REVEIL PHILOSOPHIQUE
sur rassociation, doit concilier le spiritualisme, le materialisme et le panth^isme. Le progr^s est k la fois le developpement de ce qui a existe autrefois, et la destruction de ce qui ne peut plus durer ; le saint-simonisme, n'ayant consid6r6 que le developpement, s'est brouilie avec la Revolution, qui n'a connu que la destruction ; tons deux doivetit s'unir dans le socialisme (i).
Massol, qui avait 6t6 parmi les quarante de M^nilmontant, travailla comme Lemonnier k fonder une doctrine aflfranchie du christianisme. S'adressant k la franc-magonnerie pour y arriver, 11 devint membre du Conseil de I'Ordre, et Venerable de la loge Renaissance; c'est devant elle qu'il fit un long et curieux recit de sa vie saintsimonienne, et porta sur Enfantin, qui venait de mourir, un jugement independant, mais sympathique. Massol consacra tons ses efforts k defendre et k propager la « morale independante », pure de tout melange religieux (2). Lui, Brothier, Lemonnier, furent desheretiquessaint-simoniens, qui formerent la transition entre Tecole d'Enfantin et le socialisme actuel.
(1) Brothier, Ebauche d^un glossaire du langage philosophique, i863. —V. rAvertissement, fait par Lemonnier, et I'article ProgHs,
(2) Voir le Monde maQonnique^ vii, passim. — Massol, qui •s'etait lie avec Proudhon, fonda en 1866 la Morale ind4- 'pendante.
Revenons maintenant au chef de T^cole, k celui
qui, pour un grand nombre de disciples, demeura
ioujours le P^re. L'administrateur d616gu6 de la
Gompagnie de Paris-Lyon-M6dilerran6e demeura
quelque temps k Lyon, ou ses amis Arl^s-Dufour
et Holslein lui faisaient f6le ; nomm6 k Paris en
i856, il vint s*y 6tablir d^finitivement. II mena la
une vie heureuse, recevanl beaucoup, frequenlant
presque lous les artistes et les litterateurs connus,
mais r^servant les dejeuners du dimanche aux
adeptes ; ceux-ci fermaient les yeux sur sa vie peu
r6guli6re, sur la nouvelle et durable liaison con-
tracl6e par cet ennemi du mariage (i). lis for-
maient un groupe respectueux autour de lui (2) ;
Enfantin les tutoyait tous, aucun ne le tutoyait,
sauf Louis Jourdan, qui avait 6t6 en Alg6rie le
compagnon des jours d'6preuves ; Gu6roult, Four-
nel, Duveyrier demeuraient parmi les plusassidus ;
les P6reire, plus ind^pendants, le voyaient sou-
(1) La mfere d' Arthur Enfantin 6tait M"* Morlane ; elle fut remplac^e par M"** Guillaume, qui resta aupr^s d'Enfantin jusqu'^ sa mort, et qui cherchait k se faire passer pour sa fille.
(2) Jourdan indiqua la cause de cette union ^troite : « On s'6 tonne sou vent dans le monde, 6crivait-il en i855.
RlfeVEIL PHILOSOPHIQUE 265
vent. Le plus devou6, le plus enthousiaste de lous, Lambert, lui servait pour ainsi dire dlnterpr^te, charg6 de d6velopper et d'6claircir les formules souvent obscures du maitre. Enfantin se pr^tait volontiers k la discussion ou bien h la causerie mondaine, mais on sentait toujours chez lui des id6es arr^tees qu'aucun argument ne pouvait 6branler. II n'avait pas cess6 de se consid6rer comme le fondateur de la religion de Tavenir ; parfois m^me les bouff6es de folic de 1882 lui remontaient h lat^te, comme le prouve lacurieuse lettre qu'il 6crivit un jour afin de consoler Maxime Du Camp : « Est-ce que tu as jamais r6v6 que dans tes jours de souffrances etdelarmes le Christ descendrait du haut de ses dix-huit si^cles et demi pour te dire par ma bouche : Je t'aime? (1) »
Loin de s'endormir dans le bien-6tre, Enfantin suivait avec passion . les 6v6nements contemporains. La victoire du libre ^change en i860 fut acclam6e par lui comme un pas vers Tassociation universelle ; les affaires italiennes Tint^ressaient
de ce que les hommes qui ont port6 ce litre de sainlsimoniens, malgre leur dispersion, malgr6 la diversit6 des carriferes qu'ils ont embrass^es ou des positions qu'ils ont prises dans la soci6t6 actuelle, ont conserv6 entre eux un lien puissant ; c'est que ce lien a 6t6 un lien religieux dans la plus haute acception du mot. » (La Revue, i, p. 182.) (i) Maxime Du Gamp, Souvenirs litUraires^ 11, ch. xix.
266 L'lfeCOLE SAINT-SIMONIBNNE
bcaucoup, et parce que le sort du pape ^tait en jeu, et parce qu'il pressentait qu'ellea ne seraient point Isoldes, que des drames nouveaux se pr6paraient en Europe. Mais surtout il revint k la meditation philosophique et religieuse, non pourdecouvrir du nouveau, mais pour exposer d'une fagon definitive les dogmes qui lui etaient chers. Relisant en i858 une profession de foi r^dig^e par lui et Bazarden i83i, il ecrivaitennote: « Vingt-sept ann^es se sont ^coulees, je ne vois rien k y changer (i). » Son audacieuse morale demeura provisoirement dans Tombre, bien qu'elle lui pariit toujours etre la verity; sa pensee dominante fut de demontrer Tegalite de Tesprit et de la chair en la justifiant par le panth^isme, par Tunion de ces deux elements dans la vie universelle ; il avait toujoursled6siretresp6rance de convertirTfiglise k ses doctrines et de se servir d'elle pour rendre k la society la foi et la paix.
En i858 il publia la Science de Vhomme^ ainsi que Touvrage compos6 par Saint-Simon sous le m6me titre en 181 3, pour montrer ce qu'il avait ajoute aux travaux du maitre. Le livre est adress6 au D' Gu6pin qui avait r6cemment raill6 Tignorance du P6re en physiologic (2). Enfantin bl^me
(1) Archives saint-simoniennes.
(2) Gu^pin avait public en i854 la Philosophie du XIX" sUeUy ouvrage int6ressant, tout empreint de saint-
^^^^■9*9Mi^«^P^m^^i«!7qPVi
RlfeVEIL PHILOSOPHIQUE 267
Gu6pin de proclamer les facultes intelleciuelles sup6rieures aux facultes animales. On ne daigne appr6cier dans Thomme que le cerveau; en r6alite, les deux organes essentiels du corps humain sont le cerveau, d'une part, et Tappareil g6n6rateur, de Tautre ; entre les deux se trouve le syst^me nerveux, qui les unit comme le sentiment unit rid6e au fait. Ainsi reparait le dogme trinaire. Chacun des deux grands organes est double, car il y a partout couple, « androgyn6it6 »; Tappareil c6r6bral renferme le cerveau qui est m^le, le cervelet qui est femelle; Tappareil g6n6rateur comprend 6galement les deux. Cessons, dit Enfantin, de traiter ce dernier comme une chose r^pugnante et vile : « Jamais vous ne ramtoerez la pudeur, la d^cence, la grAce dans le monde, si vous traitez comme organes animaux, comme passions bestiales, les organes g6n^rateurs et le saint amour qui nous a donn6 k tons la vie. » L'esprit pent se d^grader comme le corps; le cerveau, comme Tappareil g6n6rateur, sert parfois k la satisfaction de vices monstrueux. L'homme, compost d*un corps et d'un esprit, les unit par la force int6rieure qui constitue son individuality ; au lieu de recevoir seulement les sensations ext^rieures,
simonisme . II a fait plusieurs articles dans la Revue philosophique et religiease, — La Science de Vhomme a 6t6 r6lmprim66 dans les CEavres, t. 2^LVI.
comme le croyait Condillac^ Thomme est par lui-m6me un g6n6rateur d'activite, de force, d'amour.
Son moi se pose en face du non-moi, le microcosme en face du macrocosme, et lous deux communient dans la vie universelle. L'accord de Tesprit et de la maii^re, c'est Taccord de Tindustrie et de la science, qui s'accomplit dans la morale. Voili ce que devin^rent Cabanis, Turgot et Condorcet; ils sont, dit Enfantin,les pr^curseurs d'un monde nouveau, « dont Saint-Simon et moi nous « sommes les premiers n^s. » — La Science de Vhomme contenait, k c6t6 d'id6es int6ressanles, beaucoup de choses vagues et pu^riles ; et surtout la plume peu habile d'Enfantin traita un sujet d61icat d'une mani^re vulgaire et souvent inconvenante. Les catholiques Tattaqu^rent avec violence : M. Wallon denonga Touvrage, qui faillit 6tre poursuivi; une brochure pleine d'insultes fut consacr6e k la « resurrection » du P^re; Henri Lasserre fit tout un volume contre la rehabilitation de la chair. Les lib6raux 6taient heureux de critiquer un socialiste ralli^ k FEmpire; tandis que Taxile Delord se plaignait de Tavidit^ de r^cole d'Enfantin, Emile Mont6gut ex6cuta une sorte de danse sauvage sur le cadavre du saint-simonisme. D'autres se bornaient k rire de la valeur philosophique attachee par le P^re
RlfeVEIL PHILOSOPHIQUE 269
aux fonctions les plus basses du corps humain (i).
C'est k I'Eglise, avons-nous dit, qu'Enfantin s'adressait pour faire triompher sa foi. II entama cette campagne en r6pondaiit au P6re F61ix qui, dans ses sermons de Notre-Dame, avail glorifi^ rasc6tisme et fl6tri la rehabilitation de la chair. II montra la chair du Christ sans cesse outrag^e, fl^- Irie, sur les champs de bataille couverts de victimes, dans les bouges oti s'entassent les proletaires, dans les ateliers oii les ouvriers travaillent comme des brutes. Pr^cher Tasc^tisme aux riches, e'est faire ceuvre utile; mais aux pauvres! « Ne leur dites pas de se priver de viande, quand ils mendient un pain noir; ne leur conseillez pas le cilice et les veilles, quand ils sont couverts de haillons et de vermine, et que les cris de leurs enfants affames ne les laissent pas dormir. » Le catholicisme a fait les cath^drales, institu6 les pompes du culte, fond6 Tindustrie du moyen age ; voili I'exemple qu'il faut suivre, et non cette
(1) Marie Recurt, Resurrection du Pdre Enfantin, i858. — Henri Lasserre, VEsprit et la Chair, i858. — Taxile Delord, ouvrage cit6. — E. Montegui, dans Revue des Deux Mondes, icr f^vrier 1859. — De la d^omanle au xix* sidcle^par un solitaire, i860. — L'antipathie que le saint-simonisme inspirait aux lib^raux a 6t6 vivement exprim6e par Pr6vost-Paradol dans une letlre k Michel Chevalier {Gr6ard, Privo&t- Paradol, p. 279).
370 L BCOLE SAINT-SIMONIENNE
tradition purement spirituelle qui a engendrd d'une part le mysticisme, de Tautre le j6suitisme (1).
Un peu plus tard un disciple d'Enfantin, Desplanches, 6crivit dans le m^me sens k Me^^ Dupan^ loup ; la r6ponse d6daigneuse d'un vicaire, Tabb^ de LagrangOf d6cida Enfantin k r^pliquer luimdme. Si TEglise, dit-il, perd chaque jour des fiddles, c'est qu'elle se retranche de plus en plus dans un asc6tisme hauiain; elle ne rejetait pas rindustrie au temps des moines d6fricheurs, maia I'industrie Ta rejet^e au temps des moines fai^ n6ants. Que Ton compare un Gregoire VII, maitre des peuples, suzerain des rois, avec un Pie IX, abandonn^ du monde auquel il lance ranalh^me, Que I'Eglise sorte de son isolement et sache comprendre le monde nouveau; c'est facile k un clerg6 qui depuis un demi-si^cle se recrute presqueexclusivement dans le peuple : alors la puissance lui reviendra (2).
Ce fut ensuite contre les attaques du P6re Gratry que Tapdtre saint-simonien eut a d^fendre son dogme panth6iste. D'apr^s lui, la croyance chretienne k un Dieu personnel, qui a cr6e le monde ex nihilOy produit le m^pris pour Thomme ainsi que pour I'univers, et ne laisse subsister d'amour
(1) OEuvres, XXXVI, pp. 45 et suiv,
(2) Ibid., XXXVI.
r6veil philosophique 271
que pour Dieu ; de 1^ vient le d^daiu marqu6 de TEglise pour la science, Tindustrie et Fart, d6dain qui a caus6 le divorce entre le catholicisme et la soci6t6 actuelle (1). Ce divorce, Enfantinle regrettait am^rement ; aux pointes voltairienues de son ami Arles-Dufour il opposait les m^rites d'une figlise « qui est fondle sur la pretention k I'universalite, et par un charpentier ; qui ne jouit pas de la conscription ; qui ne reconnait pas de castes, ni m^me de races, parmi ses membres ; qui ne pratique ni rh6r6dit6 defonctions, ni rher^dit^ de fortune, ni m6me la propriety priv^e ;... qui n'admet pas la peine de mort ; qui s'est montr^e, jusqu'^ present m^me, incomparablement plus habile que tons k Clever les marmots, k consoler les afflig6s, k panser et soigner les malades, k donner une esp^rance au mourant. » Tuer I'Eglise, ce serait ramener la deesse Raison ; fonder une religion nouvelle, ce serait aj outer une secte protestante aux mille sectes qui existent d6j^ ; la gagner et la r6g6n6rer, voil^ ce qui est n^cessaire (2). Enfin le P^re publia son testament philosophique et religieux dans un livre qui a pour titre la Vie 6ternelle (3); c'est Texpos^ precis, parfois Eloquent, du dogme saint-simonien sur Timmortalit^. Le
(i) Cbuvres XXXVI, pp. 142 et suiv.
(2) Ibid., XIII, p. 97.
(3) Paru en 1861. R^imprim6 dans les CEui;res^ t. XLYI.
972 l'^cole saint-simonienne
Chretien croit k une vie future pour rindividu ; le saini-simonien croit k une vie 6ternelle, c'esl-adire pass^e, pr6sente et future, dont chaque portion passe d'un individu k Tautre et fait partie de la vie universelle. « Je crois que ce qui est contient le r6sum6 de ce qui fut, dont il est le tombeau, et le germe de ce qui sera, dont il est le berceau. » Un grain de sable ne disparait pas ; comment Thomme rentrerait-il dans le n6ant ? Les generations ant^rieures vivent en nous, et nous portons en nous les generations futures ; il ne s'agit pas seulement ici du phenomene physiologique, mais de la transmission des idees et des sentiments entre les maitres'et les eieves. La doctrine de I'immortalite personnelle engendre rego'isme : or Thomme est devouement aussi bien qu'ego'isme ; il se devoue k son prochain, il se devoue k la science, k la gloire, ftit-il m6me tr^s ignorant, comme le zouave qui se fait tuer pour Fhonneur du regiment. L*enfant n'a pas encore la vie, mais lareQoitdeceuxquiFentourent; le vieillard ne Ta plus, il Ta donnee k d'autres. L'homme viril pent acquerir tout k coup une nouvelle vie, et Fexemple d'Enfantin le prouve ; eieve du dixhuitieme siede, c'etaient Voltaire et Rousseau, HeWetius et d'Holbach qui vivaient en sa personne ; puis Saint-Simon entra en lui, menant a sa suite Moise, Socrate, Platon, Gregoire VII,