‹ L'école Saint-Simonienne: son histoire, son influence jusqu'a nos joursChapitre 9 sur 35 · DISPERSION · texte numérisé non relu

DISPERSION

La retraite k Menilmontant fut le moment le plus singulier de Thistoire du saint-simonisme. On vit un groupe d'hommes jeunes, intelligents, ayanl presque lous une forte personnalit^, se cloitrer dans la maison d'Enfantin et se soumettre aux 6preuves les plus dures, sans autre sanction que les ^loges ou les reproches du P^re. II avait d^signe quarante disciples pour le suivre ; plusieurs avaient k rompre des liens qui leur etaient chers, mais aucun ne resista (i). L'un d'eux, le

(i) Voici les noms des quarante. Les « ap6tres » etaient : Barrault, Edmond Talabot, d'Eichthal, Duveyrier, Lambert, Fournel, Flachat et Michel Chevalier. Les « flls » 6taient : Bergier, Raymond Bonheur, Bottiau, Broet, Bruneau, Cavel, Auguste Chevalier, F61icien David, Desessarts, Desloges, Duguet, Frangois, Franconie, Henry, Hoart, Holstein, Husson, Jallat, Justus, Machercau, Massol, Mercier, Ollivier, Pellarin, Pennekfere, Petit, Poujat (ou Pouyat), Retouret, Ribes, Rigaud, Ro-

musicien Rog6, s*6tait mari6 depuis peu ; quand on vinllui annoncer qu'il 6tait parmi les quaranle, lui et sa femme Clorinde se mirenl k pleurer, mais il oWit (i). La vie organisee par Enfantin fut celle d'un couvent ; au-dessous du P6re ^taient les ap6- Ires; chacun avait sous ses ordres quelques-uns des fils. Tout se faisait k des heures d6termm6es : le lever k cinq heures, au son du cor ; le dejeuner k sept, le diner k une heure, le souper k sept, le coucher k dix. « Notre hi^rarchie a la peau trop blanche », avail dit le P^re; et tous devaient, pendant une partie de la joum^e, se livrer aux travaux domestiques, prendre soin du jardin, manier la brouette ou la truelle. lis faisaient ensemble de longues marches ou de la gymnastique pour d^velopper leurs forces. D'autres heures ^taient consacr^es k T^tude. Lambert et Michel Chevalier faisaient des cours de sciences ; Fournel et Flachat, des leQons de pratique industrielle. Le travail finissait k cinq heures, et Ton allait se metlre en grande tenue pour le souper; aux repas, la famille occupait deux longues tables, et les apdtres une troisi^me en fer a cheval, au centre de la-

chette, Rog6, Rousseau, Simon, Terson, Toch6, Tourneux, Urbain. Cela fait un peu plus de quarante. car il y eut quelques departs et quelques entr6es pendant la retraite k M6nilmontant.

(i) Rog6, dans Revue philosophique et religieusey VIII, pp. 3i2 et suiv.

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quelle 6tait Enfantin. Apr^s le souper on causait, puis commengaient les choeurs sous la direction de Rog6.

C'est dans ce milieu que se forma un grand artiste, F61icien David. Celui-ci 6tait k Paris, pauvre, isol6, d6courag6, quand le peintre Paul Justus le gagna au saint-simonisme. II trouva 1^ de chaudes amiti6s, un auditoire prompt k Yenthousiasme ; transports par I'espSrance de fonder I'art musical d'une religion nouvelle, c'est alors qu'il sentit son genie s'6veiller. A MSnilmontant, « I'enfant de choeur », comme Tappelait Enfantin, trouva de nombreux airs pour accompagner les chants de Roge, de Vingard, de Mercier. Parfois un incident impr6vu lui inspirait une composition nouvelle. Ainsi un soir il vit une pittoresque lecon donnee par Lambert : un saint-simonien se tenant immobile, un flambeau en main, representait le soleil ; un second tournant autour de lui, et un troisieme valsant avec rapidity autour du second, repr6sentaient la terre et la lune. David fit aussit6t la Danse des astres, qui est demeur6e connue sous le titre de Chant du soir (i).

Les membres principaux de la famille dans ce monast^re Staient Barrault et Michel Chevalier; une grande place y fut prise aussi par Lambert,

(i) Azevedo, Filicien David, i863. — Azevedo avail 6t6 saJnt-simonien.

d'Eichthal et Duveyrier, Lambert 6tait un ing^nieur des mines, regu premier k I'Ecole polylechnique ; venu k la doctrine plus tard que ses camarades d'6cole, il s'y donna tout entier. Maxime du Camp, tr^s Ii6 dans la suite avec lui, dit que c'est rhomme le plus intelligent qu'il ait jamais connu (i). Tr^s pr6occup6 de la destinee humaine, le saint-simonisme lui apparut comme la religion complete, celle que tous les peuples devaient embrasser un jour; et cet homme, qui occupa en figypte les plus hautes dignit6s, conserva jusqu'au dernier moment sa foi presque idolfttrique dans Enfantin. Aimable, habile k convaincre, k enlacer de nouveaux pros61ytes, le serpent, comme on Tappelait k M^nilmontant, gagna tout un groupe de j eunes gens riches et cultiv6s, qui furent nomm6s les « fils de Lambert ».

Gustave d'Eichthal, isra^lite converti de bonne heure au christianisme, devint ensuite 1*616 ve d'Auguste Comte ; c'est chez lui qu'il rencontra un jour Saint-Simon qui lui dit : « Vous avez k profiter des lemons de M. Comte, mais prenez garde : ces savants pourront bien nous donner autant de fil k retordre que les th^ologiens. » En 1829 Olinde Rodrigues le mit en rapport avec Enfantin ; rebuts d'abord par le c6t6 religieux de la

(1) Souvenirs litleraires, i883, i, p. 4O9.

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doctrine, il ne tarda pas k s'y convertir. Avant la retraite de M6mlmontant, on le connaissait pen au dehors, mais dans rinterieur de la secte son action 6lait grande. D'Eichthal s'6tait pris de passion pour Enfantin, qui Tappelait le « s6ide »; seulement c'6tait une passion inquiMe, lui faisant coniinuellement presser le P^.re de questions sur tous les doutes qui I'agitaient, sur toutes les id6es qui lui venaient. « Tu es un example tr^s pr^cieux, lui disait Enfantin, de la persecution sainte que le sup^rieur 6prouve de la part de Tinf^rieur (i). »

Duveyrier fit la connaissance de Gustave d'Eich- Ihal chez un professeur de danse, avant d'avoir adopt6 la foi nouvelle; c'6tait alors un jeune homme un peu lourd, k Tair paysan. Quand ils se retrouv^rent tous deux saint-simoniens, c'6tait devenu un autre homme ; de m^me que Barrault et bien d'autres, une fois r6chauflF6 par la doctrine, il sen tit ses facult6ss'6panouir (2). Nature aussi inquire que d'Eichthal, son activite se portait surtout au dehors, tandis que son ami ^tait plus fait pour la meditation; apr^s i833, Duveyrier fut tour k tour journaliste, auteur dramatique, fonctionnaire, lanceur d'affaires, homme politique ; il respirait la joie

(1) (JEuv res, VI, p. 7. — Massol raconte que la secte consid^rait d'Eichthal comme un prophfete.

(2) Notes in^dites de G. d'Eichthal.

de vivre et d'agir. Trente ans plus lard, Sainle-Beuve parlaii ainsi de lui : « Les anciens pontes grecs avaient un seul mot pour dire lumUre et homme ((pw;), comme si rhomme 6tait r^ellement le phare de la creation. Je n'ai jamais vu entrer M. Duveyrier sans me rappeler et en quelque sorte m'expliquer cette confusion de mots, cette association d'idees. Si Thomme n'est qu'un roseau pensant, le roseau chez lui est en permanence allum6 par la cime et lumineux (i). » Enfantin, a qui Duveyrier s'6tait attach^ avec son ardeur habituelle, essayaii, pour ainsi dire, sur lui ses theories les plus audacieuses, par exemple k propos de la loi vivante, de la vie 6ternelle, du Dieu androgyne. D'Eichthal et Duveyrier se Irouvaient d'accord sur toutes choses : le premier I'a dil lui-m^me, il arrivait par le raisonnement aux mSmes r^sultats que Duveyrier par intuition. Tous deux, lors de la lutte entre Bazard et Enfantin sur la morale, avaient imm6diatement pris parti pour le second; tous deux, en f6vrier 1882, 6taient all6s ensemble essayer la propagande en Angleterre. A M6nilmontant la th^ologie les absorba; d'Eichlhal essaya de refaire le dogme en combinant la duality avec la trinity, en m^me temps qu'il s'efforgait d'^tablir le lien entre la tradition et la foi nouvelle, entre le ju-

(1) Nouveaux Lundis^ x, pp. aSy et suiv.

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daisme et le saint-simonisrae (i). Gonvaincus que la doctrine etait vraie, tous les deux commenc^rent k se demander si la realisation en 6tait prochaine ; ils furent les premiers k penser que le P^re n'^tait qu'un pr^curseur, et k se permettre de lui dire qu'il ne devait pas s'attendre k dominer le monde (2).

Le mois de mai se passa tout entier dans cette vie claustrale, reguli^re, ou les sectaires faisaient I'apprentissage de la domesticity afin de la r6habiliter aux yeux du monde (3). Mais Enfantin ne Irouvait pas encore le respect assez grand, I'absorption assez complete ; un costume special devait distinguer les nouveaux moines du reste des hommes. Le 2 juin, le P6re annonce qu'il va s'^loigner pendant trois jours, et ordonne qu'on se prepare pendant ce temps k la prise d'habit par le travail et le recueillement ; puis il part avec deux de ses disciples, d'Eichthal et Holstein, pour aller k Saint-Cloud voir son fils naturel, Arthur,

(1) La note de G. d'Eichthal sur le dograe fut iraprim^e h Irente exemplaires. D'Eichthal a racont^ en 1864, dans son discours sur la tombe de Lambert, que lui et quelques-uns de ses frferes de M6nilmontant all^rent un jour en costume k la synagogue, afln de montrer leur deference pour le judai'sme (Archives isra^lites^ 1" mars i864).

(2) Notes in^dites de G. d'Eichthal.

(3) II y a 1^-dessus des details piquants, mais un peu fantatsistes, dans Philibert Audebrand, Michel Chevalier,

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nn enfant que sa m^re voulait faire adopter par la secte. lis revinrent Ic 5 juin, le jour m6me 011 I'insurrection 6clatait aux fun6railles du general Lamarque, et risqu^rent d'etre fusilles par des gardes nationaux en fureur. Le 6 eut lieu la rentr^e solennelle dans le convent ; la famille de M6nilmontant attendait, rang6e en cercle ; les saint-simoniens du dehors et des strangers munis d'un laissez-passer avaient eu, pour la premiere fois depuis le 28 avril, Tautorisation de p6n6trer dans le jardin ; ils formaient un second cercle autour du premier. Au loin, la fusillade retentissait. « Le P^re s'avance, d'un pas lent, la t6te nue, une majesty s6v^re est sur sa face. » Barrault lui dit que selon ses ordres on a travaill6, medite, chants, etlef^licited'avoirprevu T^meute actuelle : <( Les orages d'hommes, dit-il, dont les signes sont encore inapergus, p^sent d'avance sur votre poitrine. » Enfantin pr6sente son fils aux fiddles, puis il annonce le r^glement nouveau : d^sormais le P6re seul sera distingue des autres ; ap6tres et fils seront ('^gaux entre eux et porteront le m^me costume. Lui-m6me le premier revet le costume, compos6 d'un habit bleu clair, d'un gilet blanc ayant en lettres rouges le nom de celui qui le porte, et d'un pantalon blanc. Le gilet, boutonne par derri^re, qu'on ne pent mettre qu'avec le secours d'un autre, rappellera chaque jour k tons

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le devoir de fraternite^. Les disciples prennenl rhabil k leur lour. Quclques-uns, tres emus, avouenl qu'ils ne se sen tent pas encore pr^ts k ce dernier acte d'abn^gation : le P6re les en dispense : enfin une procession dans le jardin termine la c^r6monie. Tout cela se passait au bruit de la bataille qui se livrait devant le cloitre Saint-Merri, comme pour montrer aux saint-simoniens les maux dont leur religion devait gu6rir la soci6t6 ( i ). Quelques semaines plus tard, le i®' juillet, on commenga dans le jardin la fondation d'un temple ; Touverlure du travail eut lieu devant une nombreuse assistance qui 6coutait avec recueillement le chant compose par F61icien David. D'autres c6r6monies faisaient promener k travers Paris la famille saint-simonienne. Edmond Talabot, un des ap6tres les plus enthousiastes, mourut a Menilmontant ; il y eut dans la maison une c6remonie fun^bre, pendant laquelle les oraisons de Barrault etaient accompagnees au piano par les preludes improvises de David ; puis on alia en corps jusqu'au P6re-Lachaise. Peu apr^s on regut la nouvelle de la mort de Bazard ; le grand dissident, retir6 chez lui, d6sireux de reprendre Toeuvre sociale interrompue, s'6tait vuabandonne de tons : cet isolement acheva ce que les terribles

(1) OEuvres, VII, pp. 94 et suiv.

discussions de I'annee pr6c6dente avaient commence. Le jour des obs6ques, la famille saintsimonienne en habit, conduite par le P6re, se dirigea par Romainville, Bondy et Livry vers la maison deBazard k Courtry: les villageois stup^faits la regardaient passer, en prenant les brochures que leur dislribuaient les membres du cortege ; mais M"*® Bazard, ne voulant pas de leur pr6sence k Tenterrement, envoya Lechevalier, qui d^cida Enfantin k s'en retourner.

A Paris la propagande 6tait continuelle. Le 6 juin, tandis que Hoart allait pr^cher la paix au faubourg Saint- An toine, Lemonnier afficha dans les quartiers soulev^s un manifeste qui suppliait orl6anisles, l^gitimistes et r^publicains de renoncer k la lutte, de s'entendre pour ameliorer le sort du peuple par de grands travaux et de bonnes mesures financieres. D'autrepart, quantit6 de feuilles volantes d6bit6es parfois jusqu'^ 2,5oo exemplaires, 6taient distribuees a travers la capitale ; la doctrine y 6tait pr6sent6e en articles courts, vifs, souvent sous forme de dialogues. En voici quelques titres : « Napol6on ou Fhomme-peuple », « L'arm6e guerriepe et I'arm^e pacifique », « Comment le peuple peilt s'elever », « Les Saint-Simoniens. Ce qu'ils ont fait, ce qu'ils veulent » (i).

(i) Ces feuilles sont r6unies dans un volume de la bibliothfeque de 1' Arsenal (fds Enfantin, 254).

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Deux fois par semaine les etrangers munis d'un laissez-passer pouvaient assister, dans le jardin de M6nilmontant, aux chants et aux travaux de la famille; la sympathie ou la curiosite attiraient loujours une foule nombreuse, si bien que legouvernement fit entourer la maison de soldats a partir du 8 juillet, pour emp^cher les communications avec Text^rieur.

Enfin arriva le jour du proems, le 27 aotit. Cette fois encore les cenobites de M6nilmontant, accompagnes par tons les saint-simoniens de Paris, form^rent une grande procession pour aller au palais de justice. lis pass6rent sereins et silencieux au milieu d'une foule immense qui les huait ; Vingard, qui se tenait k T^cart de la secte depuis la scission de Rodrigues, fut si frappe de ce calme et de cette patience qu'il vint se joindre au cortege et reprit d^sormais sa place parmi les fideles (1). Etaient traduits devant la cour d'assises : Enfantin, Rodrigues, Barrault et Michel Chevalier, pour avoir enfreint Particle 291 sur les associations ; Enfantin, Duveyrier et Chevalier, pour outrage aux moeurs. Ce furent d'etranges audiences que celles des 27 et 28 aotit. Les coreligionnaires des prevenus etaient appeles comrae temoins. Le premier, Retouret, invite par le president k prater serment,

(1) Vingard, Mdmoires, p. 66.

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demande au Pere s'il peut le faire ; sur un signe n6gatif, il refuse de jurer. L^-dessus grande Amotion dans la salle ; Chevalier demande que les temoins puissent prater serment k leur mani^re, sans violer leur foi ; la cour n'y consent point. Appel6 une seconde fois, Retouret'se declare pr6t au serment si le P^re I'y autorise ; aussit6t I'avocat g^n^ral r^pond que, le serment devant 6tre un acte libre et spontane, le t^moinqui agit sous une influence 6trang6re ne peut Mre entendu. La cour I'ayant approuv6, aucun des fiddles ne put faire sa deposition, car tousdemandaient pour jurer I'agr^ment du P^re. Apr^s le requisitoire du minist^re public et la defense de Rodrigues vinrent les discours des accuses : ils se firent accusateurs, et d6nonc^rent les vices, Timmoralit^ de ce monde pourri qui pretendait les juger ; la parole vibrante de Duveyrier causa une grande impression (i). Le lendemain ce fut k Enfantin de parler, mais le pape saint-simonien se montra mediocre; d'ailleurs, croyant k la puissance du regard, il faisait de longs silences en promenant ses yeux sur les

(i) D'Eichthal aussi exprima bien les sentiments que le Pere avait inspires h ses disciples: « Nous avons rencontr6 un honinie <jui, nous appelant a lui, nous a revele une vie nouvelle. Nos vies ne sont plus qu'une meme vie, nos destinees sont communes, nous sentons que nous sommes appel6s a faire ensemble une Chose glorieuse, sainte, divine. » {GEuures^ ProCes, p. 4240

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juges impatientt^s. Le soir, I'arr^t fut prononce : Rodrigues el Barrault 6taient condamnes a 5o francs d'amende ; Enfantin, Duveyrier, Chevalier, k un an de prison et loo francs d'amende. La famille sorlit du palais sous une pluie battan te ; elle reprenait ses chants reUgieux, quand le P6re decourag6 lui imposa silence, et Ton revint tristement a M6nilmontant.

Gette condaranation portait k la secte un coup terrible ; cependant elle continua de vivre. A Paris le peuple, au lieu d'injurier les hommes k Thabit bleu, accueillait maintenant avec sympathie ces victimes du gouvernement. Quelques exalt6s saisirent m^me ce moment pour se rallier k eux, par exemple Eugene Humann, fils du ministre des finances, qui donna sa demission du Conseil d'fitat, rompit avec sa famille et se fit admettre k Menilmontant ; peu apr^s on dut Tenfermer dans une maison de sant6. Enfantindemeuraittoujours cloitr6 dans sa maison, mais les defections commeuQaient dans son entourage. Plusieurs disciples s'^loign^rent, satisfaits de rentrer dans le monde ; d'autres croyaient sinc^rement qu'on devait laisser le P^re seul pour decider la M^re k venir le rejoindre. Enfin I'ardent et impatient d'Eichthal, dans une de ces proph^ties dont il etait coutumier, annonga au mattre qu'il serait abandonne de tons ; puis Duveyrier et lui quitt^rent Menilmontant,

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non sans avoir signe celte d6claralion : « Je ne douterai jamais de Toeuvre du P^re. » D'Eichthal rentra dans sa famille, qui accueillit chaleureusemenl Tenfanl prodigue, et peu de jours apr^s, annongant k Enfantin qu'il avail repris le costume ordinaire, il ecrivait avec une joyeuse naivete : « Je suis superbe sous ma nouvelle redingote, elle me va k ravir. »

Finalement ce fut Enfantin qui ordonna la dispersion. II venait d'employer quelques mois k la liquidation des dettes saint-simoniennes ; cette liquidation ne fut achev6e que plus tard, gr^ce a des sacrifices considerables faits par M°^® Petit et par quelques adeptes. Enfantin voyait que ses disciples avaient besoin de travailler pour vivre ; d'autre part, apr^s T^chec rcQU k Paris, son d6sir etait de les envoyer porter la bonne parole en province. Un matin, il convoqua autour de son lit tous ceux qui ^taient rest6s, et leurdit: « Les bourgeois et les docteurs se sont retires de moi ; nous sommes proletaires. Pour nous la politique theorique est finie ; la vie de politique pratique commence. » A Lyon, beaucoup d'adh6rents offraient du travail dans les ateliers ; c est done vers Lyon qu'il les

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dirigea. Dans les mois de novembre et de d6cembre 1882, il y eut ainsi huit departs successifs pour la grande ville industrielle. Les voyageurs avaient tous le costume saint-siraonien ou tout au moins le b6ret rouge ; chaque fois la famille les accompagnait jusqu'^ Saint-Mand6 ou Charenton, en chantant les choe'urs composes par Vingard et Mercier; d'autres fois on escortait jusqu'aux portes de Paris les missionnaires charges d'aller prScher dans les diverses regions de la France (1).

Enfantin de son c6t6 continuait I'apostolat.

Quand la duchesse de Berry fut arr6t6e, une v6h6mente supplique adress6e k la reine Marie-Am^lie partit de M(5nilmontant : le proph^te annongait un grand 6v6nement pour Tann^e i833, pour le dixhuiti^me centenaire de la mort de J^sus ; et il conjurait la reine, la femme, d'obtenir la gr^ce d'une femme. Avant d'entrer en prison, le P^re dut encore une fois comparaitre en justice avec Rodrigues, cette fois devant le tribunal correctionnel, sous prevention d'escroquerie ; les deux avocats, Fournel et Duverger (I'ancien collaborateur de Saint-Simon) prouv^rent sans peine que les sectaires avaient p6ch6 seulement par confiance

(1) Livre des Actes, publi6 par les femmes saint-simoniennes, i833, t. I. (Arsenal, fds Enfantin, 261.)— Vineard, Memoires, pp. 76 et suiv.

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imprudente, par gen^rosile cotiteuse pour euxm^mes; racquittement fut prononce.

Le i5 d^cembre 1882, Enfantin entrait k Sainte- P^lagie avec Michel Chevalier pour subirsa peine. II 6lait profond^ment triste ; la Femme-Messie 6lait appel^e depuis un an, et cependant elle ne venait point ! De 1^ des angoisses exprim^es dans sa pri^re de VAttente: il demand^it k Dieu de lui envoyer enfin sa fille: « Que fait-elle k cetteheure? Depuis si longtemps je Taime ! » II terminail par lapromesse de continuer son oeuvre, de travailler, d'attendre encore (1). La prison lui procura un repos n^cessaire ; depuis un an, toujours en sc6ne, entour6 de disciples dont Tadoration ne le perdait pas de vue, il n'avait pu s'appartenir un instant ; les debats avec Bazard et Olinde Rodrigues lui avaient caus6 des contractions nerveuses. Le moment etaitvenu, disait-il lui-m6me, de renoncer aux habitudes de M(5nilmontant, de ne plus seregarder les yeux dans les yeux. Aussi d6clara-t-il, k son entree en prison, que tons les disciples 6taient rendus k la liberty. Mais alors on vit son strange puissance : tous ces hommes priv6s de lui se sentaient comme des corps

(1) CEuvres, VIII, p. 56. — Une r^publicaine, m6daill6e de juillet, convertie au saint-simonisme, Julie Fanfernot^ s'6tait olTcrte pour ^tre la M^re : Enfantin refusa. Vin^ard la retrouva plus tard k Marseille, pr^chant toujours la doctrine (Vingard, Mimoires, p. i58.)

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sans ^me. Plusieurs le consultaient sur ce qu'ils devaient faire, ou bien venaienl r6der autour de Sainte-Pelagie en implorant une entrevue; lui lenait tout le monde k Tecart, se bornant k envoyer de temps en temps des ordres toujours ob^is.

Michel Chevalier vivait avec lui, toujours docile, mais r^vant k son avenir ; Enfantin lui ordonna de le quitter, de se faire une vie k lui, et finalement Tancien r6dacteur du Globe se s^para definitivement du mattre. Celui-ci cherchait k convertir les republicains emprisonn6s k Sainte-Pelagie; ces jeunes gens acceptaient son tabac et son eau-devie, etchantaient : « Les Saint-Simons sont de bons lurons », mais le succ^s n'alla pas plus loin. Enfantin passait presque tout son temps k r^unir et k faire copier les documents saint-simoniens, afin de pr6parer ces archives qui lui paraissaient devoir ^tre un jour si avidement consult^es par le genre humain. II dut revenir devant le tribunal le8avril, pour les assembl6es illegales tenues en 1882; ce fut une occasion de proclamer sa foi dans TafTranchissement des femmes, dans la bont6 de Dieu « P^re et M^re de tous » ; on Tacquitta de nouveau. Aprfes sept mois, une gr^ce royale intervint; le 1®' aoM i833, Enfantin quittait Sainte- Pelagie.

Pendant ce temps, qu'6taient devenus ses adeptes? Livr^s k eux-m6mes, leur exaltation n'avait

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fait que croitre. Les fiddles venus de Paris avaient regu le meilleur accueil de leurs fr^res lyonnais, qui 6taient plus de huit cents ; ils arrivaient encore enfi^vres par les extases de M^nilmontant, par Tesp^rance de voir apparaitre la M^re. Barrault, le plus passionn^ de tons, avait medit^, en la prenant k la lettre, la parole de son maitre sur le grand 6venement qui devalt s'accomplir en i833 ; qu'etait-ce, sinon Tapparition de la Femme Messie ? i833 devait 6tre Tannic de la M^re. Oil se trouvait la r^demptrice des femmes? En Orient, dans cet Orient myst6rieux, k la foi ardente, qui apparaissait depuis quelque temps aux saint-simoniens comme le pays id6al ; c'est 1^ qu'on devait aller k sa rencontre. Barrault s'en ouvrit k plusieurs de ses amis ; apr^s quelque resistance ils se d6clar6rent pr^ts k le suivre. Deux jeunes filles, dit-on, furent mises en catalepsie et consultees sur la residence de la M6re ; elles d6sign6rent Constantinople (i). Le 22 Janvier i833, anniversaire du jour ou la police 6tait venue fermer la salle de la rue Taitbout, Barrault quitta le titre de saint-simonien et fonda I'association des « Compagnons de la femme ». AUons au-devant de la M^re, s'6criait-il ; une femme, la duchesse de

(1) Julien, Notice sur le saints imonisme (Arsenal, fds Enfantin, 253).

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Berry, agite la France ; une autre, Marie-Christine, dirige la guerre civile en Espagne ; les Juifs parlent de retourner k Jerusalem ; une com^te est annonc6e : tous ces presages montrent que i833 sera une ann6e memorable. Associons-nous pour aller recevoir la M^re : « M^re, disait-il, je suis k toi ! Ton ceil p6n6trant, sous les rides aust^res de ma face, devinera sans peine cet indicible besoin d'aimer et d'Mre aime que rien encore n'apu satisfaire, et tamain, douce et leg^re, en touchant mon front, effacera les sillons qu'y creusa la souff ranee. » Et vingt-quatre saint-simoniens, que suivirent beaucoup d'autres, s'inscrivirent parmi les Compagnons de la femme. Barrault, avant de partir pour Lyon, avait parle au P^re de ses projets encore vagues, A peine la nouvelle association 6tait-elle fondee qu'une lettre d'Enfantin arriva ; ii ordonnait k son disciple d'aller en Orient, de « grouper autocratiquement autour de lui des hommes forts » ; il prescrivait aux missionnaires un c^libat rigoureux, I'observance des pratiques saint-simoniennes, un choeur le matin en Thonneur de la M6re, un autre le soir en Thonneur du du Phre ; le 22 mars devait ^tre le jour du depart. Fortifi6 par cette approbation, Barrault langa un appel k tons pour avoir des volontaires et de Fargent : « Le P6re k Paris, la M^re k Constantinople ! Paris ! Constantinople ! Dieu, sur le vaste

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clavier du monde, a louch6 ces deux notes, et un accord sublime en jaillira (i). »

Une mission de compagnons fut envoy^e dans le Midi pour annoncer le depart ; elle comprenait une dizaine de membres dingus par Hoart, Tancien capilaine d'arlillerie. lis quill^rent Lyon le 5 mars, en bateau, echangeant avec Barrault, qui 6tait sur la rive, les cris r^p^t^s de : « A la M^re ! a la M^re! » Et Ton vit ces 6tranges p^lerins, coiff6s du b6ret rouge, le nom inscrit sur la poitrine, pareourir les villes, entonnant partout leurs chants religieux, annon^ant la d^livrance des femmes, I'affranchissement des prol6taires, le bonheur universel. Bien reQus k Valence, maltrait6s k Nlmes, acclam^s k Aries, ils vont k Marseille saluer le depart de Barrault ; celui-ci fait son entree au milieu de plusde vingt mille personnes, prononce un discours oil sa vibrante Eloquence enthousiasme les Provengaux, et s'embarque le 22 mars, le jour indique par Enfantin. La mission du Midi repartit ; elle explora Tarascon, oil des

(i) Toute rhistoire de cette mission de Barrault et des autres missions de i833 se trouve dans diff6rentes brochures parues k Lyon en i833 et i834, et portant toutes ce titre : i833 ou Vannie de la M^re, (Arsenal, fds Enfantin, 249-253.) II faut y ajouter le Livre des Acies, et VHomme Nouveau oa le Messager du bonheur, publication saintsimonienne en quelques livraisons, parue k Lyon en i833.

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hurlemenis de rage et une pluie de pierres altendaienl les ap6tres ; Castelnaudary, « la ville sainte de rOccident », oti de nombreux habitants 6taient convertis et les regurent en fr6res ; puis, ayant pass6 par Villefranche, Toulouse, Albi, Rodez, ils furent lapid68 k Mende et ne purent traverser le d6partement de la Loz^re que sous la protection des gendarmes ; enfin, apr^s 6tre all6s k Saintfitienne et Givors prScher aux ouvriers le calme, ils rentr^rent k Lyon. Quelques-uns rest^rent dans le Midi pour continuer la propagande : le jeune Vidal s'y donna tout entier, malgr6 les insultes de la foule et malgr6 deux arrestations ; finalement on le traduisit devant la cour de Toulouse, mais un saint-simonien retir6 de la secte, ring6nieur Borel, vint le d^fendre et.le fit acquitter(i).

Parmi les compagnons revenus k Lyon, plusieurs en avaient assez de ces peregrinations et retourn^rent prendre leur place dans les ateliers de Lyon, de Digoin, de Saint-Etienne. D'autres, les aventureux, les « artistes », voulurent recommencer ; douze d'entre eux, conduits par Rog^, all^rent 6vang61iser M^con, Beaune, Dijon, sans grand r6sultat ; ce n'6taient plus les hu6es du Midi, c'6tait rindiff^rence. Apr^s avoir travaill6

(i) Voir plusieurs brochures concernant Vidal h la Bibliothfeque Nationale (Ld *«<>, i85, 186, 187, 188, 189).

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quelque temps comme laboureurs, ils aI16rent k Femey contempler, avec un melange d'admiration et d'horreur, la residence de Voltaire ; mais k Geneve une foule hostile les chassa, et bient6t on revint k Lyon, toujours k pied, dans une mis^re complete. D'autres saint-simoniens, Rousseau et Massol, avaient 6crit k Louis-Philippe afin d'obtenir, nouveaux saint Vincent de Paul, la permission de faire I'apostolat dans les bagnes ; leur lettre n'ayant pas requ de r6ponse, ils se mirent en route pour 6vang61iser I'Allemagne. A Stuttgart Taccueil fut bon, mais k Augsbourg un ordre d'expulsion les attendait ; Rousseau dut revenir k Strasbourg, d'ou il adressa au roi de Bavi^re une lettre v6h6mente. Terson, ancien pr6tre catholique, partit avec un ami pour convertir les montagnards des Pyr6n6es ; deux autres se rendirent en Angleterre, ou Fontana, un r^fugie italien, enseigna publiquement la doctrine. Un groupe d'ouvriers passa en Am^rique afin d y 6tablir une colonie, devangant ainsi Tlcarie de Cabet. Quelques ardents se demandaient si ce n'6tait pas le nouveau monde qui renfermait la Femme attendue ; ainsi Duguet, prenant le titre de « chevalier de la M^re », quitta M6nilmontant pour visiter TAm^rique, non « la froide et s6che Am6rique des Jackson et des Adams », mais celle des Bolivar et des Cortez; il croyait trouver dans ce pays les

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fondemenls d'une autre Jerusalem, d'une autre Rome. Le manque d'argent Tayant retenu en France, il alia pendant deux mois propager la foi dans le Centre, faisant tour k tour le metier de terrassier, de chaudronnier, de couvreur, de manoeuvre.

Suivons maintenant Barrault et ses compagnons, Ic m6decin Rigaud, Tingenieur Tourneux, le compositeur F61icien David, auxquels d'autres vinrenl se joindre. Le bateau qui les emportait avait pour second le jeune Garibaldi ; le mystique italien 6tait fait pour admirer ces pterins et leur t^moigna les plus grands ^gards. Barrault imposait k ses hommes une discipline s6v6re : Fun d'eux, qui avait os6 lui r^sister, dut faire penitence devant toute la troupe. On vint d^barquer k Stamboul ; conformement aux ordres d'Enfantin, les compagnons, qui ne saluaient plus aucun homme, se d(^couvrirent devant toutes les femmes qu'ils rencontraient ; la legende raconte qu'ils s'agenouillaient devant elles. Des rassemblements se form^rent autour d'eux ; le gouvernement turc les fit arr6ter et jeter sur un vaisseau qui les transporta jusqu'^ Smyrne. Dans cette villa leurs esp6rances se r^veillerent : une prophetic grecque annongait la venue d'une femme k Byzance ; dans le Liban, lady Stanhope predisait Tapparition de la Femme- Messie. Un journaliste frangais demeurant k

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Smyrne, ancien ami de Manuel, leur rapporta ce mot du grand oratcur liberal : « II n'y aura en France une grande revolution sociale que par les fcmmes. » Tons les soirs, sur la terrasse de leur maison, F^licien David jouail du piano ; une foule nombreuse s'amassait dans les rues voisines pour r^couter.

Mais bient6t les dissensions commenc6rent.

Barraull disail avec une conviction absolue : « La M^re paraitra au mois de mai, k Constantinople, elle est juive. » D'autres avaient quelques doutes ; Rigaud voulait chercher la M^re dans Flnde : « Je me rappelais, dit-il, les grandes illuminations du po^te Duveyrier, peignant au P^re I'^pouse nouvelle, errante aux valines de THimalaya, nourrie des grandes poesies des livres orientaux, et penetr6e dans ses chairs d^ Tamoureuse ardeur de ses climats. » La tyrannic de Barrault lui fit quitter la mission. D'autres all^rent voir lady Stanhope, et re^urent d'elle de Targent qui venait fort k point ; David visita Jerusalem. Enfin Barrault luim6me fut ^branl^, se demanda si Tapparition de la M6re 6tait prochaine. C'est alors qu'arriva la grande nouvelle : le P6re 6tait libre et partait pour rfigypte. Tous les p^lerins ne song6rent plus qu'^ le rejoindre ; bientdt, comme nous le verrons, ce fut lui-m^me qui les somma de renoncer k leurs mystiques esp^rances. L'6trange folic des « com-

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pagnons de la femme » ne deraeura cependant point compl^tement inutile : sans ce voyage, Felicien David n'aurait jamais fait le Desert (i).

En France, le saint-simonisme vivait toujours, et beaucoup de fidMes gardaient Tespoir d'un succ6s prochain. Les deux anciens capitaines, Hoart et Bruneau, avaient les premiers donn6 Texemple du travail. Bruneau alia s'^tablir k Digoin comme entrepreneur. Hoart obtint k Grenoble la direction de plusieurs ateliers avec soixante-quinze ouvriers ; il faisait sa besogne sous le costume saint-simonien, v6n6r6 par les ouvriers, trait(^ avec d6f6rence par les officiers de son ancien regiment, qui tenait garnison dans la ville ; et il 6crivait k Enfantin : « P6re, ma vie se d^veloppe, et je m'apergois chaque jour combien nous 6tions dans les abstractions quand nous ne faisions que de la science ; je vous b^nis de nous avoir arrach^s k nous-m6mes pour communier plus intimement avec le nonmoi, avec le monde (2). »

(1) Le livret du Desert^ qui avait d'abord dii etre fait par Duveyrier, fut Toeuvre dc Colin, un des saint-simoniens conduits par Enfantin en Egypte.

(2) Livre des ActeSy I, lettre de juin i833.

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A Lyon, Ic groupe des disciples 6tait encore nombreux. Sans parler d'Arl6s-Dufour, qui demeura toute sa vie Tami fiddle d'Enfantin, plusieurs Lyonnais tent^renl de donner k leurs theories un commencement de realisation ; la librairie de M™® Durval leur servait de centre et publiait les brochures saint-simoniennes. Apres la sanglante emeute de i834, Terson vint pr^cher la paix et condamna I'emploi de la baionnette chez les ouvriers comme chez les soldats ; mais, en m^me temps, effray6 par la mis6re des canuts, il publia le Cri du peuple, brochure ou ce refrain lugubre est sans cesse r6p6t6 : « Malheur k moi qui suis peuple! (i) » Un industriel, Derrion, publia un projet d'organisation de Tindustrie et fonda une society cooperative de production qui devait prendre peu k peu la place des patrons, en leur offrant une indemnity au lieu de les miner par la concurrence : leprojetn'aboutitpoint(2). Quelques autres Lyonnais, aux tendances mystiques, montraient une exaltation qui arriva jusqu'^ la folic. L'un d'eux, Monfray, se crut inspire par des genies d'en haut et se proclama le roi de lintelligence humaine ; k ce titre il langa des decrets pour ordonner le bonheur de tons, T^galite des hommes

(i) Terson, un Saint-Simonlen au peuple de Lyon; Lyon, i834 ; — le Cri du peuple ; Paris et Lyon, i835. (2) Derrion, Constitution de I'industrie ; Lyon, i834.

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el des femmes ; enferm^ quelques semaines dans un asile d'alien6s, Monfray recommenQa ensuite de plus belle, en s'inlitulant « le Sauvage des bois » (i).

A Paris, le saint-simonisme subsistait, d'une part dans la famille des fiddles, d'aulre part dans le groupe feminin qui s'^tait form^ pour affranchir son sexe. Ce groupe fonda un journal qui, paraissant k des dates irreguli^res, s'appela tour k tour la Femme litre et la Tribune des femmes; quand les premieres fondatrices, D6sir6e V6ret et Marie- Reine Guindorf, eurent passe au fourierisme, le journal fut dirig6 par Suzanne Voilquin, une ancienne ouvri^re, qui a compost plus tard un curieux r^citde sa jeunesse (2). EUe-m^me appliquait dans sa vie les idees nouvelles ; ayant d^couvert que son mari 6tait 6pris d'une jeune fille de la secte, elle fut la premiere k lui conseiller d'aller vivre avec celle-ci, et n'h^sita pas k raconter dans son journal ce sacrifice fait a I'amour libre. II y avaitd'^tranges choses dans cette feuille : « Gloire, disait-elle, aux femmes qui toujours sont restees dignes et graves ! Mais aussi gloire aux femmes qui, suivant Tinstinct de liberty qui etait en elles,

(1) V. plusieurs pieces sur Monfray h la Bibl. nationale (Ld^^o 181, 182, i83, 184, 208, 209).

fa) Souvenirs d'une fille du peuple ou la Saint-Simon ienne en Eyyple, 1866.— Le journal des femmes est a I'Arsenal, fds Enfantin, 262.

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ont aplani la route de notre emancipation ! Quels que soient les d6sordres ou leur faiblesse a pu les entrainer, se fussent-elles plong6es dans la fange, leur nom un jour sera b6ni. » Une coUaboratrice proposait deux sortes de rubans pour les « femmes nouvelles » : celles qui voulaient raster soumises k la morale chr6tienne prendraient le dahlia ; les autres, qui s'etaient aflfranchies des regies anciennes, porteraient un ruban ponceau. Et Ton fulminait contre tons ceux qui raillaient ces beaux projets, qui ne voulaient point substituer au manage les unions « successives ou plutdt progressives ».

Ce journal paraissait pourtant arri6r6 k certaines femmes. L'une d'elles, Claire D6mar, affolee par les theories d'Enfantin, publia un opuscule pour combattre la moderation des saint-simoniennes ; elle y bl^me la distinction ^tablie par le P^re entre les natures constantes et inconstantes, car les premieres n'existent pas ; elle reclame des relations sexuelles entre les fiances comme prelude au mariage. Pen de temps apr^s, Claire Dc^mar se suicidait avec un jeune saint-simonien, Desessarts ; tons deux, atteints de folie mystique, proclam^rent avant de mourir la saintet6 de leur conduite : « Dans le temps od nous vivons, ccrivit Desessarts, tout est saint, meme le suicide !... Malheur h qui ne se decouvrirait pas

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devant nos cadavres, car celui-1^ est impie (i). » II y avail des saint-simoniennes d'esprit plus sain et de condition plus relev^e ; ce furent elles qui, sur le desir d'Enfanlin, se mirent k publier en i833 le Livre des Actes, sorle de journal officiel relatant les fails el gesles des missionnaires. Ce recueil ful d'abord dirig6 par M^^ Fournel, donl le mari publiait en m^me lemps un pr6cieux catalogue, la Bibliographie saint-simonienne, « Que nos r^cils, 6crivail-elle en commenganl, que nos recils, comme une douce musiquc, aillenl r6jouir le coeur du P6re jusqu'au fond de sa prison ; que la M^re, objel sacr6 des d6sirs de lous, quelle que soil la conlr^e qui nous la d^robe encore, que la M^re y puise Theureuse cerlilude que lous sonl pr^ls pour sa venue. » Quand Cecile Fournel ful parlie pour I'Egyple, la direction ful prise par Marie Talon, personne plus calme, au Ion moins exalte. Le recueil disparul au milieu de

Quant aux hommes, k ceux qui formaienl la famille de Paris, leurs reunions demeuraienl p6riodiques. Les bourgeois s'en 6cart^rent pen k peu,

(i) II yeut encore d'autres curieuses brochures « f6ministes » en i833, comme Tout pour les femmes^ par Rousseau ; Aux femmes juives, par Colin; Libert^, femmes ! par Justus. Plusieurs 6taient faites par des femmes, comme Proclamation aux femmes, par Adele de Sainl-Araand (i834), et d'autres. (Fds Enfantin, 25o»253, h I'Arsenal.)

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sauf quelques-uns des « fils de Lambert », et la famille ne se trouva plus composee que d'ouvriers. La propagande individuelle n'avail pas ce§s6, mais elle^tailpeufruclueuse. Le petit troupeau choisit comme pasteur Vingard, le joyeux chansonnier k Vkiae naive, qui s'etait fait aimer de tous; le boute-en-train de la bande 6tait un autre ouvrier, Gall^. II organisa les reunions du dimanche, h. soixante-quinze centimes par t^te, ou Ton chantait des choeurs saint-simoniens ; une autre fois on promena, toujours en chantant, le buste de Saint-Simon a travers les rues. Dans certains theatres de boulevard, les fiddles allaient en nombre et, d^s que I'entr'acte commen^ait, leur chef donnait le signal d'un choeur (i).

C'6tait k cela que se bornait ractivit6 des adeptes; Theure des grands devouements 6tait pass6e. On le vit dans une circonstance curieuse, dont Vingard nous a conserve le r6cit. La famille apprit par le gardien de M^nilmontant qu'une jeune fille la convoquait pour un jour determine, k sept heures du matin ; on vint au rendez-vous et, apr^s une heure d'attente, on vit apparaltre une jeune fille p^le, tremblante, portant une robe bleue drapee k la grecque, un voile bleu rejete en arriere, et une couronne de roses blanches. Apr^s

(1) Vin(jard, Memoires, pp. ii4 et suiv.

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un silence elle dit : « J'ai vingl et un ans, j'ai atteint r^ge de ma majorite, et je me voue k Taposlolat saint-simonien. Je veuxrejoindre le p^re Enfanlin en Egyple ; j'ai besoin pour faire ce voyage d'un homme qui me dirige et me d^fende dans ma mission, et je fais appel au plus aimant, au plus intelligent, au plus fort d'entre vous. » Tous 6coutaient stup6faits ; elle leur laissa un instant de recueillement, puis remit leur r^ponse k un mois. A la date fixee, on la vit revenir dans le m6me costume, et, s'adressant ^ la famille, elle dit : « J'attends. » Un silence embarrass^ r6gnait parmi ies assistants ; un homme assez kg6, Demersan, indign6 de la mollesse des jeunes, s'offrit : « Vous Stes sans doute le coeur qui me comprend, ditelle, mais votre bras serait impuissant k me d6fendre. » Quelques autres, piques d'honneur, se pr^sent^rent, mais aucun ne lui convint. Elle fixa pour un autre jour une troisi^me reunion ; celle-ci venait de commencer quand une dame entra en criant : « Ma fille ! rendez-moi ma fille », et tomba frapp6e d'une attaque de nerfs. La jeune fille se retire avec elle, puis revient : « Je c^de k ma m^re, dit-elle, je rentre dans mon tombeau ; prenez mon voile, suspendez-le pieusement en souvenir de mon acte. » On n'entendit plus jamais parler d'elle.

A part cette singuli^re aventure, Ies assemblies g6n6rales de la famille avaient surtout lieu pour

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recevoir Ics fr6res revenant d'Egypte ; une fois on offrit solennellement un souvenir k George Sand, qui pour plusieurs ofTrait le module de la femme de ravenir. Commele groupe s'6gr6naitpeu ^peu, Vingard essaya de le conserver en lui donnant un but pr6cis, et le transforma en comit6 de redaction d'un journal ; ainsi»parurent la Ruche populaire, puis r Union, C'6taienl des recueils exclusivement ouvriers, qui n'eurent pas longue vie, d'aulant plus que les saint-simoniens s'y trouvaient aux prises avec les r^volulionnaires ; on y rencontre des articles int^ressants, et surtout de nombreuses poesies oil les prol^taires exprimaient d'une faQon incorrecte, mais chaleureuse, leur id^al politique et leurs illusions sur un avenir prochain.

Si nous avons racont^ en detail les Episodes bizarres de la dispersion, ce n'est pas pour le plaisir de railler les folies de quelques enthousiastes, mais parce qu'il y a 1^ un ph6nom^ne psychologique int6ressant. L'influence du milieu se montre ici dans toute sa force ; des jeunes gens intelligents et cultiv6s, demeurant dans la ville sceptique par excellence, furent amends par T^tat d'ivresse oh ils s'entretenaient mutuellement h oublier la reality, k prendre pour vraies les proph6ties les plus ^tranges ; ils m^pris^rent tout, injures et souffrances, pour en hMer raccomplissement.

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II faut dire que cela se passait en i83i, en pleine crise romantique ; mais rexplication de ces bizarreries est plus g6n6rale, elle doit 6tre cherchee dans cette psychologie des foules et des sectes, dont les sociologues ^tudient aujourd'hui les effets ; le fanatisme que la doctrine d'Enfantin d^veloppa chez ses adherents peut nous faire comprendre celui des Anabaptistes de Munster ou des Puritains de i648. Aucune religion peut-6tre dans notre siecle n'a inspire un enthousiasme aussi grand que le saint-simonisme.

Tous ces jeunes gens 6gar6s dans un r6ve mystique vinrent se heurter contre le prosaisme de la vie r^elle, et alors la disillusion commenQa. Beaucoup pens^rent qu'ils avaient 6t6 dupes en se d^vouant k sauver le monde ; puisque celui-ci persistait dans son 6golisme et ne cherchait que Targent, eux aussi voulurent avoir la fortune et les honneurs. Duveyrier, quand on lui proposa en i834 d'aller rejoindre le P6re en Egypte, r6pondit que comme saint-simonien il prenait ses invalides : « Je ne suis pas de la classe des h6ros pour cette vie, ajoutait-il; je deviens personnel, 6goiste, je veux faire mon chemin moi-m^me et dans le monde. » Rappelant enfin qu'il avait pass6 tout rhiver de 1882 k i833 sans avoir de quoi faire du feu, il se promcttait d'am^liorer sa condition et concluait joyeusement : « Je suis convaincu que

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je deviendrai un richard (i). » Duveyrier se calomniaii, il 6lait incapable de poursuivre la richesse el de se vouer au culte du moi ; mais beaucoup raisonnaient comme lui et concevaient les m^mes esp^rances. Elles ne furent pas digues : la plupari des anciens seclaires arriverenl k la fortune; ce fui Ati k leur etroite union, qui mil en commun beaucoup d 'intelligence et d'activit6; mais cela tint egalement k Toptimisme robuste, k Tamour du travail, k toutes les vertus que leur avait donn^es le saint-simonisme. Sou vent des sectes restreintes, vivant au milieu de grandes foules aux croyances differentes, douees par leur foi d'un ressort particulier, sont arrivees k la richesse : ainsi les Juifs au moyen ^ge, les protestants sous Louis XIV, les Parsis dans Tlnde; il en fut de m^me des disciples d'Enfantin. Leur doctrine les poussa d'ailleurs vers les entreprises qui allaient ^tre les plus profitables ; les chemins de fer, que leurs contemporains consid6raient encore avec defiance et crainte, leur parurent le besoin le plus pressant de la France.

C'est une tendance naturelle de refuser le titre d'apdtres k des gens qui s'enrichissent ; on les accusa de n'avoir, m6me avant la dispersion, cherch6 que Targent, et de n'6tre plus depuis lors

(i) Lettre in^dite a G. d'Eichthal, 12 mars i834.

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qu'une societe d'ambitieux ligu6s, comme il fut dit plus tard, « pour obtenir radjonction de leurs capacit6s ». C'6tait une erreur et une injustice. La secte mourut en i833, mais Tesprit saint-simonien subsista ; il entretint chez ses adeples le d6sir d'associer tous les peuples par Tindustrie et la science; il les emp^cha de se laisser enti^rement absorber par les affaires, et maintint chez eux I'attention pour les doctrines philosophiques et religieuses. L'histoire de cette 6cole ne finit done pas k la prison de Sainte-P61agie, ni m^me au retour d'figypte ; sous Louis-Philippe et sous Napoleon III, il y eut non seulement des saint-simoniens, mais une doctrine saint-simonienne. Les sectaires assagis gard^rent un souvenir joyeux et reconnaissant des enthousiasmes un peu fous de leur jeunesse, Renan ^crivait en 1866 k propos des ap6tres chr^tiens (1) : « Ceux qui savent quel tr^sor inappreciable est pour les membres encore existants de Tfiglise saint-simonienne le souvenir de M6nilmontant, quelle amiti6 cela cree entre eux, quelle joie luit dans leurs yeux quand on en parle, comprendront le lien puissant qu'^tablit entre les nouveaux fr^res le fait d'avoir aim6, puis souffert ensemble. »

Avant de suivre dans la vie pratique les adeptes

(1) Les Apdtres, p. 148.

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restes fiddles k leurs convictions, il faul monlrer dans quel 6tal d'esprit le saint-simonisme laissa les hommes qui, apr^s y avoir cru, Tabandonn^renl, soil dans les premiers temps, soil lors du schisme de Bazard, soit au moment de la dispersion. Les uns, en se separant de Bazard et d'Enfantin, gard^rent les id6es mattresses de Saint- Simon; les autres passerent au fourierisme; quelqucs-uns revinrent au christianisme.

Les premiers se reconnaissent k un trait commun : leur foi dans Tid^e de progr^s; le progr^s demeure pour eux la base de Thistoire, la loi de rhumanit6, la source de toutes les esp^rances. Buchez avait 616 le premier dissident. II se fit aussitdt chef d'6cole k son tour, et, k la fin de d6cembre i83i, fonda fJS'arop^e/i, journal tout impr6gn6 des id6es de Saint-Simon. L'EuropSen se propose de suivre le mouvement philosophique et en m6me temps d'indiquer les reformes sociales r6alisables : Tassociation, la communaut6 d'id^es, la guerre contre Tegoisme, voil^ le but k poursuivre. Actuellement T^goisme est souverain; Ti^ducation est sacrifice k Tinstruction, TUniversit6 n'a pas su remplacer le cat6chisme. La science

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ne progresse que lentement, par les decouvertes de quelques travailleurs Isolds; r^conomie politique, au lieu de suivre la tradition g6n6reuse des ecrivains frangais, de Quesnay, de Turgot, de Necker, s'est mise k T^cole des froids et durs savants anglais ; Tart, en pleine decadence, recherche rimmoralit^. C'est ^ la France de faire sortir TEurope de cette anarchic; loin de rejeter le patriotisme comme une chose m6prisable, comprenons la puissance de notre pays, reconnaissons que toutes les grandes choses se sont accomplies par lui. — Tout cela, Buchez I'a emprunt^ k Saint-Simon. II glorifie ce philosophe d'avoirr^uni comme en un tr^sor les id6es congues par le xvni® si^cle, et de les avoir vivifi^es en y introduisant la charity chr6tienne. Adoptant presque sans changemen t le syst^me historique des saint-simoniens, il distingue dans la suite des temps une s6rie d' « Ages logiques », dont chacun comprend une periode organique etune p6riode critique. Plus tard I'^cole buch6zienne revint au christianisme, et son chef lui-m6me mourut en bon catholique.

Lerminier avait 6te quelque temps saint-simonien ; r^dacteur du Globe, il avait fait I'apoth^ose de Saint-Simon ; pr^dicateur de la secte, il avait port6 le costume bleu et harangu6 plusieurs fois Tauditoire de la salle Taitbout. Un de ses «amis le d6tacha de I'^cole, et bient6t Tancien journaliste

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devint professeur au College de France. Alors il jugea de sang-froid Sainl-Simon el ses h6ritiers : le premier lui apparul comme un philosophe de talent, qui avait m6\6 des vues profondes k beaucoup d'erreurs ; au P^re il reprocha le retour vers la theocratic, les aberrations morales, Tinsuffisance des etudes psychologiques. L ecole, selon lui, a eu la gloire d'affirmer les droits de la capacity, d'opposer Tassociation k r^goKsme, de preparer une economic politique nouvelle ; trop pressee d'arriver au triomphe, elle a gaspille tout un avenir en moins d'un an, mais toutes les questions importantes se trouvent poshes par elle. « Le saint-simonisme est, pour ainsi dire, une table des mati^res vaste et confuse, un prospectus Mtif de la philosophic frangaise du dix-neuvieme si^cle. » Les projets de r^formes exposes par Lerminier dans sa Philosophie du droit prouvent qu'il voulait remplir quelques chapitres de cette table (i).

Les dissidents qui s'^taient eioign6s k la suite de Bazard trouv^rent un organe dans la Revue encyclopidique, dont Hippolyte Carnot avait la direction. C'est 1^ que Charton publia les MSmoires d'un pridicateur saint-simonien, le document qui

(i) Lerminier, Philosophie du droits i83i, appendice (c'est le premier jugement sur Saint-Simon), et II, p. 268 (c'est le second) ; Lettres philosophiqaes dans /?. des Deux MondeSf i5aoilkt 1882. — Sur Lerminier, V. Globe, 21 avril, 12 et 18 mai, 6 aout i83i.

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nous fait le mieux comprendre rattraction exerc^e par la doctrine, les progr^s de T^cole et sa chute soudaine. Jean Reynaud 6crivit dans le m^me recueil un article remarquable sur I'association qu'il venait de quitter (i). — La secte, dit-il, eut le grand m6rite de formuler des principes g6n6raux sur Tam^lioration du sort des classes laborieuses, sur le classement par capacity, qu'elle substituait aux privileges h6r6ditaires. « Ce n'6tait ni un Goran ni un L^vitique ; c'^tait une conception avec un cadre, une preface avec une table des mati^res. » L'^cole avait commence des 6tudes precises sur chaque question lorsque survinrent les journ6es de juillet; aussitdt s'ouvrirent des perspectives nouvelles : il ne s'agissait plus d'elaborer lentement des projets, mais de presenter des solutions. Malheureusement on n'etait point pr6par6 pour cela, on n'avait m^me pas une doctrine arr^tee ; la m^me salle de predication 6tait un jour un club, le lendemain un tabernacle. La t^che des saint-simoniens se trouva finie le jour oil leurs grandes id^es furent devenues populaires ; trouver la solution de chaque probl^me, une soci^te hi^rarchique ne le pouvait point : « Les decouvertes philosophiques ne se font pas de compagnie. » La triste morale d'Enfantin, les conflits entre lui,

(1) De la SocUU saint-simonienne, dans le t. LIII (1882), pp« 9 et suiv.

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Rodrigues et Bazard, lous trois pretendants k la direction supreme de rhumanil6, onl achev6 la ruine du sainUsimonisme.

Jean Reynaud et Pierre Leroux expos^rent dans la Revue encyclopidique leurs propres theories. D'apr^s eux, un changement heureux est en train de s'accomplir. La philosophie, la religion, Tart, la politique, 6taient demeur^s jusqu'ici fragmentaires ; Napoleon avait fragments les hommes, pour avoir de bons specialistes ; T^clectisme et le doctrinarisme avaient fragmente les id6es, par impuissance. Mais aujourd'hui, conform^ment aux provisions de Saint-Simon et de Ballanche, tout se rapproche, tout se rOunit ; les doctrines allemandes, qui avaient agi quelque peu sur Saint-Simon et beaucoup moins sur ses disciples, grandissent en influence : partout pOn^tre TidOe du progrOs, base de la philosophic nouvelle. Celle-ci continue la philosophic du siOcle dernier ; on a r6p6t6 k tort (et ce reproche vise particuliOremcnt Bazard et Enfantin) que I'Opoque de Voltaire ne savait que dOtruire. Le dix-huiti6me siOcle, comprenant qu'il ne pouvait combattre le christianismequ'^ la condition de le remplacer, a d6couvert la th6orie de la perfectibility. Cette thOorie avait 6t6 rendue possible par le rationalisme cart6sien ; Pascal le premier Ta formulae, Perrault et Lamotte Tout d6veloppc^e. Ainsi Ic si6cle des encyclopedistes, loin

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d'etre le conlradicteur et Tennemi du si^cle pr6c6deni, a h6rit6 de lui un principe d'ordre dont notre ^poque doit se servir pour la reconslruclion. Les principes du dix-neuvi6me si6cle sont la souverainet6 du peuple, attaqu6e k tort par quelques saint-simoniens, et T^galit^, qui doit avoir sa place en m6me temps que la liberty ; le but, c'est raffranchissement des proli^taires, affranchissement que le tiers 6tat realisera s'il veut 6viter une r6 volution. En m^me temps viendra raffranchissement des femmes, d^s qu'on aura cr66 pour elles une Education veritable. Tout cela doit se faire peu k peu, avec le temps.

Telles sont les principales opinions soutenues par la Revue encyclopidique ; elles appartiennent k cet ensemble d'id^es que le saint-simonisme n'a pas invent^es, mais a popularisEes (i). Ces id^es, comme le faisait remarquer la Revue, commengaient k pEn^trer dans le clergE chr6tien ; Tabbe Gerbet, par exemple, essayaitdans ses conferences de concilier la th^orie du prog^s avec le dogme catholique. La Revue indSpendanie disait quelques ann^es plus tard : « Le saint-simonisme est dans le peuple par le communisme, dans la bourgeoisie par les journaux de toutes les opinions. Le saint-

(i) La Revue encyclopddique eut pour collaborateurs plusleurs des anciens saint-simonicns : Laurent, £mile P^reire, Saint-Ch^ron (gendre de Bazard).

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simonismeestpartout (1). » Jean Reynaud et Pierre Leroux conlinu^rent s^par^ment leurs travaux. Tous deux oni cherch6 k resoudre le probl6me de la destin^e humaine, et surtout celui de la sanction finale, en remplagant le dogme chr^tien de la vie future par le dogme saint-simonien de la vie eternelle : Tun faisait voyager T^me, accompagn6e de son corps, k travers des astres diff^rents ; Tautre la faisait passer d'un corps k Tautre, sans qu'elle abandonndt la terre. Tous deux pr^chent la solidarity, I'association ; mais Pierre Leroux a eu I'honneur de r^habiliter la famille, la patrie, la propri6t6.

Get infatigable lutteur appela toujours Saint- Simon son maltre et, comme on avait devant lui traits ce philosophe de mendiant, de parasite, il r6pondit : « Tout ce qui pense aujourd'hui pense k travers le cerveau de ce parasite; et le fait se tralne, en bottant, vers la realisation des chim^res 16gu6es ^rhumanit6 par ce mendiant (2). »

Le disciple direct de Saint-Simon ne demeurait pas non plus inactif. Quelques mois apr^s sa rupture avec Enfantin parut un choix des Merits du

(1) Dupr6, Du Communisme, dans la Revue Indipendante, 1841, pp. 337 et suiv.

{2} La Gr^ve de Samarez (i863), t. 1, 1. II, 2" partie, ch. xxx. — Ailleurs (t. II, 1. II, 2* partie, ch. xvii), Pierre Leroux, causant avec Victor Hugo, lui reproche de n'avoir jamais fait un vers en I'honneur de Saint-Simon*

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maitre, avec une preface oil Rodrigues revendiquait la direction du saint-simonisme et proposait sur le mariage le maintien du statu quo jusqu'a ce que les femmes elles-m^mes eussent pos6 les regies de la morale nouvelle, Mais ce fut surlout Tam^lioralion pratique du sort des ouvriers qui Toccupa d^sormais. On ne pouvait y arriver qu'apr^s avoir combl6 Tabime creuse entre les riches et les pauvres ; aussi chercha-t-il k fonder un journal, le Patriate de i84o, qui devait s'adresser aux uns et aux autres ; un essai encourageant avait 6i6 fait dans TEst par Vlndustriel alsacien, qui pr^chait la conciliation. En pr6parant ce journal, Rodrigues fut amene k s'entretenir avec beaucoup d'ouvriers, k connaitre leurs oeuvres ; il eut la joie de decouvrir chez eux des poMes genereux, amis du progr^s pacifique ; et, n'ayant pas r6ussi k fonder un organe p^riodique, il voulut du moins faire connaitre ces vers. Ainsi parurent en 1841 les Poesies sociales des ouvriers, avec une preface pleine d'esp6rance : « Le moment est venu, dit I'auteur, de fonder dans la presse, dans les chambres, dans la bourgeoisie, dans les ateliers, un nouveau parti politique, celui de la paix et du travail, de la conservation et du progr^s, le parti social. » Les poesies de ce recueil sont parfois incorrectes, souvent prosaiques, mais Finspiration en est toujours 61e- \6e.

l(r>. l'eCOLE SAINT-SIMONIENNE

L'un saluc Teloilc qui se UHe, cclte sainle clarl6,

Qui, r^chauffant les coeurs, pr6cfede sur la terre Un r^gne universe! de paix, de charity.

L'auire, Ponty, ouvrier vidangeur, c^l^bre dans Saint-Simon le pr^ciirseur de Tavenir. Savinien Lapoinle, ce cordonnier qui dut k George Sand un commencement de c^l6hni6 po^tique, s'ecrie :

Ne cro} ez pas, amis, h ces gens qui toujours Boursouflent leurs Merits de furibonds discours : Rien de grand ne jaillit de leur cerveau malade ; Non, Tavenir n'est plus sur une barricade !

Mais au milieu de ces paroles pacifiques 6clatent d6j^ les oris de haine. Tant6t c\est le pauvre qui demande pourquoi le sort Fa condamn6 au malheur:

Notre sort est-il done de naitre pour souffrir ? L'existence, pour nous, sera-t-elle sans charmes ? Verserons-nous toujours sueurs et sang et larmes ?

Tant6t c'est I'homme du pen pie qui fl^trit le riche, auteur des prostitutions :

C'est une chose atroce ! A toi toute ma haine ! Au pilori du peuple il fautque je t'enchaine (i).

La publication de Rodrigues aurait dft montrer k la bourgeoisie les dangers que lui faisait courir

(i) La plupart de ces po6sies sont extraites de la Ruche populaire, le recueil fonde par Vingard. V. dans ce recueil, sur Rodrigues, les num^ros de Janvier et

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son indifference k regard des masses populaires ; mais le livre passa presque inapergu. Rodrigues s'occupa ensuite de fonder une caisse des relrailes ouvri^res ; en i844? ^n m^moire k ce sujet fut 61abor6 dans une commission presid^e par M0I6 ; d'anciens h6tes de M^nilmontant, comme d'Eichthal et Michel Chevalier, s'y rencontr^rent avec Rodrigues et son ami Duverger, avec des 6conomistes comme Hippolyte Passy et des moralistes comme Ag6norde Gasparin. Mais le projet n'aboutit pas, et le disciple de Saint-Simon dut attendre des jours meilleurs. Nous le retrouverons en 1848. Tous ceux dont nous venous de parler se r6clamaient de Saint-Simon ; d'autres, au contraire, abandonnant compl^tement leur ancienne foi, se ralli^rent au fouri^risme. Les rapports entre les deux sectes avaient d'abord et6 peu amicaux. Fourier avait envoy6 ses ouvrages k Enfantin, dans Tesp^rance de le convertir ; Enfantin k son tour lui fit parvenir les principaux livres de Saint-Simon, et Fourier, apr^s les avoir parcourus, en fit une critique acerbe qui lui attira du P^re une r6ponse ironique et polie : louant la franchise de Fourier, bien 61oign6e de la politesse admise par « les civi-

juin 1841, et dans VUnioriy qui lui fait suite, celui d'avril 1844 sur la caisse des retraites. Cuvillier-Fleury dans le Journal des D^bats (26 novembre 1841) blAma la publication de Rodrigues.

lis6s », il lui monira que loutes les idees capitales de Saint-Simon lui avaient ^chappe dans une lecture trop rapide. L'auteurdela Thiorie des quaire mouvements proposait k ses 6mules de professer « dubitativement » la morale soci6taire ; le chef des saint-simoniens refusa en declarant qu'entre Saint-Simon et Fourier leur choix 6tait fait. Celuici, bless6 dans son orgueil, exaspere par le succes de r^cole adverse, publia contre elle en i83i une brochure virulenle. D'apr^s lui, elle r^tablit le plus « obscurant » des gouvernements, la theocratic, et le plus odieux des droits f^odaux, la mainmorte ; sa caract6ristique est le j^suitisme, le « cam616onisme » ; ses efforts tendent surtout k seduire de riches donateurs ; tout ce qu'elle fera de bon sera pill6 dans le syst^me societaire ( 1 ) . — Cette derni^re accusation, les fourieristes la reproduisirentmaintes fois contre Enfantin ; Consid^rantpretenditplustard queTranson avait surpris sou vent le P^re lisant en cachette la Th^orie des quatre mouvements (2) ; mais Lechevalier, dans une conf6-

(1) PUges et charlatanisme des deux secies Saint-Simon et Owen^ i83i. — V. une lettre de Fourier aux saint-simoniens dans le Globe, 19 octobre i83i. La lettre d'Enfantin h Fourier, in^dite, est aux archives saint-simoniennes. Plus tard Gu6roult, dans le Globe (27 mars 1882), loua le fourierisme.

(2) Stein, Geschichte der socialen Bewegung in Frankreichy i85o, II. p. 206.

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rence faite en presence de Fourier, a d6clar6 qu'on ne pouvait reprocher k Enfanlin aucun plagiat.

Jules Lechevalier, nous Tavons vu, 6tait un des plus remarquables predicateurs et missionnaires saint-simoniens. Lors du schisme de Bazard, il ne youlut suivre aucun des deux anciens papes, et proclama I'intention de se remettre seul k chercher la virile en commengant par 6tudier le fouri6risme. Quelques semaines apr6s, un des fiddles d'Enfanlin, Abel Transon, s'^loignail k son tour, non par repugnance centre la morale nouvelle, mais au contraire parce qu'il jugeait le syst^me insuffisant et incomplet ; dans un manifeste adresse a ses anciens fr^res de doctrine, il leur montra les lacunes de leurs croyances : « Saint-Simon, disaitil, ne nous ayant rien appris sur la nature de Tindividu ni sur les relations intimes des deux sexes, sa doctrine nous laisse dans I'impuissance de rien concevoir et de rien r6aliser comme association, qui ne soit pasune simple copie du pass6. » Enfantin a propose une morale k titre provisoire, en attendant la parole de la femme, tandis que Fourier a construit d^s 1808 une morale complete, qui enumifere et justifie toutes les passions ; c'est Ik qu'il faut chercher la v6rit6 (1).

(1) Simple Ecrit d'Abel Transon aux saint-simoniens, 1882. — Peu aprfes, Transon exposa le systtjme soci^taire dans la Revue encyclopedique.

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Lechevalier, bientdl convaincu par la lecture des livres de Fourier, entreprit de convertir les sainl-simoniens au syst^me societaire et fit, avec Taide de son nouveau maitre, une s6rie de leQons devant un auditoire compost en majorite de ses. anciens coreligionnaires. Saint-Simon, selon lui, demeure « Tannonciateur de I'^re sociale nouvelle )) ; Fourier a trouv6 les solutions. Enfantin n'usait le plus souvent que de st6riles metaphores et d 'abstractions vagues ; chez Fourier, tout est pr^cis6 jusqu'aux moindres details; entre Tindividu et rtiumanite il a donn^ une place au groupe, k la phalange. Au lieu de classer tons les hommes par fonctions, il les classe par caract^res et, gr^ce k la papillonne, leurpermet de rompreleur chaine. Enfantin a voulu, chose impossible, concilier Fattraction passionnelle avec le sacrifice, la liberte avec Tautorit^ ; Fourier a choisi Tattraction, la libertf^. Autre impossibilite, on adoptait le panth^isme tout en laissant I'individu subsister ; Fourier parle une langue monoth6iste (i). — Malgre les efforts de Transon et de Lechevalier, il y eut peu de conversions au fouri6risme ; T^cole saint-simo-

(i) Lechevalier, Exposition da sysUme social de Charles Fourier, 1882. — Ce cours, adress6 aux saint-simoniens, devait avoir douze legons ; la publication de FArsenal (fds Enfantin, 269) n'en comprend que deux. — Pellarin, qui 6tait entr6 h M6nilmontant, quitta bientOt cette retraite pour se faire fouri6riste.

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nienne en parlait avec estime et d6f6rence, mais il y avail un ablme entre Tesprit autoritaire d'Enfantin et Tesprit liberal de Fourier.

D'autres, disabuses, d6courag6s, mais conservant le gout de ces principes d'ordre, d'organisation religieuse que leur avail enseignes T^cole, revinrent les demander k la foi de leur enfance. Uh d'entre eux, I'avocat Dory, de Marseille, nous a raconte sa crise, qui fut celle de beaucoup d'autres (i). Bravant la colere de sa famille et les railleries de son entourage, il avait expos6 la doctrine dans quatre conferences publiques ; mais la rupture de Bazard le refroidit, et la disparition du Globe lui enleva le pain quotidien qui etait n^cessaire pour entretenir sa foi. II tomba dans le scepticisme : Tamour des livres, le respect de la science, tout s'effaga ; retire k la campagne, il subit des acc6s de desespoir, entretenus par la lecture de Byron, puis revint k un doute paisible en presence des innombrables syst^mes inventes par les philosophes. Le chagrin le ramena enfin au christianisme ; cette religion lui parut seule capable d'expliquer et de calmer la douleur. Le repos lui fut rendu par « le retour au bon sens » ; il r^solut d'accepter la vie et les rapports sociaux, de vaquer k une occupation reguli^re. Du saint-simonisme Dory garda Testime

(1) Retour au christianisme, i834.

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pour I'oeuvre induslrielle qui devail ameliorer la condition des classes inf^rieures ; mais ce fut le christianisme epure de Silvio Pellico, de Thomas Moore, de Ballanche, qui lui rendit la paix et Tesperance. D'aulres que Dory, pratiquant le pr^ceple de Pascal, cherch^renl le calme dans la pratique la plus minulieuse des rites catholiques. Ainsi fit Transon apr^s un court passage k travers le fouri^risme. Dugied s'^tait retire k Dijon ; quand une saint-simonienne, Suzanne Voilquin, visita cette ville en i834, on lui montra Tancien carbonaro, Tancien ami de Bazard, sortant de T^glise ou il se rendait r^guli^rement tons les matins (i).

Revenons maintenant aux saint-simoniens proprement dits ; voyons comment ils entreprirent de retrouver une place dans cette society qui n'avait r6pondu k leurs exhortations que par le sarcasme et rinjure.

(i) Souvenirs d'une fille du peuple, p. i36.

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