qu'il 6tait seul dans Tenseignement superieur k parler de morale et de solidarity. Le professeur du College de France 6num6ra les efforts tenths dans plusieurs villes, surtout k Lyon, en faveur des ouvriers ; il prdna toutes les formes de Tassociation. L'^goisme de la classe riche le r6voltait : « Nous bourgeois, fils d'affranchis, s'6criaitil, nous croyons que les prol6taires, fils d'esclaves, sont d'une autre nature que nous. » Le rapport de Thiers au nom de la commission d'assistance et de pr6voyance publiques lui d6plut par son caract6re n6gatif et conservateur. Surtout il reprochait
(i) Avant 1848 il avail peut-6tre song6 un instant h Yorganisation du travail, s'il faut en croire la note remise par lui k Vin^ard. (Mimoires de Vingard, p. 199).
k beaucoup de gens bien intentionnes de vouloir, iraitant un moyen ^ge de fanlaisie, r6organiser le patronage k une 6poque oil les ouvriers entendent 6tre consider^s comme des hommes libres et trait^s en egaux. La formule « Tout pour le peuple, rien par le peuple » est inapplicable; « notre seule chance est que nous r^ussissions k developper chez les populations ouvri^res les vertus propres k Tind^pendance, puisque la d6pendance a fait son temps ». Le remMe k la crise sociale est celui que notre auteur indiquait d6']k en 1841, Faccroissement de la production, profitable et au capitaliste et au travailleur ; si pour Tobtenir il fallait supprimer la liberty politique, ce serait legitime, k condition qu'elle ftit retiree k tout le monde sans exception (i). — Ce que disait Ik Michel Chevalier, la majeure partie de la nation le pensait en i85i, soit par crainte du socialisme, soit par d6sir d'ordre et d'am^liorations pratiques; c'est ce qui assurale succ^s du 2d6cembre.
(1) Etudes sur les questions politiques et sociales, dans Revue des Deux Mondes, i5 mars et i"' avril i85o.