‹ L'école Saint-Simonienne: son histoire, son influence jusqu'a nos joursChapitre 13 sur 35 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LE RfiVEIL DE LA PHILOSOPHIE SAINT-SIMONIENNE

De i84o k i85i ies saini-simoniens, occupes de questions poliiiques et surioui obliges de se faire ane place dans le monde^ avaient laiss6 de c6i^ la philosophie ; apr^s le 2 d6cembre F^cole, affranchie des preoccupations mat^rielles, revint aux probl6mes qu'elle avait discut^s autrefois avec tant d ardeur. La suppression du regime parlementaire eut pour effet de ramener k la philosophie beaucoup d'hommes intelligents qui retroutaient ainsi la liberty disparue ailleurs» Lemonnier le disait en i854 • « Depuis deux ans que las jour* naux se taisent, la pens66, repli^e sur elle-m^me, devient plus grave, plus calme, plus profonde: Ies brochures ont, petit k petit, pris la place des pamphlets ; voici que Ies livres prennent la place des brochures. » La question de Dieu et de Fimmortaht6 se trouva encore une fois posee dans toute son ampleur, et deux tendances apparurent

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chez les anciens disciples de la rue Monsigny. La premiere fut celle de Lemonnier et de Brothier, ces deux fr^res de doctrine dont nous avons d6jA indiqu^ le caract^re ind^pendant ; ils voulaient reprendre j usque dans ses fondations le travail th^ologique, soumettre k la critique toutes les id^es reQues, afin de constituer d^finitivement une religion nouvelle ayant pour base le progr6s; leur d^sirde veil* succomber lechristianisme 6taitd'aulant plus vif que la reaction inaugur^e en i85o arrijait alors k son apogee. Enfantin^ au contraire, Buivit la route ou il s'etait engage depuis plusieurs «inn6es ; il caressa Tillusion de faire adopter au catholicisme la rehabilitation de lachair, dele rajeunir en lui infusant une forte dose de panth^isme ; quelques-unsdes principaux saint-simoniens, entre autres d'Eichthal et Barrault, se propos^rent le m^me but. Parlous d'abord du premier groupe*

Lemonnier fonda en i854 une revue consacr^c aux libres etudes th^oriques; ce recueil, qui s'appela successivement Babel ^ la Revue du xix® Siecle^ la Rtvue^ enfin Revue philoaophique et religieuse^ dura jusqu'en i858 (i). Le seul postulat exig^ de

(i) Le premier litre n'est que suf quelques num^ros Isolds de i854; le second va d'avril i854 au commencement de i855 ; puis vient le troisifeme titrcj sur deux tomes de i855; enfin avec le tome III, en decembre i855, parait le litre de Revue philosophique et religieuse^ qui subslste jusqu'au tome IX et dernier (d6cembre 1857-janvier i858);

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tous les redacteurs 6tait la croyance au progr^s; Lemonnier eut soin de declarer que sa Revue n'^tait ni positiviste, ni fourieriste, ni saint-simonienne, bien que ces diverses ecoles y fussent representees. Le saint-simonisme y [tient pourtant la premiere place; plusieurs adeptes proclament leur foi in^branlable dans ses doctrines. « Les principes que j'ai puises k r^cole de Saint-Simon, dit Gu^roult, depuis vingt-cinq ans m'ont servi de boussole sans qu'aucun ev6nement me les ait fait trouver encore en d6faut (i). » Et Jourdan k son tour : « Celui qui 6crit ces lignes a 6t6, est et mourra, s'il platt k Dieu, dans la foi saint-simonienne (2). » Lambert, dans ses etudes sur la Trinity, s'appuie constamment sur des citations de rOrganisateur ou du Globe (3). Lemonnier et Bro^ thier mettaient plus de reserve k revendiquer rh6ritage de 1882: plusieurs des id6es acceptees alors leur parurent avoir besoin de corrections. Mais cela n'emp^che pas Lemonnier de reclamer pour lui-m6me le nom de saint-simonien, parce que cette ^cole a produit la doctrine la plus g6nerale qui ait encore exists ; tous d'ailleurs, les fiddles comme Jourdan et les tildes comme Lemonnier,

(1) La Revue, t. I, p. 120.

(3) T. Ill {FataliU-Providence-Libre Arbitre) et IV (Etudes sur la TriniU),

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affirment que Tinfluence du saint-simonisme sur Tesprit public est k peine k ses d6buts, et qu'il va devenir plus puissant que jamais.

Puisque le dogme fondamental de la Revue est celui du progr^s, on devine que la philosophie de rhistoire y tient une grande place. Cette pr6tendue science venait d'etre attaquee par Edgard Quinet, un de ses anciens croyants ; Gu6roult en prend la defense et cherche k prouver que Thistoire tout enti^re demontre la marche de Thumanit6 vers Tassociation universelle. — Mais, dit-on, si uneloi unique r^gitles peuples,si la liberty disparait, Thistoire garde-t-elle un caract^re moral? — Oui, r^pond Lemonnier; le moi et le non-moi sont inseparables ; toute action de Tun des deux entraine des consequences et des responsabilites pour Tautre; la vraie liberty n'existe que si rhomme a ordonne TUnivers par rapport a lui, c'est-i-dire si lui-m6me s'est harmonist avec TUnivers. On va crier au pantheisme, peut-^tre avec raison; cette doctrine n'enl^ve point k I'histoire sa valeur morale . — L'explication de Lemonnier manque de clart6, comme toutes celles qu'on a donn^es pour concilier le pantheisme et la libert6 (i).

La th^orie du progr^s permet de devinerou tout

(i) Gueroult, I, pp. ii5 et suiv.— Lemonnier, II, pp. 334 et suiv.

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au moins de pressentir Tavenir ; dans cet avenir il n'y a pas de place pour le christianisme : une religion qui nie la philosophic de Thistoire et qui repousse toute r^forme est condamn6e k disparaitre. La Bevue, dans son hosiilite contre Tfiglise, fait bon accueil au r^veil du voltairianisme : elle ouvre ses colonnes k Erdan, le spirituel et peu r6v6rencieux auteur de la France mystique^ et k Littr6 qui salue avec joie Tapparition d'un nouveau XVIII* si^cle; quand B^ranger meurt, elle c^l^bre son apoth^ose. Fauvety, un des principaux r^dacteurs, engage avec le pasteur Bersier une vive pol6mique sur les merites et le d6veloppement de la morale chr^tienne. Au dogme monoth^iste la Revue substitue le panth6isme ; Tfitre s'exprime par la Trinity sous tous ses aspects, trinity du sentiment, de Tesprit et de la mati^re dans rhomme, trinite de la vie individuelle, multiple et universelle dans le monde et en Dieu.

Sur la nature de la Trinit6 il y a des divergences. Lambert, defenseur du saint-simonisme orthodoxe, voit dans la Trinity denx termes opposes, avec un troisi^me terme sup6rieur qui les concilie. Ainsi la Providence concilie la fatalit6 et la liberie ; le sentiment sert de lien entre Tesprit et la mati^re. Les novateurs, Lemonnier et Brothier, pensent au contraire que la grande faute du saint-simonisme est d'avoir cherch6 partout Tinegalit^,

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d'avoir consid6re loujours un terme comme sup6rieur aux deux autres ; de |li d6coulent des consequences Mcheuses dans les applications politiques, par exemple cette royaute du pr^tre sur le savant et rindustriel, qui mena la secte k une theocratic effrayante. Si Ton admet I'^galit^ entre les trois termes, le dogme se trouvera d6barrass6 de ce qui Fa rendu odieux et inacceptable (i)..

Le retour k la th6ologie dogmatique rencontrait dans la Revue elle-m^me de rudes adversaires. Le plus redoutable fut M. Renouvier, qui avait jadis pass6 par r^cole saint-simonienne avant de devenir le fondateur du n^o-criticisme. Essayait-on de transformer la philosophic de I'histoire en science, il r^pondait k Lemonnier que les lois historiques sont impuissantes k expliquer de nombreuses perturbations dues au hasard et k la liberty. S'agissaitril de la Trinity, sur laquelle Lambert, Lemonnier, Brothier, Pecqueur, d'autres encore discutaient k qui mieux mieux, il leur adressait une « objurgation criticiste » pour montrer le n6ant du nouveau dogme et de la controverse autour de lui. D'autre part un mat6rialisteconvaincu, Chouippe, se moquait de cette Trinity dont on fait « 2 + i • 2 pour se battre et 1 pour les s6parer (2) ».

(1) Brothier, V, pp. 265 et suiv.

(2) Renouvier, II, p. 385; VII, passim, — Chouippe, VI, p. i5o.

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La Revue s'abstient avec intention de tout ce qui n>sl pas theorie pure ; elle ne s'avenlure guere dans le domaine pratique. L'industrie lui est a peu pr^s indifiF^rente ; si Gueroult la glorifie, Lemonnier craint que cette reine nouvelle n'aspire bien- I6t k la tyrannie. La morale aussi est laissee de c6t6; seule la question des femmes int^resse la Revue ^ qui demande I'^galit^ des sexes (i). C'est une femme, M"® Jenny d'H^ricourt, qui se charge de cette cause ; elle la defend avec ardeur contre Auguste Comte et Proudhon. En esthetique la Revue conserve les idees saint-simoniennes sur le rdle 6ducateur et social de Tart; c'est ce qui lui fait louer les Chants modernes de Maxime Du Camp, les poesies philosophiques de Louis Menard ; Tauteur des Contemplations lui paratt donner Tcxemple de ces oeuvres nouvelles. Ce qui est singulier, c'est que Lemonnier meconnaisse completement le theatre d'Alexandre Dumas et consid^re le succ^s du Demi-Monde comme une prcuve 6clatante de Timmoralit^ publique.

La Revue ne demeure ^trang^re k aucune doctrine ; elle laisse une place k I'expose des utopies nouvelles, comme la doctrine « fusionienne » de

(i) Sous la R^publique de 1848 une saint-simonienne convaincue, M"® [Niboyet, s'6tait fait connaitre par de nombreuses conferences ou elle d6fendait les id6es de r6forme.

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