CHAPITRE VIII
LE SAINT-SIMONISME SOUS l'eMPIRE
Les r^dacteurs du Credit el de la Politique Nouvelle avaient fait campagne en faveur de la R^publique : elle fut d^truite par le coup d'Etal ; ils avaient combattu la « poliliquede gendarmes », et celle-ci triomphait. Le 2 d^cembre semblait 6tre la condamnation de leurs esp6rances ; au contraire, ce fut le triomphe de leurs id6es. Nous Tavons d6']k vu en 1882 et en i848, la forme du gouvernement, les articles de la Constitution, 6taient ^ leurs yeux choses secondaires ; mais tons reclamaient le d6veloppement des chemins de fer, du credit, de Tindustrie ; presque tous faisaient bon march^ de la liberte politique et d^siraient un pouvoir assez fort pour assurer k la fois Tordre et le progr^s. Ce qu'ils avaient esp6r6 d'une republique parlementaire, un gouvernement despotique le leur donna ; rien ne leur parut plus naturel que de se rallier k lui. Ce brusque changement
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peut nous d^plaire, mais ce serait une injustice de pr^tendre qu'il fut inspir6 uniquement par le culte de la force et I'adoration du succ6s.
Enfanlin approuva le nouveau regime quand il vit Tessor aussit6t pris par Tindustrie ; le silence impose aux journalisles ne lui causait aucune peine. II ^crivait k un ami en i853 : « La tribune et la presse doivent se taire pour un temps, afin que le marteau retentisse seul 1^ oil parlait la poudre, afin que Thomme ecrive sur le sol ses hieroglyphes de fer, et non sur le papier des rebus politiqucs. » Tons les manieurs de mati^re, pr6occup6s de s'enrichir, travaillent en r6alit^ pour rid6e : « Elle est toujours 1^, la maligne, elle est 1^ qui se frotte les mains et qui dit tout bas : Allez , chantez , cancanez, bambochez ; travail et terre, vous enfantez, vous cr6ez un nouveau monde (i). »
L'adh^sion officielle du saint-simonisme fut donnee au 2 d^cembre par Laurent (de TArd^che) (2). L'historien de Napoleon P^, dont I'ouvrage, illustr^ par Horace Vernet, avait contribue beaucoup k repandre la legende imp6riale, 6tait bien qualifi^ pour saluer la victoire de Napo-
(1) CEuvreSy XIV, preface.
(2) Laurent, dit de VArdeche depuis son election, avait public une Hisioire de NapoUon en 1828, i838 et 1849. En 1867, pour defendre la memoire de Napol6on, il r6futa les Mimoires de Marmont.
f t*M« lit I
leon III. D'apr^s lui, les 6v6neinents accomplis depuis le 24 f^vrier, la force et la violence des partis extremes, faisaient consid6rer k lout esprit
observateur le coup d'Etat comme une n6cessit6. De tristes incidents Font accompagn6, car « le menu des revolutions n'est jamais attrayant » ; mais une chose domine tout les faits particuliers, c'est la loi de la perfectibilit6 humaine : de Maistre Fa dit apr^s Kant, il n'y a point de hasard dans le monde. Ainsi, pas de regrets st^riles, pas de r6 voltes. Seulement il faut que I'initiative du President soit justifi6e par une oeuvre de progres, celle qu'a expos6e Fauteur de V Extinction du paupirisme ; le seul moyen de d^courager les « burgraves », c'est de faire les ameliorations dont le peuple a besoin (1). — Comme ces « burgraves », demeuraient fiddles k la cause orleaniste, Laurent publia plus tard contre les d'Orl^ans un volumineux pamphlet (2).
Le souverain qui disposait de la France etait fait pour s'entendre avec F6cole d'Enfantin. Get homme, ce chef que les illumin6s de 1882 appe-
(1) Coup d*csil philosophique sur la revolution de ddcembre^ i852.
(2) La maison dOrUans devant la UgitimiU et devant la dimocratie, 1861. — Laurent prenait part en m^me temps k la lutte contre Tultramontanisme et publiait Pourquoi la France est rest6e catholique (1861). II demande k I'Eglise de s'occuper des r^formes sociales.
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laieni de leurs voeux, il etait venu ; Napoleon III, ce ful, au moins pendant quelque temps, le saintsimonisme couronn6. La bont6 naturelle qui lui inspirait une sympathie si profonde pour les classes pauvres ; I'esprit de chim^re qui lui fit approuver le principe des nationalit6s avec ses consequences les plus extremes ; le d6sir constant qu'il eut de r6soudre les questions europ6ennes par des conferences et des Congr^s : ses qualit^s comme ses defauts le preparaient k 6tre un monarque saint-simonien. Dans sa jeunesse il avait connu comme pr^cepteur de son fr^re et, jusqu'^ retablissement de TEmpire, il garda comme conseiller Vieillard, penseur intelligent qui en i83i fit partie de T^cole enfantinienne (i) et qui, apr^s le 10 d^cembre 1848, prot^gea Auguste Comte menac6 d'etre r^duit au silence par la reaction cl6ricale. La religion du progr^s prit chez le futur empereur une forme sp6ciale, ce fut le culte de Napol6on ; Tinstrument de toutes les reformes fut rid6e napol6onienne : « Elle va vivifier Tagriculture, elle invente de nouveaux produits, elle em prunte aux pays strangers les innovations qui peuvent lui servir. Elle aplanit les montagnes, traverse les fleuves, facilite les communications et oblige les peuples k se donner la main* » Citons
(1) OEuvres, llj p. 96*
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encore celte phrase qu'on dirait empruntee au Globe : « Un gouvemement n'est pas un ulcere n6cessaire, mais c'esl plut6t le moleur bienfaisanl de lout organisme social (1). »
Le livre sur V Extinction du paupirisme, paru en i844i fut encore un appel au gouvernement, protecteur nature! des classes laborieuses. II proposait de reconstituer la grande propri6t6 en donnant les neuf millions d'hectares de terres incultes qui se trouvent en France k une gigantesque association ; les masses ouvri^res enr6l6es par celle-ci formeraient des colonies agricoles soumises ^ une vie rude, k une forte [discipline ; on prendrait I'arm^e pour module, avec cette difference Ique Tarm^e est une organisation, avec le choix par en haut, et que 1^ ce serait une association avec le choix par en has, par les ^lecteurs. — Si nous suivions Napol6on III dans ses discours, dans ses lettres, sans cesse nous le verrions d'accord avec les saint-simoniens. Lorsqu'il vint inaugurer le boulevard Malesherbes en 1861, il f61icita la ville de Paris des mesures prises en faveur des pauvres et Tengagea, d^s que ce serait possible, k diminuer les droits pesant sur les mati^res de premiere n6cessite. Lorsquel'empereur^Auxerre, en i863, prononga le discours fameux oil il con-
(i) CEuvres de Napoleon III, i856, I, pp. 11 et 21.
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damnait les traites de 181 5 et demandait runion pacifique des peuples europ6ens, Enfantin fit insurer par son disciple Gu6roult dans r Opinion Nationale une page de Saint-Simon qui donnait, cinquante ans k I'avance, le programme de la politique imp6riale (1).
Aussitdt apr^s le 2 d6cembre, pendant les quel-
ques mois de la dictature pr^sidentielle, le gouver-
nement se mit k Toeuvre avec une activit6 febrile ;
il conc^da le chemin de fer de Lyon et de nouvelles
lignes sur le r6seau du Nord, poussa T^tablisse-
ment des t616graphes, posa les bases du Credit
Foncier, r^glementa les Soci^t6s de secours mu-
tuels et les monts-de-pi6t6, entama les travaux de
Paris. Le ministre des finances, Bineau, un des
polytechniciens qui avaient pass6 par le saint-si-
monisme, r6alisa en i852 la conversion des rentes
qu'on avait tentee en vain k sept reprises ; c'^tait
accomplir cette reduction de Tint^r^t qui, d'apr^s
les esp6rances de Tecole, devait rendre Toisivet^
impossible, Apr^s la proclamation de TEmpire, le
zele de tons redoubla. Les salles d'asile, les maisons
maternelles se multipli^rent sous I'impulsion de
Timperatrice. De la fin de i852 k la fin de i855, le
nombre des societes de secours mutuels passa de
2,4oo k 3,100; k Vincennes et au Vesinet, deux
(1) GEuvres, xin, p. 221.
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asiles furent organises pour les invalides de Tindustrie. Mais les deux plus grandes preoccupations du souverain et des ministres furent les chemins de fer et les ^tablissements de credit. Au lieu de 3,000 kilometres exploit^s en 1862, il y en eut 6,5oo k la fin de i856 (1). Les inaugurations de nouvelles lignes 6taient toujours des ceremonies solennelles, accompagnees de rejouissances, benies par le clerge, en un mot les types de ces f^tes industrielles que le Globe esperait voir succeder aux fetes guerrieres du passe. La creation definitive du Credit foncier, sous la haute main de TEtat, combla les voeux des journalistes saint-simoniens de i848. Enfin les immenses travaux entrepris par le baron Haussmann furent la mise en pratique des vastes projets que Duveyrier et Michel Chevalier avaient exposes dans un langage extatique lors du cholera de 1882. L'Exposition universelle de i855 marqua Tapotheose de ce grand mouvement industriel et financier. La recherche exclusive du confort, de Fargent, indignait les deiicats et les idealistes ; Renan se moqua de cette grande foire internationale et predit la fin de Fart, de la poesie, de la libre recherche intellectuelle, de toutes les nobles choses qui allaient 6tre tuees par TindUstrie. Un fideie sectateur d'Enfan-
(1) De la Gorce, Hisloire du second Empire, I, p. 5o; II, pp. 3 et suiv
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tin, Gueroult, lui repliqua en celebrant la po6sie de I'Exposition (i).
Ce ne furent pas seulement les id6es, mais les hommes de T^cole qui triomph^rentsousrEmpire. Plusieurs vivaient dans I'entourage de Napoleon III ; devenus des personnages officiels, combles d'honneurs, quelques-uns se rappelaient avec plaisir les enthousiasmes de leur jeunesse ; d'autres pr6f6raient faire oublier ces souvenirs compromettants. Un jour, a la table de Tempereur, comme un convive raillait les theories saint-simoniennes sur les femmes, un autre se leva et dit : « Je suis fils de Talabot, fils de Lambert, fils d'Enfantin, fils d'Olinde Rodrigues, fils de Saint-Simon. » Parmi les assistants, un s6nateur et trois ministres auraient pu faire une profession de foi semblable, mais ils se turent (2).
En dehors du monde gouvernemental, leur r61e 6tait aussi considerable. Nous avons vu les r^sultats atteints avant 1848 par Enfantin au chemin de fer de Lyon ; c'est encore lui qui contribua en 1867 k la fusion definitive entre les soci6t6s de Paris- Lyon et de Lyon-Mediterran^e ; aussi deviht-il administrateur d6iegu6 de la grande compagnie.
(1) Gu6roult, la Poisie de VExposition^ dans Revue philosophique et religieuse, III. L'article de Renan avait paru dans le Journal des Debats^ 27 novembre i855.
(2) Maxime du Camp, Souvenirs llttiraires^ II, ch. xix.
Un des anciens amis du sainl-simonisme, Paulin Talabot, tr^s 116 avec le P^re, figure au premier rang parmi les cr^ateurs de voies ferries et de nombreuses entreprises industrielles encore florissanles (1). Pour les institutions de credit, ce furent fimile et Isaac P^reire qui firent le plus. Apr^s avoir aide k la naissance du Credit foncier, ils fond^rent une banque d'un autre genre qui leur appartenait en propre, le Credit mobilier; le projet en avait d6ji 6te presents par eux en i83o (2). Le nouvel ^tablissement devait subventionner k leurs debuts toutes les entreprises ayant chance de succ^s, de mani^re k 6veiller I'esprit d'iriitiative si engourdi en France. C'est ainsi que la Compagnie des chemins de fer du Midi, la Compagnie immobili^re de Paris, la Compagnie maritime purent se former avec Tappui du Credit Mobilier ; bien vu par le gouvernement, il contribua au succ^s des emprunts de i854 et i855. Les P6reire agirent aussi au dehors : Tachat des chemins de fer autrichiens marqua le d6but de ces « interventions » finan-
(1) Paulin Talabot, directeur g6n6ral du Paris-Lyon- M6diterran6e, s'occupa aussi des chemins de fer du Pigment el de TAutriche. Son ami Didion, beaucoup plus d6vou6 que lui au saint-simonisme, fut directeur de la Compagnie d'Orleans. Jullien travailla aussi aux chemins de fer.
(2) lis avaient d6j^ contribu6 en 1848 k la fondation du Comptoir d'escompte. V. Castille, /es Frlres Pireire,
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ci^res qui, d'apr^s le Globe, devaient remplacer un jour les interventions militaires ; le Credit Mobilier s'int^ressa ^galement aux voies ferries d'Espagne et de Suisse. La decadence vint plus tard, k la suite d'engagements excessifs, et I'^tablissement disparut, non sans avoir rendu de grands services et hat6 la reduction de I'int^r^t, selon le voeu anciennement exprim6 par les P6reire. Tons deux profitaient de leur fortune pour secourir leurs anciens coreligionnaires ; des saint-simoniens occupaient les principales charges du Credit mobilier, qui eut Lemonnier comme secretaire general. Barrault se fit Tapologiste de cette Soci^t^ ; apr^s avoir annonc6 dans la Revue des Deux Mondes la prochaine construction des chemins de fer russes, il consacra un livre k exposer les progr^s des chemins de fer espagnols, et il pr6dit les r^sultats de ces travaux : « L'Europe aura bient6t son r6seau de voies ferries des monts Ourals k la Sierra Nevada ; elle s'alimentera d'une m6me circulation financi^re et respirera la m^me atmosphere morale (i). » Les membres de I'ficole poss^daient encore d'autres 6tablissements financiers, comme la Caisse des Actionnaires, dirig^e par
(i) Barrault, la Russie et ses chemins de fer (Revue des Deux Mondes f i" mai 1857); le Chemin de fer du Nord en EspagnCj i858, p. 197. — Ces chemins de fer espagnols furent fails par un autre ing^nieur saint-simonien, Tourneux.
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Aiuail. Une 6troite union fajcilitait leur succ^s ; tons se sentaient solidaires. Naturellement Fenvie se r6veilla centre eux aussi vive qu'en 1846 ; Tappui qu'ils avaient donn6 k FEmpire leur assurait rhostilit^ des partis opposants. Un joumaliste liberal, Taxile Delord, dans un article tr6s dur pour les « j^suites modernes », rapporta cette anecdote qui avait cours parmi les financiers : « Vous ne r6ussirez pas, disait-on derni^rement k un industriel qui fondait une grande entreprise, Yous n'avez pas de juifs dans votre Compagnie. — Rassurez-vous, r^pondit-il, j'ai deux saint-si> moniens (1). »
Leur puissance dans la presse 6tait tr6s grande, et plus d'une fois leurs journaux vant^rent les tentatives faites par les P^reire ou d'autres du mdme groupe. Au Siecle Louis Jourdan se tenait 6galement en dehors des minist6riels et de Topposition, tout en bataillant avec ardeur contre la reaction catholique ; Gu6roult, dont tons respectaient le caract^re et la sinc6rit6, fut un des principaux r6dacteurs de la Presse avant de diriger r Opinion nationale, II gardait sans changement les id6es
(1) T. Delord, les Troisidmes Pages du journal le Sidcle, 1861, pp. 110 et suiv. — Proudhon 6crivait quelques ann6es auparavant : « M. P6reire est le repr6sentant et le chef du principe saint-simonien de f6odalit6 industriellc qui r6git en ce moment notre 6conomie nationale. » (Sainte-Beuve, Vie de Proudhon, p. 323.)
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saint-simoniennes et s'en inspirail dans ses articles, soil que, luttant pour Tunit^ italienne, il voultit hater la ruine du pouvoir temporel des papes; soit que, discutant avee I'abbe Gabriel, il montrM la n6cessit6 pour I'lilglise de se r^concilier avee le monde et la mati^re ; soit qu'il glorifi^t certaines academies provinciales d'avoirmis au concours la question du travail des femmes, afin de les affranchir de toute d^pendance. Thiers avait dit que la moderation est la vertu principale des peuples ; Gueroult lui repondit avee Tardeur d'un sectaire de la rue Monsigny : « Nous souhaitons k notre pays plut6t les grandes passions qui ^garent que les plates vertus qui annulent. » Partisan des travaux publics et des grandes entreprises fmanci6res, il d^non^ait n^anmoins avee une probit6 courageuse les abus de la speculation (i); ami de la liberty, il voulait qu'elle ftit distribute avee management k la France : « Un peuple sobre, rang6, laborieux, instruit, 6crivait-il, pourra supporter une dose de liberty plus grande qu'un autre moins richement dou^ sous ce rapport, de m6me qu'un homme pent user sans inconvenient d'une liberty qui serait funeste k un enfant (2). » Beau-
(1) Gu6roult, la Liberty et les affaires. 1861. — Lechevalier lui repondit par la Polemique et les Affaires, 1861,
(2) Idem, Iiltudes de politique et de philosophie religieuse, i863. — Sous le pseudonyme de Th6ophraate, il
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coup d'autres journalisles, dans la Patrie, dans le Pays et ailleurs, se rattachaienl egalement k r^cole (i) ; Jules Lechevalier, partisan convaincu du gouvernement imperial, le poussait vers les applications du socialisme (2).
La meilleure plume du saint-simonisme demeu- •ait celle de Duveyrier ; ses relations avec la cour lui permirent de lancer maintes fois des brochures anonymes qui firent grand bruit en Europe, car on les croyait, non sans motif, inspir6es par le souverain. En i855, au milieu de la guerre contre la Russie, apparut une brochure intitul^e Nicessite dun Congris pour pacifier V Europe, L'auteur y d^veloppe cette th^se bizarre que la Russie n'a plus k prendre Constantinople, puisque Toeuvre de Pierre le Grand est accomplie. « Quelle pens6e animait Pierre le Grand k regard de Constantinople? Une pens^e aussi g6n6reuse, aussi sainte que celle qui conduisait le roi saint Louis, Richard d'Angleterre et Leopold d'Autriche au tombeau
avail public en i856 une 6tude trfes 61ogieuse sur £mile *R6reire. II avail pouss6 au mouvement induslriel en fondant aprfes le 2 d^cembre le journal V Industrie,
(1) Sur les carriferes embrass6es par les saint-simoniens sous I'Empire, V. H. Castille, le Pdre Enfantin, 1859; Massol, dans le Monde magonnique^ vii, pp. 549-55i ; Pinet, dans Bevue de Paris ^ i5 mai 1894.
(2) Lechevalier Saint-Andr6, la Question romaine, 1861 (note k la fin) ; la Question iconomique au Corps Ugislatiff
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du Christ. » Pierre voulut r6g6n6rer la Turquie tout seul, car il n'y avait alors que mercantilisme dans TAngleterre de Walpole et corruption dans la France du Regent ; mais aujourd'hui que TEurope, elle-m6me r6g6n6r6e, a transform^ TOrient et relev6 la croix dans les pays de I'islam, le testament de Pierre se trouve ex6cut^.
En i860, quand la question de Tunite italienne passionnait la France, une nouvelle brochure exhorta Frangois-Joseph k c6der la V6n6tie au roi de Sardaigne en 6change d'une indemnity ; celleci devrait 6tre pay6e au moyen d'un emprunt italien garanti par toute I'Europe : les finances autrichiennes sortiraient ainsi de leur situation f^cheuse, et les pays europ6ens, unis par cette garantie commune, pourraient .enfin ^tablir « un congr^s universel et permanent ». Duveyrier s'^criait en finissant : « Ce ne sont pas les arm6es, c'est I'opinion qui remporte la derni^re victoire (1). » L'empereur et les saint-simoniens se rencontraient dans leurs nobles et illusoires esp6rances.
Les anciens philosophes n'6taient done pas en-* ti^rement absorb6s par les affaires ; les grandes id^es, les pens6es g6n6reuses, leur demeuraient famili^res. Michel Chevalier lui-m6me, qui s'6tait
(1) Uempereur Frangoia-Joseph et r Europe, i860.
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le plus 61oign6 de T^cole, gardait une place k part au milieu des 6conomistes. Quand il r6ussit en i860 k faire signer enfin le premier trait6 de commerce, le triomphe ne fut pas seulement pour les disciples de Bastiat, mais pour ceux qui r6clamaient depuis trente ans une baisse de prix sur les denr^es indispensables au peuple. En 1862 11 6crivit I'introduction aux rapports du jury frangais envoye k TExposition de Londres. Sainte- Beuve dit qu'on y trouve le m6me esprit que dans le Globe (1) ; c'est un peu exag6r6, car cet ouvrage respire Toptimisme de I'homme arriv6 ; cependant les passages sur le r6le des chemins de fer et des soci6tes de credit, sur la n6cessit6 d'organiser Finstruction g6n6rale et sp6ciale, sur la mis^re des paysans frangais qui n'ont pas encore tir6 profit de 1789, renferment comme un 6cho affaibli des anciennes revendications. Parmi les
coUaborateurs de Michel Chevalier k cette Exposition se trouvait Arl6s-Dufour ; c'est lui qui fonda un prix k FAcad^mie de Lyon pour faire ouvrir un concours sur les moyens de favoriser le travail des femmes (2).
(1) Nouveaux Lundis^ iv, p. i46 (article sur Gu6roult).
(2) Une institution destin6e aux femmes fut entreprise par M"* Clorinde Rog6, qui 6tait demeur6e passionn6e pour le saint-simonisme. Elle comptait sur I'appui d'Arl^s-Dufour, mais la mort vint I'arr^ter {Revue philosophique et religieuse, viii, pp. 3i2 et suiv.).
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Ce m^me Duveyrier, qui pr^chait runion europeenne, etait loin d'avoir renonc6 aux r6formes interieures, auxprojets audacieuxet tout empreints de socialisme. En i856 parut une brochure non sign6e : Pourquoi des proprUtaires a Paris f L'auteur anonyme avoue qu'il est propri^taire, ce qui ne I'emp^che pas de penser que le propri6taire « pourrait n'^tre qu'une superf^tation sociale » ; le prMre, le general, Fartiste, le negociant, font oeuvre utile et, en mourant, laissent un vide : « Le propri6taire, lui, ne meurt pas I... Le propri^taire n*a rien appris, il n'invente rien, ne perfectionne rien, il est propri^taire. » Apr^s avoir trac6 un vif et amusant tableau des vexations impos^es aux locataires, Duveyrier pr^sente son projet : c'est que la Ville de Paris soit autorisee k faire exproprier tous les immeubles des particuliers dans la capitale. Les expropri6s seront rembourses en obligations dites immobili^res ; la Ville ne tracassera pas ses locataires, et elle donnera aux logements pauvres I'air et la lumi^re qui leur manquent. Duveyrier affirme que les concierges se comporteront beaucoup mieux quand ils seront 61ev6s k la dignity de fonctionnaires municipaux.
Duveyrier, qiioique tr^s bien en cour, publia en 1864 un livre plein d'avertissements courageiix et parfois menagants pour la dynastie : FAvenir et les Bonaparte, « Un gouvernement, d6-
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clare-l-il, n'est solidement ^tabli que lorsqu'il forme aux yeux du peuple, dans le present et surtout dansTavenir, un instrument de progr^ssup6rieur k toute autre combinaison. » L'emperei .* a donn^ Tordre k la France et Fa dot6e de ses chemins de fer ; il lui reste k r^aliser bien davantage, k organiser la democratic. La base de cette organisation sera un enseignement complet, populaire, propre k mettre en valeur les innombrables aptitudes qui demeurent enfouies; un syst^me de credit bien compris doit donner k tons les hommes intelligents, mais d6pourvus de patrimoine, le moyen de d^velopper enti^rement leurs facult^s, ce qui jusqu'^ present leur est impossible ; Fheritage deviendra sacr6 quand ceux qui n'en jouissent point pourront le dedaigner. A Tinstruction des enfants il faudra joindre des maisons de retraite pour les vieillards ; enfin ces grandes r^formes seront couronnees par le retablissement de la liberte. Alors les Bonaparte auront un avenir assure.
L'education nationale que d^sirait notre auteur etait alors exig6e par quantity d'esprits g6n6reux, par un ministre comme Victor Duruy, et surtout par les adversaires de TEmpire. On trouvait \k aussi, en petit nombre, des saint-simoniens, entre autres Edouard Gharton et son ami Carnot. Le premier r^solut d'instruire par Timage, par le
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dessin ; il voulait que le Fran^ais d^tourn^t parfois ses regards du travail quotidien, des soiicis 'mesquins, pour s'int^resser k I'art et pour 6tudier la plan6te livr^e aux mains de rhomme. Cette id6e inspira ses deux belles fondations, le Magasin pittoresque et le Tour du Monde. D'autres comptaient davantage sur la musique pour ^veiller le sens artistique du peuple, surtout depuis que la m6thode Chev6 leur fournissait un admirable instrument d'6ducation. Enfantin avait d^ji c616br6 en i85i les services qu'allait rendre cette m6thode ; Azevedo, saint-simonien qui 6tait devenu un cri tique musical influent, consacra de longues anuses k la propager.
Ainsi en Europe comme en Afrique, dans le monde de la presse comme dans celui des affaires, nous retrouvons les saint-simoniens actifs, entreprenants, bien aises de s'enrichir et de dominer, mais faisant toujours sa part k I'int^r^t g6n6ral. L'industrie demeurait k leurs yeux la base du progr^s moral ; « Tindustrie, s'ecriait Tun d'eux (i), est la seule arme du pros61ytisme de la civilisation. » Mais ils ne n^gligeaient ni la philosophic ni m^me la th^ologie, et le dogme saintsimonien devint encore une fois 1 objet de travaux que nous allons r^sumer,
(i) Barrault, le Chemin de fer du Nord en Espagne^ p. 19Q-
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